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L'ANSE DES DAMES

Le Val de l'Arguenon, 16 décembre 1839.

Je voudrais à l'Anse des Dames, Où brisent de si belles lames, Me creuser au cœur d'un rocher, Tel qu'un antique anachorète, Une fraîche et sombre retraite,

Gomme celle où vont se coucher Le vieux héron, le vieux nocher.

A mi-côte de la colline, Qui prèle à la vague marine Cette belle anse, j'ouvrirais Ma douce grotte, afin d'entendre D'un peu haut la vague répandre Ses bruits divins, qu'en mon palais, Brise des mers, tu porterais.

Tandis qu'à mes pieds, sur le sable, Bruirait la mer adorable, Sur ma tète d'autres concerts Rouleraient leur onde divine; Car un bois croit sur la colline, Et les bois, ainsi que les mers, Chantent des hymnes doux t>\ fierc.

Cette anse serait un empire :

Les vagues viendraient me sourire Et me diraient leur jeune dieu , Et moi, de ma grotte profonde, Je rendrais le sourire à l'onde En regardant le blanc courlieu Jouer sur mon empire bleu.

Mais, quelque beau que fût un trône.

Sans faire part de ma couronne, Je ne voudrais pas être roi.

Ma Muse deviendrait ma rerne Et de l'anse la souveraine ; Car en un antre, dis-le-moi, Que faire, ô ma Muse! sans toiV

242 LETTRES BT FRAGMENTS.

Aux jours de mer belle et sereine, Elle s'en irait par la plaine, Par la plaine humide volant Avec les oiseaux et la brise, Dont l'aile gracieuse frise L'onde, pour cueillir en allant La fraîcheur que Tonde répand.

Et de retour à la nuit close, Elle me conterait sans pause Toutes les merveilles des mers.

Et le mystère qui se passe En ce point vague de l'espace Où le ciel et les flots amers S'entre-baisent dans les jours clairs.

Elle me ferait une histoire Toute vivante en sa mémoire De l'azur lumineux des eaux, Des ailes blanches des navires Et des brises dont les sourires Poussent mollement sur les flots Les goëlands et les vaisseaux.

Ce seraient des contes volages,

Tout pleins d'oiseaux, et de nuages,

Et de murmures inouïs,

Où serait dit quelle est l'arène

Où la vague qui se promène

En traînant sa robe à longs plis

Chante le mieux aux bords ravis.

Avec ces chants, avec ces vagues, Ces histoires douces et vagues,

Ces océaniques rumeurs,

Tous deux, le genou sur la mousse,

Ferions cette prière douce

Qui porte au Seigneur des seigneurs

Le soir venu, l'encens des cœurs.

L'encens éteint, si sur les grèves La lune promenait ses rêves, Je dirais : l'Océan est plein De lampes douces et sereines; Ma Muse, va parmi ses plaines Chercher un autre chant marin Pour la prière du matin.

Et ma Muse prendrait passage Sur une vague molle et sage, Portant une étoile en ses plis; Et sur sa marine coursière On la verrait, joyeuse et fièret Courir les limpides pays Tout parsemés de For des nuits;

Souriant aux belles étoiles Qui figurent de blanches voiles Voguant au plus profond des eaux .

A la brise qui les balance Et fait de l'Océan immense Un ciel limpide dont les flots Mouillent d'innombrables vaisseaux ;

S'enfonçant au loin dans l'humide, Puis revenant raser l'aride Pour recueillir les grands discours Que l'Océan dit en lui-môme,

S!i LETTRES ET FRAGMENTS.

Et ceux dont aux grèves qu'il aime

Il va développant le cours,

Mieux encor les nuits que les jours.

Ma Muse ainsi, cherchant fortune.

Irait aux rayons de la lune, Nocturne coureuse des mers; En6n la vague, sa monture, Avec un doux et clair murmure, La rendrait à mes bords déserts, Gaie et le cœur plein de concerts.

A M. QUEMPER,

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