‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 35 sur 40 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Non , ce n'est plus assez de la roche lointaine Où mes jours, consumés à contempler les mers, Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne A suivre aveuglément l'attrait des flots amers. D me faut sur le bord une grotte profonde, Que l'orage remplit d'écume et de clameurs , Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde. L'œil règne, et se contente au vaste sein de l'onde , Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs. J'aime Téthys : ses bords ont des sables humides; La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus; Son haleine a gonflé mes songes trop timides, Et je vogue en dormant à des points inconnus. L'amour qui, dans le sein des roches les plus dures. Tire de son sommeil la soucce des ruisseaux , Du désir de la mer émeut ses faibles eaux, La conduit vers le jour par des veines obscures, Et qui , précipitant sa pente et ses murmures, Dans l'abîme cherché termine ses travaux :

1. Publié avec le Centaure par la Revue des Deux Mondes (15 mai 1840).

< Le Ctntaure, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait intituler Glav.cus, sont, disait George Sand, les seuls essais que nous ayons pu recueillir. »

C'est le mien. Mon deslin s'incline vers la plage. Le secret de mon mal est au sein de Téthys. J'irai, je goûterai les plantes du rivage, Et peut-être en mon sein tombera le breuvage Qui change en dieux des mers les mortels engloutis. Non, je transporterai mon chaume des montagnes Sur la pente du sable, aux bords pleins* de fraîcheur; Là, je verrai Téthys, répandant sa blancheur, A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes; Là, ma pensée aura ses humides campagnes, J'aurai même une barque et je serai pêcheur.

Ah ! les dieux retirés aux antres qu'on ignore,

Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux,

Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux ,

Mes regards aux vallons, mon souille aux chalumeaux.

Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.

J'étais berger; j'avais plus de mille brebis.

Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles :

Mais qu'aux champs refroidis languissent les épis,

Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles)

Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas ,

Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!...

J'immolerai ce soir aux Nymphes des montagnes.

Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit

Les racines des bois et le cours des fontaines,

Qui nourrissez les airs de fécondes haleines,

Et des sources que Pan entretient toujours pleines

Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,

Gomme la nuit répand le sommeil dans nos veines;

Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,

De qui le charme vient à tous lieux solitaires,

Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés,

Pan, qui dans les forêts m'entrouvris tes mystères :

Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés,

De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire,

Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire

Aux perfides attraits dans la mer enfermés.

Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage»

Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.

J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,

Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage

Me découvrit le ciel pour la première fois.

Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance;

Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,

Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence

Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets,

Mais le jour où, du haut d'une cime perdue,

Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil !)

Le monde parcouru par les feux du soleil ,

Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue ,

L'étendue enivra mon esprit et mes yeux;

Je voulus égaler mes regards a l'espace,

Et posséder sans borne, en égarant ma trace,

L'ouverture des champs avec celle des cieux.

Aux bergers appartient l'espace et la lumière

En parcourant les monts ils épuisent le jour ;

fls sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière

A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière

Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.

Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes,

Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux ;

Et, sur le haut des monts comme au sein des retraite*,

Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes,

Dans dds pièges divins prenaient mes sens nouveaux.

Dans les réduits secrets que le gazon recèle, Un ver, du jour éteint recueillant les débris, Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle, Et plein des traits perdus de la flamme éternelle, Goùle encor le soleil dans l'ombre des abris. Ainsi. • •».«...«.

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