A MM. H1PPOLYTE MORVONNAIS ET FRANÇOIS DU BREIL DE MARZAN
Comme un pieux chrétien tout dimanche doit faire,
Je viens de réciter vêpres à la lumière
D'un crépuscule d'or et d'élever à Dieu
Mon âme qui vers lui prend son essor, pour peu
Qu'une douce prière au soir batte de l'aile;
Car ainsi qu'Ariel s'asseoit sur l'hirondelle,
Mon âme s'enlevant sur les pieux discours
Qui prennent la volée au déclin des beaux jours,
Voyage; et l'on dirait la colombe portée
Sur les ailes d'un cygne à la plume argentée.
Maintenant, à travers le nuage d'encens
Dont s'enveloppe, ainsi que les officiants,
Mon âme en oraison, paisible je contemple
Les lueurs de ce jour, comme du chœur d'un temple
L'Enfant regarde, après la Bénédiction,
La foule s'écouler par la porte du fond.
C'est dimanche aujourd'hui, belle et sainte journée
Qui s'en va de prière et d'encens couronnée:
J'ai ce matin, dès l'aube, Hippolyte, avec vous
Pour entendre la messe incliné les genoux,
Renouvelant tous deux à la divine flamme
i L'Arguenon est une petite rivière de Bretagne qui baigne les tours en ruines du Guildo. (Note de M. Morvonnais.)
Poèmes. 363
Les charbons consacrés qui brûlent en notre âme.
Puis François est venu, François, charmante fleur
De toute poésie et portant plein son cœur
D'anges aux ailes d'or et de belles étoiles,
Lui dont l'âme est un soir sans nuage et sans voiles
Plein de lumière douce, et sans cesse élevant
Des cantiques plus purs que n'en épanche au vent
Une harpe en accord sous la main frêie et blanche
D'une vierge au cœur doux qui sur elle se penche.
Puis dans l'après-midi, pour élever encor Notre âme et lui donner la pureté de l'or, Nous avons pris tous trois, comme trois solitaires, Notre chemin le long des humides poussières De la mer qui toujours, comme l'humanité, Laisse un immense champ d'onde amère humecté.
Nous allions donc tous trois foulant les grèves blondes,
Notre âme s'occupant en ses caches profondes
A de graves pensers, bien qu'aux vents des déserts
Nous jetassions des mots frivoles et des vers . . .
Le sable était si doux, si belle était la place,
La vague avait si bien poli cette surface,
Où le bon Océan prépare au promeneur
Des tablettes luisant d'une telle blancheur,
Que tout rêveur allant rêver au bord des plages
Écrit du bout du doigt quelques mots sur ses pages;
Et François le sait bien, car ce jeune inspiré
A tracé ces deux vers au livre préparé:
«Le premier flot qui monte emporte tous nos rêves,
«Comme ces mots écrits sur le sable des grèves. »
Puis d'un rocher tout noir portant du goémon Comme de longs cheveux, nous avons d'un héron Considéré longtemps la tristesse profonde; Mais laissant sur ses pieds ce vieux rêveur de l'onde,
364 Maurice de Guérin.
Nos regards sont allés chercher dans le lointain Des promontoires bleus le spectacle divin.
Merveilleuse beauté d'une côte arrondie, Qui se plonge avec grâce en la mer aplanie O caps voluptueux, qui courez mollement Vous plonger tout du long dans l'humide élément, Des bords capricieux charmantes découpures, Qui de mille flots clairs recelez les murmures, Dans le bain orageux où le ciel t'a jeté, Roc, plongeant ta sauvage et sainte nudité: Qu'il est doux de vous voir au lointain d'une lieue, Quand l'Océan vous peint de son haleine bleue Et qu'au soleil d'automne, à travers les vapeurs, Vous flottez incertains, comme songes trompeurs; Mon regard vous adore et votre belle image Erre sur mes pensers comme un liège qui nage. Ohl je verrai longtemps soit de nuit, soit de jour, Dans mes rêves, des caps onduJer le contour.
Oh! le Val est pour l'âme une telle demeure Que je sens en ma tête arriver à toute heure, Par bandes et par vols, mille rêves divins, Qui de ma poésie encombrent les deux mains, Soit qu'égarant mes pieds aux longues promenades, Je visite les flots, ou qu'aux vieilles ballades Mon âme se balance, en lisant près du feu; Soit que par l'entretien nous élevant à Dieu, L'art et la poésie et mille choses belles Viennent du paradis pour me prendre avec elles; Ou que voyant dormir en son berceau plié Un ange qui trébuche encore sur son pied, Mon esprit s'abandonne à ces routes divines Qui le mènent tout droit aux troupes chérubines; Soit qu'entendant gronder au dehors le grand bruit Du rêveur Océan qui parle dans la nuit, J'aille prêter l'oreille à son beau monologue,
Et que, suivant dans l'air sa parole qui vogue, Je découvre qu'il parle à Dieu qui l'a dompté Et qu'il tient dialogue avec l'Eternité!1
Le Val de l'Arguenon, 1*8 novembre 1833.