LETTRES ET FRAGMENTS
Chère Eugénie, je suis bien touché des regrets que tu as de mon absence. Moi aussi je te regrette, et je voudrais bien qu'il fût possible d'avoir une sœur au séminaire. Mais ne t'inquiète pas, j'y suis très-content. Mes maîtres m'aiment, mes camarades sont excellents. Je me suis lié plus particulièrement avec un dont je te parlerai. Il commence à parler ma langue1 et par ce moyen nous nous communiquons l'un à l'autre, et nous jouons à la pensée sans qu'on s'en doute. J'avance à pleines voiles dans le pays latin. Tu auras un meilleur maître aux vacances. Soigne à ton tour mes tourterelles. Je chante à la chapelle.
Adieu. Je t'embrasse et te prie d'embrasser Pépone2 et toute la famille. Dis-leur que je suis bien content d'être ici.
Hélas, le monde entier sans toi N'a rien qui m'attache à la vie.
Chère Eugénie, tu seras peut-être étonnée de voir ces deux vers au commencement de ma lettre. C'est que c'est, pour ainsi dire, le texte dont je veux la tirer, et pour mieux exprimer le tendre amour que je te porte. Le sentiment qui inspirait à Paul ces paroles pour Virginie n'était pas plus sincère que le mien.
C'est particulièrement à toi que je donne la Vie de Voltaire. Tu y verras le génie et la perversité de cet homme, ce coryphée de l'impiété qui mettait au fond de chaque lettre: Ecrasons l'infâme, c'est-à-dire la religion catholique. Pour moi, je ne cesserai d'y mettre: je t'aime, je t'aime.
Je ne puis pas te dire les places que j'ai, n'ayant pas encore composé. Adieu, je n'en puis plus, je souffre trop pour pouvoir continuer. (Toulouse 1821.)
1 Une sorte de langue de son invention.
2 Le père de Maurice.
Bibl. rom. 132/136-
118 Maurice de Guérin.
Paris, 6 octobre 1824.1 Mes très chères Sœurs, Je suis installé au collège et bientôt je serai parisien. Mais j'aurai beau le devenir que je ne vous oublierai jamais. Mon éloignement ne fera qu'augmenter l'amour que j'ai pour vous (s'il peut être), c'est tout à la fois une douleur et un plaisir à penser à vous: une douleur parce que je suis séparé de vous pour longtemps, et un plaisir parce que je sais que vous pensez aussi à moi. Voilà toute ma consolation de ces premiers jours où je m'ennuie un peu, car c'est le sort de tous les nouveaux. Que je serais content si je pouvais vous revoir l'année prochaine! Quelle serait ma joie en vous embrassant, mais il n'y a pas de plaisir sans épine. Vous connaissez aussi bien que moi cette épine, c'est qu'il y en a pour longtemps. Vous ne tarderez pas à recevoir quelque petit cadeau de moi qui ne sera peut-être que la plus petite expression de l'amour et de l'attachement que je vous porte: faites une embrassade à Érembert; diteslui que je l'aime autant que vous et qu'il soit persuadé de mon sincère attachement pour lui, avec lequel je suis votre très attaché frère.