LE SOUS-PRÉFET JACQUET
Jacquet, sous-préfet à Suze *.
Jacquet, homme de trente-sept ans, grand (comme Percevant), très creusé de petite vérole, yeux à la Cambacérès, laid, louche, tournure médiocre, né à Chaumont, à deux lieues de Suze. Il parle très purement français, à l'exception des
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puis qu'il met à tout bout de champ. Etait avocat avant la Révolution à Suze, était fils d'un notaire peu riche.
Je ne le connais maintenant que depuis l'entrée du général Thureau dans le Piémont, par le mont Genèvre (an ...) *. Il s'attacha aux Français ; il a la réputation, dans le pays, d'avoir été mouchard de ce général. Lors de la débâcle de Schérer, il émigra, et vint à Briançon, Gap, Grenoble.
La première nuit de son mariage, il rendit tous ses biens communs à sa jeune femme de dix-huit ans et folie (selon les habitants de Suze et les ingénieurs) : huit fours après le mariage, elle se plaignit de ses douleurs à sa mère, qui lui dit : « Tu nés qu'une enfant ; c'est ton pucelage. » Mais après des plaintes réitérées, la mère examina les pièces de sa fille et vit : « Oh !
ciel! , , » etc. Je ne sais comment
le mari s'excusa, mais la chose fut publique pendant quelque temps dans Suze. Un événement faillit afouter à cette publicité : madame Jacquet accoucha, et l'enfant fut donné à une nourrice à cinq lieues de Suze ; l'enfant corrompit le lait de la nourrice, ce qui fit périr l'enfant de la nourrice. On étouffa cela avec de l'argent. Depuis, la petite Jacquet s'est bien portée et la nourrice aussi, on les a traitées l'une et l'autre. Depuis son mariage, tout le monde dit que M'"^ Jacquet est bien changée ; ses dents se carient et elle sent bien mauvais ; elle a l'air de souffrir.
Cependant, nous avons su à Turin par un ruffian
que Jacquet acait encore la v la plus forte en
fructidor an XII, c' est-à-dire deux ou trois ans après
son mariage, et que, pour comble, il avait
à Turin une fille très poivrée.
Voici comment je suis sûr de tout cela : Coïc voulut
en Van XI M"^" Jacquet ; il la suivit à Turin
pendant l'hiver de Van XII, la mena au bal et au spectacle. Un jour quil voulut terminer V affaire, elle lui avoua tout. Coïc lui conseilla de se faire guérir et chargea Derrien de lui apporter du rob de Paris.
Les deux époux se sont bien séparés quelquefois pour se guérir, mais Jacquet, à qui cela était à peu près impossible, pressait toujours le retour de sa femme.
Jacquet savait bien que Coïc avait fait la cour à sa femme, mais il était tranquille ; il était peutêtre sur que Coïc connaissait son cas, aussi a-t-il toujours eu un extrême ménagement pour lui, attendu que le bruit qui s^était d^abord répandu dans Suze était dissipé, on croyait quils s'étaient fait guérir.
Jacquet semble n avoir pas de peine à supporter
la V Il monte à cheval, joue aux houles, etc.
Cependant un autre fait nous autorise à croire quil Va : un jour, il plaisantait son secrétaire, lui disant
qu il avait la v ; le secrétaire
, et le défie d'en faire autant. Jacquet
rougit et recula.
Jacquet est très menteur, il a Vair très faux.
Il a été payé par les entrepreneurs de Perrino.
// a acheté, depuis qu'il est sous-préfet, une cassine de 60.000 licres aux environs de Suze. Il est lié d'amitié avec tout ce qui est déshonoré à Turin.
Il a cherché par tous les moyens à être nommé législateur ; il ne Va pas été et a dit après quil ne s'en souciait pas. Après avoir manqué cette place, il na cessé de tonner contre le gouvernement, se faisant ami de la liberté, disant toujours : « Vous autres Français )), quand il avait quelque chose de déshonorant à appliquer à la patrie, sans songer quil gardait sa place sous ce même gouvernement et dans sa patrie étrangère à la France.
Ce bougre-là ne met jamais le nez sur un sentiment ; il combine tout, ce qui nous a fait penser
qu'il laisse'] la v à sa femme par politique. Il en
serait sûrement cocu sans cela ; sa femme le craint et ne Vaime guère.
Il est excessivement joueur. Je me suis trouvé dans un billard, où il jouait avec le lieutenant de gendarmerie de Suze. Je fus frappé de sa mine scélérate ; à chaque coup quil manquait, il prononçait un bouzaron entre ses dents qui répandait un silence terrible dans la salle (un silence de terreur).
Il sut très probablement Vaffaire de Derrien avec sa femme ; il en fit meilleure mine à Derrien. (Voyez le caractère de Derrien.)
Quand il voyait que nous allions contre les entrepreneurs et Perrino, il nous riait au nez.
Perrino et lui ne s'aimaient point, ils se plaisan-
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talent même en face, mais ils avaient été réunis forcément.
En société d'hommes, la seule où je l'aie vu, il parle bien, avec finesse et même malice ; il a beaucoup d'instruction, il a beaucoup lu les auteurs italiens et français, les historiens surtout ; il a une très grande mémoire, ce qui fait qu'il cite beaucoup. Il préfère la poésie italienne à la poésie française. Il dit beaucoup de bien d'Alfieri. Il crie beaucoup contre Milan *, même devant des gens en place, ce qui est très impolitique. Son état de vérole et sa passion pour le jeu, qu'il satisfait toutes les fois qu'il a de l'argent, ne lui permettent pas d'être gai. Cependant, il rit dans un repas lorsqu'il trouve à s'égayer aux dépens de quelqu'un.
Il déteste le général Menou et crie sans cesse €ontre lui ; cela vient de ce que le général Menou ne le reçoit pas bien et que le général Jourdan l'invitait souvent, lui et sa femme, quand ils étaient à Turin. Il parle toujours de la bienveillance du général Jourdan pour lui et il croyait beaucoup être protégé par lui, parce que, le jour qu'il lui présenta sa femme, le général lui dit : « Quand vous serez préfet, vous aurez là un joli sous-préfet. » Jacquet eut le front de lui dire : « Général, je compte bien sur votre protection. »
Quand le général Menou est venu à Suze avec le pape et qu'il a logé chez lui, je n'ai jamais vu d'air plus bas que le sien auprès du général Menou,
et cependant le lendemain, quand nous fûmes tous réunis, les ingénieurs et lui, il nous dit : « Le général Menou a continuellement parlé de sa campagne d'Egypte, il s'est vanté constamment, et moi je n'y pouvais tenir, j'étais quasi pour le renvoyer aa mémoire du général Régnier. »