ANNEE
Mercredi!" janvier j à Paris*. — Le roi commence l'année en très-bonne santé, et se fait déjà fort aimer de ceux qui ont l'honneur d'approcher de lui. iM. le duc d'Orléans tint le conseil de régence l'après-dînée ; on n'a pas encore entièrement réglé la réforme. — L'abbé Dubois**, qui a toujours été fort attaché à M. le duc d'Orléans et qui a beaucoup d'esprit, a été nommé conseiller c^'État d'église en la place de M. l'archevêque de Sens, qui vient de mourir ; ce choix lui a fait d'autant plus de plaisir et d'honneur qu'il ne l'a voit point demandé. — On sait sûrement à cette heure que le roi Jacques s'embarqua le 27 auprès de Dunkerque, où il étoit venu de Bretagne déguiséet n'ayant qu'un seul homme avec lui. Il étoit venu sur des chevaux de louage, et n'avoit couché dans aucune ville de peur d'être reconnu. Milord Bolingbroke, qui est à Saint-Germain, lui avoit fait préparer fort secrètement le vaisseau dans lequel il s'est embarqué, qu'on assure être un très-bon voilier, et on compte qu'il doit être arrivé en Ecosse présentement, carie vent étoit favorable et le trajet est court.
* M. de Dangeau mourut le 9 septembre 1720, à quatre-vingt-quatre ans ; il en avoit donc soixante-dix-neuf à la mort de Louis XIV. Cette mort dissipa toute sa cour ; le changement du séjour de Versailles, où tout étoit rassemblé sous le même toit , dans celui de Paris , où tout fut mêlé, éparpillé, confondu; plus de cour et peu de chose en consistance ; nouveautés en tout et partout , en un mot rien qui ne concourût à laisser la vieillesse de Dangeau fort mal informée. La société lui donuoit peu de part et d'intérêt en tout ce qui se passoit ; il n'avoit per-
sonne dans sa famille à portée d'y en prendre ; la vieille cour où étoient toutes ses liaisons , éparse et fort écartée, le peu de ceux de cette cour qui par leur poids , leur état ou leur intrigue , étoient restés dans le gouvernement nouveau ou s'y étoient accrochés, se trouvoient trop occupés pour mettre Dangeau au fait, où le plus souvent ils n'étoient pas eux-mêmes. De sorte qu'il faut s'attendre à ne trouver dans les cinq volumes et années qui restent des mémoires de Dangeau que des bruits publics ou des nouvelles de gazette. Cette observation faite une fois pour toutes à l'égard de ces cinq volumes ou années restantes, on y suppléera ici autant que la matière fournie par ces Mémoires y pourra donner lieu (1).
** L'abbé Dubois, qui mourut cardinal et premier et tout-puissant ministre peu de mois avant i\L le duc d'Orléans, lui demanda très-pressammeut la place de conseiller d'État d'église vacante par la mort de ^J. Fortin de la Hoguette, archevêque de Sens, celui-là même qui refusa si dignement l'Ordre, comme on l'a vu en ces notes, tome [VIII] année [1701] page [92], et l'abbé Dubois en eut une telle passion qu'il alla prier le duc de Saint-Simon de le servir de son crédit pour l'obtenir. Le duc lui répondit qu'en toute autre chose il lui feroit très- volontiers plaisir, mais qu'il ne pouvoit le préférer à M. le duc d'Orléans; qu'il devoit considérer pour qui ces places étoient faites , et par qui jusqu'alors remplies , et s'y comparer ; que cette grâce si disproportionnée feroit également crier le clergé, la magistrature, et tout le monde , et que lui-même ne pourroit être agréablement dans le conseil. Deux jours après , l'abbé Dubois vint dire au duc de Saint-Simon qu'il avoit obtenu la place ; et le duc en le félicitant ajouta qu'il en étoit d'autant plus aise qu'il n'y avoit pomt eu de part. L'abbé ne s'offensa point de cette franchise, ou n'eu Qt aucun semblant. Voilà comme il l'eut sans l'avoir demandée , à ce que dit Dangeau, toujours courtisan, et maintenant très-mal informé.
Jeudis, à Paris. — Les bals commencèrent le soir dans la salle de l'Opéra* ; le spectacle, à ce qu'on dit, est beau. Il y a un fort grand ordre et la salle est éclairée magnifiquement; on n'y entre que masqué , sans épée et sans bâton.
(1) La lecture tle ces cinq dernières années donne un démenti complet à l'assertion de Saint-Simon. Jusqu'à présent l'histoire de la régence n'a été racontée que d'après ses Mémoires, et on voit dans les additions des cinq dernières années combien le Journal de Dangeau le préoccupe et l'inquiète pour l'avenir. Dangeau, resté fidèle au parti de la vieille cour, apporte donc à l'histoire un élément nouveau.
M. le duc d'Orléans y alla, mais sans être masqué; il v dansa. Il avoit mené avec lui le duc de Noailles. — Le duc d'Antin a présentement la charge de surintendant des bâtiments, et en cette qualité il prêtera serment à la chambre des comptes ; il faisoit cette charge du temps du feu roi et en avoit toute l'autorité , mais il ne l'exerçoit que par commission. Il l'eut après la mort de Mansart, qui avoit le titre de surintendant. — M. le duc d'Aumont et M. le duc d'Antin ont obtenu un don de 20 sols par jour sur chaque carrosse de remise qui sont dans Paris ; on compte qu'il y en a environ trois cents, cequimonteroit à 36,000 écus par an pour eux deux. — Les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, qui dévoient tous les ans nommer des commissaires ** pour examiner si l'on ne donnoit point quelque atteinte à leurs privilèges, avoient négligé depuis assez longtemps de s'assembler, et ils ont résolu de réparer leur négligence ; et pour cela ils ont nommé trois commissaires : un d'église et deux d'épée, comme il est porté dans les statuts, qui s'assembleront dès dimanche chez M. de Torcy, chancelier de l'Ordre. Ces trois commissaires sont : l'évêque de Metz, le maréchal de Tessé et le marquis d'Effiat.
*Le prince d'Auvergne, qui trouva à gagner gi'os parées bals de l'Opéra, les obtint d'autant plus aisément que .M. le duc d'Orléans y trouva un plaisir continuel sans avoir la peine de sortir de chez lui, et une source d'autres par toutes les aventures et les histoires que ces bals fournirent. 11 les mit extrêmement à la mode, et des gens graves et eu place y parurent plus qu'indécemment.
** Ces commissaires de l'ordre du Saint-Esprit sont: un prélat commandeur, et deux chevaliers, dont l'un est duc, et l'autre ne l'est pas, qui doivent être nommés tous les ans par le chapitre. Leur fonction est de veiller dans l'année aux affaires de l'Ordre, comme à la conservation de ses privilèges et de ses deniers, assister aux comptes avec lé chancelier et le grand trésorier, être en un mot en tout les hommes de l'Ordre pendant cette année , et représenter au roi ce qu'il convient sur ce qui le regarde , s'il y a occasion , et lorsque les statuts étoient observés, prendre garde s'il s'élève quelque querelle entre les chevaliers, s'en entremettre pour les accommoder, ou pour en avertir le
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roi : pareillement sur la décence et Tobservation des cérémonies et des statuts , avertir les chevaliers qui notablement y manquent en quelque chose de public, ou faire que le roi y mette ordre, et après leur année rendre compte au chapitre de tout ce qui s'est passé pendant leur administration, où les deux suppléent en tout à l'absence du troisième, et pour les choses qui seroient urgentes, un seul en l'absence des deux. Le chancelier est toujours commissaire-né comme surintendant de l'Ordre , et peut autant que chacun des trois commissaires , à la différence des trois autres grands officiers qui ne le sont que pour ce qui concerne chacun sa charge. C'est au chancelier à les assembler quand il y a lieu de le faire, et toujours chez lui, non par supériorité , mais parce que les papiers sont censés chez lui , et que les autres officiers, grands et petits , y apportent les leurs. Les commissaires peuvent aussi s'assembler d'eux-mêmes , ou à la réquisition de l'un d'eux, quand ils le trouvent à propos ; mais depuis qu'il n'y a plus d'observation de règle et de statuts, et qu'on se moquej:oit de qui voudroiten parler, qu'il n'y a plus ni chapitre ni rien de sérieux , les grands officiers se sont peu à peu emparés de l'Ordre par leur nécessaire gestion chacun dans son office , et par l'autorité de leurs personnes , presque toujours dans les principaux emplois du ministère. Les commissaires sont nommés par le chancelier , ne savent et ne s'informent de rien de ce qui se passe en aucun genre dans l'Ordre, et n'ont ainsi aucun compte à rendre , ni p4us personne à qui le rendre par la cessation des chapitres. Ils ne se mêlent de quoi que ce soit , et ne servent que pour la forme à mettre leur signature au bas des comptes , à la courte reddition desquels on leur dit ce que l'on veut, sans qu'ils s'informent de rien , ni qu'ils aient crédit ni autorité sur quoi que ce soit. Ils sont dans l'ignorance entière s'il y a de l'argent , ce qu'il devient , s'il n'y en a pas; c'est le chancelier et le grand trésorier qui font ensemble ce qui leur plaît la-dessus. L'abbé de Pomponne , qui lors de la promotion de 1724 trouva le trésor fort rempli par la longue et nombreuse vacance de colliers , et par conséquent de pensions de mille écus accumulées, proposa, quelque temps après que M. le cardinal de Fleury fut devenu premier ministre , d'employer ces fonds à rembourser les brevets de retenue des grands officiers de l'Ordre sur leurs charges , afin qu'à leur mort le roi en pût disposer plus librement et en faire de plus grandes grâces : M. le cardinal le trouva bon, et le fit agréer au roi. Le duc de Villars-Brancas et le comte du Luc étoient lors commissaires présents à Paris , et le prélat en son diocèse. Au premier chapitre , d'après cet agrément secret , l'abbé de Pomponne, en y entrant , en étrangla un mot aux deux commissaires sans leur donner le loisir de rien , car on entroit dans le cabinet du roi , là debout, découvert, sans ordre ni rang, et les uns sur les autres autour de la table du
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conseil ; le roi au haut bout, debout aussi, et découvert , l'abbé de Pomponne à l'autre bout, comme sont depuis longtemps tous les chapitres. L'abbé en deux mots proposa l'affaire; personne ne dit mot ni le roi non plus comme de coutume , et l'affaire fut censée passée de la sorte. Pendant l'appel des chevaliers, qui se fit l'instant d'après comme à l'ordinaire pour se ranger en ordre de marche, chacun parla à son voisin avec grand scandale, et ce fut tout. M. le Duc seulement, qui rencontra le duc de Brancas après la cérémonie, en passa un peu fortement sa mauvaise humeur sur lui comme étant un des commissaires, qui s'excusa comme il put sur la surprise , sur son compagnon , et sur ce que , sur la chose qu'ils voyoient convenue , ils n'avoient osé parler. Ainsi ces quati'e grands officiers mirent en poche leurs brevets de retenue aux dépens de l'Ordre, dont ils eurent leurs gages avec le revenu de l'argent dont ils les avoient achetés , sans préjudice de l'espérance de vendre leurs charges quand il leur plaira , tout aussi cher ou plus , ou d'en obtenir dans quelque temps de nouveaux brevets de retenue. De cet exemple récent, fort et public, on peut juger de tout le reste. Pour les registres, et ce qui regarde les charges du prévôt, grand maître des cérémonies et du greffier , comme ce n'est point finance , ces messieurs en sont les maîtres indépendants du surintendant de l'Ordre, et y font chacun tout ce qui leur plaît, sans que qui que ce soit en ait connoissance ni ait moyen d'y regarder jamais.
Vendredi 3, à Paris. — M. le duc d'Orléans travailla encore avec M. le cardinal de Noailles sur la distriljution des bénéfices, mais tout n'est pas encore réglé, et on n'en aura la liste qu'au commencement de la semaine qui vient. — Le bal qui commença liier avant minuit finit à quatre heures du matin, et tous les gens qui y ont été en sont revenus très-contents. Le seul défaut qu'on y a trouvé, c'est qu'il n'y avoit pas assez de monde pour une si grande salle ; mais le spectacle a été trouvé si beau qu'on ne doute pas qu'il n'y en vienne beaucoup plus dans la suite, — Le marquis de Coigny, colonel général des dragons, a permission de vendre sa charge, quil avoit achetée du duc de Guiche, 480,000 francs. Il a un brevet de retenue de 100,000 écus sur cette charge; orn croit qu'il la vendra à M. de Belle-Isle, qui est mestre de camp général de ce corps et qui espère, en l'achetant, avoir un même brevet de retenue de 100,000 écus.
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Samedi 4, à Paris. — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence l'après-dinée, et on y a régie tout ce qui regarde le conseil du commerce. — Il y eut bal le soir dans la salle de l'Opéra ; madame la duchesse de Berry et beaucoup de princesses y étoient en masque. M. le duc d'Orléans y fut aussi quelque temps masqué, et le bal fut plus beau que la première fois. — On mande de Rome que le 16 décembre le pape fit une promotion de sept cardinaux italiens, qui sont: Scotti, milanois, gouverneur de Rome ; Caraccioli , napolitain, vice-gérant; Patricii, romain, trésorier de la chambre; Nuzzi , secrétaire de la congrégation des évêques; Caraccioli, évêque d'Averse; Marini , génois , maitre de chambre de Sa Sainteté ; Spinola, auditeur de la chambre. — Belle-Isle a l'agrément pour acheter la charge de colonel général des dragons, dont il donne au comte de Coigny 180,000 francs, et on donne à Belle-lsle un brevet de retenue de 100,000 écus.
Dimanche 5, à Paris. — M. le duc d'Orléans tint le matin conseil de régence. — Les trois commissaires de l'ordre du Saint-Esprit s'assemblèrent l'après-dinée chez M. de Torcy, qui en est le chancelier, pour travailler à la manutention des privilèges de l'Ordre ; ils y travailleront encore plusieurs fois. — LaFare, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, achète de Belle-Isle la charge de mestre de camp général des dragons, dont il lui donne 280,000 francs, et on accorde àla Fare un brevet de retenue de 200,000 francs; M. de Belle-Isle en avoit un qui n'étoit que de 40,000 écus. — On a fait plusieurs représentations à M. le duc d'Orléans sur le don qu'il avoit fait de 20 sols par jour sur chaque carrosse de remise de Paris à MM. les ducs d'Aumont et d'Antin; ce don n'étoit pas encore scellé, et l'affaire ne se fera point. M. le duc d'Orléans leur a promis de leur faire des grâces d'ailleurs.
Lundi 6, à Paris. — Le conseil de commerce de terre et de mer tant au dedans qu'au dehors du royaume , des fabriques et des manufactures, dont le roi avoit ordonné
rétablissement dès le 14 du mois dernier^ s'assemblera au moins tous les jeudis de chaque semaine depuis neuf heures jusqu'à midi dans une des salles du Louvre, et sera composé du maréchal de Yilleroy, chef du conseil des finances ; du duc de Noailles, président du conseil des tînances; du maréchal d'Estrées , président du conseil de marine; de MM. Daguesseau, Amelot, Nointel et Rouillé du Coudray, conseillers d'État; de M. d'Argenson, aussi conseiller d'État et lieutenant de police, et des sieurs Ferrand, Machault et Roujault, maîtres des requêtes, et on a réparti à chacun les départements. Le choix etnomination des inspecteurs appartiendra au chef du conseil, et les commissions seront expédiées au nom du maréchal de Villeroy, à l'exception de l'inspecteur établi à Marseille, qui dépendra du chef du conseil de marine. Valosière est secrétaire du conseil du commerce.
Mardi 1, à Paris. — M. le duc d'Orléans tint l'aprèsdinée conseil de régence. Je lui donnai à son retour , au Palais Royal, laliste qu'il m'avoit demandée des chevaliers de Saint-Lazare qui sont dans le service. La nomination aux bénéfices est achevée, on la saura demain; mais la distribution des pensions qui seront sur ces bénéfices n'est pas encore achevée. — M. deBrogiie, lieutenant général, qu'on appelle quelquefois le marquis de Buhi, et par familiarité Chonchon, pour le distinguer de tous les Broglie , épouse mademoiselle de Grandville, bretonne, qui a 300,000 écus de bien et dont le frère est à la Conciergerie parordredes maréchaux de France. — MM. les ducs et pairs ont présenté un mémoire qui est imprimé, dans lequel ils se plaignent du parlement sur trois articles : le premier sur ce que le premier président ne les salue point en demandant leur voix , lui qui salue les présidents à mortier en leur demandant ; le second, de ce que l'on met un conseiller au bout de leur banc ; le troisième, d'un arrêt que le parlement rendit le 2 d» septembre, le jour que M. le duc d'Orléans fut déclaré régent , mais avant
que l'on fût entré pour parler de la régence. Il y a déjà quelques jours que ce mémoire paroit*.
* On feroit un livre plutôt que des notes , si on vouioit rapporter ces démêlés de pairs avec le parlement; il suffira une fois pour toutes, et pour en donner une idée , de dire que les pairs, forcément et malignement engagés du temps du feu roi par M. du Maine, comme on l'a vu tome [XV I année [1714] page [290] de ces notes, dans le renouvellement de l'affaire du bonnet , et à cette occasion dans quelques autres , ne purent éviter d'en poursuivre le jugement. Le régent qui sentoit clairement où étoit la vérité , la justice et le droit, où l'usurpation et la fraude hardie et adroite, se trouva d'abord embarrassé, éloigna, éluda , puis, suivant sa maxime favorite de brouiller et de diviser pour mieux régner, prolongea , et sous main aigrit la querelle , la fit durer tant qu'il put, et finalement se trouvant plus à compter avec le parlement qu'avec les pairs, se joua de leur foiblesse et de leur bassesse , de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque tous , et finalement se moqua d'eux , après les plus belles , les plus précises et les plus fréquentes paroles et les plus trompeuses démonstrations, en les renvoyant à la majorité. C'est, en un mot , tout ce qui peut être dit en ces notes, d'une affaire dont les époques, les mémoires et les procédés se trouveront souvent légèrement et peu correctement marqués dans les Mémoires , et auxquels on ne fera point de notes , à moins de choses particulières qui le méritent, outre la notion générale qu'on en donne ici.
Mercredi 8, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. Tous les bénéfices sont donnés; voici ceux que je sais présentement; on saura demain le reste, qui est moins important : L'abbé d'Estrées a l'archevêché de Cambray , et on met 20,000 francs de pension sur cet archevêché ; le jeune évêque de Troyes a l'archevêché de Sens, et on met sur cet archevêché 8,000 francs de pension; le cardinal de la Trémoille a l'évêché de Bayeux; on met 10,000 francs de pension sur cet évêché ( le cardinal de la Trémoille a déjà dans ce diocèse l'abbaye de Saint- Étienne de Caen, qui est considéra])le et qui lui rendra l'évêché de Bayeux encore plus agréable); l'évêché de Saintes, donné à l'abbé de Beaumont, neveu de feu M. de Cambray ; l'évêché de Glermont, à l'abbé d'Entragues , aumônierdu roi ; l'évêché de Troyes, à l'abbé de Castries ,
premier aumônier de madame la duchesse de Berry ; mais on croit qu'il aura des raisons pour ne le pas accepter.
Jeudi 9, à Paris. — Suite de la distribution des bénéfices : L'abbaye de Saint-Victor a été donnée à M. le cardinal Gualterio ; l'abbaye de Saint-Paul de Verdun au cardinal Ottobon ; l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen à l'abbé de Saint-Albin , fils de M. le duc d'Orléans, qu'il n'a point reconnu, mais qu'il aime fort : on a mis 2,000 écus de pension sur cette abbaye ; l'abbaye de Moissac à l'abbé de Gontaut, fils de M. de Biron : il y a 4,000 francs de pension dessus ; l'abbaye de Jumiéges à l'abbé de Saint- Simon: fils du capitaine aux gardes et parent du duc de Saint-Simon : on a mis 3,000 livres de pension sur cette abbaye ; l'abbaye régulière du mont Saint-Éloy au P. de la Coussière : elle est chargée de 1 0,000 francs de pension ; l'abbaye régulière de Vigogne au P. Bertin : on met 6,000 francs de pension dessus ; l'abbaye de Sainte-Madeleine à l'abbé de la Roche , chanoine de Notre-Dame : il avoitété recommandé par le roi d'Espagne, qui a son frère auprès de lui, qu'il estime fort ; l'abbaye de Sainl-Basle , diocèse de Reims, à l'abbé de Saint-Poin, parent du marquis de Puysieux ; l'abbaye de Saint-Martin de Pontoise à l'abbé de Tezeu ; l'abbaye de Cellefoin , diocèse d'Angoulême, à l'abbé de Chauvigny, aumônier de Madame; l'abbaye de Saint-Vincent à l'abbé de Lissagaray, frère du petit Renaut ; l'abbaye de laChastre à l'abbé Berthet; l'abbaye de Lure à l'abbé Monteil; le prieuré du Mont-aux- Malades près Rouen à l'abbé Perrot, instituteurduR oi.Les pensions qu'on a mises sur ces évêchés et ces abbayes montent à 67,000 francs ; on n'a pas encore la liste de ceux à qui elles sont données. — Le parlement s'assembla hier au matin sur le mémoire que les ducs et pairs ont présenté, et il fut résolu de demander une audience pour l'aprèsdinée à M. le duc d'Orléans, et ils nommèrent M. le premier président , le président de Novion et un conseiller de chacune des chambres. Ils allèrent chez M. le duc d'Or-
léans à quatre heures. Le premier président représentant leurs raisons, ils ne feront point de réponse par écrit. M. le duc d'Orléans leur dit, après les avoir écoutés fort attentivement, qu'il feroit savoir aux pairs leur résolution.
Vendredi 10, à Paris. — L'abbé de Castries n'a point accepté l'évèché de Troyes : il faudroit en l'acceptant qu'il quittât l'arcbidiaconé de Narbonne, qui oblige à résidence et qui est d'un meilleur revenu que l'évèché de Troyes. Il a eu encore d'autres raisons qui l'ont obligé à remercier M. le duc d'Orléans. — La reine d'Angleterre reçut le matin à Saint-Germain des lettres du roi son fils, qui lui mande qu'il est arrivé en Ecosse le 2 de ce mois en très-bonne santé, et qu'il y a trouvé ses affaires encore en meilleur état qu'il ne pensoit. La reine d'Angleterre envoya aussitôt porter cette nouvelle à Madame et à M. le duc d'Orléans, et elle envoie à Madame une lettre du roi son fils pour M. le duc de Lorraine, qu'elle l'a priée de lui faire tenir. — Le marquis de Razilly, lieutenant général de Touraine , fils du sous-gouverneur des enfants de feu monseigneur le Dauphin, est mort. Il avoitun brevetde retenue de 100,000 francs sur cette charge, qui vaut 8 ou 9,000 livres de rente; son frère, qui est lieutenant aux gardes, la demande.
Samedi 11 , à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. Le cardinal de Noailles travailla encore hier avec M. le duc d'Orléans. On a donné l'abbaye de Panthemont àla sœur de M. de Torcy, qui étoit religieuse à Saint- Antoine. On a donné des pensions à quelques chevaliers de Saint-Lazare et à quelques chevaliers de Malte. Voici la liste des chevaliers de Saint-Lazare qui en ont : le comte de la Marck, 2,000 écus; M. de Montmorency, colonel du régiment du Maine, 2,000 francs; le comte d'Oisy, 2,000 francs ; M. de Polignac 500 écus ; le marquis de l'Hôpital, ôOO écus; le chevalier de Saint-Valier, 500 écus; le chevalier de Marcieu, 1,000 francs. Outre cela M. le duc d'Orléans m'a commandé de recevoir le chevalier de Roye
et M. deMarcillac, et il donne à Marcillac 2,000 francs, au chevalier de Roye 500 écus. Il y a plusieurs abbés à qui on a donné aussi des pensions. Voici celles que je sais : L'abbé de Choisi en a une de 2,000 francs; l'abbé de Baux en a une de 1,000 francs, et l'abbé Genest une de [3,000]. — Il y eut bal le soir à l'Opéra; il y avoit eu la nuit du jeudi au vendredi un petit incendie dans une loge, qui alarma tout le Palais-Royal, et Madame ne se coucha qu'à huit heures du matin ; mais tant de gens travaillèrent à éteindre le feu que le dommage a été fort léger, et l'opéra ni le bal ne discontinueront point.
Dimanche 12, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — Les États^de Bretagne ne veulent point payer à Belle-Isle les 400,000 francs qui lui ont été ordonnés pour les fortifications que M. Fouquet avoit faites à Belle-Isle. — Les maréchaux de France jugèrent jeudi le sieur de Grandville, et le condamnèrent à trois ans de prison ; le parlement jugera de l'affaire de son mariage. — On a des nouvelles sûres que le roi de Suède est arrivé à Ystedt , dans le pays de Schonen ; la ratification de l'empereur pour le traité de la Bavière est arrivée en Hollande. — On réforme dans la gendarmerie vingt-cinq gendarmes par compagnie; elles étoient de soixante, elles sont réduites à trente-cinq. On a résolu de mettre tous les dragons à pied; on compte, s'ilya des apparences de guerre, de les remettre à cheval. On met aussi dix maîtres à pied dans chaque compagnie de cavalerie ; il n'en restera que vingt à cheval, car elles ne sont plus que de trente.
Lundi 13, à Paris. — Le fils du roi de Pologne, que nous avons vu ici sous le nom de comte de Lusace, s'en va passer le carnaval à Venise et de là à Rome, où l'on croit qu'il est enfin résolu de se faire catholique , ce que le roi son père souhaite depuis longtemps , mais ce que la reine sa mère craint beaucoup. — La reine, mère durci de Suède, est morte ; elle avoit près de quatre-vingts ans. Elle étoit Holstein Gottorp. On a la confirmation de l'heureuse arrivée
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du roi son fils dansle pays deSchonen. — Les juifs de Metz ont envoyé ici pour représenter leurs intérêts sur le don accordé au duc de Brancas ; ils prétendent avoir rendu de grands services à l'État, et on commence à croire que le duc de Brancas tirera moins d'argent de cette affaire qu'il ne l'espéroit. — La cour de Rome a prononcé une fulmination contre le royaume de Sicile qui , à ce qu'on prétend, intéresse tous les royaumes chrétiens. Cette affaire fait beaucoup de bruit, et le parlement doit s'assembler pour donner un arrêt là-dessus, dont, selon les apparences, Rome ne sera pas contente*. — il y eut grand bal à l'Opéra.
* Cette affaire de Sicile mérite d'être expliquée ici en un mot. Un fermier de l'évêque d'Agrigente porta des pois chiches à un marché pour les vendre. Des commis aux droits du roi de Sicile , qui étoit le duc de Savoie alors, voulurent faire payer ce qui étoit dû pour la permission d'étaler ; le fermier, sans dire à qui il étoit, les envoya promener, et par cette conduite se Ct saisir ses pois chiches ; lui , fier de son maître , les laissa faire en les menaçant, et alla trouver son maître , qui , sans délai ni autre information, fulmine sou excommunication. Les commis, qui apprirent par là à qui appartenoient ces pois, qui par l'immunité ecclésiastique ne dévoient point de droits , les rapportèrent, et se plaignirent de ce que le fermier n'avoit pas daigné fmir la querelle d'un seul mot , eu disant à qui ils appartenoient. Une réponse et une défense si raisonnable ne put contenter l'évêque, qui demeura ferme et menaça de pis si ces commis n'en passoient par tout ce qu'il voudroit ; et comme il voulut beaucoup, ils n'osèrent rien promettre sans l'ordre de leurs supérieurs. Ceux-ci tentèrent vainement d'apaiser l'évêque, et n'en reçurent qu'une nouvelle excommunication. Tant fut procédé que la Monarchia s'en mêla ; c'est un tribunal dont ce n'est pas le lieu ici de traiter la très-ancienne origine : il suffit de dire que ce sont des laïques nommés par les rois de Sicile qui , par concession des papes, jugent dans leur tribunal en dernier ressort toutes les causes ecclésiastiques de quelque nature qu'elles soient , ou directement , ou par appel des tribunaux ecclésiastiques , et même de la personne des évêques et archevêques. Ce tribunal incommodoit infiniment Rome, qui n'avoit jamais pu y donner atteinte, par la jalouse attention des souverains de Sicile à le maintenir. Le duc de Savoie, devenu roi de Sicile parla dernière paix et reconnu tel par toute l'Europe , parut à Rome plus aisé à entamer sur ce tribunal que les rois d'Espagne, qui avoient eu si long-
temps la Sicile. La part que cette Monarchia prit donc à apaiser ce différend ne Ot que l'aigrir, et tant fut procédé que l'évêque d'Agrigente excommunia ce tribunal , juge naturel et suprême de ses excommunications et de lui-même , et de peur de la prison , passa la mer et se sauva dans TÉtat Ecclésiastique. Presque tous les autres évêques mirent leur diocèse en interdit, à Texoraple de ce qu'avoit fait leur confrère du sien en partant, et la DIonarchia cassa toutes ces sentences, saisit le temporel des évêques et de tous les prêtres et moines qui voulurent observer l'interdit, les menaça delà prison, et leur inspira tant de frayeur qu'il inonda l'État Ecclésiastique de leur fuite. Le pape, qui les avoit soutenus, se trouva bien embarrassé de leur subsistance et même de leur présence à Rome, où ils mouroientde faim; cependant, il ne vouloit ni céder, ni excommunier pour ne pas rendre l'affaire irrémédiable , et cette confusion dura telle , et pour une charge ou deux de cheval de pois chiches, même rendus , c'est-à-dire offerts avec excuse plus que pertinente , jusqu'à ce que la Sicile tomba entre les mains de l'empereur. Alors toutes choses nouvelles, et le pape et les évêques de Sicile furent trop heureux de laisser les choses sur l'ancien pied , et que l'empereur, à cette condition, voulût bien ignorer ce qui s'étoit passé sur les dernières années de la domination du duc de Savoie.
Mardi \k, à Paris. — Il y eut conseil de régence Taprès-dinée. — Le chevalier de Broglie l'oncle eut permission de porterlagrand-croixde l'ordre de Saint-Louis avec l'expectative des 2,000 écus de pension qui y sont attachés, mais il n'en jouira pas sitôt apparemment, parce qu'il y a deux personnes avant lui qui ont la même expectative. — Montargis , un des gardes du trésor royal , achète de M. le président de Lamoignon la charge de greffier de l'ordre du Saint-Esprit. Je ne sais point les conditions du marché ; on dit même qu'il y en a de secrètes. — Le marquis d'Harcourt épousa mademoiselle de Villeroy. Ils furent mariés le matin à l'hôtel de Louvois; ils soupèrentlesoir aux Tuileries, chez le maréchal de Villeroy, où le festin de noce fut fort magnifique, et ils allèrent coucher chez le maréchal d'Harcourt, où ils demeureront. Le roi fit l'honneur aux mariés de les venir voir pendant qu'ils étoient chez le maréchal de Villeroy.
Mercredi 15, à Paris. — Il y eut conseil de régence
le matin, et M. de la Vrillière commencera dès samedi à y avoir voix délibérative; il y tiendra toujours la plume et la garde des registres. Voilà son emploi devenu encore plus considérable qu'il n'étoit. — Breteuil^ maître des requêtes, qui est fort jeune , mais qui a beaucoup d'esprit, est nommé à l'intendance de Pau ; on avoit dit que cette intendance seroit jointe à celle de Guyenne, mais on a changé cette disposition. — Le prince, frère du roi de Portugal, qui est parti de ce pays-là sans rien dire au roi son frère de ce qu'il vouloit faire, et qui étoit venu en Hollande par mer, s'en va présentement à Vienne. Le roi son frère avoit envie de voyager aussi, même on l'attendoit à Rome, mais son voyage est suspendu. — Il y eut bal dans la salle de l'Opéra. M. le duc d'Orléans y étoit dans sa loge avec mesdemoiselles de Chartres et de Valois, ses filles.
Jeudi 16, à Paris. — Il fut réglé hier que M. de la Vrillière auroit voix délibérative dans le conseil de régence*. — M. le chancelier a permission de vendre la charge de secrétaire d'État qu'il avoit, et sur laquelle le feu roi, dans le dernier voyage qu'il fit à Marly, lui avoit donné un brevet de retenue de 400,000 francs ; plusieurs gens se présentent pour acheter cette charge, et il y en a qui offrent plus de 200,000 écus à M. le chancelier. On dit que M. le duc d'Orléans en a donné l'agrément à M. d'Armenonville, et qu'il ne lui en coûtera pas tant. — Montargis, garde du trésor royal, a obtenu l'agrément de la charge de greffier de l'ordre du Saint-Esprit qu'il achète de M. de Lamoignon, à qui il en donne 306,000 francs; elle ne lui en avoit coûté que 205,000. M. de Lamoignon a permission de porter toujours le cordon bleu, et il y aura présentement cinq personnes qui le porteront pour avoir eu cette charge ; on parle même de la faire passer sur la têted'un autre, avant que Montargis soit reçu.
* On avoit eu dessein d'abattre la puissance des secrétaires d'État , sous laquelle tout le royaume, grands et petits, avoit si longuement
gémi sous le dernier règne. La Vrillière étoit ami intime du duc de Saint-Simon de père en fils , et lui avoit rendu des services , qui personnellement l'avoient piqué de reconnoissance. C'étoit lui qui a force de temps et d'art, sur la fin du feu roi, avoit obtenu de ÎM. le duc d'Orléans, de rassembler presque sur le seul la Vrillière ce qui seroit laissé aux secrétaires d'État, et qui en effet le rendit un personnage. 11 n'eu put être longtenips satisfait ni sa femme non plus ; ils pleurèrent tant à Saint-Simon qu'ils lui firent sauter le bâton et qu'il obtint pour lui la voix délibérative. Si ces Mémoires alloientplus loin, on verroitdans la Vrillière ce que devient un homme qui ne se connoît plus , et à qui l'ambition fait enfin éprouver le sort de la grenouille de la fable.
Vendredi 17, à Paris. — 31. le cardinal de Noailles travailla le matin avec M. le duc d'Orléans. — Razilly a eu la lieutenance générale de Touraine, vacante par la mort de son frère, qui avoit un brevet de retenue de 100^000 francs sur cette charge, qui vaut environ 8,000 livres de rente. — Arrêt du parlement, dont voici la teneur, qui ordonne la suppression de feuilles imprimées à Rome sous le nom de l'auditeur général de la chambre apostolique, avec défense de les imprimer, vendre ou débiter, et qui renouvelle les défenses générales de recevoir ou publier aucunes bulles, brefs ou décrets de cour de Rome sans lettres patentes registrées en la cour qui en ordonne la publication, à l'exception néanmoins des provisions de bénéfices , brefs de pénitencerie et autres expéditions ordinaires concernant les affaires des particuliers, lesquels s'obtiennent en cour de Rome suivant les ordonnances et l'usage du royaume.
Samedi 18, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla le matin au conseil de guerre, où il y a quelque chose à régler, et l'après-dinée il tint le conseil de régence à son ordinaire. M. le Duc a souhaité d'entrer dans le conseil de guerre ; on prétend même qu'il a ce droit, étant chef du conseil de régence ; il a résolu d'y aller souvent, et il y présidera. Uparle très-modestement là-dessus, et dit qu'il n'y veut aller que pour s'instruire. — M. d'Armenonville a l'agrément pour une charge de secrétaire d'État,
dont il donnera iOO,000 francs; on croyoit d'abord que ce seroit pour la charge qu'avoit M. le chancelier *, mais comme on offre au chancelier presque le double de ce que M. d'Armenonville en paye^ on croit qu'on rétablira la charge de secrétaire d'État qu'avoit M. de Torcy et dont il a donné sa démission. Il y a eu sur cette affaire une conversation entre M. le duc d'Orléans et M. le chancelier que l'on conte différemment et dont nous ne savons point le détail.
* Jamais personne ne mérita mieux d'un autre les plus durs traitements que le chancelier Voisin de M. le duc d'Orléans ; le public s'y attendoit , et il se peut dire de sa disposition pour ce chancelier qu'il y auroit applaudi. Le maréchal de Villeroy, son compersonnier [sic] dans tout ce qui s'étoit brassé et passé d'étrange dans les derniers temps du roi contre !\I. le duc d'Orléans , ne paroissoit pas devoir être auprès de lui un intercesseur bien utile. Il arriva pourtant qu'il le fut, et que , deu^ jours avant la mort du roi seulement , le maréchal tira parole du prince, et parole sans contre-change aucun, qu'il ne seroit point touché au chancelier en quoi que ce fût , sinon qu'il quitteroit sa charge de secrétaire d'État jusque alors inouïe dans un chancelier, mais que ce seroit en la vendant. Pvesté ainsi en place, il ne se pressoit point de s'en défaire ; mais le régent , honteux et repentant de l'avoir laissé debout, voulut au moins qu'il tînt parole. Armenonville, qui avoit un fils en âge et en état de cheminer, et qui vouloit cheminer lui-même, tout ancien conseiller d'État qu'il étoit , crut qu'une charge de secrétaire d'Etat, quoique alors capone , comme on dit en Espagne des clefs de ceux des gentilshommes de la chambre de nom qui n'ouvrent rien, seroit toujours une bonne provision à faire. Il étoit des amis du duc de Saint-Simon , et par lui il en obtint la préférence. Il ne l'a oublié de sa vie, et son fils de sa vie ne s'en est souvenu Armenonville par cette charge n'eut rien pour lors ; dans les suites il signa seulement pour la marine, et lorsque les choses reprirent peu à peu leur ancienne forme, il eut les affaires étrangères, et des provinces dans son département avec son fils en survivance , puis en titre après qu'il fut parvenu aux sceaux.
Dimanche 19, à Paris. — Il n'y eut point de conseil de régence , et M. le duc d'Orléans donna le matin une longue audience aux trois commissaires de l'ordre du Saint- Esprit et à M. de Torcy, qui en est le chancelier, et chez qui
ces messieurs les commissaires se sont déjà assemblés deux fois. M. de Torcy représenta à M. le duc d'Orléans les atteintes qu'on a données depuis quelques années aux privilèges et statuts de cet ordre. Le marquis d'Effiat, un des trois commissaires et qui est yice-président du conseil de finances, portera dans ce conseil^les prétentions des chevaliers sur ce qui regarde la finance, et puis M. le duc d'Orléans réglera et ce qui regardera les intérêts pécuniaires et les honneurs de l'Ordre. — M. le chancelier eut le matin une conversation avec M. le duc d'Orléans sur la ventede sachargede secrétaire d'État^ dont M. d'Armenonville a l'agrément pour 400,000 francs ; on en avoit offert à M, le chancelier jusqu'à 800,000 francs. L'affaire se tournera à faire avoir à M. d'Armenon ville la charge de secrétaire d'État dont M. de Torcy a donné sa démission, et on supprimera celle qu'avoit le chancelier. Lundi 20, à Paris. — M. le duc du Maine entrera au conseil de guerre ; on ne sait point encore quelle autorité M. le Duc aura dans ce conseil , on sait seulement qu'il y veut aller souvent. — Le jeune marquis de Chambonas a l'agrément pour acheter le régiment de cavalerie de M. de Chabanois ; il conservera son rang de brigadier, mais sans appointements. — Le marquis de Castries le fils épousa mademoiselle d'Olainville ; la noce se fit à l'Arsenal, chez M. Destouches, oncle de la mariée (1). On coiïipte qu'elle aura plus d'un million de bien. Us demeureront au Palais-Royal, avec madame de Castries la mère*. — Le marquis de Maubourg, qui avoit épousé en premières noces une fille du marquis de la Vieuville de son premier lit, et qui est morte depuis un an, a épousé aujourd'hui une fille du maréchal de Bezons, qui est fost ])elle et fort bien faite ; ils demeureront chez la maréchale de Bezons. M. de Maubourg est brigadier de cava-
(1) Louis Camus Destouches était contrôleur général de l'artillerie Je France.
lerie en bonne réputation et homme de condition. — On n'a nulles nouvelles du roi Jacques depuis son arrivée en Ecosse ; la mer est gelée sur nos côtes plus d'une lieue en avant, et nul bâtiment n'y peut arriver.
* Ce mariage donna une ridicule scène ; M. de Castries, qui étoit neveu du cardinal Bonzi , et dont le père étoit chevalier de l'Ordre de 1661 , et gouverneur de jMontpellier, qu'il avoit eu à sa mort , avoit épousé une fille de IM. de Vivonne, frère de madame de Montespan , sans bien quelconque , mais pour l'honneur de l'alliance , et pour étayer sou oncle et lui de M. du Maine, qui avoit fait ce mariage et qui étoit gouverneur de Languedoc , contre la persécution ouverte de M. de Basville, moins intendant que roi de cette province. Par les suites, la proximité de ce mariage fit la femme dame d'atours, et enfin le mari chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, qui si longtemps depuis lui procura l'Ordre en 1724; mais tout cela ne leur donnoit point de bien, et ils en avoient fort peu. IMadame d'Orléans les aimoit fort l'un et l'autre. La femme avec une figure manquée, et pour la forme et pour la matière , étoit toute âme et tout esprit , mais esprit charmant , toujours nouveau et de cette rare crème des IMortemart. Le mari sans place, qu'une très-médiocre, avec un esprit qui l'étoit aussi, s' étoit acquis par sa vertu et par son mérite une considération personnelle à la cour, à laquelle peu d'autres sont parvenus , et des amis distingués et en nombre. ',Ils avoient un fils unique, très-bien fait et qui promettoit beaucoup, dont ils étoient idolâtres ; ils le voulurent richement marier. Ils trouvèrent une beauté parfaite , et plus belle, dit-on encore, car elle ne parut que comme une fleur, d'âme et d'esprit que de corps ; elle étoit riche, et ils conclurent. Question fut d'en parler à madame la duchesse d'Orléans, à qui on ne demandoit aucune grâce, moyennant quoi ils ne doutèrent de rien ; mais ils furent bien étonnés d'essuyer une bordée. C'étoit la fille d'un conseiller au parlement, de bonne et honnête famille, qui s'appeloit Noient, et dont l'oncle paternel avoit été major du régiment des gardes. ]Madame d'Orléans , qui comme INIinerve n'avoit point de mère et ne connoissoit de parenté que celle de Jupiter, se ressouvint alors que madame de Castries pouvoit bien être sa cousine germaine, et chaussa le cothurne sur l'indigne alliance des Noient. Quelque amitié , quelque faveur, quelque confiance qu'eussent eue les Castries, c'étoit la première fois de leur vie qu'ils lui avoient ouï parler de parenté, qui dans leur bouche eût été un blasphème irrémissible, et cette seule fois ils s'en seroient plus que passés. Ce n'étoit pas que madame d'Orléans eût personne à leur proposer, moins encore à leur fournir de quoi pouvoir prétendre à mieux ; mais de ce mariage
elle n'en voulut pas ouïr parler, et le traita d'offense. Elle en Gt tant <]ue le mariage demeura court ; mais comme ils se souhaitoieut réciproquement, ils attendirent. Cela dura plus de six mois. Enfin, M. du Maine et ^I. le comte de Toulouse obtinrent la levée de l'interdit , et le mariage s'acheva ; mais depuis ce moment tout fut si dédaigneux de la part de madame la duchesse d'Orléans, que la jeune femme n'osoil presque s'y présenter, et que IM. et madame de Casti'ies étoient eux-mêmes très-empéchés de leurs personnes. Les pauvres jeunes gens ne durèrent guère , et ce ne fut que par leur mort, à quatre jours l'un de l'autre , que madame d'Orléans se rapprocha de M. et de madame de Castries , lesquels pensèrent mourir de cette perte , et ne s'en consolèrent jamais.
Mardi 21, à Paris. — L'après-dinée M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence. — Madame la duchesse de Lesdiguières de Retz mourut ici dans son hôtel , après une longue maladie*. Son testament fut ouvert deux heures après sa mort ; elle donne à la duchesse de Lesdiguières-Mortemart une pension viagère de 8,000 francs et la jouissance d'une terre qui en vaut plus de 1 0,000 ; elle donne à la duchesse de Brissac-Verthamon une pension viagère de 6,000 francs; elle fait beaucoup de legs à ses domestiques. Le duc de Villeroy et l'archevêque de Lyon, son frère, en hériteront de plus de 100,000 écus de rente en terres très-magnifiques , de l'hôtel de Lesdiguières et d'une infinité de beaux meubles. On avoit cru qu'elle laisseroit quelque chose à la duchesse de Lesdiguières sa belle-fille, mais on s'est trompé. — On mande de Vienne que l'empereur a donné le gouvernement des Pays-Bas au prince Eugène.
* Madame de Lesdiguières, reste des Gondi en France, étoit de tous points une fée, qui avec de l'esprit nevouloit voir presque personne, encore moins donner un poulet à ses plus familiers , avec des biens immenses ; qui ne sortoit presque jamais de sa maison, qui , fermée d'une grille , laissoit voir un vrai palais de fée, tel que les dépeignent les romans ; le dedans, presque désert, y répondoit par sa magnificence et sa singularité , et son équipage , et ses Maures avec leur turbans et leurs plumes en achevoient le tableau. On a vu en son lieu que ce fut à son occasion et pourquoi la reine cessa d'aller voir en couches les
duchesses et les princesses étrangères ; onluiavoit reproché [sic] et sa liaison trop marquée avec l'archevêque de Paris , Harlay , jusqu'à la mort de ce prélat. Elle avoit perdu son fils unique, sans enfants d'une fille du maréchal de Duras , dont tout le bien tomba au maréchal de Villeroy par sa mère, et celui de cette fée aux enfants de la maréchale de Villeroy par la sienne. Ce fut donc un bien immense des deux côtés qui tomba dans le même gouffre, et ce gouffre sans fond absorba tout.
Mercredi 22, à Paris. — Le roi jouit toujoursd'une parfaite santé, et nous donne de grandes espérances. M. le duc d'Orléans tint le matin conseil de régence, et le soir il donna plusieurs audiences, comme il fait tous les jours; il en donna une longue au comte de Saaros, dont il sortit très-content. — Saint-Sylvestre, gouverneur de Briançon, est mort; il avoit quatre-vingt-six ans. Ce gouvernement vaut 10 ou 12,000 livres de rente ; le bruit se répandit le soir qu'il étoit donné. Il avoit outre cela le cordon rouge de Saint-Louis et 4,000 francs de pension. — La Yallière a permission de vendre sa charge de mestre de camp général de la cavalerie, et M. deChâtillon, gendre de M. le chancelier, qui en est commissaire général, a l'agrément pour l'acheter ; mais ils ne conviennent pas du prix : le marquis de la Yallière en demande 400,000 francs, et M. de Châfillon n'en offre que 90,000 écus; on croit pourtant que le marché se conclura à 350,000 francs. Plusieurs mestres de camp de cavalerie et gens de condition ont permission de traiter de la charge de commissaire général.
Jeudi 2d, à Paris. — M. le Duc alla hier prendre sa place au conseil de guerre ; il a été aujourd'hui aux Invalides. — La marquise de Grancey, fille unique de M. de Médavy, qui étoit accouchée d'un enfant mort, est morte ce matin, couverte de petite vérole, qui n'avoit pai'U qu'hier au soir, et elle ne laisse point d'enfants. — Uparoit que les brouilleries entre M. le Duc et M. du Maine se renouvellent sur la qualité de prince du sang, et on
craint lessuites de cette brouillerie. — On a fait unegrande réforme dans les régiments suisses; on ôte une compagnie par régiment, qui ne sont plus que de huit compagnies, et on ôte quarante hommes par compagnie de celles qui restent. Cette réforme monte à plus de six mille hommes, qui est le tiers des Suisses qui sont en France; il n'en restera plusque douze mille. — Lacharge de secrétaire d'État qu'avoit M. le chancelier est supprimée, et il prend pour le payement de son brevet de retenue les 400,000 francs que donne M. d'Armenonville pour la charge de secrétaire d'État qu'avoit 31. de Torcy.
Vendredi 24, à Paris. — M. le duc d'Orléans, M. le Duc et M. le duc du Maine allèrent au conseil de guerre , où M. du Maine n'étoit point encore entré. M. le duc d'Orléans tomba assez rudement l'après-dinée sur les marches du Luxembourg , mais heureusement la tète ne porta pas. — Le gouvernement de Briançon n'a pas été donné à celui que le public avoit nommé d'abord ; il a été donné à M. d'Avaray, ancien lieutenant général, qui s'en va ambassadeur en Suisse. — M. le Duc alla le soir en traîneau dans les rues de Paris ; il y a longtemps qu'on n'y en avoit vu. — MM. les ducs pressent fort M. le duc d'Orléans de fairejuger leur affaire contre le parlement, et ils insistent fort à faire casser l'arrêt du2 septembre de l'année passée. Le parlement se croit offensé des mémoires qu'ils ont donnés là-dessus, et les esprits s'aigrissent fort de part et d'autre. — L'examen des billets qu'on porte aux bureaux établis au Louvre doit finir vendredi, et on croit qu'il n'y aura point de prolongation ; on [en] a porté déjà environ pour quatre cents millions.
Samedi 25, à Paris. — M. le ducd'Orléans tintle conseil de régence l'après-dinée, et sa chute ne l'a point obligé à garder le lit. Il parut même le soir au bal danslasallede l'Opéra, où il continue d'y en avoir les lundis, les mercredisetles samedis. — M. de laFeuillade fait toutes ses démarches au parlement pour la pairie, qu'il se croit en
droit de demander par les lettres de feu son père*. — Les conseillers du conseil de guerre ne seront point obligés d'aller rendre compte à M. le Duc. — On ôte deux bataillons du régiment du roi; il y en avoit quatre de ces deux bataillons qu'on ôte; on en prend un pour faire le régiment d'Engbien,dontM. lecomtedeCharoloisest colonel, et on réforme celui qu'il avoit; et de l'autre bataillon qu'on ôte du régiment du Roi on en fait le premier bataillon du régiment de Conty, qui est de deux bataillons , et de ces deux bataillons de Conty on n'en fait qu'un, qui sera le second bataillon.
* On De sait où Dangeau a pris cette prétention de la Feuillade, qui n'exista jamais , qui ne parut jamais , et qui ne servit pas même de prétexte à le faire pair peu après ce temps-ei ; il en est de même de Brancas.
Dimanche 2Q, àParis,\ — U y eut le matin conseil de régence. — La réforme qu'on devoit faire dans la cavalerie et les dragons est remise jusqu'au mois de mai. — MM. les pairs s'opposent à ce que M. de la Feuillade demande du parlement pour la pairie qu'il prétend. — On mande de Pologne que les Moscovites commencent à en sortir, que le roi de Pologne est arrivé à Posnanie, et qu'on espère que les troubles de ce pays-là finiront. — On mande de plusieurs endroits d'Allemagne que le roi de Suède a assemblé près de trente mille hommes à Carlscroon, et qu'il veut, si la mer continue à être glacée, ce qui arrive souvent en ce pays-là , passer avec toutes ses troupes en Zélande , et qu'à la cour de Danemark et à Copenhague on est assez intrigué, parce qu'ils ont fort peu de troupes de ce côté-là. — Les États Généraux ont enfin consenti à la cession du duché de Limliourg en faveur de l'électeur palatin ; mais on ne sait pas encore si S. A. É. acceptera les conditions de cette cession.
Lundi 27, à Paris. — Nous sommes avertis que le chapitre des chevaliers de l'Ordre se tiendra la semaine qui vient chez le roi, pour y régler plusieurs choses dans les-
quelles on prétend qu'on a contrevenu aux statuts. Ce qui a donné lieu particulièrement à cette convocation , c'est que iM. le président de Laraoignon vend sa charge de l'Ordre et compte de conserver le cordon bleu, et qu'on lui écrira la lettre que l'on a écrite en plusieurs occasions, dans laquelle on promet à l'officier qui vend , de le recevoir chevalier à la première cérémonie; mais quoique cette lettre leur ait été écrite plusieurs fois, cela n'a jamais été exécuté. — Les affaires entre MM. les pairs et le parlement ne finissent pointée! au contraire les esprits s'aigrissent fort de part et d'autre. Le premier président a eu ce matin une longue audience de M. le duc d'Orléans. — Les bals dans la salle de l'Opéra continuent trois fois la semaine; M. le duc d'Orléans y va très-souvent, et jamais il n'y eut tant d'ordre à aucun bal dans Paris.
Mardi 28, à Paris. — Il y eut l'après-dinée conseil de régence. — L'affaire des billets sera entièrement finie à la fin du mois, et on n'en recevra plus aux bureaux qui sont établis dans le Louvre. On va travailler présentement à la liquidation de ces billets, qui occupera les commissaires tout le mois de février ; on n'a pas trouvé un si grand nombre de billets qu'on le croyoit d'abord. — On a changé la résolution qu'on avoit prise de mettre à pied tous les dragons et dix maîtres par compagnie de cavalerie; on laissera les dragons et la cavalerie en l'état où ils sont jusqu'au mois de mai ; mais la réforme de vingtcinq gendarmes par compagnie se fera toujours, et on fait partir d'Ager, qui en est le major, pour exécuter cette réforme. — Le chevalier d'Antin épousa mademoiselle de Verthamon; il s'appellera le marquis de Bellegarde. — Il y eut grand bal chez l'ambassadeur de Portugal et la fête fut très-magnifique, mais il y eut trop d'embarras (1).
(1) Voir les détails de cette fête dans le Mercure de janvier, page 205. On trouve dans cette relation une curieuse description de l'ancien hôtel de Bretonviiliers, où cette fête fut donnée.
Mercredi 29 , à Paris. — Il y eut le matin conseil de régence. — On croit que M. le duc d'Orléans fera passer sur la tête de M. de Verthamon, premier président du grand conseil, la charge de l'Ordre que M. de Lamoignon vend à Montargis , et si cela est , il y aura six hommes vivants
qui porteront le cordon bleu pour cette même charge.
Le marché de la charge de mestre de camp général de la cavalerie est réglé avec M. de Châtillon, qui en donne 350,000 francs à M. de la ValHère, et M. de Châtillon vend sa charge de commissaire général à M. deCIermont-Creusy, mestre de camp réformé; on lui fait espérer d'obtenir pour lui un brevet de retenue de 200,000 francs. — Madame la duchesse de Berry a été incommodée d'un gros rhume durant sept ou huit jours; mais elle en est quitte présentement. Madame la duchesse d'Orléans, sa mère, ne se porte point bien et voit fort peu de monde; on croit même qu'elle fera cesser le jeu du lansquenet qu'il y avoit chez elle quatre fois la semaine.
Jeudi 30, à Paris. — L'ambassadeur d'Espagne reçut un courrier de Madrid qui lui apprit que la reine d'Espagne est accouchée d'un prince, qu'on appellera l'infant don Carlos; il doit donner une grande fête dimanche pour célébrer cette bonne nouvelle. — Les régiments d'infanterie sur le pied étranger sont presque tous remis sur le pied françois, et pour dédommager les colonels à qui ces régiments valoient beaucoup, on leur donne 8,000 francs de pension. Je ne comprends point les Suisses ni leslrlandois dans ce que je dis des régiments étrangers. — Madame a été fort incommodée d'un gros rhume, et elle a été quelques jours sans voir personne et même sans pouvoir aller à la messe; elle est mieux présentement, M. le duc d'Orléans lui rend toujours de grands devoirs, et elle entretient fort la bonne intelligence entre madame la duchesse d'Orléans et lui. On fait courir des bruits que ce prince a des galanteries, et elle a grand soin de détruire ces bruits-là, autant qu'elle peut.
Vendredi 31, à Paris. — Comme c'est demain la veille de la Chandeleur, on a eu aujourd'hui le bal qui ne devoit être que demain. — M. de Coulanges*, homme de très-bonne compagnie et fort aimé de tous ceux qui le connoissoient, est mort; il avoit quatre-vingt-deux ans. Il étoit fort connu par de jolies chansons qu'il faisoit et qui sont imprimées. — On mande de Vienne que la plus jeune des archiduchesses a la petite vérole . ce qui a suspendu tous les divertissements de cette cour. Les nouvelles de ce pays-là varient fort sur la guerre ou la paix avec le Turc. — On croit le mariage du marquis de Villeroy fort avancé avec mademoiselle de Rohan ; il y a plus de deux ans qu'on en parle comme d'une chose sùre^ et on dit que ce qui en retarde la conclusion c'est que MM. de Rohan voudroient que M. le duc de Villeroy cédât la duché à son fils, afin que mademoiselle de Rohan, qui par sa naissance a un rang, ne le perdît pas en épousant un homme non titré **.
* Coulanges étoit de ces esprits faciles, gais, agréables, qui ne produisent que de jolies bagatelles, mais qui en produisent toujours; un homme léger, frivole, à qui rien ne coûtoit que la contrainte et l'étude, et qui se ût aussi justice de fort bonne heure. Il vendit fort promptement sa charge de maître des requêtes, et renonça aux avantages que lui pouvoit donner sa parenté fort proche avec M. de Louvois et ses alliances avec la meilleure magistrature , pour mener une vie libre, oisive et volontaire , avec la meilleure compagnie de la ville et même de la cour. Les chansons, les vers aisés, les plaisanteries, les charmes de la table, l'enjouement des parties, l'agrément des voyages , surtout la sûreté du commerce , et la bonté d'une âme qui d'ailleurs n'aimoit guère que pour son plaisir, le firent toujours rechercher et lui donnèrent plus de considération que sa futilité ne sembloit lui en devoir procurer. 11 ût des voyages en Bretagne et à Rome avec le duc de Chaulnes, et avec d'autres en divers lieux , jamais ne dit ni ne Gtmal à personne, et fut avec estime et amitié l'amusement de l'élite de son temps. Sa femme, qui avoit encore plus d'esprit que lui et qui l'avoit plus solide, eut aussi quantité d'amis. Ils vivoient ensemble dans une grande union, mais avec des dissonnances qui en faisoientle sel, et qui réjouissoient toutes leurs sociétés ; ils n'eurent point d'enfants , et elle l'a survécu beaucoup d'années. C'étoit un petit homme fort gras,
d'une physionomie spirituelle et joviale, et dont le total à voir étoit du premier coup d'oeil passablement ridicule, et lui-même se chantoit le premier.
** Dangeau, qui aime les princes, quels qu'ils soient, donne ici à la naissance ce que le feu roi n'accorda qu'à son amour. On verra dans la suite que cette cession de duché, qui se fit pour un autre mariage , où les Villeroy ne perdirent rien pour leur nom, ne rompit pas celui-ci, mais les vues éternelles de MM. de Rohan qui estomaquèrent le maréchal de Villeroy quand il fallut fondre la cloche, et qui ne voulut pas consentir à des substitutions déshonorantes en faveur de M.M. de Guémené.
Samedi i" février, à Paris. — Il y eut l'après-dinée conseil de régence. — On apprit que la reine de Pologne (1), qui étoit à Blois, mourut jeudi subitement*. La princesse sa petite-fiUe, qui étoit avec elle, a écrit un mot à Monasterol pour le prier de l'excuser auprès de l'électrice de Bavière, sa tante, de ce qu'elle n'a pas la force de lui écrire dans l'accablement de douleur où elle est. Cette princesse a dix-huit ans et est fille du prince Jacques Sobieski, fils aîné de la reine qui vient de mourir. Ce prince demeure d'ordinaire enSilésie, dans le duché d'Olau, qui est sa principale terre; ce prince avoit épousé une princesse de Neubourg, sœur de l'impératrice douairière. — Le marché de M. de Châtillon, pour la charge de commissaire général de la cavalerie qu'il vend, est conclu avec M. de Clermont, qui lui en donne 260,000 francs; on lui fait espérer un brevet de retenue de 200,000 francs : M. de Clermont n'avoit pas de bien pour acheter celte charge, mais mademoiselle de Novion, qu'il a épousée et qui est riche, veut qu'il achète cette charge du bien qu'elle lui a apporté.
* On a vu ci-devant en son temps l'arrivée de cette reine françoise, mais très-ennemie de la France, pourquoi ennemie, et comment reçue en conséquence Elle fut laissée à Blois avec toute l'inconsidération qu'elle méritoit ; elle y vécut et y mourut comme une particu-
(1) Marie-Casimire de la Grange d'Arquien, veuve de Jean Sobieski.
FÉVRIER 171G. 3t3
Hère. Sa petite-fille fut traitée de même après sa mort , et se retira auprès de son père, qui la maria depuis au roi Jacques d'Angleterre à Rome, avec lequel elle vécut jusqu'à la rupture et à la séparation ouverte Cela fut raccommodé avec grande peine ou plutôt replâtré. Rien de répréhensible sur la vertu , mais une hauteur et une jalousie d'autorité dans les affaires, peu séantes à la disproportion de son mari. Retournée avec lui à Rome , elle se jeta de plus eu plus dans une dévotion extrême. Madame des Ursins, réduite à la vie privée, aima encore mieux gouverner cette triste idée de cour, que de se réduire à son domestique. Cette reine d'Angleterre mourut, et eut les obsèques les plus solennelles dans Rome, dues à sa dignité, en 1733, et peu de larmes de son mari, de sa famille ni de la ville.
Dimanche 2, à Paris. — Le roi entendit^ de la tribune de la chapelle des Tuileries qui est sur le grand degré , le sermon du P. Gaillard, qui prêchera ce Carême alternativement avec le P. de la Rue. — Les bureaux qui se tenoient au Louvre pour les billets sont entièrement finis , et on travaille présentement chez les chefs de ces bureaux-là à examiner les agiotages qui ont été faits sur ces billets. On croit que dans le commencement de mars cette réduction sera faite, et qu'on ne donnera pas deux cents millions de billetsd'État pour sortir de cette affaire. Il ne s'est pas trouvé plus de quatre cents millions de billets ; on a cru dans le commencement qu'il y en auroit plus de six cent cinquante. — Saint-Sylvestre, qu'on avoit cru mort et dont on avoit donné le gouvernement, n'est pas seulement malade ; il a quatre-vingt-six ans, mais il se porte bien. Il est gouverneur de Briançon, et on avoit donné ce gouvernement à d'Avaray. — M. de Clermont, qui avoit fait marché de la charge de commissaire général de la cavalerie, comptoit sur un brevet de retenue de 200,000 livres; on ne lui en veut donner qu'un de 100,000 francs, et on craint que cela ne rompe son traité avec M. de Chàtillon.
Lundi 3, à Paris. — M. le duc d'Orléans a accordé à M. le président de Lamoignonce qu'il demandoit en vendant sa charge de l'ordre du Saint-Esprit à M. de Mon-
targis, qui lui en donne 101,000 francs plus que la charge ne lui a coûté , et cette charge passera sur la tête de M. de Verthamon, premier président du grand conseil. Il y aura présentement six hommes qui porteront le cordon bleu pour cette seule charge-là, savoir : M. le chancelier de Pontchartrain, M. de la Vrillière , M. le chancelier Voisin, M. de Lamoignon, M. de Verthamon et M. de Montargis*. — Cavoie mourut ici après une longue maladie ; universellement regretté**; il avoit beaucoup de mérite et beaucoup d'amis considérables. Il étoit grand maréchal des logis, et il y a quelques années que M. de Cany lui avoit donné 100,000 écus pour avoir la survivance de sa charge, qui vaut environ 25,000 livres de rente. jMadame de Cavoie a assisté son mari jusqu'au dernier moment de sa vie, lui parlant de Dieu comme une femme inspirée et sans qu'il lui échappât une larme , ce qui est d'autant plus extraordinaire que jamais femme n'a porté l'amour pour son mari plus loin qu'elle.
* On a vu ci-devant ce que c'est que ces râpés de l'Ordre et leur abus insigne. L'alliance de d'Antin valut celui-là à Verthamon, qui, également glorieux et avare , se miroit dans son cordon bleu et regrettoit amèrement la broderie des Saints-Esprits qui augmentoit la dépense de ses robes.
** On a vu précédemment ce que c'étoit que Cavoie, sa femme, ses amours pour lui tels que les romans y demeureroient courts et leur mariage. Ils ne rendroient pas plus aisément le courage de cette femme à sa mort, ni la sépulture lidèle à laquelle elle se condamna au moment même de cette mort, et qu'elle a gardée avec une fidélité inouïe. Elle conserva son premier deuil toute sa vie , ne découcha jamais de la maison où elle l'avoit perdu , passa les journées dans une chapelle de Saint-Sulpice où il fut enterré, ne voulut voir que les personnes qui se trouvèrent à sa mort ou peu de moments après chez elle, ne s'occupa que de bonnes œuvres de toutes les sortes et presque toutes relatives au salut de son mari, et se consomma de la sorte en peu d'années sans avoir jamais reculé en rien d'une ligne. Une véhémence de cette égalité , sans relâche en quoi que ce soit, et toujours surnagea de religion, est peut-être un exemple unique.
Mardi h, à Paris. — M. le duc d'Orléans donna le
matin audience au premier président et au procureur général et puis au premier président seul sur les affaires du parlement avec les ducs. M. le duc d'Orléans avoit déjà donné beaucoup d'autres audiences , ce qu'il fait tous les matins; et les bals, où il demeure d'ordinaire jusqu'à quatre heures du matin, ne l'empêchent point de se lever de fort bon ne heure et de travailler aux affaires, qui augmentent tous les jours. Il y eut Faprès-dinée conseil de régence, et l'on parle d'établir une chambre de justice. — On a ouvei-t le testament de Cavoie; et comme il étoit fort riche, qu'il n'avoit point d'enfants ni de parents de son nom que fort éloignés, on croyoit qu'il feroit des legs considérables à ses amis particuliers, mais il y avoit une donation mutuelle entre sa femme et lui, et il ne fait de dons considérables qu'aux pauvres, à qui il donne le quart de son bien après la mort de sa femme. Il donne 15,000 francs à Saint-Sulpice, sa paroisse; 12,000 francs à M. Robert, son exécuteur testamentaire; 6,000 francs à Doremius, quiconduisoitses affaires, et récompense magnifiquement ses domestiques. Mercredi 5, à Paris. — II y eut conseil de régence le matin. — Les chevaliers de l'Ordre étoient mandés pour se trouver chez le roi à onze heures et y tenir chapitre. Le roi n'y auroit pas été, parce qu'il n'est pas encore chevalier ; M. le duc d'Orléans y auroit présidé, et comme régent, et par le droit de sa naissance, et comme doyen de l'Ordre. Nous fûmes contremandés, et M. le duc d'Orléans a réglé l'affaire particulière qui avoit fait convoquer le chapitre. — On avoit résolu d'ôter deux Imtaillons du régiment du Roi; de ces deux bataillons on en faisoit le régiment d'Enghien et le premier bataillon de Conty ; on a changé ces dispositions-là, et on laisse les quatre bataillons durégimeut du Roi. — On donne un brevet de retenue de 100,000 francs à M. de Clermont sur la charge de commissaire général de la cavalerie qu'il achète de M. de Chàtillon. Madame sa femme, du bien de laquelle
il achète cette charge , a voulu qu'il conclût son marché, quoique le brevet de retenue qui auroit pu remplacer ce qu'elle donne de son bien ne soit pas si considérable qu'ils l'espéroient.
Jeudi 6. à Paris. — M. le duc d'Orléans, qui avoit demeuré au bal jusqu'à quatre heures, ne se leva pas plus tard, et continue à donner des audiences dès le matin et il en donne aussi toutes les après-dlnées, lesjours qu'il ne va point aux conseils. — On eut des nouvelles du roi Jacques parM, d'Hamilton, officier général dansson armée, qui partit d'Ecosse le 27. Il a laissé le roi son maître en parfaite santé, qui se fait fort aimer de ses troupes et des peuples d'Ecosse qui lui sont soumis. Il doit être couronné dans peu de jours dans la petite ville de Sconen, où plusieurs rois d'Ecosse ont été couronnés et où le fut le roi Charles II son oncle. — On a été fort surpris à la cour d'apprendre la rupture du mariage du marquis de Villeroy avec mademoiselle de Rohan, dans le temps qu'on croyoit l'affaire conclue et la noce prête à se faire. MM. de Rohan avoient même consenti que le duc de Villeroy ne cédât pas présentement sa duché à son fils; ainsi mademoiselle de Rohan auroit perdu son rang. On croit que c'est la substitution faite au mariage de M. de Soubise qui a donné occasion à cette rupture, qui fait grand bruit
Vendredi 7, à Paris. — La rivière, qui étoit fort gelée depuis longtemps, a débâclé ; il y a eu beaucoup de bateaux emportés et quelques gens noyés, mais il n'y a rien eu de rompu aux ponts, et le désordre a été moins grand qu'on ne le craignoit. — Sur la rupture du mariage du marquis de Villeroy, le bruit se répandoit qu'on le marioit â mademoiselle de Luxembourg, qui est un mariage très-sortable et une affaire .qui pourra bien se faire un jour, mais il n'y a eu nulles propositions faites jusque ici, et MM. de Villeroy ne songeoient qu'à mademoiselle de Rohan, et la rupture a fort affligé les deux familles, qui
vivoienten grande amitié, et cela a rompu tout commerce entre eux. Le maréchal de Villeroy n'a pas même étéchez le roi depuis, pour marquer plus de considération à madame de Ventadour, grand-mère de mademoiselle de Rohan*. — L'évêque de Lescar est mort; il s'appeloit Mesplez, a voit été président à Pau et marié; il a même des enfants. — Mademoiselle d'Acigné est morte ; elle étoit sœur de la duchesse de Richelieu, mère du duc de Richelieu d'aujourd'hui, à qui elle demandoit 100,000 écus de partage.
* Cette rupture commença avec éclat, puis s'adoucit, sans s'être jamais raccommodée. Le vieil amour du maréchal de Villeroy et de madame de Ventadour, qui ne put souffrir de division entre eux, remit bientôt quelque bienséance avec le prince et le cardinal de Rohan, qui jamais ne pardonnèrent au maréchal de n'avoir pas voulu être leur dupe et leur valet , et qui furent les principaux instigateurs de sa catastrophe , et s'en cachèrent toujours, par rapport à madame de Ventadour, qu'ils avoient un si grand intérêt de ménager et de gouverner, et dont le cœur étoit depuis tant d'années inséparable du maréchal de Villeroy.
Samedi 8, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée et grand bal le soir. — M. de Verthamon prêta serment au roi pour la charge de greffier de l'ordre du Saint-Esprit qu'on fait passer sur sa tête en attendant que Montargis en soit pourvu. M. le duc d'Orléans étoit à cette prestation de serment. Le maréchal de Villeroy n'y alla point pour marquer encore plus de considération pour madame de Ventadour, — Le parlement s'assembla pour délibérer sur l'enregistrement des charges de général des postes accordées à M. de Torcy quand il donna sa démission de la charge de secrétaire d'État et sur l'enregistrement de sa charge de surintendant des bâtiments accordée àM. d'Antin, et dont même M. de Bellegarde son fds vientd'obtenir la survivance. Le parlement a nommé des commissaires pour examiner ces deux affaires, et quand ils auront fait leur rapport à
la compagnie, ils prendront le parti ou d'enregistrer ces lettres ou de faire des remontrances.
Dimanche 9, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. Le bruit avoit couru que M. le Duc se vouloit joindre au parlement dans les affaires qu'ils ont contre les ducs; mais il a déclaré qu'il vouloit être entièrement neutre, et il ne se joindra ni aux uns ni aux autres. — JMM. les conseillers d'État prétendent que M. d'Arraenonville ne peut plus l'être, étant présentement secrétaire d'Etat, et citent sur cela l'exemple de M. de Pomponne quand il fut fait secrétaire d'État ; l'exemple de M. de Croissy quand il eut la charge de président à mortier : il fut secrétaire d'État peu après ; l'exemple de feu M. Pelletier quand il fut fait contrôleur général des finances, et l'exemple de M. le chancelier d'aujourd'hui quand il fut fait secrétaire d'État. Ces quatre messieurs dont je viens de parler laissèrent leurs places vacantes dans le conseil, sans prétendre pouvoir la conserver. M. le chancelier a fait dire à M. dArmenon ville qu'il lui conseilloit de ne venir point demain au conseil, afin d'éviter les contestations, et il a mandé qu'il n'y viendra point*.
* Rien de plus mal fondé ni de plus destitué de toute raison que cette prétendue incompatibilité, quoique les secrétaires d'État qui par leurs charges sont conseillers d'Etat nés, ne marchent avec eux que suivant leur ancienneté ; il est pourtant vrai que la supériorité de l'autorité et des fonctions de ces charges sur celles des places de conseillers d'État qui ne jugent que des procès, avoit jusque alors fait considérer aux secrétaires d'État ces places de conseillers d'État comme au-dessous d'eux ; mais les charges de secrétaires d'État étant tombées de puissance et de fonctions, au point où on les voyoit depuis la mort du roi, et devenues encore peu solides, par l'instabilité qui s'apercevoit déjà beaucoup dans le gouvernement lors de cette dispute, Armenonville ne voulut pas lâcher le solide pour un nom décharné de tout ce qu'il emportoit autrefois ; et comme il touchoit au décanat du conseil, dont la distinction et le profit donnèrent dans les yeux des principaux qui le suivoient, ils séduisirent tous les autres conseillers d'État à faire causecommune de ce qui n'intéressoit que ces premiers. Elle fut très-sérieusement soutenue de part et d'autre, et même avec d'autant plus de
feu de la part des conseillers d'État et d'uniou, qu'ils crurent suppléer par là à ce qu'ils ne pouvoient se dissimuler qui leur manquoit d'ailleurs ; aussi perdireut-ils tout d'une voix et fort proniptement : après ils se réconcilièrent avec Armeuonville.
Lundi 10, à Paris. — Le roi alla au Palais-Royal voir Madame , M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans; il n'étoit point encore sorti des Tuileries. Madame la duchesse de Berry alla aux danseurs de corde pour la première fois; elle mena avec elle la jeune princesse de Conty et mademoiselle de Charolois; elle n'a point encore été ni à l'opéra ni à la comédie, — M. de Marillac, doyen des conseillers d'État, et quatre ou cinq autres conseillers d'État présentèrent à M. le duc d'Orléans un mémoire contre la prétention qu'a M. d'Armenonville de pouvoir rester conseiller d'État ayant la charge de secrétaire d'État. — Le prince d'Épinoy épouse mademoiselle d'Albret, à qui on donne 500,000 francs ; il y a longtemps qu'on parloit de ce mariage, maisily avoitquelquesdiflicultés, qui sont toutes levées présentement. Le connétable Colonne la vouloit épouser; il ne demandoit pas une si grosse dot, mais madame d'Albret n'a pu se résoudre à laisser aller sa fdle en Italie et à se séparer d'elle pour toujours.
Mardi 11, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dlnée. M. le duc d'Orléans, quoiqu'il eût été au bal la nuit et ayant un peu moins d'affaires ce matin, alla jouer à la paume. On lui conseille fort de faire de l'exercice pour le dissiper un peu, parce qu'il travaille tout le jour. — Le jeune marquis de Saint-Pierre achète la cornette des mousquetaires noirs, dont il donne 20,000 écus à Trebon, qui est enseigne de cette compagnie et qui se retire parce qu'il est fort vieux. — On parle fort du mariage de M. de Louvois, lils aine de M. de Courtenvaux,avecla dernière des sœurs du duc de Noailles; il y a déjà sept de ses sœurs mariées. On lui donne 50,000 écus en mariage, et on lui promet de lui faire avoir la survivance de la charge de capitaine des Cent-Suisses du
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roi, qu'a M. de Courtenvaux, son père, et qui vaut au moins i5,000 livres de rente.
Mercredi 12, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — M. deParabère* mourutle soir, àParis, de la petite vérole et du pourpre. Madame sa femme avoit voulu s'enfermer avec lui, mais il n'y avoit point voulu consentir, quelques instances qu'elle eût faites, — On avoit parlé d'une chambre de justice, mais ce bruit-là est fort tombé. — L'échange des ratifications pour le traité de la Barrière est fait ; mais les gens attachés à l'empereur se plaignent fort, et soutiennent que ce traité est trop avantageux aux Hollandois. — On mande de Bruxelles que le comte Konigsegg, que l'empereur avoit nommé son ambassadeur en France, demeurera en Flandre, où il commandera en l'absence de celui qui en aura le gouvernement, et on avoit cru longtemps que ce gouvernement étoit assuré au prince Eugène; on commence à en douter présentement. — M. de Maupertuis , capitainelieutenant des mousquetaires gris, et qui a quatre-vingts ans passés, a demandé à se retirer ; Artagnan , premier sous-lieutenant de cette compagnie, monte à sa place; il lui donne 50,000 écus, et vendra sa sous-lieutenance.
* Madame de Parabère, qui avoit perdu sa mère, madame de la Vieuville, dame d'atours de madame la duchesse de Berry, vivoit avec 31. le duc d'Orléans d'une manière si publique, que la mort de son mari, qui n'a guère été connu, nonobstant sa naissance, que par l'avoir été, a paru une nouvelle à Dangeau qui méritoit de n'être pas omise.
Jeudi 13, à Paris. — MM. les ducs s'assemblèrent hier, et députèrent quatre d'entre eux, qui sont : M. de Langres, les ducs de Sully et de la Force et le maréchal de Villars. M. le duc d'Orléans leur a donné audience ce matin ; ils pressent fort S. A. R. de faire juger leurs affaires avec le parlement. M. le duc d'Orléans reçut quelques chevahers de Saint-Louis que le feu roi avoit nommés ; il en a déjà reçu comme cela plus d'une fois, mais il n'en fait point. Il y eut un conseil de guerre l'après-dinée, où l'on fit en-
trer les inspecteurs, qui eurent séance comme les conseillers de ce conseil, et où on augmenta les appointements de quelques officiers réformés dont on trouva qu'on avoit trop retranché la paye. — On ne craint plus rien en Danemark de la descente des Suédois en Zélande; outre que le roi de Danemark a fait venir beaucoup de troupes en ce pays-là, le vent du sud a fait dégeler le Zund, et par les dernières nouvelles qu'on a reçues on apprend que le roi de Suède est parti de Carlscroon pour aller à Stockholm , où ses peuples ont une grande impatience de le voir.
Vendredi 14, à Paris. — Il y eut balle soir à l'Opéra par extraordinaire, car il n'y en a point d'ordinaire le vendredi. — La duchesse de Tallard accoucha le matin^ d'un garçon ; beaucoup de gens doutoient de sa grossesse, parce qu'on avoit compté qu'elle devoit accoucher deux mois plus tôt. Le roi tiendra demain cet enfant, et madame la duchesse de Ventadour, grand'mère de l'accouchée, sera la marraine. — Milord Stairs a présenté un mémoire à M. le duc d'Orléans dans lequel il se plaint des prétendus secours qu'on a donnés en France au roi Jacques, et les bruits qu'il a fait courir sur cela en Angleterre paroissent avoir fait beaucoup d'impression sur l'esprit du roi Georges. — Le duc d'Ormond, qui a tenté plusieurs fois de passer en Angleterre et qui a toujours été repoussé par les vents contraires, et qui de plus a été trahi en Angleterre par gens qu'il croyoit fort attachés à lui et dans les intérêts du roi Jacques, a été longtemps caché en Bretagne; il est revenu présentement ici, où il ne fait plus difficulté de se montrer.
Samedi 1 5, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée. Le roi et madame de Ventadour tinrent le fils de M. de Tallard; le cardinal de Rohan, quoique fort goutteux, fit la cérémonie du baptême. — Le parlement devoit décider aujourd'hui sur l'enregistrement des charges de surintendant des bâtiments qu'a M. d'Antin et de celle de
général des postes qu'a M. de Torcy ; mais M. le duc d'Orléans leur a écrit une lettre très-polie et très-honnète dans laquelle il les prie de différer ce jugement. — Le marquis de la Vieuville^ gouverneur de Poitou et gouverneur particidier de la petite ville de Fontenay-le-Comte, a permission de vendre; il prétend en avoir plus de 500,000 francs. — On parle fort du mariage de M. de Mortagne avec la fille ainée du prince de Guémené^, qui est dans un couvent au faubourg Saint-Antoine^ vis-à-vis la maison de M. de Mortagne. Elle a trente-six ans, et elle prétend que sa famille lui laisse manquer de choses les plus nécessaires à la vie. M. et madame de Guémené s'opposent à ce mariage, et on ne croit pas que M. de Mortagne veuille l'épouser sans leur consentement.
Dimanche 16, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. M. le duc d'Orléans a chargé M. le chancelier de parler au premier président pour savoir si le parlement répondra au mémoire que ces pairs ont présenté contre eux. — Armenonville a donné sa réponse au mémoire que les conseillers d'État ont présenté contre lui. Il convient des exemples que citent MM. les conseillers d'État, mais il prétend en avoir d'autres qui lui sont favorables quoiqu'ils ne soient pas dans un cas si semblable. Il y aura des répliques à ce mémoire, et cette affaire sera jugée dans un conseil de régence. — Il y eut au bal de l'Opéra une querelle fort vive entre le duc de Richelieu et le comte de Gacé, qui fut suivie d'un combat dans la rue Saint-Thomas du Louvre ; ils sont blessés tous deux, mais Gacé moins considérablement, et rentra même au bal après le combat (l).
Lundi 17, à Paris. — Le maréchal de Villarspartla semaine qui vient pour aller en Provence. — Madame la duchesse de Berry ira demain à la Marche pour voir si cette maison lui plaira et si elle l'achètera. — Le parle-
(1) Cette aventure n'est que du 17. {IS'ote de Dangeau. )
ment de Metz fait quelques difficultés d'enregistrer le don fait au duc de Brancas sur les juifs de Metz. — Il y eut ici, chez moi, une grande assemblée de tous les chevaliers de Notre-Dame du Mont-Carmel et Saint-Lazare qui sont à Paris, et qui sans aucune opposition signèrent tous sur les registres de l'ordre et sur une feuille volante, pour faire voir à M. le duc d'Orléans un désaveu formel d'un mémoire qu'on avoit osé présenter à M. le duc d'Orléans et à messieurs de la régence sous le nom de chevaliers de Saint-Lazare. M. le duc d'Orléans ajeté au feu ce mémoire séditieux qu'on lui avoit présenté . — Il y eut bal à l'Opéra, où se passa l'affaire entre MM. de Richelieu et de Gacé.
Mardi 18, à Paris. — 11 y eutTaprès-dinée conseil de régence. — Il y eut grand bal le soir chez l'ambassadeur d'Espagne; la fête fut fort magnifique , mais il y avoit une si grande quantité de monde qu'on se trouvoit fort aise d'en être sorti, car on y étouffoit. — Il y eut une assemblée des conseillers d'État chez M. de Marillac, doyen, pour répondre au mémoire de M. d'Armenon ville. ■ — D'Abo, gentilhomme de M. le comte de Toulouse et que ce prince aimoit fort, courant le lièvre dans le bois de Boulogne, où il y a beaucoup de trous de lapins, se tua d'une chute que fit son cheval ; ceux qui vinrent pour le tirer de dessous le cheval lui trouvèrent le cou tordu. — Madame la princesse d'Épinoy fait des présents magnifiques à mademoiselle d'Albret, et le mariage se fait avec un agrément infini de part et d'autre; la noce se fera dimanche chez M. de Bouillon, et le prince d'Épinoy s'appellera le duc deMelun.
Mercredi 19, à Paris. — 11 y eut conseil de régence le matin ; il n'y en aura plus jusqu'au mercredi des cendres. M. le Duc ira à Chantilly et M. le comte de Toulouse à Rambouillet. — Madame alla au bal dans sa loge, et y mena avec elle les princesses ses petites-filles, et madame la Princesse, à sa prière, consentit que mademoiselle de Clermont y allât avec elle. — Il y avoit longtemps que
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M. le duc d'Elbeuf demandoit la survivance de ses gouvernements pour M. le prince Charles ; il l'a voit demandée dès le temps du feu roi, qui n'avoit pas voulu la donner, quelque considération qu'eût le roi pour M. le prince Charles et pour M. le Grande son père ; il vient d'en obtenir la survivance présentement. Il est gouverneur des provinces de Picardie et d'Artois et gouverneur particulier de Montreuil^ et ces gouvernements valent environ 80,000 livres de rente.
Jeudi 20, à Paris. — Les nouvelles d'Ecosse ne sont pas bonnes pour le roi Jacques, et l'on est persuadé que ses troupes manquent de tout, qu'elles sont mal armées , qu'il n'y a point de poudre dans Perth , et que si le duc d'Argyle et Cadogan y marchent, comme il y a grande apparence, le roi Jacques sera obligé d'en sortir. On croit, de plus, que quelques-uns de ses généraux font leur accommodement avec le roi Georges. — Le comte de Roucy avoit quelque envie d'acheter le gouvernement de Poitou, et M. le duc d'Orléans auroit souhaité qu'il le pût acheter et lui avoit dit qu'il lui feroit plaisir d'y songer; mais M. de la Vieuville en veut avoir plus de 500,000 livres et le comte de Floucy n'en offroit que 350,000 et n'auroit été tout au plus qu'à iOO,000. — M. d'Entragues a obtenu une grâce de M. le duc d'Orléans sur le gouvernement deMàcon et la lieutenance de roi du Màconois, dont je ne sais point le détail; je savois seulement que madame d'Entragues, sa mère , étoit en jouissance des revenus de ces charges-là. — Il y eut un fort beau bal l'après-dînée chez madame la marquise de Lambert, qui finit à dix heures du soir.
Vendredi 21 , à Paris. — L'affaire entre le duc de Richelieu et le comte de Gacé fait beaucoup de bruit ; M. le procureur général en veut faire informer. — Il se passa l'autre jour une affaire chez M. le prince de Conty entre M. de Jonsac et le petit Villette, après le souper. On vouloit étouffer cette affaire, et M. le prince de Conty croyoit
ravoir finie le lendemain matin en les faisant embrasser; mais cela s'est répandu dans le monde et embarrasse les familles. — M. le duc d'Orléans est assez incommodé d'un coup de raquette qu'il se donna à l'œil en jouant à la paume il y a quelques jours. — Il a déjà passé quarante millions à la Monnoie de Paris et plus de vingt millions aux autres Monnoies du royume. Comme le roi gagne un cinquième à la réforme de cet argent , on espère que dans le mois qui vient on fera quelques distributions, et que l'argent sera un peu plus en mouvement qu'il n'est.
Samedi 22, à Paris. — Il n'y eut point de conseil de régence quoique ce fût un des jours de ce conseil-là; il n'y en aura point jusqu'à mercredi après diner. — M. le Duc est allé à Chantilly et M. le comte de Toulouse à Rambouillet, d'où ils ne reviendront que mercredi matin. — Il y eut bal à l'Opéra, quoiqu'il y en eût eu hier par extraordinaire. — Les nouvelles d'Ecosse sont encore plus mauvaises qu'elles n'étoient pour le roi Jacques; il a quitté Pertlî, et s'est retiré à Dundee, où l'on croit même qu'il est embarqué pour revenir. — Le parlement n'a encore rien réglé sur l'enregistrement des charges de surintendant des bâtiments pour M. d'Antin et sur celle de général des postes pour M. de Torcy. M. le duc d'Orléans a fait dire au parlement qu'il souhaitoit que ces affaires-là fussent sursises. — M. de Richebourg , intendant de Poitou , est rappelé, et on envoie en sa place M. de la Tour, jeune maître des requêtes fort estimé; il est neveu de Valincour.
Dimanche 23, à Paris. — La noce de M. le prince d'Épinoy avec mademoiselle d'Albret se fit le soir chez M. de Douillon , grand -père de la mariée , et fut fort magnifique; il y avoit plus de cinquante personnes. M. le duc d'Orléans y vint à une heure et demie après minuit, et donna la chemise au marié, qui s'appellera présentement le duc de Melun. En sortant de là M. le duc d'Orléans alla retrouver madame la duchesse de Rerry au Luxembourg et courut le bal dans Paris avec elle; il n'y
■en avoit point ce jour-là à l'Opéra. — Il y eut ])al l'aprèsdinéeà l'hôtel de Chevreuse chez la duchesse de Luynes; il finit à onze heures du soir, et fut très-ljeau. Il y en eut un aussi fort beau chez l'ambassadeur de Portugal, qui finit à peu près à la même heure. — On croit que la place de dame chez madame la duchesse de Berry qu'avoit la comtesse de Brancas, et qu'elle n'a point exercée, est destinée à la comtesse d'Aydie, qui n'a que dix-huit ans; elle n'a point paru à la cour, elle doit arriver cette semaine.
Lundi 2i, à Paris. — Le roi se trouva mal à la messe, ce qui alarma fort tout le monde, mais son mal, qui étoit une colique, ne dura pas longtemps, et il fut le reste de la journée en bonne santé et jouant comme à l'ordinaire, ce qui a fort rassuré le public. M. le duc d'Orléans, qui avoit été chez le roi, sachant l'incommodité qu'il avoit eue, revint fort rassuré par l'avoir vu aussi bien qu'à son ordinaire ; mais M. le duc d'Orléans ne se porte pas trop bien de son œil : il dit même qu'il n'en voit presque pas. Cependant il travaille comme à l'ordinaire, et alla le soir au bal de l'Opéra. — Les nouvelles de l'embarquement du roi Jacques à Dundee sont sûres. Il ramène avec lui le duc de Marr; on dit même qu'il est arrivé à Gravelines. Le duc d'Ormond est allé au-devant de lui sur cette routelà ; on est fort incertain du lieu où il se retirera. On est fort incertain aussi de la destinée de plusieurs officiers anglois qui et oient allés le joindre en Ecosse et qu'il n'a pas pu ramener avec lui.
Mardi 25, à Paris. — Le mal du roi n'a eu aucune suite. — Il y eut grand bal à l'Opéra. — On fait des informations sur le prétendu combat entre M. de Richelieu et M. de Gacé; on croit même qu'ils auront un ajournement personnel et ordre de se rendre à la Conciergerie dans quinze jours. — Madame la duchesse d'Orléans fit une chute ces jours passés dans le Palais-Royal, mais elle n'en a point eu d'accident; on compte qu'elle est dans le cinquième mois de sa grossesse. Mademoiselle de Char-
très, l'ainée de ses filles qui sont à marier, persiste dans l'envie de se faire religieuse et paroit dans la dévotion plus que jamais. — Le 20 de ce mois, les chanoines de Trêves élurent pour leur archevêque le grand maitre de l'ordre Teutonique, frère de l'électeur palatin ; il est coadjuteur de Mayence, et on croit qu'il cédera cette coadjutorerie au cardinal de Schonborn , neveu de l'électeur.
Mercredi des cendres 26 , à Paris. — Le roi se promena tout le matin dans le jardin; la colique qu'il eut avant-hier à la messe n'a eu aucune suite. — Il y eut conseil de régence l'aprês-dinée. M. le Duc, qui étoit à Chantilly, et M. le comte de Toulouse, à Rambouillet, en revinrent pour le conseil. — On croit le roi Jacques bien près de Paris, mais on ne croit pas qu'il y puisse demeurer longtemps ni qu'il puisse voir M. le duc d'Orléans. — M. de Louvois, qui va épouser la dernière des sœurs du duc de Noailles, a l'agrément delà charge de capitaine des Cent-Suisses, que M. de Courtenvaux lui cède ; on lui en conserve la survivance et le revenu. Les huit sœurs mariées du duc de Noailles sont la duchesse de Guiche , la marquise de Coëtquen , la maréchale d'Eslrées , la marquise de la VaUière, la marquise de Beaumanoir, qui est veuve, la marquise de Gondrin, la marquise de Ghâteaurenaud et celle que va épouser M. de Louvois. Je marque cela par la singularité de voir huit filles de qualité de même père et de même mère toutes bien mariées.
Jeudi 27, à Paris. — M. le premier président a rendu à M, le duc d'Orléans la réponse verbale du parlement au mémoire de M\Lles ducs. Cette réponse est que l'arrêt du 2 septembre dont ils se plaignent n'est point un arrêt, mais une délibération prise dans la compagnie , qu'en cas que MM . les pairs, quand ils opineroient, voulussent ne point ôter leur chapeau, leurs voix ne seroient point comptées, et que cette délibération n'étoit que pour ce jour-là. MM. les ducsnesontpas contents de cette réponse, pressent M. le duc d'Orléans d'en demander une par
écrit et de faire biffer sur les registres la délibération du parlement du 2 septembre sur ce qui les regarde*. — Le duc de Richelieu et le comte de Gacé ont un ajournement personnel du parlement pour se mettre à la Conciergerie dans quinze jours. MM. les ducs prétendent que le parlement n'est pas en droit de faire une pareille procédure contre un pair, et que quoique le duc de Richelieu n'ait pas encore pris sa place au parlement, étant pair par sa naissance, on ne peut pas faire cette procédure contre lui si la chambre. n'est garnie de pairs.
* Le parlement, qui sentoit sa force par la mollesse de I\L le duc d'Orléans à son égard, et par la sottise des ducs, dont la basse jalousie de plusieurs à l'égard de quelques-uns d'eux , la rupture ouverte de deux très-principaux d'alors, la bassesse et l'ambition qui les désunissoit, n'eut garde de ne saisir pas cette occasion favorable pour de nouvelles entreprises, qui, grossissant la pelotte de leurs démêlés, embarrassât de plus en plus le régent, donnât plus de facilité au parlement de s'en tirer avec plus d'avantage , comme il ne manqua pas d'arriver au. delà même de toutes les espérances de cette compagnie, qui eu prit tous les siens sur le régent , même dans la suite , jusqu'à lui enlever à lui-même toute son autorité, qu'il ne put conserver à l'égard du parlement en aucune de ses parties , et dont l'enlèvement entier, qu'il eût paisiblement souffert s'il eut été moins total, le força enfin malgré lui-même à la recouvrer par des tours de force qu'il auroit évités en se conduisant avec plus de dignité pour soi et plus d'équité pour les autres, et qu'après avoir pleinement recouverte, il laissa encore échapper à plusieurs reprises, et enrichir ce même parlement des dépouilles qu'il sut encore lui arracher. On en usera en ces notes sur cette nouvelle affaire comme on a dit ci-devant pour les premières et par les mêmes raisons.
Vendredi 28, à Paris. — M. le duc d'Orléans ne donna audience qu'à M. le cardinal de Noailles, avec qui il travaille tous les vendredis, et puis il se renferma. Il a grand mal aux yeux et à la tète; il doit être saigné demain; cela ne l'empêcha pas pourtant d'aller l'après-dinée au Luxembourg voir madame la duchesse de Berry. — L'évêché de Troyes a été donné à l'abbé Bossuet, neveu de feu M. l'évèque de Meaux; il a déjà une fort belle abbaye.
qui le mettra en état de soutenir Févèchë de Troyes, qui est d'un fort petit revenu. L'évêché de Lescar a été donné à l'abbé de la Chassaigne, qui en étoit grand vicaire ; on le charge de 2,000 francs de pension pour le fils de l'évêque mort il y a quelques mois, qui avoit été marié longtemps avant que d'être évêque. L'abbé de la Chassaigne a été fort recommandé par le duc de Gramont et le duc de Guiche, gouverneur de la province de Béarn,
Samedi 29, à Paris. — Le roi se promena le matin dans les jardins, et se porte parfaitement bien. — M. le duc d'Orléans fut saigné le matin, et cela ne l'empêcha pas d'aller l'après-dinée au conseil de régence. — L'intendance de Pau a été donnée à M. le Gendre, ancien maître des requêtes, et qui avoit été rappelé il y a quelques années de l'intendance de Montauban. On avoit cru, il y a quelques mois, que l'intendance de Pau avoit été donnée au petit Breteuil. L'intendance d'Alençon a été donnée, il y a déjà quelques jours, à M. de Courteil , frère de M. de Sdint-Contest ; cette intendance lui convient fort, parce qu'il a tout son bien en ce pays-là. Il est ancien maître des requêtes, mais il ne paroissoit guère au conseil, parce qu'il étoit toujours à sa campagne. L'intendance de Poitiers a été donnée à M. de la Tour, assez nouveau maître des requêtes, mais fort estimé; il est neveu de Valincour. M. de Richebourg avoit cette intendance, et en a été rappelé. L'intendance d'Alençon avoit été donnée à M. de Martangis, intendant à Bourges, parce qu'on vouloit joindre l'intendance de Bourges à celle de Moulins ; mais on a jugé à propos de les laisser comme elles sont.
Dimanche 1" mars, à Paris, — Le roi entendit le sermon dans la chapelle des Tuileries, et comme les six mois de grand deuil sont passés , on a commencé à mettre des pierreries sur son habit. — Madame commença à aller à l'Opéra. — Il y eut conseil de régence le matin, et on a donné un veniat à M. de Pontcarré , premier président de Rouen , auprocureur général et au rapporteur d'un arrêt
qu'a rendu ce parlement, et qui a paru au conseil de régence être contre l'autorité royale. — On reparle beaucoup d'une chambre de justice ; les avis ont été partagés sur cette affaire, mais enfin l'avis de ceux qui vouloient qu'on en établit une l'a emporté. Nous n'en savons pas encore toute la forme, elle ne sera réglée qu'à la fin de la semaine ; on sait seulement que M. le président de Lamoignon sera à la tête et M. le président Portail en son absence. — Madame la comtesse d'Aydie parut à la cour, et fit la révérence au roi et à madame la duchesse de Berry. Lundi 2, à Paris. — Madame la duchesse de Berry alla à la comédie pour la première fois depuis la mort du roi ; elle avoit un dais dans sa loge. Les comédiens la haranguèrent avant qu'on commençât la comédie ; la salle étoit fort éclairée de bougies. Elle avoit quatre gardes sur le théâtre; elle en avoit aussi dans le parterre * (1). — On mande de Madrid que le roi d'Espagne a retardé la réforme des régiments wallons qui sont en Catalogne sur les remontrances que lui a faites le prince Pio, qui commande dans cette province , mais la réforme de deux compagnies des gardes du corps est faite. Il n'en reste plus que deux; c'est la première et la quatrième qui ont été réformées. La première étoit commandée par le duc d'Ossone, qui est ici et qui en a été fort mortifié ; la quatrième étoitcommandéepar le marquis de Richebourg. — L'intendance de la Rochelle a été partagée. M. de Beaiiharnois avoit l'intendance de terre et celle de mer; on lui laisse celle de mer, et on donne celle de terre à M. de Creil , maitre des requêtes.
^ Ce n'est pas sans raison que les Mémoires font mention de tout cet appareil de madame la duchesse de Berry à la comédie, et que la
(1) Voir dans le Mercureàe mars, page 180, le compliment faitàla duchesse de Beny par Ponteiiil , dit le gros acteur, « qui est le seul de qui , si je ne me trompe, il est avec connoissance de cause fait mention houorai^lc dans la fameuse iiistoire de Gil-Blas ».
politique la plus timide qui y règne partout la réduit à cette mention toute sèche. Jamais abandon de père pour une fille, jamais règne de lille sur un père, n'ont fait tant de désordre , et jamais orgueil qui ait pu être comparé à celui de cette princesse, qui abusoit en tout de l'autorité de M. le duc d'Orléans , et en le traitant avec une hauteur de rang et un empire de volonté sans mesure d'une part, sans réplique de l'autre. Indignée de n'être pas reine, elle en affecta partout la grandeur, et cet échantillon , le roi présent dans Paris , y fit un furieux bruit sans qu'il en fût autre chose. Elle n'osa pourtant le répéter, au moins pour le dais dans sa loge , ni continuer à se faire suivre par la ville par ses timbales sonnantes, comme elle l'avoit fait une fois, tout le long du quai des Tuileries, le roi étant dans ce p.ilais.
Mardi 3, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — Madame la duchesse d'Orléans alla à l'Opéra pour la première fois depuis la mort du roi. Elle y alla avec Madame, et y mena M. le duc de Chartres, mademoiselle de Valois. Mademoiselle de Chartres, malgré touslesdivertissements qu'on lui donne, persiste à vouloir être r-elig-ieuse. — Le comte de Beuvron , second fils du maréchal d'Harcourt et lieutenant général de Normandie, partit pour cepays-L^, où il y a quelques petits désordres, surtoutdu côté d'Alençon. — Il y a eu une très-petite affaire entre le duc de Villars et M. de Montboissier chez la comtesse de Tessé, et on avoit grossi cela fort mal à propos. — L'affaire de M. d'Armenonville contre MM. les conseillers d'État ne fut point réglée au conseil de régence, mais elle le sera mardi, et on a nommé l'ancien évêque deTroyes pour en être le rapporteur.
Mercredi i, à Paris. — Il y eut le matin conseil de régence. — M. le duc d'Orléans a donné ordre à M. le duc de Richelieu et à M. de Gacé de se mettre demain à la Bastille. — M. de Sourches , ancien grand prévôt et qui a cédé depuis peu sa charge à son fils, est mort après une longue maladie. — M. le Duc fit l'accommodement de M. de Jonsac et du petit Villette, qui avoient eu une manière de querelle à un souper chez M. le prince de Conty , il y a quelques jours. M. le prince de Conty les avoit fait
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embrasser le lendemain et croy oit l'affaire finie; mais depuis ce temps-là il y avoit eu des éclaircissements entre eux qui avoient embrouillé l'affaire. M. le duc d'Orléans a prié M. le Duc de la vouloir bien terminer. Les maréchaux de France n'ont pas cru devoir s'en mêler, la première affaire s' étant passée chez M. le prince de Conty . — On avoit fait courir un bruit d'un traité fait par le feu roi avec l'empereur et M. de Savoie en cas que le jeune roi vînt à mourir; mais ce bruit a été malicieusement répandu, et est sans fondement quel qu'il soit.
Jeudis, à Paris. — M. le duc de Richelieu et M. deGacé se rendirent le matin à la Bastille par l'ordre qu'ils en avoient reçuhierde M. le duc d'Orléans. — L'évêque de Rodez qu'on avoit déjà dit mort plusieurs fois l'est véritablement. On en a eu des nouvelles sûres ces jours passés; il étoit de la maison de Lusignan. Ceté vèché est un des plus considérables de France par le revenu et par les bénéfices qui en dépendent. — Les comédiens jouèrent Athalie pour la première fois ; on croyoit, quoique ce soit une très-belle pièce, qu'elle ne réussiroit pas, étant jouée par les comédiens, cependant on nous a dit qu'elle avoit eu un grand succès (1). — Il court déjà des listes de ceux
(1) « On représenta Athalie, où M. Beaubourg joua son rôle du grand prêtre très-bien et bien fort. M. Dancourt fit le rôle du prophète Mathan. C'est un rôle de scélérat qu'iljoua, comme il joue celui de don Juan du Festin de Pierre. Mademoiselle Desmaretz fit le rôle d'Athalie , mademoiselle Duclos celui dé Jozabet. La conjoncture de cette représentation se trouva heureuse pour ces actrices et pour la pièce , et quoique le public s'embarrasse aussi peu des démêlés que de l'union des comédiens , je n'en suis pas moins obligé de lui apprendre pourquoi Athalie et Jozabet récitèrent leurs rôles avec tant d'art et de feu que leur déclamation ravit tous les spectateurs. D'amies inséparables qu'elles étoient avant qu'il fût question d'Athalie, elles se sont depuis ( vous n'aurez pas de peine à deviner pourquoi ) j urées une si forte inimitié que c'est aux motifs de leur haine que le public a la principale obligation du succès de cette tragédie, dont en effet les deux premières actrices sont, dans tout le corps de la pièce, deu\ ennemies irréconciliables. Mademoiselle Mimi Dancourt y joua le rôle de Zacharie avec toute la noblesse et toute la grâce imaginables. Pour Joas, dont le rôle fut représenté par le fils de Laurent , concierge de la comédie,
qui doivent composer la charnière de justice. On ne doute point qu'elle ne s'établisse, cependant cela n'est pas entièrement déclaré ; mais les gens d'affaires sont fort alarmés, et on assure que dans Paris et dans les provinces il leur sera défendu sur peine de mort de sortir des lieux où ils se trouveront.
Vendredi 6, à Paiis. — Le roi devoit aller l'aprèsdinée voir madame la duchesse de Berryau Luxembourg, mais il y a eu des difficultés sur les places dans son carrosse. M. le duc d'Orléans n'en voulut pas décider, et on jugea plus à propos de remettre la visite que le roi vouloit faire. M. le duc d'Orléans alla le matin au conseil de finances, où on acheva de régler ce qui regarde la chambre de justice, ce qui doit être ratifié demain au conseil de régence; elle est composée de deux présidents à mortier, qui sont M. de LamoignonetM. Portail en son absence, de six maîtres des requêtes, de dix conseillers du parlement , de huit maîtres des comptes et de quatre conseillers de la cour des aides. iM. de Fourqueux , procureur général de la chambre des comptes, sera procureur général de cette chambre. — L'évoque de Saint- Papoul est mort; il s'appeloit Gramont de Lanta; cet évêché vaut environ 20,000 livres de rente.
Samedi 7, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dînée , et l'avis pour établir une chambre de justice l'emporta, et l'édit qu'on a résolu pour cet établissement passa presque tout d'une voix. — M. le duc d'Orléans a accordé aux capitaines du régiment des gardes suisses, à la prière de M. le duc du Maine, leur général, la permission de ne point habiller leurs compagnies cette année, attendu que ce régiment est fort endetté et que les capitaines ont fait de grandes avances. Sur cet exemple,
il fut admiré et applaudi de tout le monde, et à proportion de son âge, il sur passa de beaucoup tous les autres acteurs de la tragédie. » ( Mercure de mars, pages 184 à 180.)
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et par les mêmes raisons , les capitaines du régiment des gardes françoises qui avoient prié M. le duc de Guiche, leur colonel, d'obtenir pour eux la même grâce, ce qu'il n'avoit pas jugé à propos de leur accorder^ se sont assemblés presque tous. 11 n'y en a que deux de ceux qui sont ici qui n'ont pas voulu être de l'avis des autres; ils ont fait deux placets, l'un pour le duc de Guiche^, et l'autre pour M. le duc d'Orléans. Dans le placet de M. de Guiche, qu'ils lui ont présenté ce matin , ils continuoient à lui demander la même grâce de parler pour eux : il a persisté à ne leur point accorder ; ils sont allés de chez lui chez M. le duc d'Orléans, à qui ils ont présenté leur autre placet. Montgon portoit la parole. M. le duc d'Orléans leur a répondu que c'étoit l'affaire du duc de Guiche ^ qu'il lui en parleroit, et que demain il leur en rendroit réponse.
Dimanche 8, à Paris. — 11 y eut conseil de régence le matin, et au sortir de ce conseil les mêmes capitaines aux gardes qui parlèrent hier à M. le duc d'Orléans le vinrent trouver aux Tuileries à la sortie du conseil, et le suivirent jusqu'à son carrosse. Il leur répondit qu'il falloit qu'ils habillassent, qu'il en avoit parlé au duc de Guiche, que c'étoit leur année d'habiller, et qu'à l'avenir si leurs habits pouvoient durer trois ans on y consentiroit ; mais que pour celte année , il falloit suivre l'ancien usage. Le duc de Guiche est fort piqué contre les capitaines de la démarche qu'ils ont faite, et les capitaines fort mécontents du duc de Guiche. — M. l'évèque de Metz a pris depuis quelques jours un carreau à la messe du roi, étant à genoux en sa place de premier aumônier. Les cardinaux qui étoientà cette messe s'en plaignirent, soutenant qu'il n'y avoit que les princes du sang et eux qui eussent le droit d'avoir des carreaux sous les yeux du roi ; que les ducs n'ont ce droit que derrière le roi, quand il ne les voit point. 31. de Metz a repris encore aujourd'hui à la messe un carreau, et le cardinal de Polignac y étoit et a
représenté à M, le duc d'Orléans que c'étoit contre l'ordre. Lundi d, à Paris, — Le roi continue à se porter à merveille ; il fut hier au sermon, où il est d'une attention étonnante, et paroit ne s'y point ennuyer. — M. de Richelieu et M. de Gacé, qui sont à la Bastille, y paroissent en grande amitié et reçoivent même quelquefois leurs visites ensemble. — Bourvalais et Miotte , deux fameux traitants , ont été mis à la Bastille ; on a pris Miotte ici dans sa maison, où il s'étoit caché dans le grenier au foin, et Bourvalais sortant de son château de Champs, à quatre lieues de Paris. On a mis le scellé dans leurs maisons et on y a laissé garnison (1). — On mande de Varsovie que le roi Auguste y est arrivé , mais qu'on ne croit pas qu'il y fasse un long séjour, que le traité que son général avoit fait à Bava a été rompu par les troupes confédérées, qui persistent à vouloir que les troupes saxonnes sortent du royaume, qu'il les chargent partout où ils les peuvent trouver et que les troubles de ce pays-là, qu'on croyoit finis, augmentent tous les jours. Mardi 10, à Paris. — Il y eut l'aprés-dinéc conseil de régence, où M. de Troyes rapporta l'affaire de M. d'Armenonville contre les conseillers d'État qui prétendoient qu'il ne pouvoit conserver sa place de conseiller d'État, étant secrétaire d'État. M. d'Armenon ville gagna son procès tout d'une voix. — Madame la duchesse de Berry alla à l'Opéra, où ses gardesfirent arrêter le carrosse de M. le prince de Conty, qui y arrivoit. Les gardes même maltraitèrent un peu le cocher de M. le prince de Conty, qui étoit encore dans son carrosse. Ce prince étant arrivé à l'Opéra s'en plaignit au marquis de la Rochefoucauld, capitaine des gardes de cette princesse, et ne fut pas content de la manière dont ce marquis avoit reçu sa plainte. — Le parlement n'a pas été content de M. le procureur général sur
(1) Voir les détails sur les arrestations de Miotto et de Bourvalais dans le Mercure de mars, pages 261 à 275.
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un ordre qu'il avoit reçu de M. le duc d'Orléans^ et qu'il avoit exécuté sans en rendre compte à la compagnie. — M. le cardinal de Noailles fiança le soir, dans sa chapelle, le marquis de Louvois avec mademoiselle de Noailles, sa nièce. La noce se fera demain, chez la maréchale de Noailles, mère de la mariée.
Mercredi 11, à Paris. — Il y eut le matin conseil de régence. — On croyoit que le parlement délibéreroit ce matin sur les affaires de M. d'Antin et de M. de Torcy, mais il n'y a été question que de la chambre de justice; et dans l'édit qu'on y a porté pour l'établissement de cette chambre , on y a trouvé quelques articles qui méritoient d'être examinés. On a remis l'enregistrement à demain, et on croit que l'édit sera enregistré sans aucun changement. — M. le duc d'Orléans donna audience après dîner aux députés du parlement qui n'avoient demandé à lui parler que sur l'affaire de M. de Richelieu. Le parlement lui représenta de quelle importance il est de juger cette affaire, et M. le duc d'Orléans les assura fort qu'il n'en veut point éloigner le jugement, et [que] durant sa régence il seroit, s'il se peut, plus rigide sur les duels que le feu roi ne l'a été. — M. de Chiverny est nommé gouverneur de M. le duc de Chartres; etcomme il n'est plus jeune et d'une assez mauvaise santé, on le dispense de beaucoup de soins et de fatigues à quoi les autres gouverneurs sont obligés, et d'autant plus volontiers que M. de Court, gouverneur de ce prince, est un homme d'un grand mérite, fort assidu et dont on est content au dernier point.
Jeudi 12, à Paris. — Le parlement enregistra l'édit de la chambre de justice sans y rien changer, quoiqu'ils y eussent trouvé hier quelque chose qui leur paroissoit trop fort. On dit qu'il paroitra encore au premier jour une déclaration sur cette affaire, qui sera encore plus forte que l'édit. — On établit une compagnie de gardes sur le vaisseau de l'amiral, comme il y en a une sur la Réale , et on a choisi le chevalier de Luynes pour être capitaine
MARS 17i6. 337
de cette compagnie^ qui sera composée de cinquante des gardes de la marine. Le chevalier de Luynes aura 2 000 écus d'appointements. On prétend que cet établissement ne coûtera rien au roi. Le chevalier de Luynes étoit capitaine de vaisseau. La moitié de cette compagnie servira en Levant et l'autre en Ponant. — M. de Bonnac, qui avoit été nommé , il y a longtemps , à l'ambassade de Constantinople , et que depuis on avoit voulu nommer ambassadeur auprès du roi de Prusse, est choisi tout de nouveau pour aller à Constantinople; on le fera partir au mois de mai. Madame sa femme, qui ne vient que d'être mariée, lesuivraen ce pays-là, et M. de Tourouvre, capitaine de vaisseau, le mènera avec des vaisseaux qu'on fait armer pour cela.
Vendredi 13, à Paris. — La chambre de justice devoit commencer dès aujourd'hui; elle ne commencera que demain. Elle se tiendra aux Grands Augustins et l'on y fait travailler à des logements nouveaux, parce qu'on travaillera en même jour à des bureaux différents. — Madame la duchesse de Berry alla à la comédie; elle avoit dans sa loge mademoiselle delà Roche-sur- Yon, madame de Nevers et madame de Chàtillon; ainsi le bruit qui s'étoit répandu que madame la duchesse de Berry ne vouloit avoir dans sa loge que des princesses du sang et des duchesses est détruit , et elle a pris avec madame de Nevers , qui a le rang de duchesse, une femme de qualité, non titrée. — On mande de Lorraine que le roi Jacques arriva à Commercy le 9, et que M. le duc de Lorraine alla le iO le voir, fort fâché de ne le pouvoir recevoir dans ses États. Le roi Jacques doit partir de Commercy au premier jour ; mais on ne sait pas encore où il
ira
* Dès les premiers jours de la régence, le duc de Noailles, Canillac à qui le premier faisoit croire ce qu'il vouloit à force de servitude et de louanges , et l'abbé Dubois, lors joint à eux , avoient mis dans la tête à M. le duc d'Orléans, que le roi Georges étant usurpateur d'An-
gleterre, étoit aussi de tous les potentats celui dont il devoit le plus rechercher l'amitié pour en être assisté en cas de raort du roi pour la succession à la couronne, dont il seroit usurpateur aussi, et M. le duc d'Orléans, qui aimoit les voies obliques et se laissoit aisément entraîner, se livra tellement à cette idée , qu'elle le mena bien loin depuis, et son abbé au but oi^i il commençoit dès lors à avoir l'audace de tendre. Le roi Georges , qui sentoit sa foiblesse et de quel poids étoit à l'Angleterre la position de la France pour y exciter et y soutenir une révolution, n'oublioit rien par Stairs , son ambassadeur et le plus audacieux des hommes, pour faire sur le régent et sur ceux qui l'approchoient le plus toutes les impressions de terreur, et d'autre part lui montrer tous les avantages de son amitié et d'une union personnelle intime, mais dont, par la constitution du gouvernement de l'Angleterre, ce roi ne pouvoit l'aider fortement qu'en conséquence de celles d'État à État, et des convenances de l'Angleterre. L'adresse fut que la France n'ayant rien de présent à tirer de Georges , celui-ci exigea de fortes arrhes de cette naissante liaison, qui le missent au large et en pleine autorité. Le premier lui fut aisément accordé comme une suite de ce qui avoit été commencé sous le feu roi , c'est-à-dire l'expulsion du roi Jacques et de tous ses adhérents; et on verra peut-être dans ces Mémoires jusqu'à quel excès ce premier pas fut porté par M. le duc d'Orléans. Le second suivit bientôt, par la rupture ouverte avec tout le parti de la reine Anne, si favorable à Jacques, et dont Georges, sûr de la France, devint le persécuteur à découvert. C'étoit pourtant ce parti qui avoit sauvé la France par la séparation de l'Angleterre d'avec ses alliés , par sa paix particulière et par l'influence prompte et entière qu'elle eut à la paix générale, de laquelle jusque là, nous nous étions trouvés si éloignés, même aux conditions les plus dures. De ces engagements pris avec l'Angleterre , en résultèrent incessamment et successivement d'autres plus forts. On empêcha d'ici , par deux fois, l'invasion du roi Jacques soutenue de l'Espagne et du Nord ; on anéantit ce qui nous restoit de marine ; on abandonna le commerce et on le fit abandonner à nos sujets qui le faisoient pour leur compte par de puissants armements ; enfin, on rompit avec l'Espagne pour brûler sa marine naissante, et la réduire à recevoir la loi de l'Angleterre dans le Nouveau INIonde. De là les traités de mutuelle garantie, de renonciations d'une part, et de la succession dans la ligne protestante de l'autre, et tant d'autres mystères d'État qui nous éloignèrent de toute union avec l' Espagne pour un temps , après l'avoir tant maltraitée , et qui nous rendirent funestement sourds aux désirs si vivement continués de la Moscovie naissante et brillante de nous avoir pour amis, par la jalousie que son commerce, qui commençoit à fleurir, donna à l'Angleterre, et par la haine personnelle des deux monarques , depuis
l'insigoe perfidie du roi Georges au czar Pierre. Tout le fruit que la France eu retira fut le chapeau du cardinal Dubois, procuré par la protection personnelle du roi Georges auprès de Tenipereur, qui en fit à Piome sou affaire , et qui l'arracha ; après quoi, tout puissant premier ministre, il devint l'esclave de l'Anglois pour une pension comme de 40,000 livres sterling, dont l'excès marquoit bien l'excès des besoins. Dubois, mort trois mois seulement avant son maître , et M. le Duc, devenu le maître de l'État en apparence, et la trop fameuse madame de Prie en effet, elle eut à l'instant la même pension que touchoit le cardinal, et ne la mérita pas moins, tant que dura sa funeste toute-puissance. C'en est assez pour montrer, une fois ici pour toutes, l'enchaînement de notre déplorable aveuglement pour l'Angleterre, que par d'autres moyens elle a su prolonger longtemps encore sous un ministère incapable de concevoir, mais qui excèdent de trop loin les bornes de ces INIémoires pour que ces notes ne soient pas dispensées d'y entrer.
Samedi 14, à Paris. — Il y eut coDseil de régence l'après-dînée. — L'ouverture de la chambre de justice se fit le matin aux Grands Augustins, et M. le chancelier y alla présider. — MM. les pairs ont fait imprimer un mémoire dans lequel il paroit qu'ils veulent intéresser la noblesse dans leur cause, et ils se justifient forl de ce qu'on les accusoit qu'ils avoient voulu s'en séparer. Ils pressent fort M. le duc d'Orléans de vouloir juger l'affaire qu'ils ont contre le parlement. — M. l'évèque de Metz ne prend plus de carreau devant le roi*. — M. le duc de Saint-Simon a obtenu pour M. son fils la survivance du gouvernement de Blaye ; on assure qu'il y a longtemps que cette affaire-là est faite, mais elle n'est publique que depuis quelques jours **. — M. le prévôt des marchands commence à signer les billets d'État ; mais comme il n'en peut signer que mille par jour, cela durera encore longtemps.
* Les ducs et les princes étrangers , comme les femmes des uns et des autres, ont de tout temps eu un carreau, et la chicane de la distinction de l'avoir en vue ou hors de vue , n'avoit pas été imaginée avant la promotion de 1688, en faveur des bâtards du roi, et n'a même eu lieu depuis que par les hommes. L'usage en étoit si certain,
qu'il n'a pas même été mis en doute ; mais à l'égard des évêques pairs, on ne l'assurera pas au prie-Dieu du roi avec la même certitude, sans toutefois avoir contre , autre chose que des présomptions , et ces présomptions les voici : il est certain que c'est le connétable Anne de Montmorency qui le premier, depuis qu'il fut duc et pair longtemps depuis qu'il fut connétable , est entré à cheval dans la cour intérieure du roi , qui y est monté à cheval sans sortir à pied dehors, et cela très-peu après que les seigneurs du sang, chefs de branche, eurent commencé a en user ainsi. On appeloit alors de ce nom ceux que nous connoissons sous celui de princes du sang, depuis que la trèsjuste et très-judicieuse déclaration d'Henri III les a eu tous déclarés pairs nés, même sans posséder de pairie, et précédant partout les autres pairs plus anciens. Jusque là ils en étoieut précédés, sans dispute et partout, et ils étoient pairs par leurs pairies , marchoient dans le simple rang de leur ancienneté parmi les pairs, et pareillement avec les officiers de la couronne, si sans pairies ils en avoient des offices ; chose insoutenable selon la droite raison dans un État dont la couronne tire sa plus ancienne et sa plus radieuse splendeur de suivre la loi salique, et où par conséquent ceux-là étoient susceptibles d'y parvenir et de devenir les souverains de ces mêmes pairs et de ces officiers de la couronne dont ils étoient en attendant précédés.
Parmi ces seigneurs du sang, les chefs des branches cadettes précédoient alors les cadets des branches aînées, hors la pairie, oiï un officier de la couronne ne décidoit pas entre eux, et ce furent ces chefs de branche qui commencèrent à monter et à descendre de cheval dans la cour du roi. Peu après le connétable Anne, le duc de Guise, si puissant alors, l'imita , et de lui aux pairs de sa maison , puis aux autres, la transition fut momentanée. De carrosse il n'enétoit pas question alors, rarement de quelque espèce de coche pour la reine ou pour quelque grande dame, et encore si rarement qu'on voit l'usage constant de Catherine de IVlédicis et de toutes les dames de ce temps-là, de ne connoître que des haquenées pour voiture dans les plus longs voyages, si fréquents alors, en l'un desquels elle se rompit la jambe en tombant de sa haquenée. Lorsque les carrosses commencèrent , les mêmes personnes qui montoient et descendoieut de cheval dans la cour du roi , y entrèrent et en sortirent dans leurs carrosses , et c'est ce qu'on connoît sous le nom des honneurs du Louvre ; cela ne fut contesté à aucun et ne l'a jamais été. Le rare est que les évêques pairs, qui en tout et partout ont les mêmes rangs et honneurs , traitements et distinctious que les pairs laïques, ne s" étoient point encore avisés d'entrer en carrosse dans la cour du roi, jusqu'à la majorité de Louis XIV, et cela ne peut se comprendre, puisque longtemps devant, les officiers de la couronne en jouissoient comme les ducs, et leurs femmes comme
les duchesses. L'évêque de Boauvais , Potiei-, si connu pour avoir été un instant premier ministre les premiers jours qui suivirent la mort de Louis Xlll, et que le cardinal Mazarin supplanta si prestement, s'avisa le premier de cette sottise de ses confrères et de la sienne , et un beau jour entra en carrosse dans la cour du roi à Paris. La reinemère régente se trouva par hasard auprès d'une fenêtre d'où elle le vit arriver; elle en parla le soir à Bautru, capitaine de la porte, comme d'une nouveauté qui l'avoit surprise et que ses gardes n'avoient pas dû souffrir. Bautru, qui étoit sur le pied de plaisanterie et de familiarité avec elle, lui répondit : qu'il ne savoit pas pourquoi i\L de Beauvais, qui avoil en tout le rang des ducs , et qui par l'ancienneté de sa pairie les précédoit tous, seroit de pire condition qu'eux pour les honneurs du Louvre, jouissant de tous les autres ; que si lui et les autres évêques pairs ne les avoientpas pris, c'est que c'étoient des sots, etque quoiqu'elle pût dire il ne les en empêcheroit pas. Il étoit apparemment ami de l'évêque. La reine, qui avoit toujours conservé de l'affection pour lui et qui étoit peinée du tire-laisse qu'elle lui avoit laissé essuyer pour le premier ministère, ne voulut pas lui donner de dégoût sur une chose qui en effet étoit juste , puisqu'il avoit tous les autres rangs , honneurs et distinctions des ducs, et de cette époque M. de Beauvais et les autres évêques pairs, à son exemple, se mirent en possession des honneurs du Louvre qui n'a pas été contestée depuis à leurs successeurs.
Comme ils ont été un temps aussi long à ne pas avoir les honneurs du Louvre depuis la possession où en étoient non-seulement les ducs et les princes étrangers , mais aussi les officiers de la couronne et leurs femmes, il se peut faire que ces mêmes évêques pairs aient négligé le carreau au prie-Dieu du roi. Depuis un très-long temps, excepté le siège de Reims, occupé par des cardinaux , les autres évêchés-pairies étoient remplis de sujets qui ne figuroient point dans les affaires ni par les troubles ni par le ministère , et qui par conséquent demeuroient chez eux dans une longue suite d'années , où chacun y tenoit son coin , et où Paris et la cour n'avoient ni affaires ni agréments , ni usage même pour y venir. Il paroît même que cette rareté des prélats à la cour et à Paris a dépassé le règne d'Henri IV, qui s'est toujours tenu fort peu de suite dans les mêmes lieux, et plus que la minorité de Louis XIII , agitée de troubleset de voyages jusque après le premier raccommodement avec la reine sa mère. Ce règne même tout entier d'un prince si ordinairement en guerre et à la tête de ses armées ou dans son royaume contre les partis et les protestants , ou sur ses différentes frontières, s'est peu ou point appliqué à former une nombreuse cour, qui n'a proprement été attirée que par le goût et la politique de la dernière reine-mère et du feu roi son fils , ce qui y a rendu les
évêques d'abord moins rares, et eusuite très- ordinaires, depuis qu'on ne faisoit plus ses affaires de loin si bien que de près . et qu'au lieu de tirer sa considération de son éloignement , on commença par l'autorité de la cour, qui peu à peu s'étendit à toutes choses, à en avoir des besoins continuels , et à s'accoutumer à y venir par nécessité et ensuite à y demeurer par goût , comme au centre de la meilleure compagnie qui les rassembloit toutes , de toutes parts , parce que c'étoit le lieu où l'on vouloit que l'on fût, celui d'où partoient toutes les grâces et les expéditions d'affaires. Les cardinaux de Richelieu et Mazarin, qui se succédèrent presque sans intervalle dans la pleine puissance , durèrent cardinaux et premiers ministres près de quarante ans, avec chacun leur maison militaire presque semblable à celle de deux rois, et leurs gardes mêlés avec les leurs en égal nombre dans leurs salles , toutes les fois qu'ils alloient chez les rois ou que les rois venoient chez eux. Ils ne donnèrent chez eux la main à aucun prince du sang; ils usurpèrent la préséance aux lits de justice sur les pairs ecclésiastiques, qui a flni avec eux. Le clergé en corps n'étoit point sur la même ligue ni en pareils sièges qu'eux ; enfin, ils tirèrent de tous les ordres et de tous les corps de l'État plus d'honneurs que les fils de France. .Jusqu'aux cardinaux leur rendoient une déférence inouïe jusque alors et dont on voit encore le vestige. Il faut aller à Rome recevoir le chapeau , qui dès lors ne s'envoyoit plus depuis longtemps à aucun, à moins d'une distinction sans proportion, connue aux enfants d'Espagne et de Portugal , et a des fils d'empereur. Ceux qui avoieut été prendre le chapeau, de retour en France le portoient rouge ; ceux qui n'avoient point fait cette cérémonie, le portoient noir jusqu'à ce qu'ils l'eussent reçu rouge des mains du pape ; quoiqu'en dignité égale , et que cela ne fit rien à leur préséance entre eux par ancienneté , la distinction étoit fort marquée. M. de Richelieu, fait cardinal en 1622 et déjà bien avant dans l'autorité des affaires, puis déclaré premier ministre en 1624, n'avoit point été prendre le chapeau à Rome, et n'y alla jamais depuis ; il étoit donc réduit au chapeau noir : ceux qui y avoient été lui firent la galanterie de quitter leur chapeau rouge, et ne parurent plus qu'avec des chapeaux noirs. Le cardinal Mazarin, qui se trouva là-dessus en tout au même cas que son prédécesseur, fut gratifié de même par ses confrères , et de cette longue habitude des chapeaux noirs pour les cardinaux qui avoient pris le rouge à Rome , est arrivé que depuis la mort du cardinal Mazarin, en 1661, l'usage des chapeaux rouges en France n'a point ( îé repris. Tout cela conduit à présumer que les pairs ecclésiastiques en usèrent peut-être pour leurs carreaux au prie-Dieu du roi comme les cardinaux firent pour leurs chapeaux , et pendant la vie, et depuis la mort de ces deux cardinaux premiers ministres. Ces choses expliquées, revenons au fait. M. de Metz, devenu duc etpair
de Coislin par la mort de son frère sans enfants, en 1710, si longtemps depuis qu'il fut premier aumônier du roi et évéque, demeura dans l'usage alors accoutumé. Dans cette première minorité , il crut pouvoir reprendre le droit ancien, qui n'avoit été interverti que par l'usage et la distinction que le feu roi voulut donner à ses bâtards en 1688, comme il a été dit. Le maréchal de Villeroy, qu'il en consulta, fut du même avis, et le régent qui trou voit tout bon quand on n'étoit point contredit, l'approuva de même. M. de Fréjus, qui se trouvoità la messe du roi sans carreau , et qui avoit dès lors ses raisons pour favoriser les cardinaux contre les ducs, les soutint dans cette affaire, et tout aussitôt elle fut terminée comme l'ont été toutes celles des ducs pendant toute cette régence et depuis.
** Le duc Saint-Simon étoit l'ennemi des survivances et des brevets de retenue; il avoit fort exhorté M. le duc d'Orléans à n'en donner jamais, et lui en avoit fait goûter les raisons, dont l'évidence, surtout en minorité, est telïe qu'elle n'a pas besoin d'être expliquée ; mais quand il vit la survivance du gouvernement de Picardie et Artois donnée à un homme qui avoit déjà celle de grand ecuyer, et qui n'étoit ni fils , ni neveu , ni héritier du duc d'Elbeuf, gouverneur de ces provinces, d'âge, de santé, de volonté et d'usage d'en faire par lui-même toutes les fonctions, et le débordement de ces sortes de grâces prêt à éclater, il crut devoir pourvoir à ces survivances , puisque son exemple n'arrêteroit rien , et s'en expliqua nettement ainsi.
Dimanche 15, à Paris. — Le roi entendit la messe dans la tribune, et Taprès-dinée il entendit aussi le sermon, qu'il écoute toujours avec une attention surprenante. — MM. les pairs pressent toujours fort M. le duc d'Orléans de juger leur affaire contre les présidents du parlement; il leur a répondu que ce qui faisoit qu'il ne se hàtoit point de décider cette affaire , c'est qu'il croyoit que ce jugement-là pourroit ne leur pas faire grand plaisir (1) . — Madame d'Aydie a été déclarée dame de madame de Berry, et a dans le Luxembourg le logement qui étoit destiné à madame la comtesse de Brancas si elle fût venue remplir cette place. — Le premier président de Rouen et ceux de ce parlement , qui comme lui avoient eu un
(1) Saint-Simon a écrit de sa main, en marge de cette phrase : « Entièrement faux. »
veniat, sont arrivés à Paris , mais ils n'ont point encore vu M, le duc d'Orléans. 11 paroit qu'ils n'ont pas eu si grand tort qu'on l'avoit cru d'abord.
Lu7idi 16 , à Paris. — M. le duc d'Orléans prit médecine, qui ne l'empêcha pas de travailler toute la journée. Le soir il eut un peu plus de mal aux yeux, et Gendron, celui qu'il consulte le plus sur ce mal , lui conseille fort de se ménager plus qu'il ne fait. — D'Avéjan, capitaine aux gardes , acheta de M. d'Artagnan la charge de souslieutenant des mousquetaires; il en donne les 50,000 écus qu'Artagnan a promis à M. de Maupertuis quand il lui a cédé la lieutenance de cette compagnie, et on donne à d'Avéjan un brevet de retenue de 25,000 écus. — M. le duc d'Orléans ne compte de mettre les affaires du royaume en état qu'au mois de janvier prochain; il pourra ôter le dixième et peut-être même sa capitation. On espère tirer par la chambre de justice de quoi décharger le peuple de la plus forte de ces deux impositions, et peut-être même de toutes les deux, — On a eu nouvelle que le roi Jacques étoit reparti de Commercy le 12; on ne dit point où il va.
Mardi 17, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla le matin au conseil de finances, et l'après-dlnée il tint le conseil de régence. — On réforme tous les officiers anglois, écossois ou irlandois qui avoient passé en Ecosse pour y servir le roi Jacques, et on a ôté à milord Tinmouth son régiment, que l'on a redonné au maréchal de Berwick, son père. — On mande de Londres que l'on a coupé le cou à deux des milords qui ont été pris dans Preston , qu'un troisième s'est sauvé en prenant l'habit de sa femme, qui étoit venue le voir dans la Tour, et que les autres milords ont eu quelque répit. — On va transférer Bour valais de la Bastille, et avant que de le mettre dans une autre prison on le mènera dans sa maison, afin qu'il soit présent à la levée du scellé et qu'il ne puisse pas dire qu'on a détourné de ses papiers. C'est M. de Machault,
un de ses deux commissaires, qui a demandé qu'on le menât à la levée du scellé, pour éviter ce qui arriva quand M. Fouquet fut arrêté et qu'on lui voulut faire son procès dans la suite.
Mercredi 18 , à Paris. — Outre le conseil de régence qui se tint le matin, on le tint encore l'après-dinée par extraordinaire.— Il arriva un courrier du maréchal de Villars, qui est à Laml^esc, où il a tenu l'assemblée de Provence, qui a accordé au roi les 700,000 francs qu'ils ont accoutumé de payer depuis quelques années. Ce maréchal prétend que quand il ira à Marseille ou à Toulon les vaisseaux et les galères lui rendront de certains honneurs que le conseil de marine ici ne juge pas qu'on lui doive rendre. Cela fait une petite difficulté, que M. le régent réglera. — Le mariage du marquis de Villeroy est réglé avec mademoiselle de Luxembourg, qui est fort bien faite et fort bien élevée. On ne dit point encore les conditions de ce mariage et on ne sait pas si la marquise de Clérembault, grand-mère de la demoiselle , qui est fort riche , fera de grands avantages à sa petite-fille , sans quoi elle n'aura pas plus de bien que mademoiselle de Rohan .
Jeudi 19, à Paris. — On apporte tous les jours à la chambre de justice des mémoires contre les gens d'affaires, et il se présente déjà beaucoup de dénonciateurs. On prétend, par des calculs qu'on a faits, que depuis le commencement de 1689, qui est le temps où l'on a fixé la recherche, les traitants ont profité de dix-huit cents millions. Peut-être se trompe-t-on dans ce calcul-là , car il paroit bien excessif; mais ce calcul-là fait espérer que malgré les dépenses immenses qu'ont faites les gens d'affaires on en tirera des sommes qui diminueront bien les dettes du roi. — On commence à faire donner de l'argent, et il y a 400,000 francs pour les ambassadeurs et autres ministres du roi dans les pays étrangers, et 400,000 francs pour la marine. On paye le quartier d'octobre de l'année dernière aux présidents et conseillers des
conseils qui sont établis depuis la mort du roi : les conseillers ont chacun 10,000 francs par an, et on payera les secrétaires et commis, surtout ceux du conseil de finances, qui ont plus à travailler que les autres.
Vendredi 20, à Paris. — On a publié une déclaration contre les gens d'affaires et contre les agioteurs , qui est encore plus sévère et plus rude que n'étoit ledit. — Le roi, après avoir entendu le sermon, alla au Luxembourg voir madame la duchesse de Berry. Il étoit dans le fond de son carrosse avec madame la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, et M. le duc du Maine; il y avoit dans le devant M. le prince de Bombes et M. le comte d"Eu, et entre eux deux madame de Villefort, sa sous-gouvernante en semaine. On avoit ôté du carrosse l'estrapontin pour éviter la dispute entre les grands officiers, qui prétendent des places dans ce carrosse par préférence , chose que le feu roi n'avoit pas voulu régler (1), et que M. le duc d'Orléans n"a point voulu régler aussi*. — M. de Lautrec, colonel de dragons , et dont le régiment est un des quatorze qui sont conservés, a obtenu la permission de vendre ; il y avoit déjà deux autres régiments de dragons à vendre , le Colonel général et Languedoc.
* Les choses les plus décidées et les plus pratiquées en tout genre devinrent matière ouverte à toutes sortes de prétentions et de contestations. Le régent trouvoit tout bon ; sa politique s'accommodoit de ces disputes et de ces divisions, qu'il nourrissoit tant qu'il pouvoit, et, tant qu'il pouvoit aussi, ne les terminoit que par des mezzo termine, terme et chose qu'il mit fort à la mode , et qui ne fut à celle que des gens qui sentant leur peu de droit y gagnoient toujours. Ainsi le carrosse et la table du roi , quelques années après , furent eu pillage à qui voulut, et les places de même. Puisqu'il est ici question de carrosse , tel est le droit : le grand écuyer, le grand chambellan, le premier gentilhomme de la chambre d'année , le capitaine des gardes en quartier, le grand maître de la garde-robe, le premier écuyer, le capitaine des Cent-Suisses, et le maître de la garde-robe en quartier, tel est le rang. Mais voici ce-
(1) Saint-Simon a écrit de sa.raàin, en marge tle cette phrase : « Faux. »
lui de la préférence qui faute de place suit la nécessité des charges, qui se préfèrent les unes aux autres , ainsi qu'elles vont être nommées : le capitaine des gardes en quartier, le premier gentilhomme de la chambre en année , le premier écuyer, le grand chambellan , le grand écuyer, le grand maître de la garde-robe. Les princes du sang, et en minorité le gouverneur ou la gouvernante ont la préférence même sur les princes du sang , la gouvernante le rang sur tous les autres, et le gouverneur après le grand chambellan. Il n'y avoit donc ni matière à dispute ni difliculté à la régler. Bien est vrai que le feu roi, qui avoit toujours du monde dans son carrosse dans les premiers temps qu'il fut le maître, et qui y appeloit après être monté, se fâcha contre M. le Grand, qui y monta sans l'être, lui dit que personne n'avoit à cet honneur de droit que sa volonté , et qu'il fut plus de six semaines sans l'y appeler et à laisser venir dans le carrosse de suite. Les rois sont les maîtres, et il est vrai qu'il leur peut être ennuyeux de ne pouvoir avoir de compagnie que la même; mais ici avec un roi enfant, et pour n'aller que des Tuileries h Luxembourg, il ne pouvoit être question de goût et de plaisir, mais de droit et de charges.
Samedi 21, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée, et tous les chefs des autres conseils y furent appelés. — On vient faire beaucoup de déclarations à la chambre de justice. On fait espérer à M. le duc d'Orléans qu'avant le 15 avril il en tirera plus de soixante millions en papier, sans compter ce qu'il en tirera dans la suite et qu'on croit qui ira à trois cents millions. — Le parlement a fait signifier aux domiciles de MM. de Richelieu et de Gacé un ajournement personnel pour se rendre à la Conciergerie dans quinzaine. Les pairs prétendent que le parlement ne peut pas faire de pareilles démarches sans avoir des lettres patentes du roi. Le parlement prétend le pouvoir faire, attendu que M. de Richelieu n'a point été reçu, et les pairs soutiennent qu'il sufiit , en pareille matière, d'être pair par sa naissance et que la réception n'est nécessaire que pour pouvoir donner sa voix.
Dimanche 22 , à Paris. — Le roi alla au sermon dans la chapelle, où il l'entend tous les vendredis et les dimanches. — Il y eut le matin conseil de régence. — Madame la duchesse de Rerry et Madame allèrent séparément aux
Carmélites entendre le salut; elles y vont tous les dimanches. Madame la duchesse de Berry y a fait meubler deux chambres pour elle et pour deux de ses dames; elle compte d'y aller coucher quelques jours durant la semainesainte. — On a donné un arrêt au conseil de régence par lequel on déclare comme non avenu ce qui avoit été résolu au parlement le 2 de septembre dernier, avant que M. le duc d'Orléans y fût venu prendre sa place ; ce qui avoit été résolu et que les pairs appeloient un arrêt et le parlement un simple arrêté, étoit quon ne compteroit point les voix des pairs s'ils vouloient opiner couverts, et le parlement savoit que les pairs avoient pris la résolution de se couvrir.
Lundi 23, à Paris. — Les pairs allèrent hier au soir remercier M. le duc d'Orléans de l'arrêt qui fut rendu le matin à la régence ; ils espéroient pourtant que cet arrêt leur seroit plus favorable. — Sur l'affaire qu'il y eut ces jours passés des gardes de madame la duchesse de Berry, qu'on prétendoit qui avoient battu le cocher de M. le prince de Conty, lui étant dedans son carrosse, et dont M. le prince de Conty s' étoit plaint à M. le duc d'Orléans, madame la duchesse de Berry écrivit une lettre à M. le prince de Conty, lui donnant un rendez- vous le soir pour s'éclaircir, et M. le prince de Conty alla le soir la trouver au Luxembourg. Elle voulut lui parler en présence de beaucoup de dames, lui fit des reproches de ce qu'il ne s' étoit pas adressé à elle-même, puisqu'il croyoit avoir sujet de s'en plaindre. Elle justifia un peu ses gardes; elle accusa son cocher à lui d'avoir eu tort, mais la conversation finit par lui dire que puisqu'il vouloit que le garde fût en prison , on l'y mettroit, mais qu'elle le prioit qu'il n'y fût pas longtemps.
Mardi^ï, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdînée. — Le garde de madame la duchesse de Berry fut mis en prison , et M. le prince de Conty la pria que demain on l'en fit sortir. — On a arrêté une dame qu'on ap-
pelle madame de Mellet, qui est une ancienne amie de Miot. Leurs maisons se communiquoient, et on prétend qu'elle a ses papiers et tout l'argent de xMiot et une grande conuoissance de toutes ses affaires. — L'évèque de Vannes est mort; il étoit fils de feu M. d'Argouges, conseiller du conseil royal des finances. Cet évêché vaut 20,000 livres de rente. — M. le duc d'Orléans se sert pour ses yeux de Feau d'une madame Maquiert , qui avoit guéri l'électeur de Bavière; mais M. le duc d'Orléans ne s'en trouve pas bien, et on croit qu'il en reviendra à Gendron, et Gendron le croit en très-grand danger de perdre l'œil (1).
Mercredi 25, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — MM. les ducs s'assemblèrent l'après-dinée chez M. le duc de Chaulnes pour l'affaire de M. le duc de Richelieu. — Tous ceux qui peuvent être recherchés par la chambre de justice ont ordre de ne point sortir de leurs maisons pendant quinze jours, pas même pour aller à la messe , et on leur ordonne de travailler pendant ces quinze jours-là adonner un état exact de tous leurs biens et effets, sous peine de punition corporelle pour ceux qui exposeront faux. — M. le duc d'Orléans s'est remis entre les mains de Gendron, qui le fera saigner demain. Son œil est en très-mauvais état, et l'eau de madame Maquiert lui a fait un très-grand mal. — On espère, dans quinze jours ou trois semaines, tirer plus de soixante millions en papiers de trente des principaux gens d'affaires, et M. le duc d'Orléans croit même que cela pourra aller plus loin.
(1) « Si mon fils a un œil malade, cela vient de l'accident qu'il a éprouvé lorsqu'il n'avait que quatre ans. De près il y voit bien et peut lire les écritures les plus fines; mais à la distance de la moitié de longueur d'une chambre, il ne peut reconnaître personne s'il n'a pas de lunettes. » (Lettre de la Palatine, 19 novembre 1716.) Ce mal d'œil s'aggrava de plus en plus par les excès de toute nature auxquels se livrait le régent. Voir la lettre de Madame, du 27 novembre 1717.
Jeudi 26, à Paris. — M. le duc d'Orléans fut saigné par le conseil de Gendron, qui trouve son œil en mauvais état. Madame la duchesse de Berry courut le cerf dans le bois de Boulogne avec les chiens du roi ; elle avoit mené beaucoup de dames à la chasse. — Le duc de Richelieu a présenté une requête à M. le duc d'Orléans, par laquelle il demande d'autres juges que le parlement , attendu le procès que les pairs ont avec eux. On avoit voulu ôter l'épéeauxducsen entrant à la Bastille, et l'ordre en avoit été donné ; ils ont représenté qu'ils ont toujours été en possession de ne point ôter leur épée. Bernaville, gouverneur de la Bastille, a certifié que cette possession étoit véritable, mais qu'il ne savoit point sur quoi elle étoit fondée. Les gens de qualité qui ne sont point ducs se sont plaints de ce qu'on vouloit faire cette distinction, et il est certain qu'il y en a beaucoup à qui on ne l'ôtoit point, et ils espèrent qu'ils auront cette distinction-là comme les ducs*.
* Jamais liomme non titré, ou non officier de la couronne, n'a imaginé d'entrer avec son épée dans aucune prison , allant voir des prisonniers, jusqu'à ce jour-là. Ce fait est certain ; mais les ducs commençoient à devenir de bonne prise, on le sentoit, on l'excitoit, et ce fut à tous moments quelque chose de nouveau. Toutefois, cela n'eût point lieu (1).
Vendredi 27 , à Paris. — MM. les pairs firent signifier le soir à M. le procureur général et àDongois, greffier du parlement, l'arrêt du conseil de régence qui déclare comme non avenu l'arrêté du 2 septembre dernier; cette signification, à ce qu'on croit, irritera fort le parlement. — Le duc d'Ormond est parti d'ici pour aller joindre le roi Jacques à Avignon, où le duc de Marr est déjà allé. Milord Bolingbroke, qui faisoit la charge de secrétaire d'État de ce prince, s'est brouillé dans sa petite cour et dans
(1) Saint-Simon a ajouté ces derniers mots de sa inain.
celle de la reine sa mère, à Saint-Germain ; on lui a redemandé les sceaux (car il [y] a des sceaux aux charges de secrétaires d'État en Angleterre). On l'accuse de beaucoup de choses, et surtout de négligence pour les intérêts du roi son maitre , mais il y a gens bien sensés et bien honnêtes gens qui le justifient fort, et qui trouvent qu'on a €M tort de s'en défaire.
Samedi 28, à Paris. — Le parlement fut assemblé le matin, et ils firent une députa tion à M. le duc d'Orléans sur la signification qui leur fut faite hier au soir. Ils demandèrent àS. A. R. que l'original de cette signification leur fût rendu et déchiré , et le parlement demeura assemblé jusqu'à ce que les députés leur eussent apporté la réponse, qui fut favorable. On leur promit de leur remettre l'original l'après-dînée ; ils renvoyèrent les mêmes députés à M. le duc d'Orléans l'attendre aux Tuileries quand il entreroit au conseil de régence, et M. le duc d'Orléans y avoit apporté l'original de la signification, qu'il déchira devant eux. On prétend que cette signification des pairs avoit été faite contre les formes. Le parlement, quis'étoit rassemblé Faprès-dinée, résolut une députation, qui se fera lundi matin, pour remercier S. A. R. — M. de Ruzenval, capitainelieutenant des chevau-légers de Berry, vend sa charge 40,000 écus, qui est le prix à quoi ses charges sont fixées, et M. d'Argouges, sous-lieutenant de la compagnie, a l'agrément; il est fils de M, d'Argouges, conseiller d'État et frère du lieutenant civil.
Dimanclie 29, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — MM. les pairs n'ont pas été contents, et demandent des lettres patentes pour faire signifier l'arrêt de la régence, puisque leur signification n'a pas été trouvée dans les formes. Cette affaire-là n'est pas finie, et on craint qu'il ne s'y trouve encore de grandes difficultés. — Les spectacles, qui dévoient finir hier, ont duré encore aujourd'hui, et les comédiens espèrent qu'on leur permettra de
jouer toute la semaine. — On mande de Venise que le prince électoral de Bavière en est parti pour aller à Rome. — 11 y a un traité de commerce conclu entre l'Espagne et l'Angieterre qui paroit n'être pas avantageux pour la France, et l'on mande de Gênes que le traité que nous faisons avec le duc de Tursis pour ses galères est rompu , parce que le ministre du roi d'Espagne à Gênes veut que le duc de Tursis lui rende les forçats espagnols et ses autres sujets.
Lundi 30, à Paris. — Le premier président, tous les présidents à mortier et un conseiller de chacune des chambres vinrent le matin remercier M. le duc d'Orléans, qui acheva de déchirer devant eux l'original de la signification qui leur avoit été faite par les pairs. — Le roi vit sur les cinq heures, dans son antichambre, représenter la tragédie d'Âthalie. La foule y fut fort grande, malgré le bon ordre qu'on avoit apporté. Madame la duchesse de Berry alla courre le cerf à Saint-Germain avec les chiens du roi; elle en revint fort tard. — On trouva le matin le comte de Lyonne mort dans son lit; il étoit premier écuyer de la grande écurie, avoit acheté sa charge 100,000 écus et avoit un brevet de retenue de 80,000 francs. Il n'a point d'enfants , et beaucoup de gens ont déjà demandé sa charge. — M. le cardinal de Rohan, comme grand aumônier de France, fait des protestations sur ce que M. le cardinal de Noailles , comme archevêque de Paris, a béni la chapelle des Tuileries *.
* Le cardinal de Noailles avoit béni la nouvelle chapelle de Versailles par décision du feu roi , contre le cardinal de Janson , grand aumônier, présent à la cour et fort bien avec le roi. La dispute étoit donc jugée, mais c'étoit leur temps et celui de toutes espèces de prétentions.
Mardi 31, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. MM. les pairs pressent M. le duc d'Orléans de faire donner des lettres patentes pour l'enregistrement de l'arrêt de la régence sur ce qui avoit été fait au par-
lement le 2 septembre dernier. — Les spectacles ont encore continué aujourd'hui ; mais ils ont eu des défenses ce soir, et on prétend qu'ils ont duré ces trois derniers jours sans permission et par un malentendu *. — M. le cardinal de Rohan, avant que de faire ses protestations, a voulu voir M. le cardinal de Noailles ; il alla chez lui la semaine passée, et y mena l'ancien évèque deTroyes pour être témoin de leur conversation, qui se passa fort honnêtement de part et d'autre, quoiqu'il y eût des éclaircissements de ce qui s'étoit passé sur la Constitution durant la vie du feu roi. M. le cardinal de Noailles a été deux fois depuis chez M. le cardinal de Rohan, mais sans le trouver.
* Cette remarque de la prolongation de trois jours de spectacle, comme toutes celles qui se trouvent fréquemment dans ces Mémoires , des nuits percées [sic] au bal par M. le duc d'Orléans, avec quelques autres encore que ces notes ont négligées parce qu'elles n'instruisent de rien , font sentir que la politique et l'affectation ne sont pas d'accord , et que Dangeau n'aimoit pas le régent , mais sur parole et sans savoir pourquoi , sinon que madame de Maintenon et d'autres encore, l'avoient persécuté dans les dernières années du roi, et qu'il avoit retenu du bon air et de la politique d'alors de n'être pas de ses amis (1 ).
Mercredi 1" avril, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — On publia l'arrêt pour la prolongation du change delà monnoie, qui durera jusqu'au 15 de mai ; mais à la fin d'avril les vieilles espèces n'auront plus de cours dans le commerce. On continue à porter beaucoup d'argent à la iMonnoie et dans les autres Monnoies du royaume, et cette conversion a déjà valu au roi trente millions. — Sur des dépositions portées à la chambre de justice, on avoit envoyé à l'abbaye d'Hyères, dont la fille de M. Desmaretz est abbesse, et on y avoit même mené les
(1) Voir dans les additions du 13 mars, du 6 et du 10 avril, les termes dans lesquels Saint-Simon, l'ami du régent, s'exprime sur son compte.
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gens qui avoient déposé ; mais après avoir bien cherché partout, on n'a rien trouvé. On a été aussi dans la maison de Sauroy à Paris et dans sa maison de campagne sur de pareilles dépositions, et y menant aussi ceux qui a^ oient déposé; on n'y a rien trouvé non plus. — Madame la princesse de Conty , fille du feu roi , achète de îa suc-cessiûu de madame de Louvois Ja belle maison de Ghoisy, à quatre lieues de Paris, dont elle donne 50,000 écus.
JemWH, à Paris. — M. le premier président et les gens du roi allèrent chez M. le duc d'Orléans, et il paroit que les affaires des pairs avec le parlement deviennent tous les joursplus difficiles et quelesesprits saigrisseni fort. — Mademoiselle de Rohan, aînée de la duchesse de Tallard et dont le mariage avec le marquis de Villeroy fut rompu il y a quelques jours, va épouser présentement le duc de la Meilleraye , fils du duc de Mazarin ; il est encore au collège et n'a pas quinze ans , mais il est duc, et il y a 200,000 ii%Tes de rente en terres fort nobles substituées dans sa maison. Les articles furent signés hier, et on envoie un courrier à Rome pour avoir la dispense, parce qu'ils sont cousins issus de germain. Le cardinal de Rohan, qui devoit s'en aller à Strasbourg, attendra pour partir que la dispense soit arrivée et emmènera les mariés avec lui à Saverne.
Vendredi 3, à Parié. — Le duc d'Ossone mourut le matin à Paris: on dit qu'ail «st mort fort chrétiennement et qu'il a témoigné un grand repentir de la vie qu'il avoit menée. Il y a déjà quelques mois qu'il étoit revenu ici de son ambassade en Hollande pour la paix. Il n'a point de garçon; il a deux filles, et ordonne par son testament, qui est fait il y a déjà quelque temp?, que son frère, le comte de Pinto , épousera Tainée, el Ton dit même qu'il a déjà la dispense deKome pour ce mariage. — M, le duc d'Or-' léansrepi'endlc logement qu'il avoit donné dans le Palais- Royal à madame de Rouvroy, et pour l'en dédommager il lui donne 1,000 écus de pension. — A TasseTnlJée delà
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Sorbonne du Prima tnaisis on y a pris des partis violents, dont il paroit que M. le duc d'Orléans n^est pas content. On dit qu'ils ont condamné un mandement de Tévêque de Toulon avec des qualifications fort injurieuses.
Samedi 4, à Paris. — Il n'y eut point de conseil de régence, parce qu'il n'y eut point d'affaires de finances â y porter. — M. le duc d'Orléans monta à cheval pour faire recevoirM. d'Artagnanàla tête des mousquetaires gris/et Artagnan^ après avoir été reçu, fit recevoir d'Avéjan, qui vient d'en acheter la sous-lieutenance. La compagnie aux gardes qu'a voit d'Avéjan n'est pas encore vendue ; mais il y a dix ou douze officiers du régiment des gardes qjLii en ont déjà demandé l'agrément. — Le parlement a condamné à mort Girardin et Ferrand pour s'être Imttus, et ils ont déjà été effigies. La compagnie aux gardes qu'avoit Girardin a été donnée à Arbouville, premier lieutenant et premier aide-major de ce corps. — Un homme d'affaires,
nommé , s'est tué de plusieurs coups de couteau ; <m
a dit dans sa famille que c'étoit dans un accès de fièvre chaude, et il a été enterré à l'ordinaire.
Dimanche des Rameaux 5 f à Paris. — Le roi entendit It sermon ; il continue à se porter à merveille, et donne beaucoup de marques d'esprit et de raison . Madame la duchesse de Berry entendit la grande messe à Saint-Sulpice, sa paroisse, et a la permission de son curé de faire ses pàquesdans une autre église. M. le duc d'Orléans entendit la grande messe à Saint-Eustache, sa paroisse^ et jîeyn ses pàques samedi. On croit que ks bénéfices ne seront pas donnés ces fètes-ci*. Madame la duchesse d'Orléans devoit hier aller à Montmartre pour y demeurer jusqu'au lendemain de Pâques, mais elle a retardé son voyage jusqu'à mardi, dans Tinquiétude où elle-est sur M. le duc d'Orléans, qui est en danger de perdre l'œil. — Il se répand un bruit fort fâcheux que deux jeûnas gens se battirent jeudi dans le bois de Boulogne, dont il y en a ii« fort blessé ,
* Voici encore deux autres traits du venin de Dangeau, coulés avec toute sa légèreté politique et timide. La vie de madame la duchesse de Berry ne convenoit pas à des pàques; elle étoit accoutumée à escroquer les grandes fêtes , où la bienséance de son état fait approcher des sacrements ; elle en usa de même cette année : on le vit bien , ce fut im scandale ; mais étoit- ce une nouvelle assez intéressante pour mériter d'être écrite , et ce scandale même n'étoit-il pas infiniment inférieur à celui du sacrilège ?
Plût à Dieu que M. le duc d'Orléans en eût usé de même , et qu'il eût cru le duc de Saiut-Simon, qui le pressa d'aller passer une huitaine à Villers-Cotlerets avec quelques gens qui ne l'eussent pas ennuyé , mais qui n'eussent pas été du nombre de ses soupeurs que luimême appeloit ses roués et qu'après lui le public regardoit de même. Personne n'auroit été la dupe de ce voyage , il est vrai , mais il auroit sauvé le sacrilège, et auroit marqué du moins du respect pour la religion , et les affaires le permettoient de reste. Le régent fut ébranlé et trouva le conseil bon , mais il ne le suivit pas ; et cette malheureuse communion fut la dernière de sa vie. Elle fit tant de bruit , qu'il ne crut pas la devoir réitérer les années suivantes , et passa les pâques sans s'en cacher. Dieu ne permit pas qu'il y fût admis davantage. Ces Mémoires , en vérité , pouvoient se passer de faire mention de ces pâques (1).
Lundi 6, à Paris. — M. le duc d'Orléans tint le matin le conseil de régence qu'il auroit tenu hier sans la bonne fête ; il n'y aura plus deconseil de régence jusqu'à la Quasimodo. M. le Duc va à Chantilly, M. le comte de Toulouse à Rambouillet , et beaucoup d'autres conseillers de la régence vont à la campagne aussi . — La chambre de justice continuera à s'assembler comme dans les autres semaines. — On a eu nouvelle,, par des lettres de Hambourg, d'une action qui s'est passée en Norvège, et l'on mande que le roi de Suède, quoiqu'il ait battu ses ennemis, a été blessé de deux coups, et le prince héréditaire de Hesse blessé à mort; quelques lettres disent même qu'il a été tué. On ne croit pas trop cette affaire comme on la mande
(1) Dangeau ne fait que suivre son habitude d'enregistrer matériellement les faits. Qui devinerait un scandale dans son journal, sans le commentaire de Saint-Simon ?
de Hambourg, parce qu'ils n'ont ces nouvelles-là que par Copenhague , où l'on est fort intéressé à répandre des bruits désavantageux aux affaires du roi de Suède et au prince de Hesse , son beau-frère.
Mardi 1, à Paris. — M. le duc d'Orléans donna une longue audience à M. le cardinal de Rohan, qui ne partira pas si tôt pour Strasbourg. — M. de Villette et M. de Jonsac, qu'on soupçonne de s'être battus jeudi au bois de Boulogne durant lâchasse, ont été décrétés; on dit que M. de Villette est assez blessé. On entoura hier sa maison poulie prendre, mais heureusement on fut averti d'assez bonne heure dans sa famille pour l'en faire sortir, et on envoya un courrier à M. de Jonsac, qui étoit à la chasse pour l'empêcher de rentrer dans Paris. Ils sont en fuite tous deux*. — Madame la duchesse d'Orléans alla coucher à Montmartre, d'où elle ne reviendra que lundi; elle n'a mené de dames avec elle que madame la duchesse Sforce. pour qui elle a eu toujours une amitié particulière, — Le parlement a donné un arrêt sanglant contre un écrit qu'on a trouvé trop violent et qu'on prétend qui a été fait par un jésuite, et c'est cet écrit-là qu'on appelle le Tocsin.
"On a vu, page 355, lecombatde Ferrand et de Girardin; il euttout.' la vérité et de plus toute la notoriété de duel la plus publique. M. le duc d'Orléans, bon et facile , et qui d'ailleurs aimoit la valeur, protégea si bien ces deux hommes, qui d'ailleurs n'avoient rien qui le méritât en chose aussi importante , que malgré le monde et le parlement il n'en fut autre chose. C'étoit le premier depuis la mort du feu roi , et cet essai de clémence en produisit sans nombre , au lieu que sous le feu roi, qui ne pardonnoit point, même lorsque le parlement renvoyoii absous, ils étoient infiniment rares, et toujours fort masqués. Celui dont il s'agit ici fut le premier fruit de l'autre ; ces deux jeunes gens s'échauffèrent tellement de vin à souper chez M. le prince de Cont\ . qu'ils n'imaginoient pas le lendemain avoir eu rien ensemble; il y avoit eu entre eux quelques jeux de mains dans l'ivresse, que la compagnie releva et M. le prince de Conty plus que pas un, par la barbare malice de les réduire à se battre. Ils y résistèrent longtemps, mais la jeunesse se mit tellement après eux que les familles s'en mêlèrent et ([u"il fut
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résolu que le combat ne se pouvoit éfiter. Ils 6rent voir qu'ils le savoient faire en très-braves gens tous deux , et que s'ils avoient si longtemps barguigné , c'est qu'en effet ils ne savoient point pourquoi se battre. Cette longueur suivie de l'exécution fit trop de bruit pour pouvoir être assoupie. Villette sortit, et mourut peu après hors du royaunw, tandis qu'on prenoitdes mesures pour les innocenter. Jonsac en fut quitte pour une prison un peu longue pendant les procédures , et conserva tout ee qu'il avoit en sortant de prison. C'est le fils d'Aubeterre, fait en 1724 chevalier du Saint-î^sprit.
Mercredi 8, à Paris. — Madame la duchesse de Berry alla coucher aux Carmélites de la rue de Grenelle, leur porta 2,000 fraocs et leur fit encore beaucoup de petits présents, et ne voulut point qu'elles l'en remerciassent, disant qu'elle étoit honteuse de leur donner si peu de choise; elle en sortira vendredi. — Le petit Renaut fut nommé hier pour entrer dans le conseil de marine ; c'est un garçon de beaucoup de mérite, et il avoit même obtenu du feu roi un titre qui lui donnoit le droit d'entrer dans tous les conseils de marine. — M. de Villette avoit une des deux lieuienances générales de Poitou, maison croit que celle charge est vendue depuis quinze jours. M. de Jonsaca deux charges; il est lieutenant de gendarmerie et lieutenant général de [Saintonge]. On avoit voulu mettre laPeyronie, fameux chirurgien, en prison pour n'avoir pas averti qu'il avoit pansé M. de Villette, mais il a trouvé le moyen de se justifier.
Jeudi saint 9, à Paris. — Le roi fit la cène et lava les pieds des pauvres. M. le comte de Toulouse, qui étoit à Rambouillet, en revint pour lacérémonie. On fitrecoucher le roi l'après-dinée, parce que Ion craignoit que la cérémonie ne l'eût trop fatigué. — La plupart des gens d'affaires ont déjà donné leurs déclarations; on leur avoit accordé huit jours de plus pour leur donner plus de loisir et de moyens de la faire exactement. — Dans le dernier conseil de régence on approuva ce qui avoit été réglé au conseil de guerre sur les inspecteurs, qui est de les obliger de résider dans les pays de leur inspection ; mais on n';i
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pas réglé encore en quel pays on les enverra. Je ne sais que Poiastron qui soit assuré du lieu de son inspection ; on le laisse en Languedoc et on y joint le Roussillon. — On mande de Rome que les affaires du pape avec le roi (le Sicile sont plus éloignées de s'accommoder qu'elles n'étoient les mois passés.
Vendredi saint 10, à Paris. — Le roi alla aux Feuillants, et il y adora la croix. Tous les princes du sang l'adorèrent après lui, et M. le grand prieur* l'adora après les princes du sang. Madame la duchesse de Berry, qui a couché deux jours aux Carmélites, retourna au Luxembourg: elle n*avoit mené avec elle que mesdames de Mouchy etd'Aydie. — On parle fort d'une grande réforme dans la cavalerie, qu'on croit qui sera de six mille chevaux; on croit aussi que l'on réformera quelques régiments d'infanterie étrangers. — M. de Benterider avoit ordre de Tempereur de prier M. le duc d'Orléans de ne pas donner plus longtemps en France retraite et protection au prince Ragotzki, qu'on appelle ici le comte de Saaros, parce que l'empereur croyoit qu'il excitoit des mouvements en Hongrie; mais M. le due d'Orléans a chargé M. de Benterider de désabuser l'empereur, et ne changera rien à la conduite qu'il a avec M. le comte de Saaros, qui vit auxGamaldules, dans une très-grande retraite et une très-grande piété,
On a vu dans le courant de ces Mémoires quel étoit ce grand prieur, ses diverses et vilaines aventures, et les deux dernières qui l'achevèrent de déshonorer et de le brouiller avec le duc de Vendôme sou frère , avec lequel il avoit toujours été si uni , et qui le perdirent enfin sans retour auprès du feu roi , après le combat de Cassan , où sa poltronnerie fut si étrangement mise au net par lui-même , comme sa friponnerie Tavoitété par son pillage du bien de son frère, qu'il avoit ruiné de concert avec TabbédeChaulieu, auxquels M. de Vendôme se fioit de tout. Ce grand prieur étoit habitant à Lyon lorsque le roi mourut, et tout aussitôt compta venii- faire une grande figure. ïl ne vouloit pas moins que l<^ rang et la parité des princes du sang, et entier au conseil de régence dans toutes les affaires. Il ne se trompoit pas beaucoup. iTétoit le plus
effréné débauché de son temps . le plus égal , le plus persévérant , le plus à découvert , et comme il avoit le corps aussi bo n que l'âme et le cœur pervers, il étoit parvenu à être le doyen de tous , et à pouvoir so vanter, avec vérité , qu'il y avoit plus de quarante ans qu'il ne s'étoit couché qu'ivTe. Qui le croiroit et qui ne frémiroit de ce que peut l'habitude de la mauvaise compagnie et le fanfaronisme de débauche i' C'étoit, et à ces titres , l'homme qui imposoit le plus à M. le duc d'Orléans. Il le respectoit comme un grand évéque respecte un Père de l'Église , auquel il voudroit bien pouvoir ressembler, mais dont il sent avec humilité toute sa dissimilitude, qu'il essaye de diminuer, sans pourtant oser lever les yeux qu'avec admiration sur un modèle si disproportionné. Tel à la lettre étoit le régent sur le grand prieur, à qui il pardonnoit jusqu'à la lâcheté, qu'il haïssoit et qu'il méprisoit tant en tout autre, en faveur de l'uniformité et de la rare continuité de sa débauche tête levée. Un trait du grand prieur que M. le duc d'Orléans racontoit volontiers, et qu'il ne racontoit jamais sans vénération, achèvera ce coup de pinceau. Dans un de ses exils , car il en avoit essuyé plusieurs en sa vie, il s'en alla en Angleterre ; il étoit jeune et un des hommes de son temps des mieux faits et du visage le plus agréable. Il donna dans la vue de la duchesse de Cleveland, maîtresse déclarée de Charles II, qui en avoit des enfants reconnus ; elle plut [aussi au grand prieur, et leurs affaires se menèrent bon train. Le roi d'Angleterre eu fut jaloux ; le grand prieur n'en fit que rire, et affecta de mener les choses tambour battant. Tant fut procédé que le roi lui défendit sou palais ; c'est en Angleterre tout ce que les, rois peuvent en genre d'exil. Le grand prieur, qui le sa voit bien, obéit , mais il ne manqua aucune occasion de se présenter partout ailleurs devant le roi d'Angleterre , et surtout de se mettre à la comédie toujours vis-à-vis de lui. Cette insolence le piqua d'autant plus qu'il étoit trop amoureux de sa maîtresse pour la chasser. 11 fit parler au grand prieur sur tous les tons par ses amis en manière de conseil , par d'autres en menaces, enfin jusqu'à lui fairr offrir de l'argent pour s'en aller : rien ne put faire quitter prise à l'insolent grand prieur , jusqu'à ce que le roi d'Angleterre , poussé à bout, et qui personnellement fut toujours ami du feu roi , le pria tout franchement d'envoyer au grand prieur un ordre positif et précis de repasser en France, et de la sorte il s'en délivra. M. le duc d'Orléans ne se lassoit point de rire du dépit du roi d'Angleterre et d'admirer l.i hardiesse du grand prieur. M. de Saint-Simon, qui ne pensoit pas de même , lui répondit un jour qu'il croyoit entendre un bourgeois de quelque république , et non pas un prince . petit-fils et neveu de deux grands rois , et qui étoit moins éloigné de la couronne que Henri H lorsqu'il y étoit parvenu. Le prince, qui sentoit tout avec beaucoup d'esprit et de finesse, demeura sans repartie, et ne lui en reparla plus. Les
ducs , qui virent le grand prieur de retour et prendre au Palais-Royal les plus grands airs, surent que non-seulement il vouloit entrer au conseil de régence et les y précéder, mais qu'il en avoit parole. Ils en parlèrent deux ou trois au régent, lui déclarèrent qu'ils sortiroient du conseil à l'instant et paraphrasèrent si bien et le choix et le troc , que le régent n'osa passer outre et qu'il le déclara même au grand prieur, qui le trouva bien mauvais , mais qui s'en avantagea par toutes les entreprises hardies qu'il tenta , que le régent souffrit tant qu'il put , mais qu'à chaque usurpation telle que celle-ci, où tantôt les princes du sang et quelquefois les ducs lui firent retrancher pour l'avenir, et dont il sut se dédommager par l'argent immense qu'il sut tirer de ses adresses et de ses bassesses auprès de Law, dont il devint bientôt le meilleur ami, et de la facilité pour lui de M. le duc d'Orléans.
Samedi saint 11, à Paris. — M. le duc d'Orléans fit ses pâques à Saint-Eustache , sa paroisse. — Le prince de Hesse, qui est ici et qui estfrère du prince héréditaire, eut des nouvelles de ce qui s'est passé en Norvège; son frère est blessé légèrement au pied et le roi de Suède n'est point blessé du tout. Il continue ses conquêtes en ce pays-là, et le roi de Danemark se prépare à y envoyer de grands secours; mais en attendant qu'ils y arrivent, le roi de Suède tire de grandes contributions du pays et fait vivre ses troupes dans un grand ordre. — L'abbé de Vassé est mort; il avoit une abbaye de 8 ou 10,000 livres de rente et logeoit dans une maison qu'il avoit achetée à vie, e( qui revient à M. Tambonneau. Il étoit un des trois visiteurs des Carmélites*. — La charge de premier écuyeide la grande écurie n'est pas encore donnée; il y a même des gens d'avis de la supprimer.
* Cet abbé de Vassé étoit fort vieux , considéré , grand homme di' bien et qui avoit refusé d'être évêque.
Dimanche 12, jour de Pâques, à Paris. — Le roi entendit le sermon, et le P. [de Larue], qui prêchoit, lui fit un compliment si tendre et si touchant qu'il fit pleurer quasi tous ceux qui l'entendirent. Madame la duchesse de Berry, M. le duc d'Orléans passèrent leur journée en dévotions, et le soir madame la duchesse de Berry allasepro-
mener aux Charaps-Élysées. — On parle de grands changements dans les doubles emplois dn royaume, et on ne doute plus que le maréchal deBerwick n'aille commander en Guyenne à la place du maréchal de Montrevel, et que le maréchal de Montrevel n'aille commander en Alsace ; on ne dit pointée que deviendra le comte du Bourg, qui y commande depuis longtemps. — Il n'y a point eu à cette bonne fête ici de distribution de bénéfices; on croit que l'on n'en donnera point jusqu'à la Pentecôte.
Lundi 13, à Paris. — Le roi alla se promener au Cours pour la premièrefois; il n'alla point aux Champs-Elysées. Il avoit dans son carrosse M. le duc du Maine, le prince de Bombes, madame la duchesse de Ventadour, le maréchal de Villeroy, le duc de Charost, capitaine des gardes en quartier , et madame de Villefort, sous-gouvernante. — Madame la duchesse de Berry alla voir les maisons de Champs et de Villevrard, parce qu'elle cherche une maison de campagne qui lui plaise; Champs ne lui a point plu du tout, mais Villevrard lui plait fort, et on croit qu'elle pourroit bien s'en accommoder. — Le bruit court que le marquis de la Vieuville veut se marier pour la troisième fois, et qu'il épousera madame de Breteuil la conseillère, et qui est de la maison de Froulay. Il avoit épousé en premières noces mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, fille d'honneur de la reine, dont il a desenfants; en secondes noces mademoiselle d'Arest, dame d'atours de madame la duchesse de Berry, et qui vient de mourir. Il a eu de ce mariage madame de Parabère et d'autres enfants.
Mardi ik, à Paris. — Le baron Perone, ambassadeur du roi de Sicile, prit son audience de congé du roi et de toute la maison royale ; il demeurera encore quelques jours ici en attendant que son successeur dans cet emploi soit arrivé. — Madame la duchesse de Béthune* mourut ici, après une longue maladie; elle n'avoit pas paru à la ronr depuis longtemps. C'étoit une femme de
l>eaucoup de mérite et d'une grande dévotion ; elle étoit fillede feu M. Fouquet, surintendant des finances. — L'ab- Ijesse de Panthemont, sœur de M. de Torcy, et quelques abbés ont reçu leurs bulles, il y a déjà quelques jour»; mais on dit qu'à Rome on fait des difficultés sur les bulles des évêques et particulièrement sur révèché de Clermont; c'est l'abbé d'Entraguesqui a été nommé à cet évêché, et on le soupçonne de ne pas approuver la Constitution.
* Cette duchesse de Béthune, mère du duc de Charost qui fut depuis gouverneur de Louis XV, et fille du malheureux surintendant P^ouquet, étoit une personne de mérite et de beaucoup de vertu , mais de peu d'esprit, et qui toutefois étoit devenue un personnage parmi le petit troupeau de la fameuse Guyon, dont elle fut la disciple la plus favorite, et qui pour cela fut considérée d'eux tous avec une vénération singulière, et dos soins , des attentions infinies pour eux tous, et une liaison la plus étroiJe. ]M. Colbert avoit perdu son père ; mais par ce recoin de doctrine commune, les filles de M. Colbert étoient ses plus intimes amies, et l'archevêque de Cambray leur directeur. On a vu en son lieu, dans ces notes, quels établissements grands et solides la disgrâce de M. Fouquet valut à MM. de Charost en échange de la compasnic des gardes du corps , et on a vu ensuite que le rang que la famille teuoit dans cette gnose leur valut le retour de cette même charge , sans que le roi y eut d'autre part que sa complaisance pour monseigneur le duc de Bourgogne. Ainsi cette femme pieuse à sa mode, et malheureuse en père et eu prophétesse , fit par l'un et par l'autre, la plus grande fortune à la maison où elle étoit entrée , sans bouger de sa chambre et de son oraison.
Mercredi 15, à Paris. — L'œil de M. le duc d'Orléans va un peu mieux, et Gendron espère qu'il ne le perdra pas. — Madame la princesse de Conty, fille du roi , alla se promener à Choisy, quelle a acheté 50,000 écus; elle fait meubler la maison, et elle en revint charmée. — La Fare a vendu sa maison de la place de Vendôme à M. de Souvré, qui lui en donne 14-0,000 francs, et la Fare par cette vente achèvera de payer la charge de mestre de camp général des dragons. — Il s'est passé une scène à l'Ile- Adam, où M. et madame la princesse de Conty ont été quelque temps; la scène a été assez violente. Lemar-
quis de Crèvecœur, premier gentilhomme de ce prince, et madame de Crèvecœur, dame d'honneur de cette princesse, se sont trouvés fort offensés, et dès le jour même que cela arriva ils quittèrent la maison et revinrent à Paris .
Jeudi 16, à Paris. — M. le duc dOrléans, qui n'a point tenu de conseil depuis dix jours, ne laisse pas de travailler toute la journée. Il donna après son dîner une longue audience au maréchal de Berwick, qui va sûrement commander en Guyenne ; on dit même qu'il pourroit bien commander dans une autre province, mais cela n'est pas sûr. — Madame la duchesse de Berry a pris à l'Opéra la loge qu'avoit le maréchal de Villars, qui est vis-à-vis de celle de M. le duc d'Orléans, et elle y fait travailler présentement pour l'augmenter et y pouvoir entrer par le dehors. — M. de la Vieuville a déclaré son mariage à sa famille, et la noce se fera lundi. — M. et madame de Crèvecœur quittent la maison de M. le prince de Conty, et on croit que M. et madame de Meuse rempliront leurs places.
Vendredi 17, à Paris. — On a déjà distribué beaucoup d'argent aux ambassadeurs et ministres que nous avons dans les pays étrangers et à ceux que nous y envoyons. D'Avaray est prêt à partir pour la Suisse, Bonnac pour Constantinople et Gergy pour Ratisbonne. On a donné de l'argent aussi pour les vaisseaux et pour les galères, mais il n'y a rien encore de réglé pour les pensions. — Les désordres de Pologne augmentent fort ; cependant, le roi Auguste est parti de Varsovie pour aller conférer avec le czar à Dantzick, mais il est allé par eau ; les chemins par terre n'auroient pas été sûrs, car les confédérés sont répandus dans tout le pays. — Le chevalier du Rozel. lieutenant général, est mort à Saumur. 11 avoit le cordon rouge de 4,000 francs ; il commandoit les carabiniers, et étoit capitaine des gardes de M. le duc du Maine en Languedoc.
Samedi 18, à Paris. — Le soi vit dans la salle des Suisses un petit vol d'oiseaux qu'on avoit dressés à prendre des moineaux ; on le promène souvent dans le jardin, et sa santé se fortifie tous les jours. — L'abbé Vittement * a été nommé sous-précepteur du roi; il avoit été lecteur du roi d'Espagne durant que ce prince étoit en France, et c'est comme être sous-précepteur, car ce n'est qu'une différence de nom, et ce sont les mêmes fonctions. — M. de la Haye a été nommé par M. le duc du Maine gentilhomme delà manche du roi ; il y en a quatre présentement, et les rois d'ordinaire n'en avoient que deux. — Milord Tinmouth, fils aîné du maréchal de Berwick de son premier mariage, et Butkeley , frère de la maréchale de Berwick, se sont sauvés d'Ecosse après des peines et des fatigues infinies.
* On a vu daus ces notes ce qui avoit attaclié Vittement, lors recteur (le l'université, aux princes père et oncles du roi ; sa vertu, son mérite doux, exquis, son savoir profond el aimable, le firent encore attacher au roi. Sou désintéressement rare lui fit refuser dans cette place des abbayes qu'on n'oublia rien pour lui faire accepter. Il quitta le roi au bout de quelques années, comme il y étoit entré : tant de vertu devint suspecte de pouvoir être peu gouvernée et de pouvoir être trop goûtée. Il se retira saas faire la moindre plainte, quoique le roi l'aimât, et sans que le régent y eût la moindre part, et il se logea aux Pères de la doctrine chrétienne, où le maréchal de Villeroy, qui avoit en lui une grande confiance, l'alloit voir plus souvent qu'il ne vouloit. Pour lui, il ue remit jamais les pieds aux Tuileries, ni chez qui que ce fût de la cour, et ne voulut presque plus voir personne. Quelqu'un à qui il parloit à cœur ouvert s'étonnant avec lui , assez longtemps après sa retraite, de l'ascendaut prodigieux dont on commençoit à s'apercevoir clairement de l'évêque de Fréjus sur le roi, et le pressant d'entrer làdessus en matière : « Je ne puis que vous dire , répondit Vittement en soupirant, car je ne puis parler parce que j'en sais la cause et des choses là-dessus si particulières, si fortes et si précises, que je ne puis pas ignorer que je n'en dois jamais ouvrir la bouche à personne ; mais comptez que !\I. de Frejus tient le roi par des liens si forts et si intimes, qu'ils sont hors de toute atteinte de pouvoir être jamais entamés, et que cet ascendant, qui augmentera toujours et qui sera supérieur sans proportion à tout autre, ne peut finir que par la mort. » Vittement mourut dans cette retraite, consommé par la pénitence, dans une grande
solitude, un détachement parfait, une piété éclairée et consoaauaée, et la plus juste et modique médiocrité, sept ou huit ans après s'y être enterré.
Dimanche 19, à Paris. — ïl y eut conseil de régence l'après-diaée. Tous les conseils ont recommencé ; les |)rinces sont revenus de la campagne. — M. le maréchal de Villeroy donna une grande fête et un grand souper ,|t twite sa famille, à celle de M. le duc de Luxembourg et à plusieurs de ses amis; il avoit choisi l'hôtel de Lesdigniières pour cela, qui étoit éclairé et meublé magnifique- Boent. — Le roi entend tous les dimanches la messe dans ^ grande chapelle qui est sur le degré, et toute la musique •est à cette messe comme elle étoit à celle du feu roi. 11 y a grande réforme dans cette musique sur leurs appointements, et non sur le nombre des musiciens. — Le maréchal de Montre vel va commander en Alsace et en Franche-Comté; il est très-content de ce que lui a dit M. le due d'Orléans, et quand ce prince lui parla sur la résolution qu'il avoit prise de le tirer de la Guyenne pour lui donner un autre commandement dont il seroit content . ïl prit la liberté de lui dire : ce Je serai toujours content de tout ce que vous m'ordonnerez, mais le public sera-t-il content pour moi ? )^ M. le duc d'Orîéans l'assura que «ui *.
* Ces sortes de fatuité destituées de tout mérite, quand coniuncalle-ci elles l'étoient de tout en tout, n'alloient point au régent, qui d'un mot de réponse, comme en cette occasion , les mettoit au ncft dans tout leur ridicule.
Lundi20, à Paris. — M. le duc d'Orléans donna à son ^n'dinaire des audiences tout le matin, et après la messe ^ en donna une longue au premier président et au procureur général ; le chancelier y vint après avoir tenu le conseil des parties, et fut encore quelque temps enfermé avec lui. — Bourvalais s'étoit bien défendu jusque ici ; mais on a découvert qu'il avoit caché beaucoup de billets au porteur; il fut décrété samedi, et il est écroué à la Con-
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ciergerie. — La réforme de la cavalerie et des dragons est entièrement réglée ; on ôte cinq maîtres par compagnie dans toute la cavalerie et un escadron dans tous les régiments qui en avoient trois; on ôte tous les majors et les aumôniers ; pour les dragons, on leur laisse les majors, et on réforme seulement un escadron dans chacnn des quatorze régimenis qui restent sur pied.
Mardi ^1, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dlnée. M. de Saint-Simon est le seul des conseillers de la régence qui ne soit pas encore revenu de la campagne; on l'attend à la fin de la semaine. — M. de Benterider, ministre de l'empereur ici , reçut un courrier de A'^ienne par lequel on lui mande que l'impératrice accoucha le 13 de ce mois d'un prince dont le roi de Portugal sera parrain elles deux impératrices douairières marraines. — On dit qu'on réforme deux régiments d'infanterie étrangers : celui de Royal-Roussillon , dont Ximenès est colonel, et celui de Nice, dont Saint-Laurent le fils est colonel; ils avoient déjà été mis tous deux sur le pied françois, et on avoit donné des pensions aux deux colonels pour les dédommager un peu de ce qu'ils avoient perdu en changeant le pied sur lequel étoient leurs régiments.
Mercredi 22, à Paris. — 11 y eut conseil de régence le matin. M. le Duc n'y fut point ; il s'étoit donné un coup de fouet à Topil pendant qu'il étoit à Chantilly, et cela lui a attiré une fluxion; il ne ménage pas assez sa santé , cependant on croil que cet accident-là n'aura aucune mauvaise suite. — On porte toujours beaucoup d'argent à la Monnoie de Paris et aux autres Monnoies du royaume, et on compte que le roi y a déjà profité de cinquante millions par la réforme. — Les affaires de Bourvalais prennent un mauvais chemin pour lui ; on découvre tous les jours quelque chose de nouveau qui augmente les mauvaises préventions qu'on a contre lui. — M. de Bercy, qui a eu permission depuis quelques jours de re-
venir en sa maison de Bercy , étant à la promenade avec le maréchal de Matignon , entendit un grand bruit à sa porte, de quelques jeunes gens qui vouloient y entrer paç force et qui tinrent de fort mauvais discours et ne respectèrent pas même assez le maréchal de Matignon ; on en a pris trois, qu'on a mis en prison.
Jeudi 23, à Paris. — Le conseil du commerce se tient tous les jeudis, et l'on travaille fort à le rétablir; il est considérablement diminué. — Madame la duchesse de Berry fit une cavalcade au bois de Boulogne, et il y avoit beaucoup de dames avec elle. — M. le duc d'Orléans donna l'après-dinée une longue audience au chancelier, au premier président et au procureur général. Ce prince a dit au maréchal de Matignon qu'il croyoit que dimanche on sauroit quel train prendra l'affaire de son fds avec M. de Richelieu. — La Sorbonne a fait une députation de six de leur corps pour demander à M. le duc d'Orléans que l'évêque de Toulon leur fasse réparation des choses injurieuses qu'il a avancées dans son mandement. — M. de Torcy a prié M. le duc d'Orléans d'envoyer M. d'Ancezune son gendre à l'empereur pour lui faire compliment sur la naissance de l'archiduc, et M. le duc d'Orléans a accordé à M. de Torcy sa demande.
Vendredi 24, à Paris. — Le parlement n'a point voulu enregistrer la charge de surintendant des bâtiments ni celle de grand-maitre des postes; ils prétendent que ces charges ayant été supprimées avec la clause de ne devoir jamais être rétablies, le parlement ne de voit pas enregistrer leur rétablissement. — Madame la duchesse de Berry alla à l'Opéra; sa nouvelle loge est accommodée. Elle y avoit avec elle mademoiselle de Charolois, mesdames de la Vallière et delaVrillière,et derrière mademoiselle deCharoloisétoit la marquise de Jaucourt, qui tient la place de dame d'honneur de mademoiselle de Charolois. On avoit dit que madame la duchesse de Berry ne vouloit poin t que les dames d'honneur des princesses fussent dans sa loge; elle a été
bien aise de désabuser le public et de faire voir qu'elle les y reçoit quand il y a place*.
• Jamais dame d'iioniieur de princesse du sang u'avoit mangé avec unefllle de France, ni mis le pied dans sou carrosse, même de suite, ni dans sa loge; mais c'étoit le temps des entreprises Un roi enfant, sans frères ni sœurs, sans fils ni filles de France, un régent timide à certains égards , facile sur tout, ennemi de toute dignité et qui n'en gardoit aucune, même pour soi, qui n'avoit qu'un fils unique qui ne pouvoit être que premier prince du sang. Mademoiselle de Charolois faite exprès pour les entreprises fit celle-ci, commencement de bien d'autres, et y réussit. On a vu depuis ces dames des princesses du sang disputer comme telles aux dames du palais de la reine et à sa suite les places en plus d'une occasion.
Samedi 25, à Paris. — Le roi se promena au Cours et n'alla point dans les Champs-Elysées; on commence à trouver, et on a raison , que la promenade du Cours est plus belle que l'autre. — Il y eut conseil de régence l'après-dlnée. — On croit madame la princesse de Conty blessée ; elleétoit grosse de fort peu. Clément veut qu'elle garde le lit onze jours. — Le comte de Tiennes , lieutenant général, gendre du marquis d'Estampes, est mort ici ; il avoit une pension de 4,000 francs et n'avoit ni charge ni gouvernement. — On avoit dit que le maréchal de Montrevel, qui va commander en Alsace et en Franche- Comlé, commanderoit aussi dans les Trois-Évêchés; mais M. le duc d'Orléans a dit à Saillant, gouverneur du pays Messin, qu'il ne lui donnoit point de supérieur et qu'il ne lui ôtoitriende son commandement, qui s'étend aussi sur tout le pays de la Sarre et jusqu'à la frontière de Luxembourg.
Dimanche 26, à Paris. — Le roi entendit la messe dans la chapelle en bas, et toute la musique est à ces messeslà comme du temps du fen roi. 11 y eut conseil de régence le matin, L'après-dînée M. le duc d'Orléans fut enfermé avec le chancelier, le premier président et le procureur général, et quoique la conférence eût duréplus de quatre heures , il n'y eut encore rien de réglé. On prétend que T. XVI. 24
dans cette conférence le chancelier et le premier président ont été d'avis fort différents et qu'il y a même eu un peu d'aigreur dans cette dispute. — On mande de Vienne que l'empereur fait appeler son fils « l'archiduc prince des Asturies «^ comme il ajoute toujours, quand on parle de lui : « Majesté Catholique », après Majesté Impériale. Il n'y a point encore d'hostilités commencées entre les Turcs et les Impériaux, et il paroît même qu'il y a quelques propositions de paix.
Lundi 27, à Paris. — Madame la duchesse de Berry fait condamner toutes les portes par où on entroit dans le jardin du Luxembourg, hormis celle de madame la Princesse. Ces portes fermées affligent fort ce quartier-là, et feront diminuer le louage des maisons^ qui est déjà fort diminué dans Paris depuis la chambre de justice. — Il y a eu deux banqueroutes considérables à Lyon, et on craint que cela n'augmente, à cause de l'interruption du commmerce. — M. et madame de Meuse ont les charges, à i'hôtel de Conty, qu'avoient M. et madame de Crèvecœur; madame la princesse de Conty la mère s'y est opposée inutilement. Madame la Princesse et madame la Duchesse ont approuvé le choix. — Tous les colonels ont ordre daller à leur régiment et d'y demeurer quinze jours au moins. — On parle fort d'envoyer six bataillons à Brouage, où on les fera travailler à réparer les fortifications et à dessécher les marais salants, ce qui augmentera fort la quantité du sel et portera un grand profit au roi.
Mardi 28, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. Le premier président rendit compte le matin au parlement de l'audience que leur donna dimanche M. le duc d'Orléans et de ce qui s'étoit passé à cette audience entre M. le chancelier et lui. — On mande de Londres qu'il y a de grands débats en Angleterre sur les parlements triennaux : les whigs proposent que les parlements durent sept ans, les tories veulent qu'on s'en tienne aux parlements triennaux, comme le roi Guil-
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]aume les avoit établis; on croit que les whigs l'emporteront,, parce que c'est le parti de la cour. 11 y a toujours des semences de division en Angleterre, et les whigs craignent que si l'on assemble un nouveau parlement, ces divisions-là n'augmentent quand il faudra nommer les députés. Les désordres d'Ecosse ne sont pas encore entièrement finis, quoique plusieurs des soulevés se soient soumis ; il y en a encore dans les montagnes qui persistent dans le parti du roi Jacque:^.
Mercredi 29, à Paris. — il y eut conseil de régence le matin. — L'affaire de M. de Richelieu avec le parlement n'est point encore décidée et on n'en parle point au conseil de régence ; il s'agit de savoir la forme dans laquelle sera jugée l'affaire de son prétendu duel. — Il paroit un écrit fort favorable au parlement, auquel on a joint une généalogie fort offensante contre la plupart des pairs; le parlement désavoue fort cet écrit, et a raison de le désavouer. Le premier président a même offert à iM. le duc d'Orléans de le faire condamner par le parlement comme un écrit calomnieux*. — On supprime les deux charges de directeurs de cavalerie qu'avoient M. de Montgon et M. du Bourg; on leur donne à chacun 12,000 francs de pension pour les dédommager; il n'y avoit plus que ces deux directeurs-là dans les troupes, lî y a longtemps qu'il n'y en a plus dans l'infanterie.
' Cette ruse hardie du parlement, qui osoit tout, étoit aussi par trop grossière. C'étoit un tissu de mensonges et d'injures impudentes et un parallèle extravagant de la naissance des ducs, des présidents à mortier et de quelques autres magistrats, avec une préférence de ces derniers si folle qu'on ne pouvoit méconnôître la source non plus que le but de l'écrit. La misérable conduite des ducs ne laissa point douter, à ceu\ qui le firent faire et répandre, que les ducs ne criassent Lien haut, et que leur sottise accoutumée ne donnât dans le piège qui leur étoit tendu , lequel eût rendu l'écrit immortel et considérable par la justice qui enseroit faite, et la suprématie du parlement, et sa modération, et son équité éclatantes, par l'arrêt qu'il auroit rendu pour la condanmation au plus fort et la réparation de l'injure, dans un temps si vif entre
les ducs etmessieuisdu parlement. Mais pour cette fois les ducs, molDS imbéciles qu'à l'ordinaire, sentirent l'un et l'autre, méprisèrent également récrit, ses auteurs et les offi-es du parlement à cet égard, et par cette conduite laissèrent tomber cet écrit dans le néant, et trompèrent une atteinte si bien concertée. Les Mémoires au moins , avec un peu moins de partialité, auroient dû ajouter ce qui arriva , qui est le refus des dues de toute justice d'une impudence qui ne méritoit que leur mépris, et refus obstiné qu'il se fît de quoi que ce soit là-dessus, mais sans aucun remercîment de l'offre de la faire.
Jeudi 30, à Paris. — On avoit cru l'affaire des ducs avec le parlement prête à s'accommoder, mais il paroit que cela s'éloigne. — Les députés de la Sorbonne eurent le matin audience de M. le duc d'Orléans, et parlèrent avec beaucoup de force contre le mandement de M. l'évêquede Toulon, qu'ils prétendent leur être très-injurieux. M. le duc d'Orléans leur répondit avec beaucoup d'esprit et de sagesse. — M. le comte d'Évreux, colonel général de la cavalerie, a obtenu que le régiment Colonel-général seroit conservé à trois escadrons. Sur cet exemple, M. de Châtillon , mestre de camp général de la cavalerie , avoit demandé la même grâce pour le régiment Mestre-de-camp, etBelle-Isle, présentement colonel général des dragons (1), demandoit la même grâce aussi pour son régiment. M. le duc dOrléans les a refusés ; il paroit même qu'il est fâché de l'avoir accordé au comte d'Évreux.
Fendredi i" mai, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla le matin au conseil de finances, et il y proposa une nouvelle banque qui fut approuvée. C'est M. Law qui est à la tête de cette banque, et personne ne sera obligé d'y mettre ni de s'en servir ; on prétend qu'elle sera fort commode pour le commerce. M. le duc d'Orléans revint ensuite au Palais-
Ci) Il y a faute dans cet article, M. de Beile-Isle n'ayant jamais été colonel général. Il est vrai qu'il avoit été en marché avec M. de Coigny et que M. de la Fare avoit l'agrément poui celle de inestre de camp général, mais M. de la Fare n'ayant pu trouver «l'argent, les deux marchés manquèrent. (Aote du duc (le Ltiynes.)
Royal, OÙ il donna audience au cardinal de Noailles comme il fait tous les vendredis. L'après-dinéeM. le duc d'Orléans donna audience à MM. les pairs; ils étoient ving^t-six. On croit que ces affaires-là finiront bientôt. — Valbelle , qui a été longtemps officier dans les chevau-légers du roi et (]ui avoit quitté le service par chagrin contre la cour, est mort ici. Il n'avoit point d'enfants et étoit très-riche; il menoit une vie très -retirée et très-particulière. Il laisse tout son bien à Valbelle, son neveu, officier des gendarmes, fort honnête garçon et qui étoit déjà très-riche par luimême.
Samedi 'i, à Parts. — Il y eut conseil de régence l'aprêsdinée, où l'on approuva aussi la banque que M. le duc d'Orléans proposa hier au conseil de finances. — M, de Mouchy a eu le cordon rouge vacant par la mort du chevalier du Rozel; il vaut 4,000 livres de rente, et Brillac, capitaine aux gardes, à qui on avoit fait espérer ce cordon, a promesse du premier vacant et en attendant permission de le porter. — Canillac , sous-lieutenant des mousquetaires noirs, donne 50^000 écus à M. de Vins, lieutenant de cette compagnie , pour monter en sa place ; il y a déjà longtemps que M. de Vins soiihaitoit de se retirer, M. de Canillac retirera cet argent de sa charge, soit par les officiers de lacompagnie qui monteront, ou par vendre la charge si ces messieurs ne vouloi^nt pas donner quelque chose pour monter.
Dimanche 3, à Paris. — Le roi eut un peu de fluxion la nuit par une grosse dent qui lui perce, et ne s'endormit qu'à deux heures; mais à son réveil il se trouva fort soulagé, et descendit, comme il fait tous les dimanches, dans la chapelle pour entendre la messe. Il fut fort gai tout le reste du jour. — Il y eut le matin conseil de régence. L'après-dînée MM. les pairs députèrent quatre d'entre eux qui furent longtemps en conférence avec M. le ducd'Orléans. Geprinceavoiidlnéau Luxembourg, comme il fait tous les dimanches, et revint à cinq heures donner
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audience à ces messieurs. — On assure qu'il y a déjà seize millions en papier portés au greffe de la chambre de justice et que dans peu de temps il y en aura beaucoup. Presque tous les gens d'affaires ont porté la déclaration de leurs biens, et on dit que cela monte à des sommes immenses.
Lundi k, à Paris. — M. le duc d'Orléans fut longtemps le matin en conférence avec les ducs de la Force et de Luxembourg, le chancelier, le premier président et leprocureui général, et M. le duc d'Orléans, en sortant de cette conférence, a dit que les affaires des ducs avec le parlement seroient incessamment terminées. — Le duc de la Meilleraye, qui n'a pas encore quinze ans, épousa mademoiselle de Rohan ; le mariage se fit dans la chapelle du prince de Rohan. Le cardinal deNoailles en avoit donné la permission. Le cardinal de Rohan et lui s'étoient vus quelques jours auparavant, et leurs visites s'étoient passées avec beaucoup de politesse de part et d'autre. La noce fut très-magnifique, et l'hôtel de Rohan, qui est un véritable palais, étoit meublé et éclairé superbement. Il y eut un grand feu d'artifice. — La marquise de Poyanne mourut à Paris.
Mardi 5, à Paris. — li y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — On a publié une déclaration qui établit dans les provinces des commissaires subdélégués delà chambre de justice, qui seront choisis pour la chambre de justice seule. — On enregistraauparlementla banque que M. Law a proposée en dernier lieu , qui fut approuvée vendredi au conseil de finances et samedi à celui de la régence, M. le duc d'Orléans veut bien se déclarer le protecteur de cette banque. — H y a de grands débats en Angleterre dans la chambre haute et dans la chambre basse ; les whigs proposent que les parlements durent sept ans , les tories veulent qu'on s'en tienne aux parlements triennaux , comme ils ont été établis par le roi Guillaume ; on croit que les whigs l'emporteront, parce que c'est le parti de la cour.
Mercredi 6, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — On a publié la banque de M. Law, qui commencera le 1" juin; toutes les conditions n'en sont pas encore bien expliquées, ce qui fait qu'on ne sauroit bien juger du succès de cette banque. — M. d'Ancezune, qui avoitété nommé pour aller faire compliment à l'empereur sur la naissance de son fils, ne fera point ce voyage; on a pris un autre parti là-dessus. — Tous les mestres'de camp de cavalerie et tous les colonels de dragons ont ordre de se rendre à leur régiment dans la quinzaine de ce mois; on ne fera partir les colonels d'infanterie que dans le mois qui vient. — On mande d'Allemagne que la ville de Wismar a été obligée de capituler ; on y manquoit de vivres, et le port étoit si bien fermé qu'il n'y avoit plus nulle espérance de. secours.
Jeudi 7, à Paris. — M. de Torcy porta la parole à M. le ducd'Orléans comme chancelier del'ordre du Saint Esprit, sur les privilèges des chevaliers. L'évèque de Metz , le maréchal de Tessé et M. d'Effiat, qui sont les trois commissaires de l'Ordre, étoient avec lui. M. le duc d'Orléans a trouvé bon que M. de Torcy rapportât l'affaire au conseil de la régence. — On mande d'Espagne qu'on a repêché presque tout l'argent de la flotte qui avoit péri il y a quelques mois, et que la perte sera beaucoup moins considérable qu'on ne l'avoit cru. — L'affaire des pairs contre le parlement, après plusieurs examens et plusieurs conférences que M. le duc d'Orléans a eu avec les pairs, le chancelier, le premier président et les gens du roi , est décidée à ce qu'on croit; mais cela ne sera déclaré que dimanche au conseil de régence, et on est persuadé que le parlement sera content du jugement.
Vendredi 8, à Paris. — M. le duc d'Orléans travailla le matin avec M. le cardinal de Noailles à son ordinaire et nomma aux trois évêchés vacants; il a donné celui de Vannes à Tabbé de Tressan, son premier aumônier; l'évèchéde Saint-Papoul à l'abbé de Choiseul, aumônier du
roi, et celui de Rodez à l'abbé deTourouvre, qui est fort aimé de M. le cardinal de Noailles, qui est fort estimé mais moins connu à la cour que les deux autres abbés. On n'a point mis de pensions sur ces évècbés ; il y en avoit déjà une sur celui de Rodez ; on n'a point disposé des abbayes qui ne sont pas considérables. — L'empereur a répandu plusieurs grâces dans sa cour à la naissance de larchiduc ; outre les charges qu'il a données dans sa cour, il a fait plusieurs grands d'Espagne et plusieurs chevaliers de la Toison.
Samedi 9, à Paris. — 11 y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — Madame la marquise de Courtomer, sœur du duc de la Force, mourut ici, de la petite vérole, dans la maison de ce duc. — Le procès de madame de Bacqueville, fille de M. de Chàtillon, le chevalier de l'Ordre, qui demandoit d'être séparée de son mari, fut jugé ; il a été ordonné qu'elle iroit dans un couvent pour six mois, où elle pourra voir toute sa famille, et qu'on lui donneroit une pension de 1,000 écus pendant ces six mois et 1,000 francs pour payer les frais d'une fausse couche qu'elle a faite depuis être sortie de la maison de son mari. M. de Chàtillon, dans cette affaire-là, étoit pour son gendre contre sa fille, et les parents du mari étoient pour la femme. — Nous avions deux régiments de hussards en France, l'un commandé par Verceil et l'autre par Raski; celui de Verceil a été réformé, et on l'a incorporé dans celui de
Dimanche 10, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin; on en fit sortir MiM. les ducs pour juger leur affaire contre le parlement. Pendant ce conseil, le duc de Noailles vint parler à M. le duc d'Orléans, et lui apporta la nouvelle qu'il venoit de recevoir, qu'entre Colmar et Schélestadt on avoit arrêté treize chariots chargés de trois tonneaux chacun : ces tonneaux étoient des tonneaux de vin, mais dans chacun il y avoit un petit baril plein de louis d'or de vieilles espècesqu'on portoità Bàle. On croit qu'il
y a au moins cinq millions de pris, outre le profit que le roi fera à la réforme de cet argent, qui est confisqué. On fait plusieurs raisonnements sur les gens qui peuvent avoir voulu faire sortir cet argent du royaume, et dès ce soir il y en a déjà eu d'arrêtés, entre autres un juif fort connu. Cependant, il y a encore des gens incrédules qui, malgré toutes les circonstances de cette nouvelle , en veulent douter, parce que le donneur d'avis est un homme de mauvaise réputation.
Lundi 11, à Paris. — Le roi alla l'après-dinée se promener au Jardin Royal (1), où M. Fagon est retiré depuis la mort du feu roi, et il donna la collation à S. M., qui se promena beaucoup. - — On a envoyé ordre d'arrêter des gens à Lyon et à Marseille qu'on soupçonne d'avoir connoissance de cet argent que l'on vouloit faire sortir de France. Cette affaire-là n'est pas encore bien au net, et l'on n'a point de lettres des intendants d'Alsace ni de Metz ; on n'en a point non plus des gouverneurs de Schélestadt ni de Colmar. — Madame devoit aller mercredi à Saint-Cloud, où elle veut passer une partie de l'été ; mais le vilain temps lui fait remettre son voyage jusqu'au mercredi de la semaine qui vient. — Le comte de Croissy, qui est encore à Hambourg, a fait demander son congé pour venir ici passer quelques mois. On le lui a accordé, et on croit même qu'il ne retournera point.
Mardi 12, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. — La déclaration qui fut réglée dimanche au conseil de régence sur les affaires des ducs avec le parlement fut enregistrée le matin. MM. les pairs ne paroissent pas contents de cette déclaration *. — Arlot, trésorier du régiment des gardes, mourut subitement. On a trouvé son testament, par lequel il donne à madame de Ghamillart sa maison dans la place de Vendôme, <£ui est belle , etfait M. de Cany son légataire universel. Il laisse un bien
(I) Le jardin des Plantes.
considérable; mais comme il étoit sujet à la chambre de justice, cela pourra diminuer beaucoup le legs^ qu'il fait à M. de Cany. — Comme tous les mestres de camp ont ordre d'aller à leur régiment, mon fils alla pour prendre congé de M. le duc d'Orléans; ce prince eut la bonté de lui dire que cet ordre-là n'étoit pas fait pour un homme aussi estropié qu'il l'est, et qu'il lui défendoit de partir.
* Le parlement ne perdit aucune occasion de contester au régent tout ce qui lui étoit possible. Us l'avoient sondé, puis tâté ; leur succès les assuroit de sa foiblesse et de l'attachement servile a ceux de bien des gens qui l'environnoient. Ils vouloient Bgurer, ils ne le pouvoient que par la lutte ; elle rendoit nécessaire à eux et au régent ces mêmes gens dont on vient de parler. La lutte s'entama , se mûrit, s'échauffa, et mena les choses au bord du précipice. A ce propos, et des ennemis déclarés de M. le duc d'Orléans bien connus par lui tels, et du temps du feu roi et depuis, et qu'il combla sans aucun service, ni réparation de leur part, le duc de Saint-Simon proposoit quelquefois à ce prince d'avoir toujours devant ses yeu\ les portraits de Louis le Débonnaire , d'Henri III et de Charles V^, roi d'Angleterre, tendus dans son appartement pour méditer dessus. Cette proposition, et souventes fois réitérée, ne plaisoit guère à ce prince ; mais il passoit tout au duc en faveur de sa franchise, de son désintéressement, et de son ancienne et constante amitié tant et tant éprouvée dans les plus fâcheux temps et qui étoient au plus loin de promettre.
Mercredi 13, à Paris. — 11 y eut conseil de régence le matin . M. le duc d'Orléans alla se promener à Saint-Cloud . — Messieurs du parlement firent des représentations sur les charges des bâtiments et des postes; ils firent ces représentations au roi, M. le duc d'Orléans présent, qui leur répondit que M. le chancelier leur expliqueroitlesvolontés du roi sur cette affaire, — On adonné un brevetde retenue de 400, OOOfrancsàM. d'Arraenonvillesursacharge de secrétaire d'État, qui ne lui a coûté que cela. — Le petit Arouet, poète fort satirique et fort imprudent, a été exilé ; on l'envoie à Tulle, et il est déjà hors de Paris. — La princesse de Pologne est toujours dans le château de Blois. On attend en France le prince Jacques, son père, qui depuis longtemps est retiré en Silésie, dans ses terres. — Le
duc de Perth mourut à Saint-Germain, après avoir été taillé ; il avoit été gouverneur du roi Jacques III.
Jeudi 14, à Paris. — 11 arriva un courrier au duc de Noailles, et le bruit se répand que la nouvelle des cinq millions arrêtés en Alsace est entièrement fausse. Celui qui étoit venu donner cet avis, et qui s'appelle le Lorrain, est à la Bastille ; il n'y a pas longtemps qu'il en étoit sorti, et il y avoit été neuf ans entiers pour de mauvaises actions. — Le parlement a rendu un arrêt très-fort sur le dernier mandement de M. de Toulon, qui avoit parlé vivement contre la Sorbonne. — Madame la duchesse de Berry avoit eu envie de la Marche, et même elle étoit convenue de prix avec M. Desmaretz. Il y a eu quelques difficultés dans l'exécution du marché qui l'ont fait rompre. — M. du Bourg, qui commande en Alsace depuis longtemps^ a mandé ici qu'il n'auroit point de peine à servir sous M. le maréchal de Montrevel, qu'il étoit accoutumé d'obéir aux maréchaux de France; ainsi il demeurera en ce pays-là, où il servira comme lieutenant général et en aura les appointements, outre les appointements de directeur, qu'on lui continue sur le pied de 16,000 francs, et son gouvernement, qui en vaut du moins 15,000; si bien qu'il jouira de plus de 50,000 francs en ce pays-là.
Vendredi 15, à Paris. — M. le duc d'Orléans dit le matin à son lever qu'il ne doutoit plus que l'affaire des cinq millions arrêtés en Alsace ne fût entièrement fausse et que le donneur d'avis ne fût un fripon. M. d'Argenson eut ordre de l'interroger, et on le mena le soir delà Bastille chez M. de Noailles, devant qui M. d'Argenson l'interrogea, et il soutient toujours que tout ce qu'il a avancé est véritable, et leur dit : «Je suis en votre pouvoir, faites-moi pendre si j'ai menti dans la moindre chose; » ce qui lui pourroit bien arriver, car, malgré son impudence, il n'y a pas un mot de vrai à tout ce qu'il dit. — On a arrêté le fils de M. d'Avaray, qui sort des raousque-
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taires, et deux autres jeunes gens qui étoient avec iai et qui en sortant d'un cabaret où ils avoient soupe prirent querelle avec le guet; il y eut des gens blessés de part et d'autre et un sergent du guet tué. — Asfeld, lieutenant général chargé des affaires du détail des fortifications, et qui est du conseil de guerre, entrera aussi dans le conseil de marine quand il s'agira de fortifications. C'est un homnaetrès-estimé, et dont on esttrès-content en France et en Espagne. Il est chevalier de la Toison.
Samedi 16, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. — Il est arrivé au nonce un courrier du pape, qui apporte un bref de Sa Sainteté pour M. le duc d'Orléans; mais on ne recevra point ce bref qu'auparavant le nonce n'en ait donné la copie au maréchal d'Huxelles, président du conseil des affaires étrangères. Il y a déjà longtemps qu'en France leroi ne reçoit point de brefs du pape qu'après qu'on en a donné la copie au secrétaire d'Etat des affaires étrangères, qui l'apporte au roi ; ainsi M. le duc d'Orléans suit le train ordinaire des affaires en voulant que le nonce montre la copie du bref au maréchal d'Huxelles, et on croit que »ce bref-là ne sera pas agréable à la cour. — Le prince Emmanuel*, frère du roi de Portugal, est arrivé à Paris, et loge chez l'aml^assadeur ; il est le cadet de quatre frères , et n'a pas dixneuf ans. Le roi son frère n'en a pas encore vingt-sept, et a un fils et une fille^ et la reine est prête d'accoucher. Cette princesse est la seconde des trois sœurs qui restent à l'empereur Charles VI,
* Le roi de Portugal étoit un prince dont la conduite étoit fort peu mesurée et qui avoit frappé ce frère, lequel outré de ce traitement et ne croyant plus être en sûreté, prit le parti de voyager. 11 ne fut recueilli en aucune sorte en notre cour, soit qu'esclave de celle d'Angleterre , qui dominoit le Portugal et pour cela même flattoit ce roi dans toutes ses fantaisies particulières, on ne voulût pas le choquer ici en y traitant bien ce frère , soit que le régent s" en sentit importuné et embarrassé pour le cérémonial et encore pour la dépense, si on s'étoit mis à le recevoir comme il convenoit, malgré rincognito qui de-