Né à Toulon en
C'est vers cette époque que se place l'événement capital de la jeunesse et peut-être de la vie de l'homme dont nous nous occupons.
On sait que M. Louis Jourdan a fait partie de l'école saint-simonienne. Voici un récit exact qui donnera une idée de la foi et de l'enthousiasme dont se montraient animés les jeunes disciples qui se pressaient autour du père Enfantin.
M. Louis Jourdan arrive à Paris pour y voir M. Enfantin. Il le trouve à Ménilmontant le jour même de sa sortie de Sainte-Pélagie. Le père ne s'informa point si le néophite avait oui ou non des répondants. Il lui dit seulement: — Es-tu libre? Sur la réponse affirmative du jeune homme, il reprit : — Puisque tu es libre, tu vas partir avec cette lettre que tu remettras à Bruneau, en ce moment au canal de Digoin; de là tu iras porter ces instructions à Ribes, professeur de la faculté de Montpellier. Tu iras ensuite t'embarquer à Marseille pour Alexandrie, et tu remettras ces lettres à Barrault. m
« M. Louis Jourdan, dit une anecdote, partit le soir même avec cinq francs dans sa poche, mangeant du pain, couchant dans des granges, tout fier d'être chargé d'une si importante mission. Combien de temps durèrent ses cent sous? Nous l'ignorons,
mais, à coup sûr, ce ne fut pas longtemps, car de Paris à Marseille, on rencontre bien des pauvres sur le chemin, et ceux-là qui croisaient le jeune homme frappant gaiement les cailloux de la route de son bâton, étaient bien sûrs d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Heureusement une lettre partie de Paris vint arrêter l'ardeur de notre voyageur, qui, apprenant que son voyage était inutile, revint aussitôt là où on avait besoin de lui. Sans cette lettre, il serait arrivé sûrement à Alexandrie, — comment? me direz-vous.— Gomme Gérard de Nerval y arriva. »
M. Louis Jourdan, qui a toujours été un homme actif, un homme d'entreprise, se consola de n'avoir pu aller à Alexandrie en faisant, grâce à la protection de l'amiral Mallet, la campagne d'Alger à bord de la Provence.
Dans un second voyage, en 1833, il visita l'Italie, la Sicile, les îles Ioniennes et l'Attique. Dans ce dernier pays il rencontra M. Gustave d'Eichtal, un saintsimonien aussi, qui était alors à Athènes en qualité de conseiller du gouvernement grec. Grâce à l'intervention amicale de ce coreligionnaire, il fut chargé de la rédaction en chef du journal de Nauplie, le Sauveur, que venait de fonder le général Goletti. De
Nauplie, il alla s'installer à Athènes, lors de la translation du gouvernement grec en cette ville.
M. Louis Jourdan séjourna deux ans dans l'Attique. Après de nouvelles excursions dans l'Archipel, à Tunis, et plus tard en Algérie, il revint à Paris, en 1835, collabora au Magasin pittoresque et à l'Illustration, et prit une part très-active avec MM. Enfantin, Carrette et Warnier à la rédaction du journal Y Algérie, qui eut une influence bienfaisante sur les destinées de cette belle colonie. En même temps M. Louis Jourdan prêtait un concours non moins actif au Courrier-Français, dirigé par un autre saintsimonien, M. Emile Barrault.
On a beaucoup raillé, on raille trop souvent encore les disciples de l'ancienne école saint-simonienne, car, à moins de nier l'évidence, il faut bien reconnaître que les apôtres de Ménilmontant étaient des hommes de mérite, des hommes pratiques surtout, dont la doctrine n'a aucunement nui ni au talent, ni à la fortune. Il n'en est pas un qui ne soit aujourd'hui encore dans une situation honorable, sinon brillante; et, par l'usage qu'il fait de sa fortune dans de grandes entreprises, ou de ses talents, qui ne rende à son pays de nombreux et utiles services.
Ils formèrent une grande famille dont les mem-
bres, guidés par les mêmes principes, s'aidèrent entre eux d'une protection mutuelle. Cette confraternité saint- simonienne favorisa grandement M. Louis Jourdan. ANauplie, nous le voyons poussé par M. Gustave d'Eichtal, puis collaborateur de Y Algérie et du Courriel' français, journaux dirigés par MM. Enfantin et Emile Barrault. En dehors du journalisme même, cette protection ne sera pas pour lui stérile, elle lui ouvrira encore les portes de l'industrie.
Un des plus fervents apôtres de la doctrine saintsimonienne, M. Charles Duveyrier, est le créateur de la société générale des annonces, qui centralisait la publicité des grands journaux. Sa santé s'étant trouvée compromise par cette tâche laborieuse, il dut s'éloigner de Paris. Mais en partant, il confia à M. Louis Jourdan, son ami, la direction de l'entreprise. On sait que la révolution 1848 arrêta le succès d'une opération excellente qui donne aujourd'hui de magnifiques résultats.
A M. Charles Duveyrier l'honneur d'en avoir conçu le pian et préparé l'avenir.
Jusqu'ici M. Louis Jourdan n'a guère fait qu'errer dans le journalisme, c'est-à-dire passer d'un journal à un autre, sans se fixer nulle part. Vint 1848, qui ouvrit tout à coup un nouveau champ à son
coup d'œil rapide. Le poste des journalistes du parti avancé était sur la brèche, et nous ne tardons pas à voir M. Louis Jourdan à la tête du Peuple électeur! feuille démocratique qu'il venait de fonder à Toulon. Ce titre seul indique le rôle du journal destiné à préparer les élections à la Constituante. Après quelques mois il vint prendre à Paris la rédaction en chef d'un joucnal qui s'appela d'abord les Nouvelles du jour, devint le Conciliateur après les journées de juin, et prit le titre définitif de Spectateur républicain. Les collaborateurs de M. Louis Jourdan étaient MM. Théophile Lavallée, Barrai, Biaise, Ponsard, Emile Augier, Taxile Delord, Gustave Planche, Laurent Jan et le docteur Yvan. Le 8 septembre 1849, cette publication, comme tant d'autres, fut suspendue par la loi du timbre.
Mis ainsi brusquement en disponibilité, le rédacteur en chef du Spectateur républicain se réfugia au Crédit, dirigé par M. Enfantin. Mais il ne devait y faire qu'une courte, une très-courte apparition.
Un jour il rencontre à la Chambre Louis Perrée, rédacteur en chef du Siècle et député, qui lui dit brusquement :
— Vous savez que vous entrez au Siècle ?
— Non.
— Le Crédit périclite... Faites-nous un article pour demain.
Voilà comme M. Louis Jourdan entra au Siècle.
Comme rédacteur du Siècle et comme homme politique, M. Louis Jourdan est longuement apprécié dans l'historique du journal. Nous ne pouvons cependant résister au désir de parler de l'homme, de son talent, de son esprit, de ses tendances et de son activité aussi prodigieuse qu'incroyable.
Gomme homme, c'est un cœur excellent, au service de tout le monde, et prêtant sa plume à la défense de toute cause juste, et au soulagement des petites comme des grandes infortunes.
M. Louis Jourdan est un des premiers journalistes de ce temps-ci. Analyser ses nombreux articles n'est pas notre dessein. Ils sont revêtus d'une forme habile, et se distinguent par leur netteté, leur entrain et leur verve toute méridionale. Il a une grande sûreté de coup d'ceil ; le sujet donné, il en saisit instantanément l'idée, le tour et lui trouve tout de suite son cadre. Tous ses articles commencent et finissent admirablement. En les lisant, on sent, à la rapidité du style, qu'il écrit de conviction. Il traite toutes sortes de questions, maisprincipalement la polémique religieuse où il fait une guerre à outrance au cléricanisme et à l'obscurantisme. Aussi sesadver-
saires lui reprochent-ils de manger du prêtre. A son tour il les accuse de manger du démocrate. Ce sont là malheureusement de ces discussions qui n'ont jamais édifié ni convaincu personne. Il faut vraiment que ces questions lui soient bien familières, car ils les traite avec la même facilité et la même clarté.
— Où avez-vous donc appris tout ce que vous savez? lui demandait un jour un de ses amis. Je ne vous vois jamais étudier, jamais lire et vous écrivez sur tout ; rien ne vous est étranger, sciences, agriculture, économie politique et sociale, commerce et industrie, que sais-je ?
— J'ai puisé toutes ces connaissances en travaillant jadis pendant quelques années au Dictionnaire de Lebas, répondit M. Louis Jourdan.
C'est en effet le propre des hommes pratiques de meubler de bonne heure leur mémoire de tout ce qu'ils peuvent apprendre.
Sa fécondité est rare. Il ne se passe guère de jour, en effet, qu'on ne lise de lui dans le Siècle un article de fond ou une variété. Il est certainement doué d'une très-grande facilité; mais encore faut-il avoir le temps de penser et d'écrire. M. Louis Jourdan habite la Riante, près Versailles. Tous les jours il vient au Siècle vers une heure. Là il est assiégé de
personnes de toute condition. Il arrive la plume à la main.
— Dépêchez-vous, je n'ai pas le temps.
Mais il écoute celui-ci, répond à celui-là, et le temps passe. Encore une fois où et comment écritil ? Voici deux curieuses anecdotes qui vont nous l'apprendre.
Un jour, toute la rédaction du Siècle se trouvait réunie dans un château près de Paris, à l'occasion d'une cérémonie quelconque. Tout le monde était couché. La chambre de M. Louis Jourdan se trouvait contiguë à celle de M. Emile de la Bédollière. Vers deux heures du matin, celui-ci entend du bruit dans la chambre de son confrère. Le croyant malade, il se lève et entre chez lui pour lui prêter son assistance. Quel n'est pas son étonnement de voir Louis Jourdan en chemise, assis devant une table et écrivant à toute vapeur.
— Que diable faites-vous donc là, Jourdan? A cette heure, y pensez-vous?
— C'est toujours ainsi que je procède, mon cher la Bédollière, répond tranquillement le publiciste. Toutes les fois que dans la nuit, à n'importe quelle heure, il me pousse Une idée ou un sujet d'article, je me lève et je le couche sur le papier afin de ne pas l'oublier.
En 1849, le lieutenant Gale, aéronaute célèbre, partit un jour de l'Hippodrome dans son ballon. Vers le soir, planant au-dessus de Paris, il mit le feu aux pièces d'artifices qui entouraient sa nacelle. Ce spectacle, nouveau alors, produisit un grand effet. A ce moment le ballon du lieutenant Gale se trouvait presque au-dessus de la rue du Croissant. Louis Perrée et quelques autres de ses rédacteurs regardaient aux fenêtres.
— C'est magnifique ! exclama tout à coup le rédacteur en chef du Siècle. Il y aurait à faire là-dessus pour demain un beau fait divers. Quel est celui de vous, messieurs, qui veut bien s'en charger?
— Le voilà votre fait divers, dit aussitôt Louis Jourdan, en montrant à Perrée ébahi une longue tartine sur l'ascension du lieutenant Gale.
Pendant que ces messieurs regardaient le ballon, Jourdan resté à sa table avait écrit.
Ainsi M. Louis Jourdan écrit sur tout, partout et à toute heure.
Outre sa collaboration au Siècle, M. Louis Jourdan a publié plusieurs ouvrages de mœurs et de phi. losophie : Les Mauvais ménages (3e édition), les Prières de Ludovic (6e édition), les Contes industriels, les Peintres français, Un philosophe au coin du feu, Un Hermaphrodite , ies Femmes devant Pécha faud
et les Martyrs de V amour ; un grand nombre de brochures, dont une, les Frontières du Rhin est sous clé ministérielle; et en collaboration avec M. Taxile Delord, les Célébrités du jour, recueil de biographies, orné de très-belles gravures et offert en prime aux abonnés du Siècle.
M. Louis Jourdan a fondé avec M. Millaud, d'abord le Journal des Docks, puis le Journal des Actionnaires, et en 1859, une revue littéraire, le Causeur, qui a cessé de paraître.