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DE LA POSITION DU GOUVERNEMENT

17 octobre 1830.

On ne peut, en général, que louer les intentions d'ordre que le gouvernement a montrées jusqu'ici, et, sauf quelques exceptions, le soin qu'il a pris d'empêcher qu'aucune atteinte fût portée à aucun droit. Mais s'il y a eu droiture et loyauté dans sa conduite , au degré du moins où l'on pouvoit raisonnablement l'espérer, y a-t-il eu également ce tact politique , ce coup d'oeil juste et prompt, et, pour ainsi dire, ce génie du pouvoir, qui, découvrant l'avenir dans le présent , marche droit à lui, et semble le créer, parce qu'il l'a deviné? Le ministère a-t-il bien jugé sa position et celle de la France? a-t-il jeté un regard ferme jusqu'au fond des événemens qui viennent de s'accomplir? a-t-il vu clairement tout ce qu'ils renferment, tout ce qu'ils ont décidé sans retour? Nous ne le pensons pas. Si l'on examine attentivement ses paroles et ses actes, il semble au contraire dominé par une préoccupation dangereuse de ce qui n'est plus, de ce qui ne peut plus être. Dans son stérile labeur, tout occupé d'évoquer des ombres, il ne vit que de

souvenirs, il ne fait que du passé. Or nul moyen plus sûr de passer vite soi-même. A la vérité l'on s'en consoleroit, s'il passoit sans de trop vives secousses; mais on doit aujourd'hui redouter tout ébranlement.

De vieilles idées, d'anciennes habitudes, quelque chose à la fois de routinier et de systématique, et aussi la peur qui obscurcit et rétrécit tout, ont égaré sur beaucoup de points les hommes qui nous gouvernent, lorsqu'il importoit si fort de mettre à profit les premiers momens pour imprimer aux choses une direction conforme à l'état des esprits et aux nécessités des temps. Entrons dans quelques détails.

On l'a dit, et rien de plus vrai, il n'existe maintenant en France que des individus. Tous les centres particuliers d'influence politique fondée sur des droits spéciaux et des intérêts distincts , toutes les hiérarchies, toutes les corporations ont été dissoutes; et ce travail de nivellement, achevé par la révolution, avoit commencé plusieurs siècles avant elle, sous la monarchie qui dégénéroit rapidement en despotisme. La conséquence de ce fait , universellement reconnu , c'est qu'il ne peut aujourd'hui exister en France qu'un seul genre de gouvernement, la république. Quelque nom qu'on lui donne , sous quelque forme qu'on la déguise , ce sera elle et uniquement elle qu'on aura d'ici long-temps. Les hommes n'y peuvent rien, leur puissance est nulle contre la nature des choses. Mais chaque espèce de gouvernement a ses conditions essentielles qui constituent l'unité qui lui est propre ; et ces conditions nécessaires , lorsqu'elles ne sont

qu'imparfaitement remplies, cherchent sans cesse à se réaliser , et se réalisent de fait tôt ou tard : car , dans la société comme dans l'univers, tout tend à l'unité, et c'est en vain qu'on lutte contre cette invincible loi. Cette lutte, toujours inutile, est aussi toujours funeste; et c'est en politique une règle sans exception, que lorsqu'un genre de gouvernement est nécessité par des causes quelconques, les plus sûres garanties de Tordre, tel qu'il peut exister, se trouvent dans la réalisation complète des conditions essentielles à ce genre de gouvernement. Autrement on établit dans son sein même une guerre intestine , d'où résulte un malaise , une irritation qui va croissant jusqu'à ce que le principe des institutions ait renversé ce qui lui fait obstacle , ce qui arrête son développement naturel, inévitable, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on arrive à une révolution.

Celle qui vient de s'accomplir, €t qu'il étoit si facile de prévoir, n'a pas eu d'autre cause. Deux principes opposés étoient en présence, se combattant perpétuellement : le principe monarchique sans force réelle, sans racine dans les mœurs , sans appui solide dans la nation ; et le principe démocratique dans toute la vigueur d'une première sève, lié aux intérêts publics , en harmonie avec les habitudes et les idées régnantes, consacré fondamentalement par les lois. On s'est obstiné à faire prévaloir le premier de ces principes , le second a réagi, et le trône est tombé. Qui pouvoit le soutenir?

Or, disons-le avec franchise, le gouvernement non-

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veau semble jusqu'à présent n'avoir pas mieux jugé que l'ancien sa position propre et celle des choses. En héritant de son pouvoir, on diroit qu'il a hérité aussi des erreurs qui l'ont perdu. Egaré par je ne sais quelles vaines théories du gouvernement représentatif, il détourne ses regards des réahtés qui vivent et se meuvent autour de lui, pour les fixer sur des abstractions. A l'exemple du pouvoir déchu, il s'efforce de combiner des élémens incompatibles de monarchie et de république. Le trône un matin s'est trouvé vide, il y est monté pour continuer l'œuvre des années précédentes et recommencer le passé. Ce n'est pas ainsi qu'on finit, mais c'est ainsi très certainement qu'on prolonge les révolutions. Et si l'ancien gouvernement a succombé à cette épreuve absurde, que peut se promettre celui-ci?

D'importantes questions ont été décidées irrévocablement dans les journées de juillet. Il falloit le reconnoître, et, sans perdre un moment, constater par des lois ce qu'avoient accompli et la force des armes et la force plus grande de l'opinion. Au lieu de cela , qu'on nous passe ce mot, on a fait rentrer par une porte ce qui étoit sorti par l'autre , et la nation s'est immédiatement trouvée assise au même spectacle. Il n'est pas surprenant que les acteurs soient nn peu siffles.

Répétons cependant que les intentions du pouvoir ont été droites ; seulement il s'est mépris et grandement mépris. Le renversement de la Charte de Louis XVIII , par le principe démocratique aujour-

d'hui tout-puissant en France, amenoit, comme des conséquences nécessaires, l'abolition de l'hérédité de la pairie , qui ne se lie à rien dans nos mœurs et dans notre législation présente , et un large déyeloppement du système d'élection. Ce dernier point surtout est capital : arrêtons-nous-y quelques inslans.

On se trompe beaucoup, si on s'imagine que la propriété, morcelée comme elle Test en France, offre une garantie d'attachement à l'ordre dans ceux entre les mains de qui elle est divisée. Au contraire, c'est dans la moyenne propriété que se trouvent aujourd'hui les ambitions les plus dangereuses; et pendant long-temps encore elle sera l'instrument principal des /actions politiques. Quand donc vous créez pour elle des privilèges d'élection , au lieu d'assurer la tranquillité du pays et la stabilité de ses institutions vous les abandonnez à ceux qui seront presque toujours, au moins en général , les plus mécontens de ce qui est; et pour n'en pas douter, il suffiroit de savoir que les journaux n'exercent sur aucune portion du peuple autant d'influence. De toutes les manières de classer les hommes , le cens est d^ailleurs , en soi et par sa nature propre, la plus mauvaise. C'est lui qui perdit Athènes, et il perdroit des États bien plus fortement constitués.

Le besoin de l'ordre n'existe nulle part, excepté quelques courts instans de déUre, à un aussi haut degré que dans les masses , et particulièrement dans la population des campagnes ; et voilà pourquoi l'organisation des gardes nationales, à laquelle les masses

sout appelées à concourir, est presque partout aussi bonne qu'elle puisse l'être, certaines circonstances passagères étant données. Appelez donc les masses à partager le droit électoral ; mais qu'il s'exerce sous des formes simples, qui n'exigent pas une longue étude pour être comprises : autrement les habiles , c'est-à-dire les coteries, et, selon les temps, les factions, disposeroient des choix.

Mais il ne suffit pas d'étendre au plus grand nombre possible le droit d'élection , il faut encore multiplier les élections mêmes : le gouvernement n'a point d'intérêt plus pressant. Il ne sauroit accorder une place, qu'il ne se crée autant d'ennemis moins un, qu'il y avoit de solliciteurs de cette place. De là une opposition contre les personnes, qui devient une opposition contre les choses , et finit par menacer la vie même de l'État.

Le gouvernement n'a pas mieux compris ce qu'exige la société actuelle , en ce qui touche la liberté de conscience, la liberté d'enseignement, et la liberté d'association : trois grandes et impérieuses nécessités de l'époque. A cet égard encore il semble se mettre en opposition complète avec le vœu des peuples et le besoin des temps.

Il n'y a plus de rehgion d'État : la nouvelle Charte a décidément affranchi tous les cultes. La même liberté leur est distinctement garantie. A quel titre donc le gouvernement viendroit-il se mêler du catholicisme , commander des prières , imposer des sermens , instituer des évêques ou des curés , re-

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