DE LA PAIRIE
28 mai 1831.
Lorsqu'apiès les journées de juillet les divers pouvoirs de l'Etat et les institutions créées par la Charte de 1814 comparurent à la hâte devant le tribunal qui se crut le droit de prononcer leur sentence , le jugement de la Chambre des pairs fut renvoyé aux assises suivantes ; de sorte qu'elle n'a depuis lors qu'une existence incertaine et des droits équivoques qui devront de nouveau être mis en question à la session prochaine. Quoi qu'on décide à son égard , il s'offrira d'abord une difficulté assez grave. Sera -t- elle appelée à discuter elle-même et à sanctionner la loi qui la constituera définitivement? Sera-ce elle, comme partie de la puissance législative , qui se dotera des privilèges qu'on trouvera bon d'annexer à la pairie? Faudrat-il qu'elle consente à la suppression de ceux qu'on jugeroit contraires à l'esprit de la Charte du 7 août et à l'ordre social démocratique qu'elle représente? Si son adhésion est nécessaire , en vertu de quoi cette nécessité? et comment une réforme aussi importante pourroit-elle dépendre à aucun degré de la volonté du corps qui devroit la subir ? Dans le
cas OÙ il s'y refuseroit , que feroit-on ? Existe-t-il quelque moyen constitutionnel de l'y contraindre? Si, au contraire, on nie que son adhésion soit nécessaire, voilà donc uDe loi assurément fondamentale qui , différente de toutes les autres , aura sa pleine force sans être votée par les trois pouvoirs de l'État ? Et de qui la Chambre électorale tiendra - 1 - elle cette autorité souveraine sur l'autre Chambre? De la Charte? mais qui a fait la Charte, sinon cette Chambre elle-même? Du peuple? mais le peuple lui donne ra-t-il , oui ou non , un mandat spécial? S'il ne le donne pas, c'est reconnoître aux députés le droit de changer à leur fantaisie les institutions; s'il le donne, c'est reconnoître le même droit aux électeurs.
Au reste, jamais de pareilles questions ne se décident que par le fait. Les événemens commandent, les hommes exécutent , et après cela ils comprennent s'ils peuvent.
Dans l'attente du jugement qui fixera ses destins, la Cliambre des pairs doit réfléchir avec quelque regret sur le peu qu'elle a fait pour se rendre l'opinion publique favorable. Les fautes nombreuses de Fantre Chambre , dominée par la peur et par une multitude de préjugés étroits , lui laissoient à remplir un rôle magnifique qui, en l'élevant aux yeux du pays , lui auroit acquis la force immense de l'assentiment national. Elle pou voit, au milieu d'un funeste système de déception et de lâcheté , embrasser la défense de notre honneur au dehors et de nos li-
bertés au dedaus, et sauver l'Etat en l'airranchissant du despotisme ministériel qui le perdra, comme il a perdu la restauration. Nous le disons avec peine , un seul de ses membres , M. le comte de Montalembert, a conçu tout ce qu'il y avoit de grand dans cette position et de sacré dans ce devoir. Il a été une noble exception à la foiblesse et à l'erreur qui ont aveuglé la Chambre sur ses intérêts et sur ceux de la France. Soumise à la mortelle influence des doctrinaires , dont l'esprit roide et sec , sans chaleur et sans vie , ne sait que tourner dans un petit cercle d'idées inflexibles, de formules stériles, de vides abstractions, dans lesquelles ils voudroient emprisonner le genre humain , elle a , égarée par eux , présenté plutôt l'image du sénat de l'Empire que d'une assemblée souveraine appelée à constituer un peuple libre. Et encore n'y avoit-il pas là Bonaparte pour encadrer cette pâle obéissance dans sa gloire.
Peut-être aussi, indépendamment du caractère des hommes , faut-il attribuer une partie des fautes commises par la Chambre des pairs et, disons le mot , sa déplorable nullité politique au vice de l'institution même qui, sous sa forme actuelle, ne correspond à rien , n'a aucune racine ni dans l'ordre social tel que l'ont fait les quarante dernières années, ni dans les mœurs de la nation. Ce qui domine en France aujourd'hui , ce qui seul vit , et croît , et se développe sur les irréparables ruines du passé , c'est le principe démocratique ; et tout ce qu'une vaine théorie essaiera d'y opposer, tout ce qui par sa nature est incompa-
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tible avec lui , ne sera jamais qu'un germe de trouble, une cause permanente d'irritation , et périra bientôt , par la raison fort simple que rien ne peut durer de ce que la société repousse. Môme sous la Restauration , la pairie qui tentoit , à cause des avantages qu'on y avoit joints , beaucoup d'ambitions particulières , avoit peu de dignité réelle, nulle grandeur, et manquoit tout-à-fait de cette puissance morale que l'opinion donne et qui est la vie des institutions vraiment nationales. L^esprit d'imitation, qui ne voit que les formes, crut reproduire parmi nous la pairie angloise , parce qu'il en modela le squelette ; et de plus il choisit pour cela le moment où cette pairie succombe en Angleterre même , sous le faix des siècles et des populations nouvelles qu'ils ont enfantées.
On ne sauroit trop le redire , la commune est aujourd'hui l'unique élément social qui subsiste en France ; c'est d'elle qu'il faut partir , d'elle seule , pour fonder des institutions vivantes et durables. Affranchissez pleinement, comme aux Etats-Unis, la partie spirituelle de la société ; que la pensée , la foi, la conscience, placées en dehors du pouvoir et soustraites à son action , soient dégagées de toute entrave ; organisez ensuite un vaste système d'administrations libres , qui s'élève de la commune jusqu'à l'assemblée souveraine qui représente l'unité de l'État, et vous aurez ce qu'en vain vous chercheriez ailleurs , un ordre de choses régulier , fort, protecteur des droits , et par cela même paisible , en un mo t conforme aux besoins des temps. Que vous le vouliez
OU non , sachez-le bien , voilà ce qui sera : yous pou^ vez le relarder , non l'empêcher ; et tous les maux que nous souffrons , tous ceux que nous sommes peutêtre destinés à souffrir encore, n'ont pas d'autre cause que les obstacles apportés au développement naturel de la société , sous les seules conditions présentement possibles de son existence.
Lorsque l'indépendance spirituelle existera de fait , et que les communes émancipées s'administreront ellesmêmes ainsi que les provinces , le roi ne sera plus , ne pourra plus être que l'exécuteur des réglemens faits par les députés des provinces et des communes pour mettre en harmonie les administrations particulières et pourvoir aux intérêts généraux de l'Etat ; ce qui préviendra tout conflit entre sa volonté et la volonté nationale. Son pouvoir moins grand en sera plus assuré. Ce ne sera ni la royauté du moyen-âge , ni la royauté de Louis XIV, mais le couronnement des libertés publiques. Le roi devenu l'homme du peuple et ne faisant qu'un désormais avec lui, peu à peu l'esprit de faction s'éteindra faute d'aliment; et la révolution , rentrée dans les voies de l'ordre , s'arrêtera sur le seuil d'un avenir serein et magnifique d'espérance. Toutefois, avant d'arriver là, bien des obstacles restent encore à vaincre , et bien des épreuves à subir. Il faudra , d'une part, que les passions se lassent , que les défiances se calment, que chacun apprenne à voir et à défendre sa propre liberté dans la liberté d'autrui ; et que , d'une autre part, concevant qu'aujourd'hui le gouvernement ne
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peut être chez nous que la nation s'administrant par ses délégués , on cesse de se le représenter comme naturellement séparé d'elle, en antagonisme avec elle : véritable manichéisme politique dont on se flatte en vain d'éviter les conséquences mortelles par ces ridicules théories , si tristement essayées de nos jours , d'équilibre et de pondération des pouvoirs.
Que si nous considérons sous ce point de vue la Chambre des pairs , trois questions se présentent à résoudre : celle de son existence , celle de son mode de formation , celle de l'hérédité de ses membres.
Le souvenir encore récent de cette assemblée unique dans l'histoire, dont le formidable nom est devenu pour nous le nom même de la terreur , ce souvenir seul peut faire hésiter les esprits sur la réponse à cette question : A quoi bon deux Chambres en France ? Impossible en effet de comprendre , je ne dis pas la nécessité , mais l'utilité d'une double représentation des mêmes intérêts identiques , d'un double centre d'une administration essentiellement une. Cela choque le bon sens et ne peut guère qu'amener soit des rivalités de corps et des luttes toujours funestes au pays , ou des tentatives pour changer sa constitution môme. Ce seroitbien pis , si l'une des Chambres étoit censée aristocratique par sa nature. •Qu'est-ce qu'une Chambre aristocratique chez un peuple où il n'existe aucune aristocratie ? à quoi se rattacheroit-elle ? sur quoi s'appuieroit-elle ? où seroit sa force , son principe de vie ? Quoi ! au milieu d'une démocratie universelle , absolue , vous imagineriez de créer trois
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OU quatre cents familles en dehors de la nation par leurs droits politiques , par la législation particulière qui les régiroit , par les prérogatives qui les constitueroient un peuple à part dans le peuple ! Y a-t-il une folie égale à celle-là ? S'il existoit encore parmi nous une noblesse réelle , je conçois parfaitement q u'elle dût , comme en Angleterre, venir, pour ainsi parler , prendre sa place dans le gouvernement ; mais où est cette noblesse ? il n'y en a pas de trace. Depuis quarante ans , les lois , d'accord avec les mœurs , ont au privilège substitué l'égalité. Espérez-vous changer ce grand fait , produit successif des âges ; prescrire contre les droits nouveaux dont il est la source? Tentez-le , et vous bouleverserez de fond en comble la France.
Une seconde Chambre , si l'on en veut une , ne doit donc être qu'une simple section de la Chambre des députés ; et ne représentant dès-lors comme elle que les provinces et les communes , n'ayant à régler, à défendre que les mêmes intérêts, elle doit prendre son origine et puiser son pouvoir dans les mêmes élections. La population du pays étant politiquement homogène, il seroit plus qu'absurde d'y créer des classes politiquement diverses d'électeurs. Ce seroit créer deux clashs différentes de citoyens , deux nations, deux peuples; ce seroit renverser le fait et le droit sur lesquels repose tout notre état social actuel. Encore moins le roi pourroit-il nommer les membres de la seconde Chambre. Car en réalité les deux Chambres ne peuvent constituer qu'un seul pouvoir dont
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le roi est l'agent, le ministre , et ne sauroit être que cela , si vous n'établissez pas la centralisation en principe, si vous ne reconnoissez pas en lui le souverain, l'unique administrateur du pays. Or quelle étrange contradiction ne seroit-ce point que d'attribuer la formation d'un corps qui fait la loi à celui qui n'a d'autre fonction que de faire exécuter la loi? Et quand , ce que nous n'admettons pas , on diroit que le roi doit avoir une vraie puissance de législation , la contradiction seroit encore à peu près aussi grande, à moins qu'on n'eût le dessein de conserver , dans des institutions fondamentalement opposées à celles d'autrefois , le germe de la royauté des siècles antérieurs. Alors je concevrois une Chambre aristocratique, mais je concevrois aussi une suite de catastrophes aussi terribles qu'inévitables.
La pairie est un nom qui n'a plus de sens en France. En essayant de l'introduire dans notre démocratie , on a pris pour une loi une page de notre vieille histoire. Que voulez-vous faire de ce passé ? autant vau droit ressusciter les maires du Palais et la Table ronde.
Ce que vous appelez la pairie ne peut être qu'une fonction , et une fonction de même nature que celle des députés. Dès-lors il seroit contre toute raison de rendre l'une héréditaire, l'autre ne l'étant pas. Où seroit le motif de ce privilège ? à quoi se lier oit-il ? pourquoi cette exception au droit commun , en faveur de quelques centaines d'hommes destinés à représenter à perpétuité, au sein du gouvernement que
la France a conquis , le principe opposé à celui pour lequel elle combat depuis un demi-siècle, el dont elle a voulu faire le premier fondement de ses lois ? L'hérédité de la pairie, monstrueuse anomalie dans Tordre social actuel , ne sauroit avoir pour but ou que de flatter quelques vanités individuelles , et sous ce rapport elle seroit une insulte au reste de la nation ; ou que d'établir dans nos institutions le germe d'une aristocratie nouvelle, et en ce dernier cas, rompant l'unité politique , objet de défiance et de haine peut-être, la Chambre qu'on auroit imprudemment dotée de cette prérogative , périr oit bientôt , après avoir en vain lutté contre l'invincible force du principe démocratique.
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DE L avenir de la SOCIETE.
28 juin 1831.
Si des lois émanées d'une sagesse infinie président au monde physique, en dirigent , en règlent les mouvemens, et, malgré quelquefois l'apparent désordre des phénomènes , le conduisent à ses fins avec une force irrésistible et une immuable régularité, on ne doit pas croire que le monde moral, seul délaissé de la Providence, flotte au hasard sur la sombre, immense, orageuse mer des âges, et qu'il n'ait point également ses lois qui , sans altérer la nature des agens libres , le conduisent aussi, suivant un ordre de développement harmonique et régulier, à ses fins particulières et à la fin générale de la création. Ces lois, dont l'histoire est l'expression de plus en plus nette et précise à mesure que s'écoulent les siècles , se manifestent principalement aux grandes époques où se termine une période de la société et commence une aulre période , alors que se dégageant de la vieille enveloppe d'un passé à jamais éteint, tout renaît, tout change, tout se transforme , et que les brises de l'avenir apportant aux
peuples comme les parfum.s d'une terre nouvelle , ils s'élancent impatiens, à travers les flots, vers ce but inconnu de leurs vœux.
Or tel est aujourd'hui l'état non seulement de l'Europe , mais de toutes les nations au sein desquelles a pénétré soit directement soit médiatement la lumière du christianisme, et qui, de près ou de loin, ont subi son influence; et, à moins qu'on ne remonte jusqu'à la cause première , jusqu'au principe toujours subsistant , quoique sous des formes diverses, des événemens extraordinaires que présente en ce moment la scène du monde, on ne peut, abusé par des circonstances accessoires, que s^égarer dans le jugement qu'on en porte, se méprendre sur leur tendance réelle, et , ce qui est pis, amener d'incalculables maux , en luttant avec une vaine et funeste opiniâtreté contre l'invincible puissance qui pousse en avant le genre humain. Car rien ne produit plus de calamités ni des calamités plus terribles que la résistance à ce que la nature des choses et des êtres, c'est-à-dire, à ce que Dieu même a rendu nécessaire : et le mal en soi , le mal essentiel n'est que cette opposition à Dieu.
Que si l'on considère la révolution de juillet de cette hauteur où disparoissent les intrigues et les passions qui , mêlées à toutes les catastrophes poHtiques , n'en caractérisent aucune, on reconnoîtra d'abord qu'efle a été une réaction populaire contre l'absolutisme , et spécialement contre le régime absurde et bâtard qu^avoit organisé la Charte de 1814; puis, en second lieu, sans se laisser tromper par ce que cette
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révolution a eu de soudain et de fortuit en apparence, on y verra , non pas un fait isolé , un de ces accidens [ qui déconcertent quelquefois la plus sage prévoyance, [ mais l'inévitable effet d'une impulsion déjà ancienne, la continuation du grand mouvement qui, des régions de la pensée se propageant dans le monde politique vers 1 789 , annonça aux nations endormies au sein d'une civilisation corrompue et d'un ordre usé la chute de cet ordre et la naissance d'un ordre nouveau.
Ce mouvement lui-même , auquel tous les peuples de la chrétienté participent plus ou moins et participeront sans cesse davantage, n'a pour origine aucunes causes sur lesquelles l'homme ait pouvoir. Il vient de plus haut, il part de Dieu, qui a voulu que la société avançât perpétuellement vers un terme qu^elle ne peut atteindre sur la terre , mais dont elle doit s'approcher toujours ; et les doctrines d'erreur qui en ont^ à quelque degré, faussé la direction , l'ont bien plutôt entravé qu'aidé, et même elles l'auroient arrêté complètement , s'il étoit possible que rien l'arrêtât jamais. Heureusement cela ne sauroitêtre. Il a son principe indestructible dans la loi première et fondamentale , en vertu de laquelle l'humanité tend à se dégager progressivement des liens de l'enfance, à mesure que, l'intelligence affranchie par le christianisme croissant et se développant, les peuples atteignent, pour ainsi dire, l'âge d'homme : car ce qui est vrai de celui-ci , est vrai aussi de la société, et comme lui elle doit parcourir les phases successives de la vie , pour arriver.
dans V unité de la foi et de la connaissance du Fils de DieUy à Vétal de Vhomme parfait , au commencement de cette grande ère que l'Apôtre appelle Xà^e de la plénitude du Christ (1), et qui consommant ici-bas, autant qu'elle peut l'être , la délivrance du genre humain, le remettra en possession de ses droits primitifs ou de la liberté sainte que le Dieu-Sauveur est venu rendre à notre nature régénérée.
Telle est l'œuvre divine qui, selon des voies aussi sûres que merveilleuses , bien que souvent cachées à nos regards, va s'accomplissant de siècle en siècle. U esprit croît; et reprenant son empire sur la matière ^ l'idée du droit se sépare, d'une manière toujours plus nette, de l'idée de la force. Ce progrès sans doute n'est pas uniforme partout, quoique partout il existe. Il y a des aînés dans la grande famille des nations , et cette prérogative est une de celles qui visiblement appartiennent àla race des Francs .C'est donc en elle que nous pouvons le mieux observer la loi de développement à laquelle est soumise l'humanité entière , et qui règle l'ensemble de ses destinées. Or s'il est quelque chose d'évident, c'est que la France, par un instinct irrésistible et en vertu d'une nécessité contre laquelle lutte vainement une multitude confuse de préjugés, de passions et d'intérêts divers, tend à réaliser un ordre social fondé sur l'indépendance spirituelle la plus absolue à l'égard du gouvernement, qui ne sera désormais
(t) Donec occurramus omnes in unitatem fidei et agnitionis Filii Dei, in virum perfeclum, in memuram œlalis plenitudinis Chrisli. Ephes. IV. 13.
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qu'un simple agent régulateur placé , par la délégation nationale, à la tête d'un système d'administrations libres, pour les unir entre elles et en former un tout harmonique et vivant. Et cet ordre social, qui, malgré les obstacles qu'on y oppose, s'établira plus ou moins prochainement en France, pénétrera aussi pou à peu, à mesure que les peuples y seront préparés, dans le reste de l'Europe et au-delà , proportionnellement aux progrès futurs du christianisme dans le monde.
Ici se présentent plusieurs considérations auxquelles il importe de s'arrêter quelques instans.
Et d'abord on doit concevoir combien, sous l'ordre social qui commence , deviennent oiseuses et même absurdes les discussions qu'aujourd'hui l'on tente de reproduire , sur le droit divin et la souveraineté du peuple ; discussions d'un autre temps, et qui, quelque grave qu'en soit le sujet, ne conduisent, comme on va le voir, à aucunes conséquences applicables dans le système politique de l'époque où nous entrons. En effet, s'il est de foi que toute puissance est de Dieu, l'Église a soin de nous avertir que ce qui est dit de la puissance en général , n'est dit d'aucun prince en particulier -, et saint Grégoire-le-Grand nous apprend même que la raison ne permet en aucune manière de tenir pour roi celui qui au lieu de régir C empire le détruit (1) : car, selon la doctrine de l'Apô-
(1) IVulla enim ratio sinit ut inter reges habeatur qui dcslruit poliûs quàm regat imperium. Exposit. in sept, psalra. pœnit. Edit, Benedict. t. ni,p. 518.
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tre, le prince est le ministre de Dieu pour le bien; c'est là son droit et son devoir, et l'un et l'autre sont inséparables. Entendu dans son seul vrai sens, le droit divin ne signifie donc autre chose sinon que, tout droit comme toute justice ayant son origine en Dieu , le droit des rois, étroitement lié au devoir de la justice, dérive nécessairement de Dieu, et ne sauroit être autrement conçu : ce qu'avoue sans hésitation quiconque n'est pas athée. Ainsi ce n'est pas le droit divin, mais Dieu lui-même qu'il faudroit prouver à ceux qui nient réellement ce droit ; car Dieu étant admis , le reste est incontestable et n'est pas non plus contesté. Mais cette question du droit divin , telle qu'on en a fait un sujet de dispute, ne se présente même pas, lorsque le pouvoir n'est, comme il le deviendra, qu'un simple agent délégué dans l'ordre purement administratif; car certes il ne passera par la tête à personne de soutenir qu'un pareil pouvoir, semblable au fond à celui du maire et seulement exercé dans une sphère plus étendue, ait d'autre principe immédiat que la volonté de ceux qui le délèguent. Qui jamais a parlé du droit divin à propos des magistrats de la commune ? Et que sera la France lorsque les germes déposés dans la Charte et plus encore dans les idées et les mœurs de la nation auront acquis leur plein développement, si ce n'est une grande commune?
En second lieu, soit qu'on admette Dieu, soit qu'on le nie, on est également forcé de reconnoître que la puissance politique ne possède par elle-même aucune autorité légitime sur la pensée ni sur la conscience ;
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qu'elle ne sauroit sans extravagance, et quelquefois sans crime , s'établir juge du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l'injuste; que dès-lors les croyances, le culte, les opinions mêmes et en général tout ce qui constitue Tordre spirituel est de droit indépendant d'elle ; qu'ainsi lorsqu'elle s'attribue , comme inhérent à son essence , un pouvoir quelconque dans cet ordre qui n'est pas le sien , elle viole les lois premières , naturelles et divines de la société , et dégénère en tyrannie ; et que par conséquent un pareil pouvoir n'appartient, en aucun sens, à la souveraineté , qu^on la place ou dans un monarque , ou dans le peuple. La tendance, aujourd'hui universelle en Europe, à soustraire l'ordre spirituel , la pensée et la conscience à l'autorité des gouvernemens est donc non seulement légitime en soi , mais encore un immense progrès dans la véritable notion et le sentiment public du droit ; et, pour dire plus, cet affranchissement sera la plus belle conquête du catholicisme sur la barbarie civilisée. Car la liberté que l'Eglise réclame au nom du Christ pour elle et pour les siens, et qui lui a coûté tant de travaux, de larmes et de sang , n'est que ce droit inaliénable de la conscience et de la pensée de ne rendre compte d'elles-mêmes à aucun homme, et de ne dépendre que de Dieu.
Mais supposons l'Eglise enfin parfaitement libre dans un pays tout catholique, ou supposons plus généralement que, dans un pays quelconque, la conscience et la pensée jouissent de cette pleine indépendance que le pouvoir politique ne peut leur ravir