DU SYSTÈME SUIVI PAR LES MINISTRES DEPUIS LA RÉVOLUTION DE JUILLET
1" juillet 1831.
Nous avons dernièrement exposé nos vues sur la nature du développement social qui caractérisera l'époque si remarquable oii nous entrons. Qu'on les adople ou qu'on les rejette , toujours est-il que la société entière a le sentiment qu'un ordre nouveau doit succéder à l'ordre ancien, et que le monde s'avance vers des destinées nouvelles. Prétendre arrêter le mouvement qui l'emporte ce seroit vouloir arrêter le temps. Chaque essai de ce genre n'a produit que des secousses violentes ; et la grande erreur de ceux qui conduisent les peuples est de s'imaginer que la force brisera ce que , tout au plus^ l'intelligence pourroit, en une certaine mesure , diriger.
Lorsque la révolution de juillet éclata, cette espèce d'instinct, plus sûr que le raisonnement, qui, par une révélation intime , soudaine, profonde , donne à chacun comme la vive intuition de ce qui est au fond de toutes les âmes; cet instinct, dis-je, avant que la réflexion vînt l'altérer, agissant, avec toute sa puissance , sur les hommes de qui dépendoit , au pre-
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mier moment , le sort de la France , les força de résumer dans la Charte du 7 août les volontés bien connues du pays et ses vœux universels. On y écrivit la liberté , on y promit l'affranchissement de la religion et de l'enseignement, de la presse et des communes. De grandes espérances naquirent. Mais bientôt les doctrinaires, les ambitieux, les intrigans de l'Empire et de la Restauration , habitués à vivre de nos servitudes devenues leur exécrable patrimoine, se pressèrent autour du gouvernement nouveau , envahirent les emplois, et prirent, comme de plein droit, la direction des affaires. Qu'ont-ils fait ? où nous conduisent-ils? quel système est le leur, et quel en sera le résultat? C'est ce que nous nous proposons de rechercher, en examinant les actes de la politique ministérielle à l'intérieur et à l'extérieur, et les maximes constamment les mêmes qui l'ont guidée depuis l'établissement du pouvoir qui nous régit, depuis le moment où ce pouvoir s'engagea solennellement envers la France par cette parole qui alors la rassura , qui l'étonné aujourd'hui : La Charte désormais sera une vérité.
Méconnoissant sur tous les points la nature du changement qui s'étoit opéré, ou feignant de la méconnoître , on ne parut y voir qu'une révolution de palais, une catastrophe à la moscovite. On avoit àun roi substitué un autre roi, aune dynastie une autre dynastie , c'étoit là tout. Le reste, c'est-à-dire, la n volution elle-même, en ce qu'elle avoit de national; les stipulations qui renouveloient le droit public du
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pays, le caractère nouveau du gouvernement , les libertés promises, les institutions qui s'y rattachoient ; tout cela n'étoit que le fruit d'un premier entraînement, l'effet momentané d'une espèce de délire, un rêve qu'on devoit se hâter d'oublier, une faute qu'il falloit réparer , en ramenant la lellre de la loi à Y esprit seul vivifiant de l'ordre de choses qu'on venoit de renverser. Il fut donc établi, en principe fondamental , que le gouvernement n'avoit pas cessé d'être essentiellement monarchique, et que ce gouvernement monarchique devoit être fort. Or la force de ce gouvernement, concentré par sa nature, en définitive , dans un seul homme , ne peut être que la force de cet homme , et cet homme n'est fort qu'eu proportion de l'étendue de son pouvoir , de l'autorité qu'il exerce sur les esprits, de la puissance matérielle' dont il dispose. Il devenoit donc nécessaire, pour atteindre le but qu'on se proposoit, d'attribuer à la royauté la plus grande somme possible de cette autorité et de cette puissance ; il devenoit nécessaire de soumettre à son influence la religion, l'éducation, la presse ; de conserver tous les monopoles , de perpétuer le régime central , d'arrêter le moindre mouvement qu'elle n^auroit pas elle-même déterminé par son impulsion ; il devenoit nécessaire de fausser ou d'attaquer directement les bases de la Charte et de ses dispositions formelles. C'est aussi ce qu'on fit. La religion demeura plus que jamais dépendante d'une administration despotique. L'enseignement continua d'être asservi aux décrets de l'Empire. Les TOME 10. 23
associations restèrent prohibées en vertu du caprice souverain de Napoléon; son Code pénal régla cette liberté aussi bien que les autres. Une loi de déception et de moquerie trompa l'espoir des communes et des provinces , courbées , autant qu'à nulle autre époque, sous le joug écrasant de la centralisation. La garde nationale ne put librement élire ses chefs. Les fonctionnaires publics , soustraits au droit commun pour la responsabilité de leurs actes, furent, comme auparavant, quelque abus qu'ils fissent de leur autorité, à quelque excès qu'ils s'abandonnassent dans l'exercice de leurs]^fonctions , protégés par une législation spéciale. Et pour que rien, plus tard, ne vînt déranger un si bel ensemble de combinaisons, on se ménagea d'abord, par une loi électorale conçue selon le même esprit, la chance presque certaine d'obtenir une Chambre dévouée, complaisante par intérêt ou par opinion , docile par peur; après quoi le ministère , pour plus de sûreté, déploya toutes ses ressources administratives , les conseils , les insinuations, les exhortations, les ordres positifs, les menaces , afin d'assurer à ses candidats la majorité des votes : infaillible moyen de connoître l'opinion, les besoins et les volontés du pays. Enfin, voilà comment jusqu'ici sont allées les choses; voilà le système qu'ont adopté les ministères auxquels la France a été livrée depuis six mois, et dont ils n'ont pas, on ne le sait que trop, dévié un seul instant.
Leurs actes de détail ne déparent en aucune matière le tableau que nous venons de tracer. Pour
maintenir un état qui n'est ni l'état de paix ni l'état de guerre, la France paie plus de 1,500 millions ; et ces énormes charges, que la moindre dépense imprévue rendroit insuffisantes, n'empêcheront probablement pas que le dernier arpent de ses forêts ne devienne la proie d'une avide bande d'agioteurs à qui la loi le livre déjà. Il suffiroit de rappeler les noms de quelques ministres, et d'un surtout, pour réveiller la mémoire des plus odieuses et des plus ridicules vexations, des attentats les plus criminels. Les journaux les ont signalés, ils ont raconté tout ce que des Français ont eu à souffrir dans leurs sentimen s comme catholiques , dans leurs droits comme citoyens , et le souvenir de tant de tyrannie ne s'effacera de longtemps. Les croix abattues, les églises profanées, les prêtres outragés et persécutés, les écoles fermées en vertu de commissions rogatoires, les domiciles forcés, sans qu'on daignât même couvrir ces abominables violences d'aucunes formalités légales : tels sont les titres du ministère au respect et à l'amour du pays. Et cependant les auteurs de ces actes qu'aucun mot ne peut qualifier s'étonneront de nos plaintes, ils réclameront presque notre reconnoissance. N'êtesvous pas libres? disent-ils. Et moi je dis : Quel asile restera-t-il à la liberté? Ce n'est pas le foyer domestique, puisque les agens de M. de Montalivet ont pu le violer impunément. Ce n'est pas l'humble demeure où la charité rassembloit gratuitement quelques enfans pour leur enseigner, avec les élémens des lettres, les élémens de la doctrine chrétienne,
puisqu' après en avoir chassé les maîtres et ks élèves on a pu , au nom du pouvoir, apposer les scellés sur la porte. Ce n'est pas la maison de prière, le temple de Dieu, puisqu'on a pu en forcer l'entrée par voie de police et le profaner administrativement. La liberté ! elle n'est plus que dans le cœur de ceux qui jamais ne désespéreront ni d'elle ni de la France , et qui les défendront , sous tous les despotismes , l'une et l'autre jusqu'au bout.
Que si, de la politique intérieure^ nous passons à l'examen de la politique extérieure du ministère, nous n'y reconnoîtrons que trop clairement l'influence des mêmes maximes , la même habileté , la même grandeur. Pour quiconque ne s'aveugle pas à plaisir, il est évident que la base de notre ordre social actuel est en opposition directe avec la base sur laquelle reposent la plupart des puissances européennes. 11 ne résulte pas de là qu'elles et la France ne puissent subsister ensemble , que son existence et la leur soient, en toute hypothèse, nécessairement incompatibles; mais il en résulte, et le ministère l'a bien, senti, un éloignement, une crainte réciproque qui exclut toute alliance intime, et, dans l'état de fermentation oii sont aujourd'hui presque tous les peuples , une cause toujours imminente de guerre. Car il seroit insensé de croire que le pouvoir absolu , quelque part qu'il existe, renonce jamais, à moins qu'il ne désespère du succès, au dessein de tuer en France un principe qui peut le tuer lui-même , et qui le menace incessamment. Or la France divisée sur-
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tout comme elle l'est en ce moment, grâce à l'inconcevable folie de ceux qui l'administrent, pourroitelle espérer de résister seule aux forces réunies des trois grandes puissances continentales? Personne, nous le pensons , n'oseroit s'en flatter. Probablement elle seroit à la fin écrasée par le nombre, faute d'unité de sentimens, et parce que son gouvernement n'a rien de ce qu'il faudroit pour exciter l'énergie nationale, et a tout ce qu'il faut pour l'éteindre. Dans cette position, qu'on ne sauroit changer en ce qui tient à la nature de notre état social, il n'y avoit qu'un parti à prendre, se créer des alliés, ou conserver au moins soigneusement ceux que les événcmens nous donnoient, en un mot maintenir avec rigueur et dajis toutes ses conséquences le principe reconnu de non -intervention, afin de s'assurer l'appui des peuples dont l'existence a le même fondement que la nôtre. Voilà ce que demandoit la prudence , ce qu'exigeoit la dignité. Qu'a fait le ministère? voyons. De même qu'à l'intérieur il s'efforçoit de nous ramener au régime monarchique , il s'est mis en devoir de persuader aux souverains qu'à quelque légère irrégularité près , au fond le pouvoir de Louis- Philippe ne différoit pas de leur pouvoir à eux , ou en diff'éroit si peu qu'il y auroit mauvaise grâce à chicaner sur cette nuance imperceptible, puisqu'après tout il tenoit ses droits autant de son nom et de sa naissance que de l'élection nationale. Puis, convaincu de la puissance irrésistible de cet argument , il en a fait, dans sa naïveté, la base d'un système de paix,
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qui l'obligeoit, d'une part, à subordonner plus ou moins sa politique extérieure aux maximes de la légitimité pure, et, d'une autre part, à condescendre aux exigences fondées sur ces maximes explicitement ou implicitement admises , afin de prouver sa bonne foi. De là cette honteuse suite de bassesses et de lâchetés qui auroient à jamais déshonoré la France au dehors, si la France en étoit complice. L'espace nous manque pour les rappeler en détail, et le courage aussi. Mais du moins que la Belgique sache que nous n'avons pas moins d'horreur et de mépris qu'elle pour les infâmes intrigues et la révoltante dupHcité dont il n'a pas tenu à nos ministères qu'elle ne fût la victime. Qu'elle sache surtout, cette héroïque et généreuse Pologne à jamais si chère à nos cœurs, si grande dans notre admiration, si sainte dans nos souvenirs, que ce n'est pas nous qui avons abandonné nos vieux frères d'armes, nous qui sommes coupables du sang de ses enfans : il retombera sur d'autres, et Jes marquera éternellement d'un signe d'opprobre et de malédiction.
Cependant quel sera le résultat de ce système inepte, d'un système si contraire à notre honneur au dehors, à nos droits au dedans? Faut-il le demander ! on n'évitera point la guerre à laquelle on voudroit échapper à tout prix. Un peu plus tôt, ou un peu plus tard , elle éclatera , lorsque nous serons le moins préparés à la soutenir, lorsque les embarras qui naissent chaque jour delà violation des promesses jurées, des engagemens pris, seront devenus inextricables.
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ce qui ne tardera guère ; lorsque nous aurons perdu toute estime et toute confiance à l'étranger , lorsqu'il ne restera pas un seul peuple qui ne nous méprise à cause de notre peur , et ne nous maudisse à cause de notre perfidie ; lorsque l'épée du czar aura écrit avec du sang sur la tombe de notre plus fidèle allié de tous les temps son épitaphe , et peut-être la nôtre.
Mais quand nous échapperions à ce danger , il en est un autre qui menace également et le pouvoir et nous. A-t-il bien songé à ce que peut , à ce que doit infailliblement amener le système que suivent ses ministres à l'égard de cette France qui s'est un moment crue libre, et qui certes avoit droit de le croire? Pense-t-on qu'elle consente à repasser sous le régime qu'elle a détruit , qu'elle n'ait voulu que changer de maître, substituer un nom à un autre nom? Que si on ne le pense pas , où sont ces libertés qu'elle a conquises ? je les cherche , et ne les trouve nulle part. Qu'en ont fait les ministres , et que veulent-ils enfin ? Seroit-ce , par hasard , des chaînes qu'ils auroient résolu de forger avec les épées de juillet ? Insensés qui ne voient pas que le lendemain ces chaînes redeviendront des glaives î II n'y a pour nous désormais de tranquillité , de vie possible que par la fiberté , que dans la liberté. Malheur à qui s'y tromperoit ou qui l'oublieroit ! Nous n'avons , Dieu le sait, d'autre désir que celui de la paix et du bonheur de notre patrie , d'autre crainte que de la voir déchirée , bouleversée par quelque nouvelle catastrophe ; et c'est
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pour cela que, dans notre immense, notre inexprimable amour pour elle, nous disons au pouvoir : Prenez-y garde, on vous abuse, la route où vous marchez conduite des abîmes. La société ne recule point ; ne tentez pas ce qui en a déjà perdu d'autres, ce qui vous perdroit plus sûrement. Votre force , c'est d'obéir au vœu national ; vous n'avez que celle-là. Ceux qui , tournés vers le passé , vers ce qui fut et ne peut plus être , promettent de vous faire grand , ceux-là , je vous le dis , creusent votre fosse.
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