TOME
Le 30 juillet 1825, M. le procureur-général Bellard déféra au tribunaux le Conslùutionnel et le Courrier français^ et conclut à ce que ces deux journaux fussent suspendus , le Constitutionnel pendant un mois , et le Courrier français pendant trois mois , « attendu que l'esprit desdits journaux résultant de )) l'ensemble de leurs feuilles , et notamment d'une » succession d'articles cités en entier par l'exposant » dans un cahier signé de lui , est de nature à porter » atteinte au respect dû à la religion de l'État (1).^)
C'étoit sans doute à la seule autorité judiciaire qu'il appartenoit de prononcer légalement sur cette grave accusation, bien que chacun ait le droit d'apprécier, suivant son propre jugement, les preuves rassemblées par M. le procureur-général , et dont il termine ainsi la longue énumération : (( Eu dépit » de leur hypocrisie ( des ennemis du catholicisme), » leurs desseins sont donc mis à nu ; leur odieux pro- » jet de miner la religion marche (2). »
Et quels sont les moyens employés, suivant le réquisitoire , pour arriver à ce but odieux? Les voici : « Mépris déversé sur les choses et les personnes de la )) religion; provocation à la haine contre les prêtres » en général ; acharnement à propager contre eux » des milliers d'accusations fausses, au milieu des- » quelles s'en trouvent quelques unes de vraies, qu'on » a grand soin de ressasser et d'empoisonner. — Les » prêtres sont des tartufes ; . . . . ils sont les ennemis de
(1) Réquisitoire de M. le procureur-général.
(2) Ibid.
» la civilisation. Les missionnaires ne cherchent , )) dans leur vie ambulante , que des distractions gaies )) et aventureuses. — Même fureur à travestir, dans » les ecclésiastiques, les intentions les plus pures. — » Des pierreries brillent , dans quelques grandes cé- » rémonies , sur les habits sacerdotaux : quel faste ! » Blâme aux évêques î Dans ce siècle d'éminente sim- )) plicité , ils montent bien quelquefois en carrosse : » vit-on jamais un tel orgueil? Haine aux évêques ! — » haine aux prêtres de Saint- Vincent aussi ! haine aux » Frères de la Charité ! — Us peignent le catholicisme » opposé partout à la liberté... Ils indiquent aux )) fidèles, apparemment comme moyen assuré de salut, )) de cesser d'aller dans les églises, et de s'adresser )) aux prêtres, etc., etc. — Tels sont les moyens per- » fides employés par les deux journaux inculpés pour » arriver à leur but , qui est de détruire la religion » catholique pour y substituer le protestantisme , ou )) plutôt le néant de la rehgion. C'est ce dont l'esprit » le plus superficiel peut se convaincre en parcourant » leurs feuilles (1). »
Nous le répétons, l'accusation a été jugée; il n'y a plus désormais de question légale, et c'étoit la seule qui fût douteuse : tout est donc fini sur ce point. Si nous avons rappelé sommairement le réquisitoire de M. le procureur-général, c^est qu'il étoit nécessaire de coimoître la nature des plaintes qu'il renferme, pour comprendre les réflexions que nous allons présenter sur le genre de défense adopté, d'ailleurs avec
(1) Réquisitoire de M" le procureur- général.
tant de succès, par les avocats des journaux inculpés. Il ne s'agit point de la cause en efle-même ; très peu importe, à notre avis, que le Constitutionnel , dans l'état des choses , soit ou ne soit pas suspendu pendant un mois. Ce sont les doctrines qui nous intéressent, les principes avoués par les partis ; les vœux, les desseins qu'ils manifestent , en un mot tout ce qui peut répandre quelque lumière sur l'avenir ténébreux vers lequel nous marchons , et , pour ainsi dire , aider la raison à se reconnoître elle-même au milieu du désordre des opinions et de l'effrayante révolution de toutes les idées humaines.
Qu'une multitude de faits propres à rendre le clergé odieux et la religion ridicule aient été consignés dans deux journaux déférés à la Cour royale, on ne l'a pas nié ; au contraire on a soutenu la vérité de ces faits , en ajoutant qu'on auroit pu en citer beaucoup d'autres semblables. Donc, premièrement, point de calomnie ; et la conviction publique flottoit suspendue entre les affirmations très précises de M. Bellard et de M. de Broë, et les dénégations non moins précises de M^ Dupin et de M"" Mérilhou, lorsque le jugement de la Cour est venu faire pencher la balance contre les procureurs du roi , en faveur des avocats.
La calomnie une fois écartée, restoit encore la diffamation. Oh! pour celle-ci, on en convient sans aucune difficulté : « Mais nos lois ne contiennent pas » de disposition déguisée qui mette les prêtres à l'abri » de la révélation des fautes individuelles. . . Il faut éta- » blir une différence entre le vice et. la vertu , entre le
)) désintéressement et Tavarice , entre la dureté et la » douceur : nous refuser le droit d'établir cette dis- » tinction , ce seroit tarir les sources de l'estime et du » blâme ; ce seroit , pour défendre le njauvais prêtre, » priver le bon prêtre de la récompense temporelle )) de ses vertus (1). »
Ainsi, voulez-vous hotiorer le clergé, maintenir sa considération parmi le peuple , racontez au peuple toutes les fautes mdmduelles du clergé. La satire des prêtres peu édifians, ou supposés tels, est l'éloge lacile des bons prêtres, et la récompense temporelle de leurs vertus.
« Mais^ dit le ministère public, par le récit trop » fréquent des fautes qu'on attribue aux ecclésia- )) stiques on affoiblit le respect dû à la religion (2). » Eà vérité, nous l'aurions cru dussi : et nous le croirions encore davantage si on envenimoit ces récits par des réflexions, des insinuations malignes^ si on attrîbuoû même aux ecclésiastiques des fautes qu'ils ne commirent jamais, comme l'a dit encore le ministère lïublic. Pure erreur cependant : «cette idée offense à » la fois la religion et le bon sens des citoyens (3). »
Donc, secondement, «: si l'on a difFamé le clergé, )) si Von s' est plu à fixer sans cesse les yeux du peuple sur Vimmoralité , les crimes , les délits des prêtres ; à imputer à un évêque des instructions qu'il na pas données , à parodier les paroles d^un autre évêque à
(1) Plaidoyer de M^ Mérilhoit.
{i)Ibid.
(3) Ibid.
des hommes qui ne se découvroient pas devant la croix; si Von a engagé les citoyens à déserter des temples oii , dites-vous, on prie Dieu avec scandale; si on les exhorte à se débarrasser de vieilles habitudes , de préjugés ; de coutumes religieuses; à ne pas faire confirmer leurs en fans plutôt que de donner cinq sous; à abjurer la religion de l'Église catholique, tantôt par l'exemple de toute la population d'une commune ^ tantôt par d'autres exemples particuliers; là offrant des prêtres moins inexorables, ici la charité d'un pasteur protestant ; partout poursuivant , déchirant les personnes et les choses (1) : » c'est pour le plus grand honneur du clergé et pour le plus grand bien de la religion qu'on offense , en supposant seulement qu'elle puisse s'alarmer de ce nouveau moyen de la servir ; c'est enfin pour défendre les libertés de l'Église gallicane, et contre qui? contre les prêtres, contre les curés qui osent obéir aux lois canoniques sur le mariage et sur les inhumations (2) ; contre les prélats qui s'arrogent , en quelque façon , le pouvoir législatif dans leur circonscription, et rappellent des règles surannées , incompatibles avec nos mœurs actuelles (3) ; contre tout le
(1) Discours de M. de Broë.
(2) « Les dangers sont dans ces relus de sépulture , genre d'ou- » trage connu seulement depuis dix années, et qui , répandu sur » toutes les conditions, n'a pas craint d'attaquer les magistrats des » Cours souveraines. — Les dangers sont dans ces mandemens épis- >» copaux où l'on flétrit du nom de concubinage le mariage que nos » lois ont consacré, et dans ces conférences théologiques où l'on » pose en question s'il est permis d'obéir à certaines lois. » ( Plaidoyer de M." Mérilhou. )
(3) Plaidoyer de M" Dupin.
clergé qui refuse d'enseigner la déclaration de 1 682 (1 ); c'est-à-dire conlre V Eglise gallicane. Vouv qu'elle redevienne libre , on demande qu'on la violente dans son enseignement, dans sa discipline, dans l'exercice de sa juridiction ; ou demande qu'elle soit gouvernée par les tribunaux et par les commis de l'administration , conseillés , dirigés par le Constitutionnel et le Courrier français.
Certainement ce n'est pas ici de la raison ordinaire j, de la raison humaine , dans le sens qu'on attache à ce mot depuis soixante siècles; c'est une raison à part, une raison toute neuve,à laquelle on est pardonnable de ne pas s'habituer tout d'un coup, et qui obligera les hommes, si elle prévaut, à changer leur langage même.
Mais cette déraison prodigieuse ne cacheroit-elle pas un projet, un but? Non, elle ne le cache pas, elle le montre ouvertement ; et c'est ce qu'il faut d'abord expliquer pour qu'on entende bien ce qui nous reste à dire.
Une guerre mortelle fut déclarée , vers le milieu du dernier siècle, à la religion chrétienne; et cette guerre , continuée sans interruption par différens moyens et sous différentes formes , n'a pas laissé jusqu'à nos jours un seul moment de repos à TÉglise. La révolution essaya d'abord d^ abolir subitement le christianisme; enivrée d'orgueil et de fureur, elle crut en finir d^un coup de hache. Vaine espérance ! les bourreaux s'entr'égorgèrent sur leurs propres
(1) « Le refus presque général d'enseigner la déclaration de 1.682. » est flagrant. >» ( Plaidoyer de M« Dupin. )
s RÉFLEXIONS SUR LE PROCÈS
échafauds, et le christianisme sanglant se releva plus fort que jamais. L'impiété s'aperçut alors qu'elle étoit allée trop vite, que le peuple étoit encore généralement plein de foi; qu'en lui ôtant ses prêtres, en les massacrant , on ne le détacheroit pas de ses croyances, et que, sous peine d'échouer de nouveau, il falloit l'amener peu à peu là où on vouloitle conduire.
Et comme l'expérience prouve que le christianisme n'a de vie que dans l'Église catholique ; qu'en dehors d'elle il s'affoihlit et s'éteint rapidement, et que l'Église catholique n'a elle-même de vie et de force que par son chef, le parti antichrétien résolut de diriger contre elle ses efforts, et de travailler à la détruire en la séparant du pape , sans toutefois cesser de propager l'incrédulité dans les esprits, et spécialement parmi la jeunesse, par une éducation conforme à ce dessein, et par la réimpression et même la distribution gratuite des nombreux ouvrages où la religion catholique est attaquée.
Que l'exécution de ce projet avance , qui peut en douter après ce qu'on a vu, après tout ce qu'on voit? Est-il besoin de rappeler la vive opposition qu'éprouva, en 1817, un concordat qui paroissoit devoir fermer une partie des plaies de l'Église ? Et, depuis dix ans, que de déclamations, que d'invectives, que de calomnies contre les prêtres , contre les missionnaires, contre les ordres religieux , contre les évêques, contre le Saint-Siège, afin d'avilir dans l'opinion la religion catholique et ses ministres ! En même temps on a pris à tache de présenter comme d'insoutenables préten-
lions, comme des actes de tyranDie, comme des attentats à l'ordre public , à la paix des familles , et aux libertés de V Eglise gallicane ^ leur fidélité aux lois canoniques et l'exercice indispensable de leur juridiction spirituelle; essayant ainsi tout ensemble et d'inspirer au peuple de la défiance, du mépris et de la baine pour ses pasteurs, et de plier au joug les pasteurs eux-mêmes, de les préparer, en les fatiguant, en les effrayant , à tout ce que plus tard on exigeroit d'eux. Puis , ainsi qu'on préludoit aux proscriptions révolutionnaires par des sobriquets qui devenoient bientôt pour ceux à qui on les appliquoit des arrêts de mort, on a créé, sous le nom de fanatiques^ àe jésuites, de zéléSj, à' absolutistes, à'ultramonlains^ des classes de victimes futures, contre lesquelles on invoque déjà la rigueur des lois. Enfin, pour se dégager de toute espèce de gêne, on a imaginé récemment d'envelopper tous les catholiques dans une accusation commune, et de les représenter comme un parti qui, dirigé par Rome, menace l'Etat, le roi, la société entière (1).
Le manifeste vébément qui révèle à la France les dangers qu'elle court de la part des uUramontains (autant vaudroit dire tout de suite les papistes) , offre une telle ressemblance avec les plaidoyers des défenseurs du Courrier français et du Constitutionnel^ qu'il est difficile de n'y pas voir un éclat concerté entre des hommes qui ont, au fond, les mêmes intérêts, les mêmes passions et les mêmes doctrines. Mais ce qu'il importe de faire remarquer, c'est la logique du parti, (1) Voyez le Journal des Débals du 11 noyembre 1826.
ses vœux, sa manière d'entendre les libertés qu'il nous prêche avec tant d'onction , et les sentimens de justice qui l'animent.
Après avoir disculpé leurs cliens , sur le fait des attaques contre la religion de l'État, en assurant qu'ils n'avoient agi que par le plus pur zèle pour la religion de l'Etat, les avocats des deux journaux, prenant tout à coup le rôle d'accusateurs , défèrent à la vindicte légale ce parti qu'un autre journal déféroit à la vindicte de l'opinion, quelques jours auparavant. Vieilles déclamations contre Rome , suppositions de complots, d'intrigues vastes et ténébreuses, la souveraineté du monarque et l'indépendance nationale en péril , tout est mis en œuvre pour émouvoir es imaginations timides. Et quels sont ces conspirateurs, ces ennemis du trône et de l'Etat ? tous ceux qui n'adhèrent pas à la déclaration de 1682. — Fort bien; et le nombre en est-il grand? — « Le refus presque général d'enseigner » la déclaration de 1682 est flagrant (1). » Vous l'entendez : donc c'est le clergé français presque tout entier qu'on accuse de conspirer contre l'Etat, contre le roi , de mettre en danger sa souveraineté et l'indépendance nationale ; donc c'est ce clergé qu'il faut traîner devant les tribunaux , ce clergé que le Constitutionnel et le Courrier français n'eurent jamais l'intention d'attaquer, à Dieu ne plaise ! et non seulement le clergé, mais tous les véritables catholiques qui règlent leur foi sur l'enseignement de leurs pasteurs unis au pasteur suprême. Maintenant qu'on soutienne encore
(1) Plaidoyer de M" Dupin.
qu'on n'en veut point à la religion, qu'on sauroit la défendre si jamais elle étoit menacée (1) ! Et qu'est-ce donc, dites~le-nous, que cette religion que vous défendriez? La religion catholique, apostolique, romaine? Pour nous, voilà la nôtre, voilà celle que nous défendons , et que nous défendrons jusqu'à la mort. Si vous êtes catholiques aussi, cessez de faire violence à l'Église qui ne reçoit de lois que d'ellemême ; cessez de vouloir asservir à vos pensées l'épiscopat et son chef, seuls juges de la doctrine. Si vous n'êtes catholiques que de nom, quittez, quittez vite un vain déguisement , sortez de l'Eglise ; elle gémira de perdre quelques uns de ses enfans, mais elle se réjouira de n'avoir à combattre que des ennemis ouverts.
Enfin nous savons aujourd'hui pourquoi, dans le langage du parti, les Français fidèles à leur foi ne s'appellent plus des catholiques, mais àesultramontains. La haine a trouvé ce mot pour les calomnier plus aisément, pour les désigner en toute sûreté à la persécution , pour créer un mot légal qui permît de les dénoncer aux tribunaux , et de provoquer contre eux des poursuites judiciaires (2) , des procès de tendance; et cela toujours, ne l'oubliez pas, afin de maintenir les libertés de l'Église gallicane.
(1) Voyez le numéro des Débats déjà cité.
(2) « Il étoit permis alors ( du temps des parlemens ) de s'en- » dormir avec sécurité sur la foi de ces institutions nombreuses et » puissantes qui préservoient des attaques étrangères et nos libertés >» religieuses et les droits de l'autorité temporelle. Il étoit permis » alors d'adopter sur ces points importans la paisible quiétude du 1» ministère public de nos jours , et de réduire , comme lui , la ques-
Et que leur reproche-t-on cependant? quels sont les griefs qu'on allègue contre le clergé et contre au moins vingt millions de Français, qui n'ont pas, en religion, d'autre doctrine, d'autre foi que la sienne , et que dès lors il faudroit aussi, pour être conséquent, déférer aux Cours royales? On leur reproche leur inviolable attachement au pape, et de reconnoître pleinement sa souveraineté spirituelle ; c'est-à-dire , encore une fois , qu'on leur reproche d'être catholiques : voilà leur crime, leur seul crime, mais crime énorme en effet, crime de lèse-révolulion ! Grâce à Dieu, le dernier voile est levé • et les plus aveugles peuvent voir clairement ce que naguère encore on essayoit de leur cacher. Voulez-vous qu'on vous tolère , soyez gallicans; voulez-vous être gallicans, rompez avec Rome. Déjà l'on appelle la vigilance de l'administration sur la frontière, où les communications avec les ul-
» tion de l'ultramontanisrae aux termes d'une controverse indiffé- » rente, dans laquelle on peut , sans inconvénient, suivre innocem- » ment les opinions les plus opposées. Mais ces temps sont changés...
» Viennent les dangers, nous dit le ministère public , viennent les » dangers, et les magistrats sauront les conjurer I...
» Viennent les dangers 1 Grand Dieu , quand ces dangers furenl- » ils plus nombreux , plus flagrans , plus incontestables ? » ( Plaidoyer de M* Mérilhou.)
En répliquant à M. de Broë , M« Dupin crut devoir à sa conscience libérale et gallicane quelques délations spéciales. Il dénonce le Mémorial, il dénonce le Catéchisme du sens commun, il dénonce M. Wurtz : ici M. le premier président l'interrompt :
« Je dois vous prévenir que M. le procureur-général se propose de » déférer cet écrit à la cour la semaine prochaine. »
« M« Dupin. — A la bonne heure donc ! Le Constitutionnel aura du » moins rendu ce service; et si l'auteur dit qu'il vous fera voir ce )» que c'est qu'un prêtre, on verra donc enfin ce que c'est aussi qu'uni » procureur-général ! » ( Drapeau blanc du 4 décembre. )
Iramontatns qui nous bordent s^ entretiennent avec plus de facilité (1); et celui qui s'irrite de ces communications est le même homme qui loue Bossuet de ce que « toute sa vie n'a été animée que par cette grande » pensée , Vunité de V Église (2) , » ou , en d'autres termes, d'avoir consacré sa vie entière à établir ou à préparer de religieuses communications entre tous les peuples et le Saint-Siège , centre nécessaire , centre unique de l'unité de V Église. « Qui ne sait, s'écrioit » en présence de l'assemblée du clergé cet illustre » évêque , qui ne sait ce qu'a chanté le grand saint » Prosper , il y a plus de douze cents ans : Rome , le » siège de Pierre , devenue , sous ce titre , le chef de » l'ordre pastoral dans tout l'univers, s'assujettit par la » religion ce qu^elle na pu s'assujettir par les armes ? » Que volontiers nous répétons ce sacré cantique d'un » père de l'Église gallicane ! C'est le cantique de la » paix , où, dans la grandeur de Rome, Y unité de toute » ï Église est célébrée (3). )> Et encore : Sainte Eglise )) romaine, mère des Églises et mère de tous les fidèles; » Église choisie de Dieu pour unir ses enfans dans la » même foi et dans la même charité , nous tiendrons » toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. » Si je t'oublie. Église romaine, puissé-je m'oublier » moi-même ! Que ma langue se sèche et demeure » immobile dans ma bouche , si tu n'es pas toujours » la première dans mon souvenir, si je ne te mets pas
{i) Réplique de M« Dupin à M. de Broë.
(2) Plaidoyer de M'^ Dupin.
(3) Sermon sur l'Unilé , 1" partie.
» au commencement de tous mes cantiques de ré- » jouissance (l)î »
Qui ne reconnoîtroit dans ces saintes et magnifiques paroles tout le cœur d'un catholique et tous les sentimens d'un évêque ? Et vous qui nous citez ce grand évêque, quel est votre langage? comment parlez-vous de cette Eglise-mère , de cette Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfans dans la même foi et dans la même charité?
(( Sentez les coups de cette épée dont la poignée est » à Rome et la pointe partout (2). »
Voilà comme l'Eglise romaine est toujours la première dans votre souvenir , voilà comme vous la mettez au commencement de tous vos cantiques de réjouissance.
Vous nous parlez de Bossuet, vous l'opposez au pontife romain , aux évèques , à l'Église entière : eh bien , écoutez encore Bossuet : (( Tremblez à l'ombre » même de la division ; songez au malheur des » peuples, qui, ayant rompu l'unité, se rompent en )) tant de morceaux et ne voient plus dans leur reli- » gion que la confusion de l'enfer et l'horreur de la » mort. Ah! prenons garde que ce mal ne gagne. » Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de cies » esprits libertins , qui sans savoir ni la religion , ni » ses fondemens, ni ses origines, ni sa suite, blasphè- » ment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce » qu'ils savent : )> « nuées sans eau , poursuit l'apôtre » saint Jude, docteurs sans doctrine , qui pour toute
(1) Sermon sur l'Uniié, IW partie.
(2) Plaidoyer de M"^ Dupin.
» autorité ont leur hardiesse, et pour toute science » leurs décisions précipitées : w u arbres deux fois » morts et déracinés, » morts premièrement parce » qu'ils ont perdu la charité; mais doublement morts » parce qu'ils ont perdu la foi, et entièrement déra- » cinés, puisque, déchus de l'une et de l'autre , ils ne » tiennent à l'Eglise par aucune fibre : « astres er- » rans » qui se glorifient dans leurs routes nouvelles » et écartées, sans songer qu'il leur faudra bientôt )) disparoître(l). »
Vous nous parlez de la déclaration de 1682 : eh bien, écoutez la déclaration de 1682. Elle prononce sans doute ce mot de libertés dont vous vous faites une arme contre l'Eglise et contre son chef; mais qu'ajoute-t-elle? « Il en est aussi qui, sous prétexte de » ces libertés, ne craignent pas de porter atteinte à la » primauté de saint Pierre et des pontifes romains » ses successeurs, instituée par Jésus-Christ; à l'obéis- » sance qui leur est due par tous les chrétiens, et à la » majesté, si vénérable aux yeux de toutes les na- » tions , du Siège apostolique où s'enseigne la foi et )) se conserve l'unité de l'Église. Les hérétiques, d'autre » part, n omettent rien pour présenter cette puissance , » qui maintient la paix de r Église, comme insuppor- » table aux rois et aux peuples , et pour séparer, par » cet artifice, les âmes simples de la communion de VE- » glise et de Jésus-Christ, ))
L'avez-vous entendu? Lisez bien, car chaque mot est à peser; c'est le texte de votre évangile. Ces
{\) Sermon sur l'Unité, IW^dLviie.
hommes qui nomelterd rien pour présenter la puissance du pontife romain comme insupportable aux rois et aux peuples , qui sout-ils?les connoissez-vous? Lisez encore, ne vous lassez point; remarquez le but que se proposent ces hérétiques détracteurs de Rome : ils veulent, par cet artifice^ séparer les âmes simples de la communion de VÊglise et de Jésus-Christ,- tel est leur odieux projet. Que si néanmoins, pour mieux accomplir leur dessein , pour surprendre plus facilement les dmes simples^ ils osent se dire catholiques ^ que faudra-t-il croire , leur déclaration , ou la déclaration de 1 682 ?
Mais passons à un autre reproche qu'on adresse aux catholiques véritables; aux ultramonlains, comme on les appelle. Ils attaquent , dit-on , la souveraineté du roi. — En effet, ce sont les ultramontains , c'est le clergé qui a ourdi, depuis dix ans, toutes les conspirations contre le trône ; c'est lui qu'on a vu figurer à Grenoble, à Lyon , à Saumur, à Béfort, à Paris , devant les commissions militaires et sur les bancs des Cours d'assises. — Cependant la déclaration de 1682 qu'il rejette! car c'est toujours là qu'on en revient. — Nous discuterons prochainement, dans un autre écrit, cette fameuse déclaration. En attendant, apprenez-nous si , en ce qui tient à la question présente, vous l'admettez vous-même ; expliquez-vous avant d'accuser. Le premier article établit l'origine divine du pouvoir : Omnis potes tas à Deo. Autant pour nous que pour elle , c'est là un principe sacré. Or ce principe est-il aussi le vôtre? avouerez-vous que le roi tient son pouvoir de Dieu, et de Dieu seul? Con-
damnerez-vous , comme une impiété, votre dogme chéri de la souveraineté du peuple ? Point de milieu pourtant : ou dites anathème à cette prétendue souveraineté, ou déclarez franchement que vous protestez contre le premier des quatre articles.
Sera-ce leur opposition aux trois derniers qui sera le crime des ultramontams? Et que devient donc cette liberté d'opinions que vous nous vantez, s'il ne leur est pas permis d'avoir leur opinion sur des questions théologiques? Et si c'est pour eux un délit d'exprimer l'opinion qui est la leur , que devient cette liberté de la presse qui rend tant de services , dans Vétat actuel de la société, qu on peut dire quelle est devenue un besoin universel, une condition de notre existence (1)? Quoi ! on ne pourroit condamner la tendance au protestantisme , parce que ce seroit interdire aux protestans le prosélytisme , et par conséquent violer la Charte (2), et l'on condamneroit légalement la tendance au catholicisme , on interdiroit aux catholiques la défense d'une doctrine professée par le chef de la catholicité !
Mais cette doctrine nous déplaît, elle nous alarme. — A cela voici ce que nous répondrons :
« Si vos opinions étoient menacées, est-ce donc » par la force et par la contrainte qu'il faudroit aller » à leur secours? Faudroit-il vous montrer inquiets , » éperdus comme les prêtres de l'ancienne loi qui je- » tèrent un cri d'effroi aux premières annonces du » christianisme , et qui , ne pouvant en appeler à la
(1) Plaidoyer de M* Dupin.
(2) Plaidoyer de M« Mérilhou.