CHARLOTTE, LOUISE
LOUISE, entrant en éclatant de rire. Oh! ma chère amie, ma bonne Charlotte, qu'il est drôle quand il est en colère !
charlotte. Qui cela?
LOUISE. Mon mari... monsieur Dubouloy...
Imagine-toi qu'il vient de me faire une scène... Oh ! j'aurais donné tout au monde pour que tu fusses là.
charlotte. Vraiment?
LOUISE. Tout ce qu'il y a de plus dramatique, ma chère. Enfin, dans l'état habituel, son visage m'a paru assez insignifiant.... eh bien, dans la colère, sa figure prend une expression... Oh! je le mettrai très-souvent en colère...
charlotte. Mais à propos de quoi cette querelle ?
loulse. Est-ce que je sais, moi... I! m'a parlé d'un piège où il avait été entraîné, d'un mariage qu'il manquait, de la Bastille où on l'avait conduit, d'un cr.chjt très-noir, d'un poulet et d'une bouteille de vin de Bordeaux ; il m'a dit que j'étais cause de tout cela, que j'étais un serpent, et que jamais je ne serais sa femme que de nom : ce qui m est parfaitement égal, attendu que je ne le connais que d'hier, ce monsieur, et que je n'en suis pas du tout folle.
charlotte. Cependant tu l'as épousé ?
loutse. Sans doute, mais ce n'est pas moi qui ai été le chercher. C'est lui qui est venu me trouver, c'est lui qui m'a dit qu'il m aimait depuis longtemps; qu'il m'avait vu à la messe, aux représentations iïEstker, qu'il mourrait de chagrin si je n'étais pas à lui ! Dam! moi, j'ai bon cœur, je n'ai pas voulu le laisser mourir, ce garçon, je me suis sacrifiée... et puis maintenant voilà comme il me remercie... Ah! ma foi, à sa fantaisie!... comme il voudra.
charlotte. Et tu ne regrettes pas d'être mariée?
Louise. Regretter d'être mariée, moi' J'en suis enchantée! Sais-tu qu'il a un trèsbel hôtel! J'ai visité tout cela pendant qu'il était sorti, ce matin. Tu verras mon appartement... délicieux, ma ci. ère! Quand je compare cela à ma chambre de Saint-Cyr... et puis comme c'est commode : je voulais venir te voir, je suisdescendue et j'ai trouvé sa voiture à la porte... une excellente voiture, sans armoiries, il est vrai... mais on ne peut pas tout avoir... J'ai ordonné au cocher de prendre par le quai. Que c'est beau Paris, ma chère !... que c'est beau le Louvre, les Tuileries !... Il y avait des carrosses qui passaient, il y avait des seigneurs dans les carrosses... Tout cela est d'un bruit, d'une animation... Et tu demandes si je suis bien aise d'être mariée? oh! oui, j'en suis bien aise ! et ce serait à refaire que certainement je le referais!
charlotte, poussant un soupir. Ah !
LOUISE. .Mais toi, est-ce qu'il n'en est pas ainsi? est-ce que tu ne penses pas comme moi ?
charlotte. Oh! moi, ma chère Louise, je suis bien malheureuse!
lcuise. Toi, malheureuse, Charlotte? Oh ! mon Dieu! Et comment? pourquoi?
charlotte. Oh! moi... moi, je l'aimais; et lui, il ne m'aime pas!
loutse. Qui t'a dit cela?
charlotte. Lui-même.
louise. C'est lui-même? Il ne faut pas le croire.
charlotte. Comment veux-tu que je ne croie pas !
loutse. Écoute : Hier, il disait qu'il t'adorait ; aujourd'hui, il dit qu'il te déieste. Trèscertainement i! a menti hier uu aujourd'hui... Eh bien ! pourquoi ne serait-ce pas aujour- . ausoi bien qu'hier? Les chances sont au moins égales, tu en conviendras... Et maintenant, pourquoi te déteste-t-il? voyons!
charlotte. Oh ! il m'accuse d'une chose affreuse !
loitse. Et de quoi t'accuse-t-ildonc?
charlotte. Il dit que tout cela est une intrigue menée par moi, conduite par moi. .. Il me croit capable...
loujse. De ce que j'ai fait... Ma chère, ce n'est pas aimable, ce que tu me dis là.
charlotte. Oh! Louise...
louise. Sois tranquille; je ris.
charlotte. Et moi, je pleure.
LOUISE. Oh ! quelle étrange manière tu as d'envisager la vie! :e que c'est que
cela?. .. Tu l'aimes?... D'abord, tu as tort de l'aimer... Toute femme qui aime perd la moitié de ses avantages. Mais crois-tu que c'est avec des larmes que tu le ramèneras?...