LA COMTESSE, MARTON
la comtesse , entrant la première, suivie de Mar-
ton, qui porte un miroir.
Non, Marton, cela est inutile, et tu n'y gagneras
rien.
Regardez-vous seulement; c'est tout ce que je vous demande.
LA COMTESSE
Non, laisse-moi, je suis maussade ce matin ; j'ai mes vapeurs.
MARTON
Rien qu'un coup d'oeil, un seul, de côté, si vous ne voulez pas de face.
LA COMTESSE
Non, te dis-je, et tu m'impatientes; qu'ai-je besoin de me faire belle? si quelqu'un m'aimait, à la bonne heure.
MARTON
Eh ! mon Dieu, faites toujours ; on ne sait pas ce qui peut arriver.
LA COMTESSE
D'ailleurs ce serait trop de besogne pour toi, ma pauvre Marton, après la nuit que j'ai passée...
MARTON
Madame a passé une mauvaise nuit? allons donc, cela n'est pas possible.
LA COMTESSE
Horrible, Marton; je n'ai pas dormi une seconde.
MARTON
Vraiment ?
Je n'ai fait que songer aux choses les plus extravagantes.
MARTON
Eh bien ! cela se voit sur votre visage, parole d'honneur.
la comtesse, avec langueur.
Comment cela ne se verrait-il pas lorsque l'on nuit?
MARTON
Cela bouleverse toute la physionomie... Ah! madame a bien raison de ne pas vouloir se regarder.
LA COMTESSE
Là! tu vois bien que tu es de mon avis.
MARTON
Alors, emportons ce miroir, madame.
LA COMTESSE
Heim!
MARTON
Madame, voilà le miroir qui s'en va, je vous en préviens.
LA COMTESSE
Marton!
marton, s" arrêtant.
Madame la comtesse?
Je suis donc bien horriblement changée, mon enfant?
MARTON
A faire peur, madame.
LA COMTESSE
Mon Dieu, mais il ne faut cependant pas chasser tout-à-fait les gens.
MARTON
Allons donc !
Elle donne le miroir à la Comtesse, qui se regarde. LA COMTESSE.
Menteuse!
MARTON
Le fait est que je crois que madame la comtesse a tout bonnement rêvé qu'elle ne dormait pas.
LA COMTESSE
Non ; et je t'assure que c'est vraiment un miracle que je ne sois pas plus défigurée.
MARTON
Et d'où vient donc à madame cette grande inquiétude qui lui a fait passer une si mauvaise
souffre ?
Dame, on est pâle.
LA COMTESSE
Lorsqu'on ne dort pas.
MARTON
On a les yeux battus.
LA COMTESSE
Lorsqu'à chaque instant il vous prend des envies de pleurer.
la comtesse pose le miroir sur une taole. Le sais-je moi-même?
MARTON
Ne serait-ce point parce que madame la comtesse vit si isolée?
la comtesse.
Oui, vraiment, Marton, je crois que c'est cela, et tu as deviné juste... Comprends-tu qu'après avoir été interrompu par mon oncle, au milieu d'une conversation... des plus intéressantes , le
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comte, en rentrant hier soir, n'ait point cherché à nie rencontrer, n'ait point eu l'idée de me dire une seule parole ?
MARTOX.
Oh! si fait, madame.
Comment cela, Marton?
MARTOX.
Monsieur le comte est venu frapper à votre porte.
LA COMTESSE
A ma porte?... Et à quelle heure?
MA&TON
A dix heures.
LA COMTESSE
Si tard que cela, Marton?
MARTON
Aussi, je n'ai eu garde de le laisser entrer ; je me rappelais les ordres de madame.
LA COMTESSE
Mes ordres!... Vous rêvez, ma chère l
MARTOX.
Comment ! madame la comtesse ne m'a pas dit positivement l'autre soir...
LA COMTESSE
Ah! l'autre soir...
MARTON
Pardon, mais je ne savais pas que [depuis lors madame eût changé d'avis.
D'avis ! Et qui vous dit que j'aie changé d'avis, mademoiselle?
MARTOX.
Je veux dire que j'ignorais que madame la comtesse attendit monsieur le comte à cette heure.
LA COMTESSE
Moi! mais je n'attendais personne... Vous êtes étrange, savez-vous, avec vos suppositions?
MARTOX.
Excusez-moi; je voulais dire seulement que si j'avais su que madame désirât recevoir monsieur le comte...
LA COMTESSE
Désirât!... Mais, vraiment, vous avez des façons de dire inconcevables... Désirât ! mais apprenez donc à mesurer vos paroles... Où avezvous vu que je désirasse recevoir monsieur le comte?... Désirât! Ah! en vérité, vous semblez prendre à tâche de me dire les choses les plus inconvenantes. J'ai trouvé étonnant, oui, que monsieur le comte fût rentré sans s'informer de moi; sans me dire quelqu'une de ces paroles qu'on se dit même entre simples connaissances... mais il y a loin de là, vous en conviendrez, à désirer le recevoir; d'ailleurs, en supposant même que cela fût ainsi, cela s'explique tout naturellement; j'avais quelque chose à lui demander.
MARTOX.
Eh bien ! il y aura eu un petit retard, voilà tout, et cette chose, madame la lui demandera maintenant, car voilà monsieur le comte luimême.
C'est bien; allez-vous-en. [Marton veut emporter le miroir.) Mais non, laissez donc là ce miroir ; qui vous dit de l'emporter ?
MARTON
0 mon Dieu ! mon Dieu ! je n'ai jamais vu madame de si méchante humeur; je ne croyais pas cependant que pour avoir suivi ses ordres...
LA COMTESSE
Assez ! Je vous ai dit de vous en aller, allezvous-en !
MARTOX.
Je m'en vais, madame, je m'en vais.
Elle sort.
LA COMTESSE
Ah! je ne connais pas de femme de qualité plus mal servie que moi.