SCÈNE V
LE CHEVALIER, seul; puis LA COMTESSE.
LE CHEVALIER
Celui qu'elle préfère l'épouse... mais quel diable de galimatias me fait-il donc là? Ah... Yoici la comtesse!
LA COMTESSE
Oh! vous êtes venu chevalier? merci!
LE CHEVALIER
Oui, je suis venu, et fort inquiet même, je vous l'avoue, madame-
LA COMTESSE
Et pourquoi cette inquiétude, chevalier?
LE CHEVALIER
Parce que tout m'arrive à moi au contraire des autres : avant-hier vous m'ouvrez les portes de votre hôtel, et le même jour vous me donnez à entendre que ce que je puis faire de plus agréable pour vous est d'en sortir. Hier vous m'écrivez de venir, et c'est pour me prouver que non seulement je vous suis devenu indifférent, mais encore que vous en aimez un autre ; aujourd'hui enfin vous m'envoyez chercher! Ah! madame! je tremble, car comme à chaque faveur apparente je perds quelque chose de mon bonheur réel... cette fois, comtesse, vous n'avez sans doute été si pressée de me revoir que pour m'interdire à tout jamais votre présence ?
LA COMTESSE
Non, chevalier, non; vous vous trompez, car vous pouvez aujourd'hui acquérir des droits éternels, non seulement à mon amitié , mais à ma reconnaissance.
LE CHEVALIER
Amitié... reconnaissance... voilà des sentimens bien froids, comtesse. Mais, si froids qu'ils soient, parlez : à défaut de ceux que j'ai perdus, je veux au moins reconquérir ceux-là.
LA COMTESSE
Chevalier, j'étais si troublée hier en sortant du bal, que je n'ai point songé à vous parler de cette affaire.
LE CHEVALIER
Quelle affaire, madame?
LA COMTESSE
Avec monsieur de Saillant.
LE CHEVALIER
De Saillant!... Qu'est-ce que c'est que cela?... d'honneur, comtesse, je ne sais ce que vous voulez dire, et s'il y a eu quelque chose de pareil, je l'ai oublié.
LA COMTESSE
Oh! non, non! vous ne l'avez point oublié! et vous vous en souvenez si bien, au contraire, que ce matin, j'en suis sûre...
LE CHEVALIER
Eh bien! quand cela serait, madame, quelle importance cette affaire pourrait-elle avoir pour vous ?
LA COMTESSE
Quelle importance '....une importance si grande, chevalier, que je vous ai envoyé chercher tout exprès pour vous supplier de ne pas donner suite à ce duel.
LE CHEVALIER
Comment! comtesse... vous me demandez ... moi!...
LA COMTESSE
Je vous demande un grand sacrifice, je le sais; mais votre honneur à vous n'est pas compromis... Ecoutez-moi... Monsieur de Saillant vous a donné son nom, mais vous ne lui avez pas donné le vôtre... il vous a donné son adresse, mais il ignore où yous demeurez... il vous a parlé à visage dé- | couvert et vous lui avez répondu masqué... par
MAGASIN THEATRAL
conséquent il n'a pu \ous reconnaître... Mais écoutez-moi donc! et si par considération pour moi, pour moi seule... vous voulez bien garderie silence, il ignorera éternellement à qui il a eu affaire, tandis que moi, monsieur, mon honneur est menacé... si vous vous battez on saura pourquoi et pour qui!... une imprudence dès lors aura l'air d'être une faute... et quoique innocente... innocente devant Dieu, vous le savez... aux yeux du monde je serais perdue.
LE LllKYALIER.
Oh! ce n'est point le jugement du monde que vous redoutez, madame... il en est un, individuel, isolé, qui a bien plus d'influence sur vous que celui de la société tout entière.
LA COMTESSE
Est-ce un aveu que vous voulez, chevalier? Eh bien! je vous estime assez pour vous le faire... oui, cela est vrai; depuis cinq jours un changement étrange s'est opéré en moi et autour de moi... une lueur inconnue et nouvelle a éclairé les objets de leur véritable jour... Ce que j'avais pris pour une passion éternelle était je ne dirai pas un caprice de mon esprit, mais une tromperie de mon cœur. J'ai trouvé dans le comte, dans mon mari, non seulement un homme bon, spirituel, mais encore un gentilhomme plein de courtoisie, qui, au lieu de me traiter comme eût fait tout autre à sa place, m'a livrée à moi-même, s'en rapportant à ma délicatesse, se confiant à ma dignité. Je me suis alors élevée à mes propres yeux, j'ai grandi dans ma propre estime... et j'ai compris, chevalier, que, même en pensée, je ne pouvais plus tromper un pareil homme.
LE CHEVALIER
Oh! dites mieux que cela, madame, soyez franche... dites que vous l'aimez.
LA COMTESSE
Eh bien ! oui, monsieur le chevalier, je l'aime, Je m'en suis aperçue trop tard pour vous, je vous en demande pardon, mais à temps encore pour moi. J'étais au moment de me perdre... je suis sur le point... d'êlre heureuse... Ma réputation, mon sort, mon honneur sont entre vos mains... Chevalier! au nom de votre mère, au nom de votre sœur, soyez généreux!...
LE CHEVALIER
Oh! maintenant, madame, il est trop tard. Si votre honneur est engagé, le mien aussi est en jeu... Monsieur de Saillant ne connaît pas mon nom... monsieur de Saillant ne sait point mon adresse... monsieur de Saillant n'a pas vu mon visage, c'est vrai. Mais monsieur de Saillant sait qu'il attend un gentilhomme, et moi je sais que je suis attendu... si je manquais au rendez-vous... ah ! justement parce que j'avais un masque sur le visage, toute la seigneurie de France serait déshonorée!... Songez-y, madame; c'est impossible!..,
LA COMTESSE
Mais moi alors que vais-jc devenir? Mais songez donc à la position affreuse où je me trouve !
LE CHEVALIER
Cette position, comtesse, c'est vous qui l'avez faile, telle qu'elle est, et non pas moi. Si elle est fausse, vous ne devez vous en prendre qu'à vous, et il n'y a pas de ma faute... cl. comme il n'y a pas de ma faute, je trouve que vous sacrifier à la fois mon amour et mon honneur, c'est trop... Oui, mon honneur ; car si je faisais aujourd'hui ce que vous me demandez... demain, comtesse, demain... vous seriez la première à me mépriser. D'ailleurs depuis quelques jours je joue, vous en conviendrez, un assez singulier rôle, et comme je n'y suis pas habitué... ce rôle me pèse... j'ai besoin Je m'en venger sur quelqu'un... et puisque Candale m'échappe, je m'en prendrai à monsieur de Saillant... tant pis pour lui! Ce n'est pas à lui que j'en veux; mais pourquoi vient-il me chercher? pourquoi me tombe-t-il sous la main juste au moment où j'ai besoin de tHer quelqu'un? cela ne me regarde pas... c'est son affaire.
Ainsi, chevalier... ainsi mes prières sont inutiles... ainsi vous me refusez!...
LE CHEVALIER
Non seulement je vous refuse, madame, mais comme je n'ai déjà que trop tardé...
Le Commandeur entre.
LA COMTESSE
Ah! mon oncle, venez à mon secours! voilà le chevalier qui résiste à tout ce que je puis lui dire, et qui veut absolument aller chez monsieur de Saillant.
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