LUCRÈCE, SEXTUS
LUCRECE
J'écoute maintenant.
SEXTUS
Qu'heureux est Collatin!
Qu'opulente est pour lui l'urne d'or du destin! Et que pour lui l'aurore abondamment étale Les jours blancs que contient sa robe orientale! Une bonne déesse, aussitôt qu'il fut né, Sur lui jeta sans doute un regard fortuné; Car est-il un trésor qu'envirait, ô Lucrèce! Le mortel enrichi de vos dons de tendresse? Quelle douceur plus propre à bien l'encourager Que votre cœur qui bat au bruit de son danger; Qui, tout entier, le suit au milieu des alarmes, Préparant au blessé le baume de ses larmes, Et du vainqueur joyeux caressant le retour Par des soins délassants et des propos d'amour? Oh! que j'échangerais la royale couronne Contre vos doux regards dont son front s'environne, Et la robe de pourpre et de neige des rois, Contre ce simple habit que lui filent vos doigts! S'il m'eût été donné d'avoir ce bonheur rare, Je m'y fusse attaché par une étreinte avare. Ce ne serait pas moi qu'on \ errait employer,
SCÈIVE ITT. 63
Dans les loisirs des camps, les jours dus au foyer
LUCRÈCE
Un Romain doit aller où Rome le demande, Sextus, et tout quitter quand le pays commande. Ainsi fait Collatin, et c'est dignement fait. Mais ne parliez-vous pas d'un message?
SEXTUS
En effet.
Je m'en souviens. J'avais perdu toute mémoire; Car je suis plus troublé que vous ne sauriez croire, 0 Lucrèce! J'admire et j'envie a la fois Et tout ce que j'entends et tout ce que je vois; Cet aspect imposant du vestibule antique, Familier à Vesta, la déesse pudique; Ce foyer solitaire, où nul bruit de gaité Des lares paternels n'émeut la gravité; Ces corbeilles, ce lin, la lampe sérieuse, Qui dérobe au sommeil l'heure laborieuse, Et d'où Pallas, aimant à descendre sans bruit Près de l'huile employée aux travaux de la nuit, S'étonne, et, vous voyant et si sage et si belle, Craint qu'on n'adore un jour une Pallas nom elle. Que vous dirai-je enfin? Plein d'un respect pieux, Je me crois dans un temple occupé par des dieux, Et vous m'apparaissez , dans la foule divine, Comme une reine auguste, et dont le front domine.
LUCRÈCE
Mais mon mari, Sextus, vous venez en son nom. Parlez de mon mari ; que veut-il ?
Eli bien! non.
Je ne viens pas pour lui.
LUCRÈCE
Que venez-vous donc faire?
Et que m'avez- vous dit?
SEXTUS
Qu'une importante affaire
Mais non, c'est trop tarder. J'ignore Collatin ,
Et l'armée, et les chefs, et Rome et son destin.
Je ne connais ici que vous et que moi-même.
Je viens vers vous... je ^iens... parce que je vous aime...
LUCRÈCE
Ali! dieux immortels !
SEXTUS
Oui , je vous aime ; souffrez Que je m'explique enfin , et vous me répondrez. Je vous aime , du jour qui m'a rendu votre hôte. Collatin m'amena ; ce ne fut pas ma faute. J'ignorerais encor , sans son fatal orgueil , Quels bouleversements peut produire un coup d'œil. Votre image me suit ; ma mémoire obstinée Partout m'offre Lucrèce au travail adonnée; Absente je vous vois comme je vous vois là : Je ne vois plus que vous. Au point où me voilà, A faire effort sur moi mes luttes seraient vaines. Je n'y puis rien. Vénus a pénétre'' mes reines. Pareil au loup blessé par l'épieu du chasseur, J'emporte, en le mordant, un trait mortel au cœur; Et je comprends, au feu dont tout mon sang s'allume, Qu'il faut, ou qu'on l'apaise, ou bien qu'il me consume.
(Lucrèce, qui pendant ce discours a.gardé un visage sévère, fait un mouvement comme pour parler.)
Patientez encore. Habitués aux cieux,
Un amour souterrain n'attire pas vos yeux;
Vous marchez au soleil, et votre front sublime