SCÈNE VI
La COMTESSE, le DUC
LE DUC
Marie! ma chère Marie!
LA COMTESSE
Monsieur le duc!
LE DUC
La comtesse!
Je sais tout. L'honneur de ma fille veut une réparation ; me l'apportez-vous?
LE DUC
Madame...
LA COMTESSE
Marie ne connaît pas ma démarche : c'est moi qui ai reçu votre billet (Elle le montre.) et qui suis venue à sa place. Bénissez le ciel que ce ne soit pas son père 1
LE DUC
Est-ce une menace, madame?
LA COMTESSE
C'est un avis, Altesse. Mais vous n'avez pas répondu à ma question ?
LE DUC
Je ne chercherai pas à le nier, comtesse, j'aime Marie et j'en suis aimé. Dieu m'est témoin que jamais une autre femme ne fera battre ce cœur qui lui appartient tout entier. Le serment que je lui ai fait, je venais le lui renouveler dans ce moment suprême , où je vais jouer sur un champ de bataille mou honneur et ma vie.
LA COMTESSE
Vous vous trompez, Altesse, votre honneur, c'est ici que vous l'avez perdu.
LE DUC
Comtesse !
LA COMTESSB.
C'est bien infâme , ce que vous avez fait ! Une famille noble se sacrifie pour vous; une mère, ce qu'il y a de plus sacré au monde, vous cache chez elle, quand vous êtes poursuivi, et vous abusez de sa confiance pour lui voler le seul
bien qu'elle possède, sa consolation dans ses peines, sa vie, sa fille, son unique enfant! Est-ce croyable? Vous! un prince! Allez, vous devriez rougir! et je vous le dis entre nous, vous qui voulez un trône, vous ne méritez pas d'être gentilhomme!
LE DUC
Madame, madame! rappelez votre sang-froid et votre raison.
LA COMTESSE
Eh ! que m'importe à moi que vous soyez le prince, l'électeur, le souverain de ce pays! tout cela ne m'empêchera pas de \ous dire que vous êtes un faux ami, un hôte déloyal et sans cœur!... Vous voyez bien, Altesse, que je sais ce que je dis, et que j'ai toute ma raison.
LE DUC, vivement ému et d'une voix presque
suppliante.
Madame, assez d'insulles! Quelle preuve exigezvous de mon amour?
LA COMTESSE
Que vous renonciez au mariage projeté pour vous.
LE DUC, s'animant.
Je l'ai voulu , madame ; ce sont les vôtres qui, pour me donner un trône...
LA COMTESSE
Eh bien ! renoncez au trône !
Mais nos amis armés pour défendre ma cause? Vous-même me l'avez rappelé : ce serait indigne de les abandonner! Songez à votre frère!
LA COMTESSE
Mon frère... un message l'avertira... Vos amis... ils se disperseront, ils vous oublieront quand ils sauront que le prétendant n'est plus qu'un homme comme eux; qu'il ne possède plus ni couronne, ni armée, ni sujets; qu'il n'a plus ni trésors, ni places, ni titres à leur distribuer.
LE DUC
Oh ! j'y ai songé plus d'une fois, à ce bonheur modeste et tranquille. Seul avec Marie, dans quelque coin de ce royaume que je dispute à l'ambition d'un rival, j'aurais vécu heureux. Quelques arbres, du soleil, il ne m'en fallait pas davantage, pourvu que je fusse aimé de Marie. Mais ils sont veuus me chercher, moi si profondément ignoré du dernier de mes sujets; ils m'ont fait leur étendard, leur général , leur prétendant. La fatalité me pousse, je ne puis plus m'arrêter que mort ou triomphant!
LA COMTESSE
Et ma fille?
LE DUC
Vous serez satisfaite, madame, je vous le jure.
LA COMTESSE
Eh! que pourrez-vous donc lorsque vous serez sur le trône? que pourrez-vous quand vous aurez
LA COMTESSE D'ALTENBERG
conclu votre royale alliance?... Marie, ma pauvre Marie, vous la laisserez mourir dans l'abandon, dans le mépris!
LE Die, avec chaleur.
Non, non, madame, croyez...
LA COMTESSE
Eh ! que pourrcz-vous , encore une fois? Avezvous pensé, par hasard, qu'en la mariant à quelqu'un de vos courtisans, tout sera dit et que vous serez quitte envers elle?... Mais vous oubliez donc quel est son père, monseigneur... vous ne savez donc pas que dans notre famille toute injure veut du sang ?
LE DUC
rius tard, vous me rendrez justice, mais avant tout, laissez-moi sauver mes amis.
(Il fait quelques pas pour sortir.) LA COMTESSE, le saisissant par le bras. Non 1 vous ne me quitterez pas ainsi.
LE DUC
On va se battre là-bas, madame, c'est vous qui me l'avez dit... C'est pour moi que ce sang va couler, pour moi qui ne serai pas la!... LA COMTESSE, avec énergie.
Je veux une réponse !
LE DUC
Par pitié, ne me retenez pas!... le jour peut me surprendre !
LA COMTESSE, lui faisant signe de se taire, avec un effroi subit.
Ecoutez!...
LE DUC
Madame , quel est ce bruit?... Vous n'êtes pas seule ici... on marche autour de nous...
LA COMTESSE
Ahl les soupçons du comte... (Elle court à la porte par où elle est venue.) Fermée !
LE DUC, écoutant du côté de la porte a droite. On vient, madame... ( Gourant vers la comtesse.) Que se passe-t-il ici... qu'ya-t-il?
LA COMTESSE
11 y a... il y a que nous sommes perdus tous les deux !
(Quatre gardes du comte entrent par la porte à droite.) LE DLC, tirant son épée.
Trahison 1