SCENE IL
THÉRÉSINA , MÉRINOS , ouvrant la porte à gauche du
public.
mérinos. Toujours cette porte ouverte!., et dans un moment où la cavalerie frauçaise est en maraude dans ces campagnes!.. Ah ! Thérésina!.. Thérésina ! vous gardez bien mal toutes les richesses que la nature vous a données! comme qui dirait votre cœur, vos charmes et autres trésors qu'il est superflu de détailler!
thérésina. Qu'est-ce qui parle par-là? Tiens ! c'est vous > cousin Mérinos?
mérinos. Comment, signorita, encore couchée!
thérésina. Ma foi, oui... Mon ouvrage était fini, la chaleur était accablante, et je suis venue fumer une cigarette dans ce hamac. Vous savez que c'est l'usage à la Vera-Cruz, mon pays.
mérinos. C'est vrai ; mais je n'aime pas ça... D'abord, c'est signe de paresse; et puis quand on dort on rêve, et quand vous rêvez, je suis sûr que ce n'est pas à moi.
thérésina. C'est encore possible.
Même air.
Rêve d'amour, importune, inquiète , Fille est sujette à ces accidens-là ; Mais par bonheur, grâce à la cigarette. On s'étourdit , et le rêve s'en va.
ENSEMBLE
Ah ! ah ! ah !
mérinos, la balançant. «
Il est charmant L'amusement.' C'est ravissant!
C'est enivrant!
mérinos. Signorita, si vous vouliez me permettre d'allumer mon cigare à votre cigarette...
thérésina. Faites. {Mérinos s3 approche pour allumer son cigare; en se balançant elle lui brûle le nez. )
mérinos. Oh! là, là!.. Prenez donc garde, jolie fiancée , vous m'avez brûlé le nez.
thérésina. C'est la faute de mon hamac qui n'est pas solide... Attendez, que je mette pied à terre, car il n'y a rien qui fatigue comme de se reposer trop long-temps. [ En disant cela elle est descendue et elle allume le cigare de Mérinos. )
mérinos. Vous avez là un vilain usage, signorita.
thérésina. De fumer?
mérinos. Non, je sais que dans votre pays toutes les femmes fument, et c'est un délassement tout comme un autre.
thérésina, fumant. C'est bien plus amusant qu'un autre.
mérinos. Je parle de l'usage que vous avez contracté de
dormir la porte ouverte dans un moment où ces brigands de
Français rôdent dans nos campagnes... dans nos malheureu-
. ses campagnes !
thérésina, fumant. Vous croyez qu'ils sont déjà dans la Sierra-Morena 2
mérinos. Est-ce qu'ils né sont pas partout) ces (ils de Satan?
thérésina. Oh ! moi, je ne les crains pas, les Français.
mérinos. Oui, mais moi je les crains pour vous... C'est qu'à votre âge on dort bien... l'innocence a le sommeil dur et l'amour a le pas léger.
Air: Vaudeville de la Somnambule.
Souvent des verrous et des grilles , Des murs bien hauts, bien effrayans, Pour garder la vertu des filles Ne sont pas encor suffisans.
TIIÉKÉSINA.
Puisque ces moyens de défense
Sont tous superflus en ce lieu , Moi, je m'endors , laissant mon innocence Tout bonnement à la garde de Dieu.
mérinos. Oh! ïhérésina! que votre candeur est imprudente!
thérésina. Est-ce pour me dire tout cela que vous êtes venu me déranger? m
mérinos. Non, signorita, ce n'est pas pour ça... voilà ce qui m'amène. Mon oncle Marinez, le curé du village voisin, m'a fait prévenir qu'il serait ici aujourd'hui pour nous marier sans désemparer.
thérésina. Déjà!
mérinos. Déjà!.. Est-elle naïve!.. Oui, peut-être ce matin. Mon oncle prétend que depuis votre arrivée de la Vera-Cruz, depuis le jour enfin que vous êtes venue habiter le manoir de mes ancêtres , qui étaient aussi les vôtres puisque vous êtes ma cousine du côté des femmes, mon oncle prétend, dis-je, que nous portons scandale dans ces campagnes, parce qu'on ne peut pas supposer qu'une jolie fille, comme vous, et un joli garçon, comme moi, passent toutes leurs journées à se regarder.
thérésina. Moi, je ne vous regarde pas du tout.
mérinos. Elle est modeste!.. Enfin mon oncle veut vous marier... etmoi je ne demande pas mieux, car je vous aime, Thérésina. (// lui fait des yeux langoureux.)
thérésina. Mon Dieu ! mon cousin , ne me regardez donc pas comme ça.
mérinos. Ça vous intimide?..
thérésina. Non, mais c'est que vous louchez horriblement.
mérinos. Comment, je louche. ..
thérésina. Toujours quand vous voulez me faire les yeux doux.
mérinos. C'est par sentiment, ma cousine; et si vous m'aimiez, vous ne vous apercevriez pas...
thérésina. Ecoutez-moi, seigneur Mérinos... Je suis orpheline, je suis votre parente... A la mort de mon père vous m'avez fait venir de la Vera-Cruz dans votre petit château que vous habitez seul avec une gouvernante vieille comme le monde , et j'ai consenti volontiers à devenir votre servante... A présent vous voulez m'épouser... Je ne demande pas mieux... mais je ne réponds de rien , je vous en avertis, car je ne vous aime pas.
mérinos. Comment! ce n'est pas encore venu? Et pourtant, depuis que vous êtes avec moi vous avez eu le temps d'apercevoir mes qualités publiques et privées.
thérésina. C'est égal , l'amour n'est pas venu du tout.
mérinos. Eh bien! tant mieux! c'est une preuve qu'il viendra. S'il était déjà venu il serait peut-être au moment de s'en aller. Ainsi vous n'avez aucune répugnance a devenir dona Mérinos ?
thérésina. Il me semble que non.
mérinos. Pauvre cher petit mouton , va !
thérésina. Oui, mais c'est à condition que je pourrai me reposer tant que je voudrai et fumer ma cigarette.
mérinos. Nous fumerons toujours ensemble ! comme tout à l'heure. Allez tout préparer pour recevoir notre oncle, le vénérable curé de San-Lorenzo, afin que les doux nœuds de l'hyménée... (/ lia regarde).
thérésina. Tenez, vous louchez encore... corrigez-vous donc de ce vilain défaut-là. Je vais cueillir des fruits pour notre oncle. {Elle s'enfuit.)