‹ Judith Renaudin; drama in cinq actes, sept tableauxChapitre 18 sur 80 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

LE PÈRE, avec un demi-sourire.

Ah! les voilà bien, les jeunes filles : pour une phrase gentiment dite, pour un regard, tout de suite indulgentes, tout de suite conquises. (aprement.) Les ruinés aux jeux de Versailles, les déconsidérés, les tarés, les pillards, c’est parmi ceux-là qu'on les recrute, ces beaux justiciers, pour les dragonnades du roi!... Les autres vont à l’ennemi, vont à la guerre, mais refuseraient de s’employer à des besognes moins hautes... Et dans les rangs de ces dragons aux têtes emplumées, vois-tu, mon enfant, on ne trouverait ni un soldat sans tache, ni un homme de cœur... Cependant, ce n’est point l’heure pour nous de murmurer. Mais que la volonté de Dieu s’accomplisse, et non la nôtre. (n reprend la main de Judith et celle de Daniel, et de nouveau essaie doucement de les rapprocher.) Allons, mon fils et ma fille. Allons, Judith, maintenant que j'ai prononcé, pour vous et pour nous tous, la confession solennelle qui nous livre aux persécuteurs, consens à donner ta main à Daniel; que j'aie la joie de vous bénir ensemble, avant de vous perdre pour toujours sur cette terre; qu’au moins nous connaissions, ta vieille grand’mère et moi, l’homme avec lequel, là-bas, en exil, tu fonderas une famille nouvelle que nous ne verrons jamais.

Judith demeure encore tête baïissée, sans répondre,

L’AÏEULE AVEUGLE , qui écoutait attentivement, à Nanette,

Aide-moi, Nanette, à me soulever, je te prie... (Nanette l’aide à se mettre debout.) Aide-moi à marcher, maintenant : je veux aller près d’eux.

Elle fait quelques pas vers ses enfants, appuyée au bras de Nanette, une main tendue en avant, à la manière des aveugles.

JUDITH, la voyant venir avec une sorte d’effroi.

Oh! mon Dieu! vous venez à moi, grand'mère! Vous aussi, vous venez pour me prier.

L’'AÏEULE, qui a pris la main de Judith.

Tu ne réponds pas, Judith, et cela me fait peur! Car elle n'a point répondu, n'est-ce pas? Ce ne sont pas mes pauvres oreilles qui m'ont fait défaut. Il me semble bien qu'elle n’a rien dit? (Judith reste muette, les yeix détournés.) Oh! quelle plus dure épreuve le Seigneur me réservait pour la fin de ma vie! Être devenue si âgée pour voir échouer le projet qui avait été ma consolation dans ma nuit de pauvre vicille aveugle : les unir l’un à l’autre, ces petits-enfants que mes yeux ne connaissent plus!

DANIEL, avec un mouvement de recul, dégageant sa main.

Ah! je ne m'y étais pas trompé, hélas! Je le sentais bien. qu'aujourd'hui Judith... tout à coup... était plus loin de moi que jamais... |

S. RENAUDIN, à Judith.

Laisse-moi te dire encore une chose, mon enfant, une chose qui te décidera peut-être... Rappelle-toi l’aveu qu'il vient de nous faire! Sa foi, — c’est lui-même qui le confesse, — a besoin d’être raffermie et soutenue. Et c’est de toi seule, je le crains bien, de toi seule, tu m’entends, qu’un secours salutaire lui peut venir.

L’AÏEULE

Eh! oui... cela encore, c’est ma grande terreur, que mon petit-fils, l’aîné de mes petits-fils, ne faiblisse au moment de la lutte! (Sa voix, chevrotante au début, s’affermit dans une exaltation religieuse.) Voici deux ans, je le sais, qu’il se détourne de la Sainte Table... Que notre Dieu m'’épargne cette épreuve dernière, de voir l’un des miens manquer au céleste appel... Judith, j'avais arrangé cela dans ma pauvre tête; pour le ramener, je comptais sur toi...

Daniel se tient à l'écart, sombrement.

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