Judith Renaudin; drame en cinq actes, sept tableaux
Dans l'île d'Olerôn, à l'extrémité d'une petite ville ignorée, il est une très vieille et silencieuse demeure blanche, blanche comme un logis arabe sous des couches de chaux que les siècles ont épaissies. Elle a des auvents peints en vert, et un grand portail cintré. Peu d'ouvertures sur la rue déserte; toute la façade, garnie de treilles anciennes, se développe sur une cour intérieure, où jaunissent au soleil quelques arbres centenaires, des amandiers, des grenadiers, un peu mourants et à bout de sève. Après la cour, un long jardin; après encore, une petite vigne et un petit bois, confinant à la campagne, — à cette campagne de l'île, partout sablonneuse et plate, avec, à l'horizon, l'Océan, qui roule lourdement
Il AVANT-PROPOS
ses volutes sur des plages immenses et qui toutes les nuits fait entendre sa voix profonde.
C'est de celte maison que sont partis pour l'exil, une nuit d'il y a deux siècles passés, mes ancêtres protestants.
Les grands-pères, les grand'mères d'alors, trop âgés pour entreprendre de fuir, restaient sombrement au logis, mais tous les jeunes s'en allaient. Là, dans un salon aux modestes boiseries de chêne, qui n'ont pas été renouvelées, — là, après une lecture faite en commun dans une bible familiale que je possède encore, les exilés qui s'embarquaient nuitamment pour la Hollande ont échangé leurs adieux éternels avec les anciens qui devaient rester au pays et y mourir... A l'entrée du petit bois, au bout de la vigne, quelques pierres tombales, aujourd'hui presque enfoncées dans la terre, marquent vaguement les places où dorment ces ancêtres privés de leurs enfants et exclus après la mort des cimetières catholiques.
Les lettres des exilés, les « lettres de Hollande », comme on les appelait jadis avec vénération dans ma famille, ont habité pendant un siècle et demi dans les placards du vieux salon boisé; elles fascinaient mon enfance huguenote; une aïeule, de temps à autre, m'en lisait des passages le soir.
Pauvres nobles lettres, aux écritures d'un autre âge, aux encres jaunies sur des papiers rudes ou des parchC"
ÀYANT-PROPOS. m
mins, je les possède aujourd'hui par héritage, et je les touche comme des choses sacrées. Entre autres, il en est de signées par cette Judith Renaudin qui fut l'une de mes arrière-grand'tantes — et tout à coup je me reproche comme une impiété d'avoir livré son nom, bien que je lui aie donné un rôle infiniment pur, tel autrefois son rôle dans la vie.
PIERRE LOTJ