ACTE DEUXIÈME
JEANNE
Elle s'appelait Blanche de Prémontal, et son père était bailli de la ville de Châtellerault... Seule, elle est allée l'afironler, le chef des dragons du roi, qui n'a pu résister à sa prière. Pour elle et pour les siens, pour une trentaine de protestants du diocèse, elle a obtenu la permission de fuir... Tous les détails, je les sais ; mon oncle qui revient du Poitou, me les a contés, et je puis, si tu veux, te les redire.
JUDITH
Oui, redis-les-moi... Si craintive je suis, que les récits des actions audacieuses me charment, comme autrefois les contes d'enfant où paraissaient des magiciens et des fées... Après tout, elle a bien agi, et j'aurais aimé la connaître, cette jeune fille... Son nom, répète-le, son nom, je te prie.
JEANNE
Blanche de Prémontal, la fille du bailli de Châtellerault.
L Ai EU LE, tendant l'oreille, la main en auvent.
Qu'est-ce que vous racontez comme ça, mes petites filles, en confidence dans votre coin?
JUDITH
Rien, grand'mère... Nous parlions... nous parlions des dragonnades en Poitou... Jeanne me donnait des détails que lui a rapportés son oncle, revenu ces jours-ci de Châtellerault.
l'aïeule.
Des dragonnades, vous parliez?... Mais pourquoi causer 'A bas alors? Je n'aime pas, moi, quand vous avez lair de comploter toutes deux, de faire des mystères, ou de vous monter la tête.
JUbITU UENAUDIN,
JUDITH, souriant.
Nous avons fini tout de suite, grand'mère, nos petites histoires, (a j-ame.) Mais comment est-il possible, cependant, quand on y songe? Les dragons, pour agir, ont des ordres de notre prince... M. d'Eslelan, par exemple, ce n'est pas de lui-même qu'il nous persécute... Alors ils peuvent, les dragons, enfreindre les consignes royales, et à volonté faire grâce? Jeanne, je ne comprends pas...
JEANNE
Tiens, s'ils le peuvent! D'une façon générale, évidemment non, tu penses bien... Mais dans certains cas particuliers, rien de plus aisé que de détourner un moment la tête et de ne pas voir les exilés partir... Le roi n'en fait point le compte lui-même, va, des renégats qui lui restent, ou des fuyards qui lui échappent... Ainsi M. d'Estelan, — M. d'Este-
lan, tu m'entends bien, — (Elle regarde Judilh profondément.) qui
sait?... si l'une de nous, à l'exemple de cette courageuse fllle, osait l'aller trouver...
JUDITH, inUrroœ pant .
Laissons M. d'Estelan, dis, ne parlons plus de lui.
JEANNE
Mais c'est toi, Judith, qui la première en parlais tout à l'heure... et de qui parlerions-nous, du reste, sinon de lui, qui tient eiilre ses mains nos existences à tous... Car enfin, s'il voulait...
L AÏEULE, Interrompant.
Eh bien, ça doit être fini, à présent, mes petites filles... Venez un peu à ci té de moi, s'il vous plaît...
.lUDIT)!, eu riul.
Oui, grand'mère, c'est fini.