LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
ÉLOGE PRONONCÉ A L’ACADÉMIE DE MÉDECINE DANS LA SÉANCE ANNUELLE DU 12 DÉCEMBRE 1911
Par S. JACCOUD,
Secrétaire perpétuel de l’Académie,
Professeur honoraire de la Faculté de médecine,
Médecin honoraire des hôpitaux.
Mesdames, Messieurs,
Au terme de son mandat, le Président de l’Académie prononce une allocution, dont le thème réglementaire est l’exposé des travaux de la Compagnie durant l’année qui vient de finir.
Néanmoins, lorsque j’ai quitté le fauteuil, le 3 janvier 1899, je n’ai pas hésité à modifier ce programme, et pourquoi? parce qu’un devoir impérieux s’imposait à moi, dominant à mon sens tous les usages traditionnels.
Membre du Conseil en 1891 , j’avais pu dès lors constater avec une surprise, bientôt devenue admirative, les incessants efforts de notre Secrétaire perpétuel Bergeron pour conduire à bonne fin le projet de construction, que des retards prodigieusement accumulés semblaient reléguer dans le monde des chimères; j’avais suivi les phases de ce laborieux -enfantement ; j’avais su les lettres et les rapports sans
ÉLOGE DE JULES BERGEËON
nombre, les démarches multipliées, les luttes répétées contre les atermoiements et l’inertie; j’avais su l’insistante mise en œuvre de toutes les relations personnelles, et parce que j’avais su tout cela, et parce que j’avais pu mesurer l’énergie et l’efficacité de ce labeur quotidiennement renouvelé, ma conscience du service rendu ne me permettait pas de faire à l’Académie mes adieux de Président, sans donner avant tout au Secrétaire perpétuel l’assurance solennelle de notre infinie gratitude. De là mon infraction à la règle de la journée.
Cet hommage, autant mérité qu’imprévu, fut accueilli par d’unanimes applaudissements, formelle justification de l’innovation que je m’étais permise ; il n’en pouvait être autrement, puisque de longue date, et pour de multiples raisons, le collègue, à qui la vérité par ma bouche adressait ce témoignage, avait acquis d'incontestables droits au titre enviable de bienfaiteur de l'Académie.
Bergeron (Étienne-Jules) est né à Moret (Seine-et-Marne), le 1 7 août 1817 ; il fit ses études au collège Louis-le-Grand, et le moment venu de leur donner une direction professionnelle, il se décida pour la carrière médicale, guidé à la fois par son goût, et par l’exemple de son père qui s’était distingué dans la médecine militaire.
Un succès rapide justifia sa décision. Interne des hôpitaux en 1840, il présentait pour le doctorat, le 15 février 1845, une thèse justement estimée sur Y Eléphantiasis des parties génitales ; là, il a établi le premier, par l’analyse des faits, un rapport régulier entre les conditions climatériques et les deux formes de la maladie. Cette thèse a été souvent citée par Larrey dans son rapport sur le mémoire de Clot-Bey.
Malgré l’importance et le succès de cette belle étude, Bergeron ne s’arrêta pas plus longtemps sur le terrain de la pathologie exotique; ses impulsions innées le portaient vers l’hygiène et la médecine de l’enfance, et en 1852, l’année même où le concours le nommait médecin des hôpitaux, il acceptait le poste de médecin inspecteur
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des crèches du troisième arrondissement ; il inaugurait ainsi son œuvre féconde de la défense médicale des intérêts de l’enfant.
Pour servir efficacement cette pensée directrice, il passa la plus grande partie de sa vie hospitalière à l’hôpital Sainte-Eugénie, qui dut bientôt à son zèle, et à l’excellence de ses services une légitime illustration.
Mais avant de se vouer à la médecine infantile et à l’hygiène, Bergeron, par son talent d’observation, avait bien mérité de la médecine générale.
Au moment de la guerre de Grimée, ayant été chargé par le ministre de la Guerre d’un service à l’hôpital militaire du Roule, il utilisa son séjour dans ce milieu spécial pour étudier la stomatite ulcéreuse épidémique , dont il réunit 122 cas. Dès 1855, il publiait une première note sur Y emploi du chlorate de potasse dans le traitement de cette maladie; il en prouvait l’efficacité , et il réussissait à faire introduire dans la pharmacopée militaire un médicament de grande valeur pour l’armée, non seulement parce qu’il guérit rapidement la stomatite ulcéreuse très commune chez les soldats, d’où une abréviation du séjour à l’hôpital, mais parce que, employé dès le début du mal, il peut rendre le plus souvent l’hospitalisation superflue, double avantage à la fois économique et hygiénique.
Poursuivant ses recherches sur cette question fort mal étudiée avant lui, Bergeron publia en 1859 un Traité de la stomatite endémo-épidémique des armées ; c’était la première monographie sur le sujet. Excellente étude au point de vue de la pathologie et de la thérapeutique, cet ouvrage n’est pas moins important par la richesse des documents qu’il présente sur le régime alimentaire de l’armée française et des armées étrangères, sur le milieu hygiénique des casernes, et la part qui lui revient dans la production de la maladie. Les questions d’encombrement, de contagion, d’inoculation sont discutées avec une clairvoyante sagacité, comme sont examinées les conditions météorologiques qui président au développement de la stomatite. L’érudition ne fait pas défaut, elle se manifeste par une bibliographie d’un véritable intérêt.
» Tous ces mérites ont été reconnus, et l’ouvrage, couronné par
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F Académie des sciences, est bientôt devenu classique. Mais il réalisait un progrès d’un autre ordre, qui, selon moi, n’a pas été jugé dans toute sa valeur, encore bien que l’importance en fût considérable. Bergeron a démontré, contrairement à l’opinion de Bretonneau et de ses élèves, que la stomatite est une maladie spécifique distincte, n’ayant aucun rapport avec la diphtérie. Il rendait ainsi un service de grande portée, en prévenant l’erreur dangereuse qui aurait attribué au chlorate de potasse la même efficacité curative dans la diphtérie que dans la stomatite.
Eh bien, parce que ce fait est admis depuis plus de cinquante ans, on ne songe plus au promoteur de cette vérité salutaire.
Une remarque analogue est applicable au travail publié par Bergeron en cette même année 1859 sur Y inoculabilité de la diphtérie ; non seulement il conclut par l'affirmative, ce qui pour l’époque est une notion majeure, mais avec une grande hauteur de vue, et une prévision bien lointaine, il déclare que cette solution est d’une importance incalculable, puisque l’histoire de plusieurs maladies spécifiques de l’homme et des animaux justifie les espérances que fait naître l’idée d’inoculabilité au point de vue de la prophylaxie ; et il complète cet enseignement en montrant qu’on ne doit pas attribuer à l’inoculation des propriétés atténuantes, car dans les deux cas observés par lui, l’angine diphtéritique, survenue après la blessure que l’on peut considérer comme la voie d’introduction du principe toxique, a été d’une extrême gravité.
Tel est ce travail primordial dans sa signification précise.
Qui s’en souvient aujourd’hui pour lui donner la place à laquelle il a droit?
Ainsi du reste vont trop souvent les choses dans les périodes d’évolution : les notions nouvelles se généralisent avec une rapidité proportionnelle à leur importance, et lorsqu’elles sont devenues d’une application universelle, il semble qu’on les a toujours possédées, qu’elles ont appartenu de tout temps au domaine commun, et l’on ne sait plus, ou l’on ne veut plus savoir qu’elles ont une origine récente; les fruits d’une innovation valable sont largement utilisés, mais bientôt le créateur est méconnu, l’accaparementest total, et l'oubli vient couvrir de son voile opaque le véritable initiateur du progrès,
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Mais c’est assez sur un sujet qui ne peut engendrer que d’affligeantes méditations.
Membre dès 1853 de la commission d’hygiène d’un des arrondissements de Paris, Bergeron a présenté au conseil d’hygiène et de salubrité, de 1853 à 1865, de nombreux rapports, tous également remarquables par le but. utilitaire poursuivi, et par la sagesse des conclusions. Il convient de rappeler notamment le rapport sur les crèches du troisième arrondissement (1853) ; — les recherches relatives à Vin fluence des travaux de terrassement et des bâtiments neufs sur la santé des habitants (1855) ; — la longue série de mémoires sur les logements insalubres du troisième et du dixième arrondissement (1853-1 86b) (1).
Il abordait avec une rare lucidité les questions de statistique appliquée à la démographie dans son travail publié en 1864 sur les décès dans le troisième arrondissement de Paris, pendant la période quinquennale 1853-1857.
Cette œuvre est louable pour la persévérance des recherches, et la précision des résultats. C’est par le sérieux examen des documents que Fauteur a été conduit à demander la réforme de la classification nosologique admise par l’administration ; il insiste sur la nécessité de mettre de l’harmonie [le mot est de lui ) entre les tableaux qui sont distribués par la préfecture de la Seine, par l’Assistance publique, la préfecture de police, et le ministère de l’Agriculture; il commençait la série des revendications, maintes fois formulées avec plus d’insistance que de succès.
Avec une grande force d’argumentation, il soutient futilité de la constatation des naissances à domicile, et la nécessité absolue des revaccinations. — Il ne néglige d’ailleurs aucune question pouvant
(1) 11 faut mentionner en outre la note sur le projet d’assainissement du quartier Saint- Vincent-de-Paul qui confine à l’hôpital Lariboisière (1857), — le rapport sur V hypochlorite de chaux substitué à l’hypochlorite de potasse dans les lavoirs publics (1860), — les notes sur la coloration des crevettes par le minium (1861), et sur les vernis plombiques des poteries communes (1862).
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fournir quelque donnée utile, et il joint à son rapport des tableaux et une carte indiquant le lieu de naissance des individus, compris dans la liste quinquennale des décès de l’arrondissement. Ce travail est le premier qui ait été fait dans cette voie, et il fournit de bons renseignements sur les éléments de l’immigration parisienne.
Ce simple aperçu fait ressortir l’importance originale de ces recherches statistiques.
A p rès avoir publié de 1861 à 1864 d'intéressantes études suri rage, — sur Y ictère typhoïde , — sur le traitement du cancroïde de la peau et des muqueuses par le chlorate de potasse employé comme topique; — sur la géographie et la prophylaxie des teignes , Bergeron, travailleur infatigable, présentait à l’Académie, le 31 janvier 1865, un important mémoire sur la fabrication et l’emploi des couleurs d’aniline ( rouge et bleu de fuchsine) envisagées au point de vue de la pathologie et de l’hygiène industrielles, de la police médicale, et de la médecine légale. Dans cette communication, il étudie la préparation de la nitrobenzine, de l’aniline, de la rosaniline, puis il décrit avec précision les divers accidents observés chez les ouvriers.
L’arsenic étant employé dans ces opérations, on lui a souvent imputé les symptômes en question ; l’auteur, rectifiant cette erreur, établit que l’arsenic n’a aucune influence, et démontre par des expériences sur les animaux qu’il faut rapporter les effets à l’aniline, à ses composants ou à ses dérivés; il fixe l’action respective de la nitrobenzine, véritable stupéfiant, et de l’aniline qui est, au contraire, un excitant énergique du système musculaire.
Toujours soucieux de la prophylaxie, il expose les mesures à prendre pour prévenir les dangers de la fabrication et de l’emploi des couleurs d’aniline.
Ce mémoire assurément n’est pas le premier sur la question, mais il corrige des erreurs accréditées, et par une discussion judicieuse, il rapporte les phénomènes pathologiques à leur véritable cause méconnue.
Par ce travail de premier ordre, Bergeron élevait au degré supérieur son titre d’hygiéniste, comme il avait, depuis vingt années,
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rehaussé son titre de médecin par l’éminente distinction de sa pratique, tant urbaine qu’hospitalière.
Le 4 avril de cette année 1865, l’Académie, consacrant ce double mérite, appelait Berge ron dans sa section d’hygiène. En accomplissant cet acte de justice, elle savait, bien qu’elle s’adjoignait une compétence précieuse, mais elle ne pouvait prévoir qu’elle s’enrichissait par là meme d’un dévouement inépuisable à ses intérêts. La suite des choses l’a bien montré.
L’énergie et la constance des efforts pour la protection de la santé publique caractérisent le rôle de Bergeron dans les débats académiques.
La lutte contre Y alcoolisme concentra particulièrement son attention : dès 1870 il présentait un travail sur le vinage, et formulait à ce sujet des conclusions qui furent acceptées. — L’année suivante, le 25 juillet, il rédigeait un avis sur les dangers qu’entraîne l’abus des boissons alcooliques, et le 5 décembre, il donnait un rapport de tous points remarquable au nom de la commission de l’alcoolisme.
Plus tard, en 1886, il prenait une part importante à la discussion sur l’alcoolisation des vins, et en 1895 il faisait une communication vraiment magistrale sur les mesures prophylactiques contre l’alcoolisme ; il la terminait par des propositions de vœu, que l’Académie sanctionna de ses suffrages.
Avec une égale efficacité il est brillamment intervenu dans les discussions sur le mouvement de la population en France (1867), — sur la fièvre typhoïde à Paris (1883), — sur la prophylaxie de la tuberculose (1890), — et sur le typhus exanthématique (1893).
En 1879, Bergeron, se rendant aux sollicitations de l’Académie, accepta la charge de secrétaire annuel, et pendant quatre ans il en remplit les obligations avec un zèle et une distinction, qui étaient comme un présage.
En 1884, il devint vice-président du Comité consultatif d’bvgiène
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publique (dont il était membre depuis 1872), et cette même année, le vote unanime de ses collègues l’appelait à la vice-présidence de l’Académie, dont il fut président en 1885.
Heureux et fier de cette haute fonction, il en accomplit les devoirs avec une maîtrise modèle, déclarant à plusieurs reprises que cette présidence était pour lui le couronnement de sa carrière académique.
Lorsqu’en effet, deux ans plus tard, en 1887, le poste de Secrétaire perpétuel devint vacant par le décès de notre regretté Béclard, Bergeron n’avait nullement l’intention de briguer cette situation ; loin de là, de son puissant appui il soutenait son ami Rochard, qui, dès la première heure, avait annoncé sa candidature; elle semblait du reste rallier toué les suffrages. Mais l’intervention inopinée d’un autre compétiteur vint soudainement compromettre une nomination, qui déjà paraissait acquise, et bientôt il devint évident que Rochard succomberait devant le candidat retardataire.
Or Bergeron, toujours hanté par le souvenir indigné de certain réquisitoire contre le lazaret de Pauillac, Bergeron goûtait peu cette perspective; aussi, dès qu’il se rend compte de l’état des choses, il renonce incontinent au repos dont il disait avoir besoin, et il prend la place de son ami, pensant .qu’en raison de son ancienneté, des services rendus, des impressions toutes récentes de son année de présidence, de ses amitiés personnelles, politiques et autres, il pourra lutter avec plus de succès contre le gêneur imprévu. Il mettra d’ailleurs au service de sa résolution son énergie et sa ténacité coutumières.
Il y eut lutte en effet, et la lutte fut vive, si bien que l’écart des suffrages manqua d’ampleur, et que Bergeron, prenant au Bureau la place qu’il avait conquise, prononça ces paroles significatives : a Que maintenant la paix soit entre nous. »
Le vœu fut exaucé, et l’Académie retrouva bientôt un accord unanime pour reconnaître le zèle de son nouveau Secrétaire perpétuel.
C’est qu’en effet, pénétré de sa responsabilité grande, Bergeron n’eut dès lors d’autre pensée que la dignité et la prospérité de l’Aca-
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démie. Également soucieux des règlements, et des traditions parfois plus impératives encore, il en surveillait sans relâche la stricte application : son premier soin fut d’établir une régularité constante dans le jugement des concours, et dans les séances de prix, et d’assurer la ponctualité des correspondances officielles et particulières.
Jaloux de l’honneur de la tribune, il repoussait invariablement, selon le précepte de Malgaigne, les exhibitions tapageuses, et il ressentait un véritable chagrin lorsque, grâce à l’absence d’un règlement protecteur, une communication suspecte d’industrialisme, ou de réclame, surgissait â l’improviste.
C’est le désir de sauvegarder en tout temps l’intérêt de nos séances, qui lui inspira l’idée de vacances régulières pendant les mois d’août et de septembre; attristé de la désertion de nos mardis durant cette période de dispersion générale, il n’hésita pas â solliciter du gouvernement l’autorisation nécessaire, et il réussit; nous lui devons l’institution de nos vacances officielles.
C’est lui encore qui, par une heureuse initiative, a fait fixer par l’Académie, en 1889 et 1895, les conditions d’éligibilité des associés et des correspondants nationaux.
Sa vigilance continue pour nos intérêts lui imposait un travail quotidien; mais ces obligations, inhérentes â sa haute fonction, ne portaient nulle atteinte à ses efforts pour l’amélioration de l’hygiène publique; il prenait une part active aux discussions soulevées par ces questions, et son intervention, constamment utile, était souvent décisive. -
Il excellait d’ailleurs par une habileté particulière â rallier les dissidents, à concilier les adversaires, et à maintenir les conclusions présentées dans les limites du possible pour l’exécution, et du convenable pour l’Académie. Maintes fois il en a donné la preuve, à la satisfaction de tous ; il me suffit de rappeler son rôle dans les grands débats sur la prohibition des essences , et l’heureuse proposition qui mit un terme à la discussion plutôt orageuse, soulevée par mon discours du 14 janvier 1890 sur la tuberculose ,
A ses puissantes aptitudes d’administrateur et de dialecticien
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Bergeron joignait un talent littéraire de premier mérite, et les sept éloges qu’il a prononcés pendant les quatorze années de son Secrétariat (1), sont des modèles du genre par l’élévation de la pensée, la finesse des aperçus, parla sagacité du jugement, par le charme et la correction du style.
Au milieu de ces charges académiques si lourdes, si diverses, et pourtant si bien remplies, Bergeron ne perdait pas de vue la protection de l’enfance, son constant objectif depuis le début de sa carrière médicale. L’année même où il devint notre Secrétaire perpétuel, en 1887, l’œuvre salutaire des hôpitaux marins était fondée, et il s’y consacra par un dévouement qui en assura la prospérité ; il ne comptait ni avec son temps, ni avec la fatigue, ni même avec son âge, et ses fréquents voyages à Banyuls- sur-Mer et à Saint-Trojan témoignaient de F ardeur de son attachement à la tâche poursuivie.
Cette merveilleuse dualité d’action bienfaisante grandit et ennoblit encore la situation de Bergeron. Ce fut un apogée.
Eh bien, je n’ai pas tout dit : c’est dans cette période culminante qu’apparaît, avec le double éclat de son labeur et de son efficacité, l’intervention de Bergeron pour notre changement de résidence.
On sait qu’un décret du 27 octobre 1883, mettant un terme aux pérégrinations fantastiques qui avaient virtuellement promené l’Académie du poste-caserne de l’Assomption à la rue de Lille, des ruines de la Cour des comptes â la Montagne Sainte-Geneviève, avait concédé un vaste terrain avenue de l’Observatoire ; c’était l’exil précurseur de la stérilité.
Heureusement des raisons budgétaires empêchent la réalisation immédiate du projet, tout est remis en question, c’est de nouveau le silence et l’immobilité pendant huit années.
(I) Bouillaud (1887). — Mélier (1888). — Chauffard (1890). — Michel Lévy (1892). — Gubler (1895). — Joseph Caventou (1897). — Roger (1899).
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En 1887 Bergeron devient Secrétaire perpétuel; notre installation est son principal souci, mais il voit les dangers d’une résidence excentrique, et remplacement de la rue Bonaparte étant devenu libre, il s’attache avec toute son énergie aux négociations entreprises pour obtenir l’échange de ce terrain contre celui de l’Observatoire.
Mais, bien que soutenues par le ministre de l’Instruction publique et par le Conseil municipal, ces négociations traînent en longueur, rien n’aboutit jusqu’en 1891.
C’est cette année-là qu’en qualité de membre du Conseil, j’ai pu juger par moi-même de l’activité dévouée de Bergeron. Chaque semaine, il exposait l’état des transactions avec une vivacité qui montrait à quel point il faisait de la question une affaire personnelle et dominatrice : joyeux du moindre signe de progression, il se désolait de tout indice d’arrêt, et il en éprouvait une visible angoisse, que bientôt pourtant du bout de son aile dissipait l’espérance.
Aussi, sans se lasser, il poursuit ses efforts, et en novembre 1892, il peut annoncer l’acceptation en principe de l’échange des deux terrains. Est-ce pour lui le signal du repos? non certes, car il faut encore trois ans pour passer du principe à l’effet, l’acte de cession, vu les difficultés soulevées par le ministère des Finances, n’ayant été signé que le 20 octobre 1895. Dès lors l’ancrage de l’Académie est assuré.
Reste la construction : pour la faciliter, l’Académie, par suite de généreuses donations faites soit par des personnes étrangères, soit par plusieurs de ses membres, peut offrir d’importantes contributions dépassant la moitié de la somme qui incombe à l’Etat ; c’est en vain ; vainement aussi le Secrétaire perpétuel multiplie ses démarches, et met en œuvre sa légitime influence, l’arrêt est complet; les subsides sont acceptés, cela va de soi, mais après deux ans le crédit complémentaire n’est pas encore voté.
Jusques à quand se fût prolongée cette incroyable inertie? nul ne peut le savoir, mais un incident survint qui força la solution : par une heureuse fortune, notre éminent collègue Lannelongue était député, et le 28 novembre 1897, il défendait à la Chambre les droits méconnus de l’Académie avec la fougueuse éloquence d’une conviction
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révoltée, si bien que sur l’heure le ministre des Finances promit le dépôt prochain d’un projet de loi ; il est déposé en effet le 21 mars 1 898*, voté par la Chambre le 2 avril, par le Sénat le 4, et la loi est promulguée le 7 avril 1898.
Tel fut le résultat inoubliable de la puissante intervention de M. Lannelongue.
Cependant les travaux avaient commencé rue Bonaparte, dès que le terrain avait été rendu disponible après l’acte de cession de 1895. Délivré de la tache ingrate de solliciteur, Bergeron dès lors se consacre entièrement à la construction ; avec un soin minutieux il étudie les plans proposés par l’architecte de son choix (1) ; il provoque à leur sujet, par de fréquentes présentations, les observations du Conseil et des membres de l’Académie, et dès qu’un commencement d’exécution permet un examen sur place, c’est avec un joyeux empressement qu’il invite ses collègues à visiter avec lui l’édifice embryonnaire ; il l’achevait du reste avec un incroyable entrain par des explications précises, d’une compétence vraiment technique, et d’une clarté supérieure.
Ces visites, je les ai plusieurs fois suivies, pénétré d’une admiration toujours croissante pour notre guide : avec une surprenante agilité, il bravait les plâtras et leurs traces, franchissait les échafaudages, gravissait les échelles, raillant avec sa fine ironie notre lenteur à le suivre ; en vérité, la pensée que son désir longtemps inassouvi deviendrait bientôt une réalité, lui donnait une seconde jeunesse.
Ah ! certes, aie voir ainsi, nul n’eût pu reconnaître notre vénérable Secrétaire perpétuel.
Le contraste était d’autant plus saisissant, qu’en dehors de ces accès d’exaltation architecturale, l’allure de Bergeron était plutôt lente et mesurée, empreinte en tous cas d’un calme sérieux, conforme à la dignité de sa personne et de son caractère.
(1) M. Rochet, architecte du Gouvernement et de l'Assistance publique.
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Il était d’une taille moyenne, dont la rectitude bravait les années; sa physionomie franchement ouverte, aux traits réguliers, au regard pénétrant toujours direct, était l’interprète d’un esprit alerte, constamment en éveil, dont elle donnait un fidèle reflet; elle était d’ailleurs d’une grande mobilité, bien en rapport avec la délicatesse de l’impressionnabilité, passant en peu d’instants d’une placidité indifférente à l’animation la plus vive ; il suffisait pour cela que la conversation devînt discussion, et l’animation confinait à l’impatience si la contradiction entrait en jeu ; la facilité de cette excitation provenait peut-être moins d’un trait de caractère, que d’une habitude louable qui vaut d’être signalée.
Bergeron fondait ses opinions sur la réflexion et l’examen, et non pas sur l’instantanéité de l’impression; par suite, une fois son jugement fixé, il croyait fermement détenir la vérité, et la contradiction n’était plus à ses yeux une simple divergence d’opinion, c’était une attaque contre la vérité même, telle qu’elle lui était apparue par l’étude et la méditation. Or, les sentiments énergiques sonttoujours irritables, de là cette impatience facile et rapide, qui fut parfois mal interprétée.
Pour les inconnus, l’accueil de Bergeron se ressentait de la défiance fdle de la longévité, il était réservé jusqu’à la froideur; mais pour les relations ordinaires, il était d’une encourageante cordialité, et devenait pour les amis la manifestation évidente d’une profonde sympathie. Il possédait en effet ces amitiés solides qui ne sont entamées ni par le temps, ni par l’absence, et qui ne reculent devant aucun sacrifice pour répondre à l’appel de l’ami ; ces amitiés, précieuses autant que rares, il les devait à la réunion des plus nobles qualités morales.
L’honneur, la loyauté, la droiture lui formaient une patrie d’où l’exode lui fut toujours inconnue; en toute occurrence, il était l’esclave du devoir; la vérité, réelle ou jugée telle, il la servait par une imperturbable franchise, ironique souvent, impitoyable parfois jusqu’à la blessure ; mais on connaissait si bien la sincérité impulsive de cette rude atteinte, que la blessure, tout d’abord cuisante, manquait de profondeur, et que l’oubli faisait bientôt son œuvre réparatrice : admirable conflit dans lequel la bonne foi de l’agresseur triomphait de l’irritation du blessé,
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A ces qualités cle l’ordre le plus élevé, il joignait les attributs achevés de l’homme du monde ; la distinction de ses manières, son urbanité, son aimable courtoisie, et l’aménité de son langage, étaient hautement appréciées dans les salons, qu’il honorait de sa fréquentation .
Sans le justifier, tant de mérites eussent expliqué l’orgueil, Bergeron le transformait en dignité; de là cette autorité particulière, qui ne fut jamais contestée.
L’impression plutôt sévère de cette autorité était bientôt adoucie par l’attrait de la conversation, car elle devait à un esprit richement cultivé la variété qui distrait et repose, et l’intérêt qui instruit et fixe l’attention.
Nul plus que moi ne peut en témoigner, car j’ai souvent bénéficié de ces distractions délicates pendant les deux années que j’ai passées auprès de Bergeron, comme vice -président et président de l’Académie (1897-1898). Combien m’est encore agréable le souvenir de ces entretiens, toujours trop tôt interrompus, qui apportaient une plaisante diversion au sérieux de nos fonctions.
La littérature, l’histoire, la science y figuraient fréquemment, mais les arts n’étaient pas négligés, et la musique entre autres y occupait une grande place : car, par goût et par compétence, Bergeron, depuis longtemps médecin de l’Opéra, montrait quelque prédilection pour ce sujet de conversation, auquel je répondais bien volontiers. Mais, tandis que sur les autres points nous finissions toujours par nous mettre d’accord, sur le terrain musical nous nous maintenions invariablement dans une dissonance insoluble. Classique avant tout, mon interlocuteur avait déjà quelque peine à concéder Meyerbeer ; quant à Wagner, il ne voulait pas l’accepter, le considérant comme un dangereux révolutionnaire de l’art.
Par des explications, des récits et des commentaires, je me suis souvent efforcé de dissiper cette erreur; inutile, je me heurtais toujours à la même négation, d’autant plus rebelle qu’elle naissait d’une conviction peut-être mal éclairée. En désespoir de cause, j’avais renoncé à toute tentative de prosélytisme, lorsque le 12 avril 1898 Bergeron me déclara sa conversion.
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Qu’était-il advenu? le voici :
Ce jour-là, j’annonçais à l’Académie le décès de notre regretté collègue Worms ; après avoir rappelé ses travaux et ses mérites, je mentionnais, pour me conformer à la vérité, ses capacités artistiques bien connues en sculpture, en musique, et, sous l’empire d’ineffaçables souvenirs, je terminais ainsi :
« Cela m’a valu quelques précieuses rencontres : ardent à la « recherche du beau absolu, Worms, depuis plusieurs années, était « devenu, comme moi, un fidèle pèlerin de Bayreuth ; et plus d’une « fois, dans le solennel temple d’art élevé par le génie sur les coteaux « enchanteurs de la ville immortalisée, nous avons ensemble res- « senti jusqu’à l’écrasement les indicibles et poignantes émotions, a qu’imposent en ce sanctuaire l’idéale sublimité des impressions, « et la communion silencieuse des enthousiasmes (1). »
A mon joyeux étonnement, je vois Bergeron s’associer aux applaudissements qui m’accueillent; puis il se penche vers moi, me prend la main, et me dit ces paroles dont je n’ai jamais oublié ni les termes, ni l’intonation convaincue : « Je vous donne raison : l’homme « qui a pu vous inspirer ce tableau possède, à n’en pas douter, la « puissance géniale supérieure que vous m’avez si souvent affirmée, « et devant cette preuve indirecte, je me rends, je suis avec vous. » Si je me suis permis de rappeler cet épisode, c’est que j’ai voulu rendre hommage à une loyauté victorieuse de l’intransigeance, c’est que j’ai voulu surtout renouveler à la mémoire de Bergeron l’affirmation de ma reconnaissance pour ce beau témoignage de confiance. N’est-ce pas là de quoi justifier cette digression ?
Cette heureuse année 1898 se termina pour nous par une grande déception : il fut dès lors certain que la construction nouvelle ne pourrait être achevée pour 1900, date convenue, et annoncée par le ministre lui-même, dans cette séance de la Chambre des députés
(1) Ce passage est reproduit ici tel que je l’ai prononcé ; je l’ai légèrement écourté pour l’insertion dans le Bulletin de la séance.
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du 23 novembre 1897, qu’il me plaît par justice d'appeler la séance Lannelongue.
Ce fut pour Bergeron un pénible mécompte; mais, nature d’élite, il ignore le découragement, il redouble d’activité, en 1899 et 1900 il multiplie ses visites rue Bonaparte, et ses objurgations à l’architecte ; il veut, par les efforts de son énergie accrue, réduire le retard imprévu qui l’afflige, et il se console par l’espoir que 1901 pourra réparer la faillite de 1900.
Cet espoir, vous le savez, ne devait pas être réalisé; mais l’eût-il été, que Bergeron n’eût pas recueilli le fruit de ses labeurs : frappé par l’inique arrêt de la fatalité, il succombait le 5 décembre 1900, après une maladie de quelques jours, tombant à quatre-vingt-trois ans sur le champ de travail, qui pour lui fut un champ d’honneur.
Cette mort fut une stupeur, et la douleur en fut accrue par la cruauté nouvelle de l’implacable Destin, qui interdisait à notre collègue non pas une terre promise, mais une terre par lui préparée, et si bien cultivée, qu’il ne la quittait, laboureur vigilant, qu’ après y avoir creusé le dernier sillon.
Dans la séance du 11 décembre, notre vice-président Guyon annonçait à l’Académie le deuil qui la frappait, et dans une allocution remarquable par l’élévation des sentiments et par la justice des hommages, il rappelait, avec une éloquence émue, les qualités, les talents et les mérites du collègue éminent qui nous était enlevé.
Pour moi, en présence de ce deuil je trouvais une pensée consolatrice dans le souvenir des hommages spontanés que par deux fois j’avais rendus à Bergeron, lorsqu’il siégeait à mes côtés. J’ai rappelé l'un d’eux au début de cet éloge ; mais une année auparavant, en prenant la présidence le 4 janvier 1898, j’avais terminé mon discours par une déclaration, que j’ai à cœur de reproduire aujourd’hui. En voici le texte :
« On raconte que les Athéniens se lassèrent un jour d’entendre « appeler Aristide, le Juste. Aurions-nous par hasard à craindre sem- « blable satiété dans l’incessante répétition de l’éloge, constamment « mérité, de notre éminent Secrétaire perpétuel? Nullement, gardez- « vous de le croire; notre situation est différente, et bien meilleure.
ÉLOGE DE JULES BERGERON
« Cette lassitude des Athéniens naquit de la monotonie d’une « appellation toujours la même; mais pour nous, il en va tout autre- « ment : nous avons été obligés de changer d’année en année la for- « mule de notre gratitude et de nos éloges afin de l’adapter du mieux « possible, par une amplification croissante, à l’excellence des mérites « et à la grandeur des services rendus ; et nous avons progressé ainsi, « échappant à toute uniformité, jusqu’à ce qu’enfin le moment arrive, « il est venu, où l’expérience acquise prouve que toute formule est « inférieure, toute amplification inutile, et que le simple nom suffit à « tout dire, à tout exprimer, parce qu’il proclame, par lui-même, et « l’obligation de notre reconnaissance pour le passé, et l’égoïste sin- « cérité de nos vœux pour l’avenir. M. Bergeron est notre Secrétaire « perpétuel, c’est assez. »
Aujourd’hui, les années ont passé, mais les souvenirs laissés par Bergeron sont de ceux qui défient à la fois le temps et la comparaison ; ils sont impérissables, comme sont impérissables les modèles et les services prodigués par une carrière que distinguent entre toutes la persévérance austère, puissante et féconde émule de la force, la recherche opiniâtre du bien, l’anxieuse sollicitude pour la protection de l’enfance et des œuvres humanitaires, l’effort soutenu de la lutte contre les plaies sociales, et comme couronnement le culte le plus exemplaire de la plus parfaite dignité médicale.
Corbeil. Imprimerie Chété.