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Jules Breton

EN art, la vie rustique a été la source d'œuvres qui arrachent, (juelques instants, l'homme à son labeur, à ses misères, à ses déceptions, à ses désespérances, pour le faire pénétrer dans le monde des réalités qui enchantent et consolent. La mythologie est un mensonge : dans leur Olympe, les dieux et les déesses envient les mortels qui peuvent aimer, souffrir et mourir; les nymphes, les naïades et les satyres ont été inventés pour procurer l'illusion du sentiment de la nature, lorsqu'il s'est évanoui. La fantaisie est une convention d'idées que l'imagination fait avec elle-même pour se tromper. L'histoire est l'évocation d'un passé presque toujours décevant et douloureux. La nature seule peut assurer à l'homme la satisfaction relative de son idéal, de ses désirs, et de ses ambitions, parce que, seule, elle est la bienfaisance, la logique, et la vérité.

Les éléments de la peinture rustique sont le ciel, la terre, la faune et la flore : tout ce qui constitue la vie. Le soleil qui éclaire et féconde.

à chaque heure du jour, donne aux êtres et aux choses une beauté nouvelle. Les nuages sont, à la fois, et le voile léger qui fait désirer ce qu'il cache, qui l'embellit de toute l'ardeur et de toute la sincérité de ce désir, et la féerie aérienne, aux formes et aux couleurs constamment changeantes, qui semble refléter les créations les plus merveilleuses de la réalité et du rêve. Les montagnes et les collines, profils de la terre, caractérisent sa physionomie par les jeux de lumières et d'ombres, mettent à ses plaines les horizons pittoresques qui les définissent ; versent les fleuves, les rivières et les ruisseaux, qui, pour les prairies, les bois et les forêts, sont les artères et les veines faisant circuler partout la vie, la fraîcheur et l'éclat. I^a fleur est la parure de la terre. Joie des yeux et joie de l'esprit, elle fournit à l'artiste, ainsi que la faune, mais plus abondamment encore, des images, des symboles et des emblèmes, expressifs et variés, qui lui serviront à peindre la beauté, beauté des corps et beauté des âmes.

La vie rustique représente l'idéal logique de l'humanité. Tous ses actes aident au développement de celle-ci, et la conduisent avec sûreté à ses fins : le plaisir et le bonheur; le plaisir, satisfaction des sens dans l'expansion des aptitudes et des énergies physiques; le bonheur, plénitude de l'activité sociale dans la prati([ue des vertus. TiC paysan est toujours en harmonie avec le milieu où il travaille, violent si le milieu est résistant, fort s'il est rude, gracieux s'il est doux. Cette harmonie fait sa beauté, sa force, et lui donne le pouvoir de créer.

Le travail primaire des champs est le laljourage. Penché sur sa charrue qu'il étreint de ses mains vigoureuses, son corps décrivant la même courbe d'effort puissant que ses bœufs, dont l'haleine, dans l'air humide et froid, se mêle à son souffle, le laboureur ouvre le sillon. Il incline de côté la tête, regard fixe et résolu, pour que le sillon soit droit et se creuse profondément.

Ensuite, le pa)san ensemence. La charge de blé à la ceinture, tête haute, poitrine en avant, à grandes enjambées, il arpente le sol labouré. A toute volée, il jette le grain : geste d'ampleur superbe, geste de confiance en la fécondité de la terre, geste de logique, car il faut

LE PAYSAN

que la semence s'étale largement, avec régularité, afin (jue la terre partout la reçoive, afin qu'en levant les tiges ne s'étoullent point, puissent grandir et mûrir en toute liberté, baignées d'air et de lumière.

JEUNE PAYSANNE DE l>ONT-AVEN

I.e temps de la moisson est venu. Bras nus, chemise ouverte, sous le soleil ardent qui a doré les épis, le moissonneur se penche. D'un mouvement rapide de faucille, il coupe au pied les tiges de blé, et les couche, avec soin, sur le sol, en « andains » réguliers, qu'un autre réunira en javelles, et engerbera. Le travail est tout de joie malgré la

fatigue : le paysan récolte ce qu'il a semé. Sur le dernier char, à l'avant, est attachée la maîtresse gerbe, enrubannée et fleurie ; garçons

et filles l'escortent en chantant jusqu'à la ferme. Alors, le maître verse du vin sur les épis, libation à la terre généreuse ; et invite à boire à la ronde en l'honneur de la moisson.

La vendange est également une récolte joyeuse. Les femmes qui portent sur la tête ou sur l'épaule le panier plein de raisins, et vont le vider dans les bennes, ont une allure et des gestes aussi gracieux que ceux des Cérès, des Vénus et des Dianes. Et, quand, au crépuscule, on s'en revient, bras dessus bras dessous, vers les pressoirs, les chansons alternant de coteaux à coteaux, c'est une bucolique qui rappelle celles de Théocrite et de Virgile.

La longue pratique de ces travaux des champs, où tout, — mouvements, gestes et attitudes, — doit avoir de l'harmonie pour assurer à l'effort musculaire sa puissance, perpétue les qualités physiques des races agricoles, que l'alcoolisme et la débauche n'ont point abâtardies; et, elle fait ainsi de nos campagnes le grand et inépuisable réservoir des forces viriles de la nation.

La physionomie caractéristique du paysan est le calme et la fierté, formes essentiellement décoratives, ÉTUDE DE VIEILLE FEMME iuspîratiotts dcs plus bcllcs œuvres,

LE PAYSAN

aux grandes époques de l'histoire de l'art. Le calme lui vient de sa ^ ^ soumission constante aux lois naturelles, celles qui règlent les jours ^'-^ -^ et les saisons, les variations du temps, la naissance , le développement et la mort des êtres et des choses. Le paysan n'est pas esclave des conventions sociales, des caprices de la mode, de l'arbitraire des administrations. T^a nature seule lui commande; à elle seule il obéit. Il n'a point de joies exubérantes ni d'excessifs désespoirs : il sait qu'il n'y a pas d'insurrections contre la nature ; elle lui enseigne, tous les jours, que rien ne se fait avec hâte et violence; il voit pousser lentement les herbes, les plantes et les arbres, lentement fleurir les l)ourgeons, lentement les fruits, la vigne et le blé mûrir. La fierté lui vient de la conscience de son pouvoir de création, de l'amour (ju'il a de la terre; car, il l'aime, avec sincérité, avec orgueil, avec jalousie. Et, par ce calme, par cette fierté, le paysan a une beauté, inconsciente, naïve, et, par là même, plus originale et plus variée.

Les choses du paysan, dans leur adaptation à ses besoins et à ses habitudes, ont un caractère de logique, ([ui engendre leur caractère de beauté.

Sa maison semble avoir un visage, et sourire aux <'hamps cjui l'entourent.

Tout y vit de sa vie. Ce sont ses instruments de travail qui la décorent; aux portes des granges et des

ETUDE DE FlLEtlSE BRETONNE

étables, les dépouilles des ennemis de la ferme forment de pittoresques trophées. Le verger lui fait une ceinture de verdure fraîche; les poules et les pigeons mettent aux auvents, aux pignons et

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