PAYSAN DE P I. () X E V F. Z
quent flans son œuvre la
fi'^i BRETON
fait éprouver la baie de Douarnenez, « immense coupe taillée par quelque géant grec à l'usage des Dieux » ; la mer « de saphirs et d'améthystes en fusion, avec çk et là un éblouissant épanouissement d'écume blanche, et sillonnée de mille barques aux voiles brunes et rouges, clapotantes dans le vent » ; les falaises « brunes marbrées de blanc et de rose, noires veinées d'or, les anses, les caps, les plages se déroulant à l'infini, arrondissant leur cercle dans d'indicibles harmonies de couleurs et dans de pures cadences de lignes » ; les landes « aux bruyères roses, aux ajoncs d'or » ; les femmes « aux cols souples, aux )eux obliques, aux prunelles enchâssées comme des diamants noirs dans un pur émail éclatant de blancheur, aux traits fins, finement burinés dans leur bronze olivâtre » ; les paysans « aux larges bragou-braz et aux longs cheveux noirs qu'entremêle la brise, sous les chapeaux mous aux rubans de velours qui flottent sur les épaules. » A son aveu, l'artiste, vivement ému, s'épuisait en adorations.
En 1869, Jules Breton peint « Le (irand Pardon », et, en 1891, « I-e Pardon de Kergoat ». Ces deux tableaux, de vastes dimensions, marpériode de développement complet de
LES ]\\ l\ DONS
ii3
l'évolution que la « Plantation d'un calvaire » faisait pressentir. 1 /artiste ambitionne hautement de faire manœuvrer avec piécision de grandes foules, d'exprimer, d'une façon saisissante pour les yeux et pour l'irpagination, par le caractère, minu't^eusement analysé, des physionomies, des attitudes, et des mouvementk, les sentiments qui les animent, les émotions qui les enfièvrent. « La Vie d'un artiste » contient la description du premier de ces tableaux, description d'une grande poésie, ne permettant pas d'y substituer une traduction personnelle, qui, de toute évidence, serait moins vivante et moins originale.
« A Kergoat, une impression profonde vous saisit tout entier. C'est ce que je ressentis la première fois que j'y assistai. C'était à peu près le même monde qu'à Saint-Anne, sauf Plougastel et quelques paroisses trop lointaines. L'église de granit gris, sur un fond de verdure sombre, près d'un bois de chênes, était, comme c'est l'usage aux pardons, entourée d'un triple cordon de cire, oOVande des paroisses voisines. L'enclos bosselé de tombes où s'élèvent quelques croix de fer rouillé, se couvre de cette herbe vive et grasse des cimetières.
Au milieu, un calvaire monumental. femme de ploaké
De frustes saints de pierre y accompagnent le crucifié, type dont la
II', TTTLES BRETON
pieuse diflbrmité éveille des rêves mystiques, et qui oiïiaient des traits de ressemblance avec les fidèles assis sur les marches du piédestal.
« L'enclos était plein de monde. L'aveugle de Ploaré gisait étendu sur l'herbe, ivre, abruti. D'autres mendiants emphatiques psalmodiaient vers l'abside, dans le silence où priait la foule prosternée. J'ai dit les
UN C I M E T I K R K n F. VIL I, ,\ G F.
différents types de cette foule, j'en ai décrit les beautés, les laideurs expressives, les difformités étranges et presque démoniaques, et les pâles adolescentes, fleurs d'extase aux yeux brûlants de fièvre, au front de cire qui semble saigner sous le bandeau rouge comme les hosties miraculeuses des légendes. On voyait aussi là des têtes de chouans aux faces d'éperviers, dont les yeux fauves luisent à travers les longs cheveux emmêlés. Les voilà, ces costumes oii les ors et les paillettes d'azur scintillent sous les tulles; ces rouges voilés qui prennent des tons d'aurore, et toutes ces couleurs puissantes ou tendres, variées dans une harmonie sacerdotale.
« La foule attendait. La châsse de la sainte allait sortir. Les arbres
LES PMI DOAS
iiité cette demi-obscurité veloppait les cérémonuages, cjui, peu à peu, ie ciel, assombrissaient jour. ].es covileurs vives mes, mais les pâleurs {[ues, sur les visai^es des (jue le haie des chouans nistre. rout respirait l'ef- (huis le silence, la cloche se lèvent. On se presse laissé lil)re. Des milliers serrent , s'ai;glomèrent une vaste étendue froide neii^e et cpii ondule sous
répandaient sur la solende haute futaie qui ennies celtiques. D'oraj>eux s'étaient amoncelés dans encore l'austérité de ce s'exaltaient par elles-mêblémissaient, plus mystivier£>es maladives, tandis se plombait d'un i>ris sifroi sacré. Tout à coup, tinte, grêle et claire. Tous des deux côtés du chemin de coiffes blanches se entre les arbres, en comme une nappe de le soleil lourd d'orage. Kt voici, dans cette foule, que, l'un à l'autre,
deux mille cierges s'allument, embrasant de leurs roses reflets les l)lancheurs sombres; pureté céleste où crépitait en légers tourbillons un fir- V marnent de petites flam- .y mes ardentes comme les Ames de ce champ de prière. Un mouvement au portail. Apparaît la première bannière qu'il faut abaisser sous le cintre trop bas. Elle est lourde, et l'honnne qui la porte, pour maintenir l'équilibre, est forcé de courir obliquement renversé en
arrière; il s'arrête, et, par un violent efl'ort qui tend tous ses muscles, il la relève. Un christ à tête de mort étend ses bras de squelette sur cette enseigne barbare. Les tambours battent, mêlant leur