Jules Crevaux
Il y a euyiron trois ans, nous apprenions la mort d’un de nos plus courageux explorateurs, le docteur Grevaux, massacré, au cours d’une quatrième mission scientifique, par les Indiens Tobas, dans l’Amérique équatoriale, avec la plupart des membres composant l’expédition qu’il dirigeait.
Depuis lors et malgré les recherches entreprises de divers côtés, et surtout par l’un de nos compatriotes les plus ardents à recueillir tous les renseignements touchant ce douloureux événement, M. A. Thouar, nous ne savons encore que peu de chose des circonstances dans lesquelles l’épouvantable massacre du 27 avril 1882 a eu lieu, si ce n’est qu’il y eut peut-être quelque excès de confiance en lui-même de la part de notre regretté Crevaux, mais surtout lâcheté, guet-apens et assassinat de la part des peuplades vers lesquelles il se rendait muni de présents.
Aujourd’hui, 13 juin 1885, la ville de Nancy, voulant honorer la mémoire de l’un des fils les plus méritants de notre Lorraine,
(1) Cette notice devait être lue par l’auteur à l’inauguration du monument de Crevaux, si des circonstances particulières ne l’avaient, au dernier moment, empêché de se rendre à Nancy ;
hélas ! si démembrée , inaugure le monument quelle vient d’élever à notre confrère et ami si regretté. Qu’il nous soit permis, dans cette solennité, de rappeler brièvement, à l’honneur de notre pays, les importantes découvertes qui placent Jules Chevaux « dans les premiers rangs de cette pléiade des explorateurs modernes qui ont rendu à la science géographique de si grands services ».
Jules Crevaux, originaire de cette partie de la Lorraine, si douloureusement détachée de la France depuis la guerre maudite de 1870, naquit à Lorquin (Meurthe), le 1er avril 1847. Reçu aidemédecin de la marine, le 23 octobre 1868, après avoir fait ses études à FÉcole de médecine navale de Brest, il commençait sa carrière par deux traversées successives à la Guyane, en 1869 et en 1870. Rentré en France le jour de la déclaration de guerre, il se distinguait, dès les premiers moments, comme éclaireur; puis, fait prisonnier au combat de Fréteval, près de Vendôme, il s’échappait bientôt, franchissait les lignes prussiennes et, rejoignant plus tard l’armée d.e l’Est, recevait une blessure à Chaffois, le 24 janvier 1871. Ce fut au retour de cette campagne, à tout jamais néfaste, où s’étaient révélés plus d’une fois ses instincts aventureux, — ceci soit dit en bonne part, — qu’il passait ses examens de doctorat et s’embarquait bientôt après pour les côtes de l’Amérique du Sud, où il devait séjourner pendant trois années consécutives.
Nommé, le 7 novembre 1876, médecin de première classe, Jules Crevaux partait de nouveau, le mois suivant, chargé pour la première fois par le ministère de l’instruction publique d’une mission ayant pour but l’exploration de l’intérieur de la Guyane française, de Cayenne à l’Amazone, en suivant les fleuves Maroni et Yari, et explorant aussi la chaîne des Tumuc-Humac. Son voyage réussit si bien, au delà même de ses espérances, qu’il lui permit d’étudier une étendue de terrain double de celle que comportait, au départ, son programme.
Après avoir parcouru le versant nord de la chaîne des lumuc- Humac, formée par les Guyanes franco-hollandaises, il fut assez heureux pour effectuer son retour par le versant sud qui constitue la Guyane brésilienne. Sur les cent quarante-deux jours que dura l’expédition, soixante-dix furent passés à naviguer sur le fleuve Maroni qu’il remonta, sur une longueur de 125 lieues, pour arriver au pied de cette chaîne de montagnes que, le premier de tous les
voyageurs qui l’avaient tenté jusque-là, il parvint à franchir du nord au sud, dans l’espace de cinq jours, pour déboucher dans le bassin des Amazones, aux sources de l’Apaouani, un affluent du Yari.
Dès ce premier voyage, Crevaux faisait montre de cette énergie, de ce courage indomptable auxquels nous devons peut-être aujourd'hui, hélas! sa fin prématurée. En effet, « retenu aux îles du Salut par une violente épidémie de fièvre jaune qu’il combat avec une abnégation et un dévouement qui lui valent la croix de la Légion d’honneur, ce n’est que le 10 juillet 1877 qu’il peut quitter l’embouchure du Maroni pour l’intérieur » avec ses deux compagnons de voyage, Mgr Emonet, préfet apostolique de la Guyane française, et le P. Ivrœner, qui avait déjà pénétré une première fois jusque chez les Indiens Roucouyennes du haut Maroni.
Mais, au bout de vingt jours de navigation, et après avoir failli succomber à des accès de fièvre pernicieuse, les deux missionnaires sont obligés de revenir sur leurs pas. Un Hindou ainsi que plusieurs nègres tombent si sérieusement malades à leur tour que Jules Grevaux est forcé de les renvoyer. Il reste donc seul, seul et sans escorte, malade lui-même (1), chez les Indiens Bonis.
Cependant sa foi dans l’œuvre qu’il a entreprise ne l’abandonne pas; bien plus, sa conviction dans le succès final réussit même à inspirer une confiance absolue à un jeune nègre désireux de voir l’Amazone et de se distinguer à ses côtés. Je veux parler de son fidèle Apatou, dont l’énergie, le sang-froid et le dévouement devaient bientôt et maintes fois le tirer « de situations presque désespérées », d'Apatou que les plus sympathiques applaudissements saluaient, il y a quatre ans, lors de la réception de Crevaux par la Société de géographie de Paris, dans la séance solennelle qu’elle tînt en son honneur à la Sorbonne.
Réduit à ses propres ressources et sans un seul autre compagnon, la plus grande difficulté était, comme il le dit lui-même (2), de remplacer à chaque instant les rameurs qui l’abandonnaient.
(1) Il n’a pas compté, pour sa part, moins de trente-cinq jours de fièvre, et deux fois les accès furent si violents qu’ils mirent sérieusement sa vie en danger. Crevaux ne dut alors son rétablissement qu’à l’air des montagnes de Tumuc-Humac qu’il allait bientôt aborder.
(2) Mission géographique de M. le docteur Crevaux dans l'intérieur des Guy ânes. (Notice sur le muséum ethnographique des missions scientifiques.) — Paris, J 878, broch. in-8°.
Les nègres et les Indiens de la côte l’avaient tous quitté dans le haut Maroni, et ce n’était qu’au prix d’une solde élevée qu’il avait pu conserver un seul noir parlant un peu le français.
Sur ces entrefaites, le gran-man des Bonis le faisait attendre pendant tout un long mois, et cela pour lui donner seulement la moitié des hommes qu’il lui avait demandés. Ce délai, qui avait pour prétexte des fêtes en l’honneur d’un chef décédé, n’avait en réalité d’autre h ut que de le faire renoncer à son expédition, en le réduisant par la famine et la maladie.
Enfin, cependant, il put partir, les Indiens Roucouyennes du haut Maroni Je suivant en masse à travers les monts Tumuc-Humac, mais pour le quitter encore, une fois arrivés dans les eaux du Yari. Là, le pays était désert, et Crevaux, abandonné de nouveau, était obligé de se creuser lui-même une embarcation dans un tronc d’arbre pour continuer son voyage. Un des trois Bonis qui l’accompagnaient n’avait pas pu suivre la marche rapide des Indiens; un autre le laissait au confluent de l’Apawani ou Apaouani avec le Yari. Mais rien ne devait le .rebuter, car il avait pour maxime ces deux mots qui font la force du matelot breton ; Tiens bon.
Arrivé au confluent des deux rivières, il est mal accueilli par une peuplade qui n’avait jamais vu d’homme blanc; il n’en persiste pas moins dans sa marche en avant, et ses démonstrations pacifiques lui créent enfin des amis dans toute la contrée. Il remonte alors le Yari jusqu’auprès de ses sources sur une longueur de 30 lieues. Les Roucouyennes du versant sud lui prêtent leurs ùras pour la navigation du haut de la rivière ; mais à son arrivée aux grandes chutes du Yari, devant une cataracte de 20 mètres de hauteur, ils s’enfuient effrayés et l’abandonnent à lui-même. « De mémoire d’homme, dit le docteur Crevaux, aucun blanc, aucun noir n’avait osé s’aventurer au milieu de ces obstacles... le désespoir nous les fit franchir. Dans cette circonstance, le nègre de Bonis, Apatou, et le nègre de Mana, Joseph Goto, les seuls débris d’une expédition composée de vingt personnes au départ, sauvèrent le succès de mon entreprise. Sans leur énergie, épuisé par la faim et la fièvre, incapable de traverser une seconde fois la chaîne des Tumuc-Humac, je ne serais jamais sorti de ce cul-de-sac dans lequel j’étais emprisonné (1). »
(1) Notice sur le muséum ethnographique des missions scientifiques.
Enfin, après « vingt-deux jours de canotage, séparés seulement par vingt-quatre heures de repos », Crevaux et Apatou tombaient, épuisés et malades, le jour même de leur délivrance, c’est-à-dire le jour de la sortie des chutes et des rapides du Yari qui entravent la navigation sur une étendue de 260 kilomètres, sans que l’on y rencontre un seul être humain.
Le 30 novembre 1877, Crevaux arrivait à Para, après un trajet de 2000 kilomètres, et rentrait en France assez à temps pour collaborer avec nous, par ses nombreuses collections, à l’organisation du muséum ethnographique des missions scientifiques, sous la direction de M. le baron O. de Watteville, alors directeur des sciences et lettres au ministère de l’instruction publique.
Le second voyage de Crevaux (1878-1879) fut d’un parcours près de trois fois plus considérable encore ; il ne comporte pas moins de quatorze cents lieues, dont une grande partie en pays nouveau. Il comprend l’exploration du Oyapock et du Parou, dans la Guyane française, le Parou, ce fleuve absolument inexploré avant lui, et que l’on considérait à tort jusque-là comme un affluent du Yari. (Il n’existait encore aucun tracé de son cours, même dans le voisinage de l’Amazone.) Ce voyage comprend aussi l’exploration d’une longue portion du fleuve de l’Amazone, dans sa traversée du Brésil, puis de deux de ses affluents de tête, le Yapura ou Caqueta et l’Iça ou Putumayo, qui prennent naissance dans la Cordillère des Andes.
Parmi les coutumes bizarres qu’il eut l’occasion d’observer chez les peuplades qu’il rencontra dans le cours de cette seconde mission, Jules Crevaux cite ainsi certaines épreuves, véritables supplices, auxquelles sont astreints les jeunes garçons dans les dernières semaines qui précèdent le mariage : « On leur applique sur la poitrine, dit-il, les dards d’une centaine de fourmis, et sur le front l’aiguillon de guêpes énormes, puis on les laisse presque sans nourriture se tordre de douleur, pendant quinze jours, dans leur hamac, au-dessus d’un petit feu de bois vert, dont l’acre fumée est soigneusement entretenue. C’est ainsi qu’ils se préparent aux douces joies de l’hyménée. Les maris semblent, du reste, partager plus que partout ailleurs les peines de leurs femmes. Ainsi, lorsqu’un enfant vient au monde, c’est le père qui garde le lit, c’est-à-dire le hamac, pendant plusieurs jours, entouré par sa compagne des soins les plus attentifs ! »
C’est d’ailleurs la même coutume que l’on retrouve chez les
Indiens Chiriguànos, où, à la venue d’un nouveau-né, le père et les autres enfants se couchent aussitôt dans leur hamac, observent un jeûne rigoureux qui dure pour le père environ neuf à dix jours, et pour sa jeune postérité deux ou trois jours. Pendant ce temps, le père ne peut ni boire de chicha , cette liqueur fermentée si chère aux Indiens, ni assister à aucune fête, ni coupelle bois, etc., car s’il en était autrement, disent-ils, le nouveau-né mourrait (1).
Dans un grand nombre de tribus que Crevaux visita, l’anthropophagie est ouvertement pratiquée, non pour satisfaire une faim inassouvie, car le pays regorge de gibier facile à tuer, mais parce que le cannibalisme est dans les mœurs ordinaires de ces peuplades. C’est ainsi que dans un village des Indiens Ouïtotos, il aperçut au-dessus de la porte d’une case un fragment de crâne d’homme et quelques flûtes faites d’ossements humains. Plus loin était une main desséchée, tandis que, dans un taillis, il surprenait une femme occupée à préparer son repas dans une poterie fumante qui contenait la tête grimaçante d’un Indien fraîchement coupée.
Maintes fois son camp fut attaqué, néanmoins il évita constamment, dans cette expédition, l’effusion du sang, en montrant qu’il était toujours prêt à une vigoureuse défensive et appliquant ainsi le précepte : Si vis pacem para bellum.
A la suite de ce second voyage, Crevaux' rentrait en France, et, dans la séance du 16 avril 1880, sur le rapport d’une commission composée de MM. Cortambert, Duveyrier, Malte-Brun, de Quatrefages et William Hüber, la Société de géographie de Paris lu décernait une médaille d’or « vaillamment gagnée » (2). En effet, avant lui, l’intérieur de la Guyane, et particulièrement les montagnes qui séparent le bassin du Maroni de celui des Amazones, n’avaient jamais été parcourus. Cette contrée, comme le fait remarquer le rapport que nous venons de citer, cette contrée ne se rattachait aux connaissances géographiques que par son côté légendaire. C’est en effet là que les Espagnols de la conquête plaçaient, sur la foi d’un des leurs, « au milieu des forêts vierges
(1) Lettre de M. A. Thouar à la Société de géographie de Paris, en date du ler août 1883.
(2) Peu de jours après, la Société de géographie de l’Est lui votait une récompense semblable.
qui couvrent cette région insalubre, ce fameux Eldorado , la terre ruisselante d’or et étincelante de pierreries » (1), dont le palais en or massif — des grottes aux parois micacées brillant au soleil — se mirait, dit-on, dans les ondes du lac Parimi, lac dont les habitants n’ont en réalité jamais entendu parler.
Jul es Crevaux parcourut donc, à plusieurs reprises, ces montai gnes, et s’il n’a pas trouvé la ville enchantée, au moins a-t-il doté la géographie de renseignements tout à fait inédits. Il a, le premier, passé des côtes de la Guyane dans le bassin des Amazones; il a visité des populations inconnues, franchi des passages déserts et lancé sa pirogue dans des rapides, dont le nom n’avait jamais été prononcé jusque-là.
Ainsi s’exprimait, en 1880, la Commission chargée du rapport sur le concours du prix annuel de la Société de géographie de Paris (2).
Peu de temps après, le 6 août de la même année, Crevaux repartait de Saint-Nazaire pour Savanilla (Colombie), dans la mer des Caraïbes, chargé d’une troisième mission du gouvernement français.
C’est de ce point que, accompagné de M. Lejanne, pharmacien de la marine, du matelot Burban et de son brave et fidèle serviteur Apatou qui ne l’a jamais quitté un seul instant dans aucun de ses voyages, sauf, malheureusement pour lui peutêtre, dans celui où il a succombé, c’est de ce point, disonsnous, « qu’il remonta le Magdalena à travers la Colombie, franchit ensuite la Cordillère des Andes, atteignit les sources du Guayabero, qu’il a baptisé du nom de rio de Lesseps, et suivit tout le cours de l’Orénoque jusqu’à son embouchure dans l’Océan » (3).
Durant ce long voyage de 850 lieues, dont 425 encore en pays inconnu, nos courageux explorateurs eurent à affronter mille périls de toute nature, au milieu d’une contrée des plus malsaines et tellement inhabitée, qu’ils naviguèrent pendant dix-sept jours sans rencontrer un seul être humain, et furent réduits à vivre n’ayant pour toute nourriture que des bourgeons de palmier. C’est ainsi qu’ils perdirent, des suites de la piqûre d’un
(1) Notice de M. Georges Révoil dans l’Atlas du docteur J. Crevaux.
(2) Bulletin de la Société de géographie de Paris.
(3) Ibid.
raga, leur jeune marin Durban , qui succombait en quelques heures, payant de sa vie son dévouement à la science. C’est ainsi qu Apatou, entraîné au fond de l’eau par un caïman, n’échappa pour ainsi dire que par miracle à une mort certaine. C’est ainsi que M. Lejanne faillit aussi, à son tour, être saisi par le même saurien, et que Crevaux lui-même, pris sous un bambou comme sous un laminoir, n en sortit que contus, meurtri, presque broyé. 11 nous souvient encore de Yhumour avec lequel il racontait à la Sorbonne, l’année suivante, les dures épreuves que ses compagnons et lui venaient de traverser durant cette dernière expédition.
Mais, encore une fois, le savant et courageux voyageur rentrait en France, triomphant d’une lutte de tous les instants. Cependant, avec une modestie rare et qui lui fait le plus grand honneur, il n’attribuait toujours « le succès de ses voyages qu’à sa bonne constitution, à un peu d’audace et à beaucoup de chance ». il ne serait que juste d’ajouter, dirons-nous aussi, nous qui l’avons connu et vivement apprécié, à une grande énergie et à un courage à toute épreuve.
C’est au retour de ce troisième voyage que le docteur Crevaux fut promu au grade d’officier de la Légion d’honneur et nommé officier de l’instruction publique.
Outre l’exploration de régions absolument inconnues, outre la découverte de voies de communication entre les Guyanes francohollandaises et le Brésil, dontil a donné une carte des plus exactes, Jules Crevaux eut encore le mérite de rapporter, de chacune de ses expéditions, de nombreuses collections ethnographiques et anthropologiques, des collections d’histoire naturelle des plus précieuses, de nombreuses et importantes observations sur les peuplades avec lesquelles il s’est trouvé en relations et notamment « sur les Roucouyennes, les Trios, les Apalaïs. C’est au cours de l’un de ses voyages qu’il a découvert le Strychnos qui portera désormais son nom, le Strychnos Crevciuxii, et qui donne à l’un des curares de l’Amazone ses propriétés toxiques (1). »
En effet, la fabrication de ce curare, dont les indigènes se servent pour empoisonner leurs armes, naguère encore un mystère, a été complètement élucidée par le docteur Crevaux, aux points de vue botanique et géographique. Comme nous l’avons déjà ra-
(1) Notice de M. Georges Révoil.
conté ailleurs (1), le tenant de la bouche même de Crevaux, c’est grâce à l’intluence d’un collier de verroterie sur une jeune Indienne qui se laissa séduire — en tout bien tout honneur — et entraîner au milieu des bois, pour la montrer à notre hardi voyageur, que celui-ci parvint à connaître la plante dont ces peuplades extraient le suc pour la préparation de leur curare. Ainsi les Indiens du haut Amazone emploient le Strychnos Castelneana, ceux de la Guyane le Strychnos Crevauxii, décrit par MM. Planclion et Bâillon, et ceux de l’Orénoque, le Strychnos toxifera.
Nous ajouterons encore, comme une des particularités bizarres des indigènes de la Guyane que Crevaux racontait, en 1881, dans sa conférence de la Sorbonne, ce fait intéressant que les Indiens de ces contrées attribuent les affections de poitrine, dont ils sont parfois atteints, à la présence des blancs, à la contagion, suite de leurs rapports avec eux. Aussi s’empressent-ils généralement de les fuir le plus possible et s’éloignent-ils d’eux à de grandes distances, dès qu’ils entendent le moindre accès de toux ou même le moindre éternuement.
Enfin, il y a trois ans et demi environ, le gouvernement français confiait au savant et regretté voyageur cette quatrième mission, dans laquelle il se proposait de « traverser le continent américain du sud au nord et d’explorer le vaste espace, en grande partie inconnu, qui sépare le rio de la Plata du cours de l’Amazone », mission dont il ne devait malheureusement pas revenir. « Son itinéraire comportait, en ligne droite, au moins 3 000 kilomètres à travers des territoires considérables, en partie inexplorés, dont le figuré grossier est à peine tracé sur les meilleures cartes (2). »
Pour cette dernière mission, pour laquelielesGhambresfrançaises avaient voté un crédit supplémentaire spécial de 70000 francs, le ministère de l’instruction publique avait adjoint au docteur Crevaux MM. Billet, astronome, membre de la Société de géographie ; Jules Ringel, dessinateur; un aide, M. Jules Didelot, « qui s’était préparé à ce voyage par des études spéciales à l’Observatoire de Montsouris », et un marin timonier breveté, Ernest Haurat, que l’on espérait encore, il y a dix-huit mois, retrouver vivant, prisonnier des Indiens Tobas, mais qu’aujourd’hui l’on sait avoir succombé quelques mois plus tard.
(1) Voir Gazette des hôpitaux , année 1881, p. 446.
(2) Notice de M. Georges Révoil.
D’autre part, la République Argentine et le gouvernement bolivien avaient mis, avec le plus grand empressement, à la disposition de la mission tout ce dont elle pouvait avoir besoin, et celle-ci partait dans les meilleures conditions de succès lorsque, arrivée à Ivitivi, elle apprit que, à la suite d’un vol commis par des pillards de Yacuiva, les habitants de Caïza avaient organisé une expédition contre les Indiens Noctenes qui, cependant, n’avaient pris aucune part au vol, leur en avaient tué dix ou douze et avaient ramené sept enfants prisonniers, dont deux blessés.
A cette nouvelle, Crcvaux fut vivement affecté. Connaissant de longue date le caractère des peuplades au milieu desquelles il allait lui falloir traverser et leur soif de vengeance, il entrevoyait immédiatement les dangers sérieux et les difficultés redoutables auxquels ses compagnons et lui allaient fatalement se trouver exposés.
Néanmoins, confiant encore dans sa mission toute pacifique et dans les moyens qu’il comptait employer, il partit, le 19 avril au matin, répondant à ceux qui cherchaient à le retenir : « Si je meurs, je mourrai; mais si l’on ne risque rien, on ne découvrira rien et l’on sera toujours dans les ténèbres (2). »
Après plusieurs jours de navigation sur Je Pilcoinayo, l’expédition scientifique arrivait le 27 avril, à 10 heures du matin, à une grande plage de sable. Les Indiens, réunis en grand nombre, invil aient les voyageurs, comme de coutume, à déjeuner, leur offrant du poisson et de la viande de mouton. Crevaux, Billet et Ringel descendaient les premiers. Dans les dernières embarcations venaient Haurat, le jeune Ceballos et l’Argentin Blanco. A peine les explorateurs avaient-ils fait quelques pas qu’ils étaient immédiatement entourés par un nombre considérable de Tobas qui se précipitaient sur eux et les massacraient à coups de makancis (sorte de massue) et de couteaux. Haurat, Ceballos et Blanco, voyant le danger qui les menaçait, se jetaient aussitôt à l’eau pour atteindre la rive opposée. Mais Ceballos fut saisi par un Toba qui allait le massacrer, lorsqu’un autre Indien s’empara de lui et le défendit contre son agresseur. Pendant ce temps ses deux compagnons prenaient la direction de Itiyuru, mais bientôt ils étaient faits prisonniers à eur tour. Cependant, grâce à l’intervention d’une jeune Indienne ,
(1) A la recherche des restes delà mission Crevaux, par M. A. Thouar ( Tour du Monde et Revue scientifique, 1884).
leur vie fut épargnée, mais ils n’en moururent pas moins après cinq ou six mois de captivité, de privations et de souffrances, ainsi que l’a raconté, dans sa conférence de la Sorbonne au mois de février de l’année dernière (1), M. Tliouar qui s’est dévoué, avec une opiniâtreté et une abnégation qui lui font le plus grand honneur, à la recherche de Crevaux et de ses compagnons, espérant encore arriver assez à temps pour sauver quelques-uns des prisonniers,
Quant au jeune Ceballos, à qui l’on doit de connaître les douloureuses péripéties du massacre de l’expédition, il resta captif pendant six mois au milieu des Tobas, et ne dut la liberté qu’aux efforts du P. Doroteo, préfet des missions des franciscains italiens. Il a aussi raconté à M. Thouar que nos malheureux compatriotes, Crevaux et ses dignes compagnons, furent, après le massacre, coupés en morceaux et que leurs assassins en emportèrent les membres dans leurs ranchos comme des trophées de victoire et mirent le feu aux embarcations après s’être emparés du butin qu’elles contenaient.
La vengeance des Tobas était assouvie ; ils avaient égorgé leurs victimes à l'endroit précis où les leurs, peu de jours auparavant, étaient tombés sous les coups des habitants de Caïza.
Depuis lors M. Thouar a recueilli avec un soin pieux un certain nombre d’objets ayant appartenu à l’expédition et qu’il a pu retrouver sur son passage, tels que : un baromètre Fortin, dont la cuvette était brisée, avec son étui, une dernière note de Crevaux, écrite au crayon et datée d’Irua, le 19 avril 1882; enfin un croquis du cours du Pilcomayo, tracé au crayon par Crevaux et annoté par M. Billet qui fixait la distance de Machareti (19°49' latitude sud) à 26 milles de San Francisco (2), un bordüge d'embarcation, la jumelle montée en or de notre confrère avec les initiales J.-C., sa trousse de chirurgie, une boussole, des papiers, quelque peu d’argent. Enfin, on vit aussi plusieurs fois, nous dit M. Thouar, du côté de Itiyuru, une Indienne portant au cou, en guise d’amulette, un des chronomètres de Crevaux.
Mais il est temps de nous arrêter et nous dirons en terminant, avec M. Georges Révoil, que la mort du docteur Jules Crevaux a été un deuil pour notre pays. Par l’élévation de son caractère,
(1) A. Thouar, loc. cit.
(2) Lettre de M. A. Thouar à la Société de géographie de Paris.
par son ardent patriotisme, par sa bravoure à toute épreuve, par les services éminents qu’il avait déjà rendus, il avait pris place au premier rang- parmi les explorateurs les plus distingués de notre époque. Son nom sera désormais inscrit à côté de ceux de Francis Garnier, du colonel Flatters, de tous ces martyrs de la géographie qui, séduits par l’attrait de l’inconnu, désireux d’étendre le domaine du commun savoir et la légitime influence de la France, ont sacrifié leur vie pour la science et pour la patrie.
Aussi est-ce avec une véritable satisfaction que nous avons vu le Congrès national de la Bolivie décréter que : « 1° au point appelé Teyo, lieu où furent massacrés l’illustre Français, docteur Jules Crevaux, et tous ses compagnons, explorateurs du rio Pilcomayo, serait élevée une colonne de douze mètres de hauteur, au sommet de laquelle serait placée une statue tournée vers l’orient, et dont chacune des faces porterait gravés les noms de ceux qui ont péri sous les coups des Tobas; 2° qu’au même endroit serait fondée une colonie, laquelle porterait le nom de « Colonie Crevaux » (1).
(lj Quant a la Société de géographie de Paris, elle a publié, comme un dernier hommage à la mémoire du savant et courageux voyageur, un atlas complet des fleuves de l’Amérique du Sud : le Oyapock, leRouapir, le Kou, le Yari, le Parou, le Ica et le Yapura, levés à la boussole, en 1877 et 1878-1879, par le docteur Jules Crevaux, pendant le cours de ses voyages en Guyane et dans le bassin de l’Amazone.
Paris. — Typ. Georges Chamerot, 19, rue des .Saints-Pères, — 17992.