G. DE CHERVILLE
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
JULES CLARETIE
JULES CLARETIE
a biographie d'un écrivain auquel vous attachent une profonde estime et une vieille amitié est certainement une tâche agréable, mais je n'en sais guère de plus ingrate.
Il ne faut pas se le dissimuler, le public ne se montre friand de ces sortes d'écrits que lorsqu'ils se présentent comme une critique, lorsqu'ils promettent quelques révélations pi-
quantes. Auriez-vous la prétention de lui apprendre que X... est un littérateur de talent et Z... un garçon d"esprit ? Il lésait aussi bien que vous ; souvent même il le sait beaucoup trop, car ce n'est pas uniquement vis-à-vis des justes que nous nous montrons Athéniens.
Ce qui ne lui déplairait pas à ce public, ce serait d'entendre dire qu'une réputation est surfaite et qu'il est outrageusement volé. L'attrait d'une biographie se mesure un peu aux indiscrétions qu'elle promet ; quand elle arrive à friser le scandale ou à pratiquer « l'éreintement » son succès est assuré. Un pamphlétaire qui fit tapage, il y a quelque vingt-cinq ans, n'eut pas d'autre système, et il enrichit son éditeur.
Si vous n'avez que du bien à dire de votre sujet, regardez à deux fois avant d'entreprendre une œuvre de ce genre; si justes que soient vos appréciations, on les taxera de banalités, si méritées que soient vos louanges, on n'y voudra voir que l'indulgence peu désintéressée de la camaraderie. Vous avez, il est vrai, la ressource de vous procurer un certain vernis d'impartialité en assaisonnant vos compliments de réserves désobligeantes, en promenant la
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loupe sur les plus menus travers ; mais peutêtre alors votre conscience entrera -t-elle en révolte; sa susceptibilité n'a pas besoin d'être excessive pour que vous reconnaissiez que mieux valait affronter l'indifférence du public et rester vrai.
Cependant, il faut être juste : par ce temps de dénigrement à outrance, de déchaînement, de sottes et plates envies, se livrant carrière avec le vocabulaire que vous savez, quelques noms, en bien petit nombre, ont le privilège d'une sympathie presque unanime. Celui de Jules Claretie est de ceux-là. Quoi que nous dicte notre respect pour son caractère et notre admiration pour son talent, nous sommes à peu près certains de ne pas rencontrer de contradicteurs, de n'avoir été que le porte-parole des sentiments de ses confrères aussi bien que du public. C'est cette considération qui nous a décidé à aborder un travail au-dessus de nos forces et tout à fait en dehors de nos thèmes de tous les jours.
Il y a déjà bien des années que nous avons, pour la première fois, rencontré Jules Claretie; c'était aux alentours de 1860, à l'occasion d'une ouverture du Tir national de Vincennes.
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L'auteur du Million était presque un adolescent, nous-mêmes un peu moins vieux.
Déjà sur le déclin de la vie, obscur collaborateur du plus fécond des romanciers, du plus irrésistible charmeur de son époque, j'avais de très bonnes raisons pour me croire parfaitement inconnu.
Malgré son extrême jeunesse, Claretie avait déjà conquis une notoriété assez grande pour qu'"elle pénétrât dans la retraite où je vivais à la campagne. Cependant, ce fut lui qui vint à moi avec une affectueuse déférence qui me toucha d1autant plus qu'elle me surprenait davantage. Vingt-deux ans ont passé sur cette première poignée de main, sans effacer la sensation agréable qu'elle me causa.
Je pourrais vous dire que je fus séduit par sa physionomie fine et distinguée, attiré par son regard profond et singulièrement doux; mais je suis de ceux qui estiment que les causes déterminantes de la sympathie échappent à l'analyse; on la subit, on ne l'explique pas. Le système des atomes crochus n'était peut-être pas si fou.
J'appartenais, par mon âge, à cette génération si profondément insoucieuse de tout ce
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qui n'était pas les lettres, qui eut pour chefs de file Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Murger, etc., qui avait alors pour derniers représentants Amédée Rolland, Jean Du Boys, Ch. Bataille et quelques autres, aujourd'hui disparus comme leurs aînés. J'avais subi et je gardais le reflet de leurs doctrines et de leurs idées. Après quelques causeries avec mon jeune et nouvel ami, je reconnus que nous n'aurions guère ressemblé à ceux qui étaient appelés à nous succéder.
On a considéré la Bohème illustrée par Henri Murger comme une peinture excessive de quelques existences exceptionnelles. La vérité est que cette bohème représentait des tendances alors assez générales dans le monde des lettres et des arts. Les irréguliers n'ont pas précisément manqué dans la Grande Armée littéraire de i83o; nous ne serions pas embarrassé pour citer pas mal de ses illustres comme exemples. En fouillant dans l'existence des plus célèbres, on y retrouve un parfum très caractérisé des mœurs en honneur dans le petit cénacle du café Momus. Il est impossible de ne pas être frappé de la différence qu'affecte cette existence avec la vie positive et rangée, c'est-à-dire émi-
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nemment bourgeoise du « monde des lettres » d'aujourd'hui. Moins amusant pour la galerie, celui-ci a incontestablement gagné en considération comme en dignité.
Cette évolution se préparait dès 1860. Le mouvement d'opposition au régime impérial, qui devait éclater si énergiquement cinq ans plus tard, commençait à poindre chez la jeunesse et la rattachait à la politique que ses devanciers avaient un peu trop dédaignée. L'isolement dans lequel se produisaient ses aspirations à l'affranchissement, la perspective d'une lutte contre le colosse, dont personne, hors le Poète, n'avait entrevu les pieds d'argile, inspiraient à ces jeunes esprits une gravité précoce, leur imposait une sévérité d'études, de travaux, de tenue, présentant un très vif contraste avec le débraillé de sentiments, d'habitudes et d'allures que leurs prédécesseurs avaient affecté. C'est ce qui me frappa chez Jules Claretie.
Claretie écrivait alors au Diogène^ ce journal qui, — suivant d'Hervilly, un autre de ses collaborateurs,— rétribuait sa rédaction « à beaucoup d'égards la ligne», et se trouvait néanmoins mieux servi que beaucoup de ses héritiers payant aujourd'hui en espèces plus trébuchantes.
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Le petit journalisme d'alors, écrivant sous Fépée de Damoclès de la suspension, était exclusivement littéraire, nous n'avons pas besoin de le dire ; les succès faciles de la guerre des personnalités lui échappaient; il n'en était que plus élevé par le fond et plus épuré par la forme de ses articles.
Ce passage au Diogène, où parfois il écrivait, sous divers pseudonymes, le numéro tout entier— pour rien, pour le plaisir — cet apprentissage fut loin d'être inutile à Claretie; il le familiarisa avec la rapidité d'exécution qui est un des caractères du journalisme; il confirma ses facultés natives et maîtresses : la fécondité et le don d'assimilation. Cependant il ne se laissa point, comme tant d'autres, absorber par la petite presse; il eut beau s'y prodiguer, tout l'esprit, toute l'imagination dont il se mettait en frais ne le détournèrent pas un instant du but qu'il avait assigné à sa vie : le travail profond et fécond.
Ce but, Claretie l'a certainement visé à un âge où les jeux étaient, à nous autres, l'unique affaire — la jeunesse d'aujourd'hui a d'autres objectifs, les plaisirs! — Il y eut en lui une de ces vocations puissantes qui, non seulement se
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jouent des obstacles, mais n'attendent pas Page où Ton raisonne pour entrer en action. Je jurerais que dans les vagues rêveries des premières années, où l'avenir se présente toujours avec les multiples miroitements du kaléidoscope, jamais l'idée qu'il pût être autre chose qu'un écrivain n'a traversé sa cervelle. Sa devise si caractéristique, Liber libro, « Libre par le Livre », doit dater du collège comme ses premiers essais.
A l'époque où nous le rencontrâmes, il avait déjà emmagasiné une dizaine de volumes. La maturité de son jugement le dissuada de leur donner la volée; il les tenait pour œuvres d'apprenti, bonnes à le préparer à passer maître. Il les a gardées inédites, ces œuvres de jeunesse écrites en Périgord, chez son grandpère, car, né à Limoges, comme Noriac, Claretie est d'origine périgourdine. Sa famille est de Sainte-Alvère, près Bergerac.
Modeste avec ces essais, il sut également résister à l'entraînement de ses succès dans le petit journalisme; il ne leur tailla, dans sa vie, qu'une part proportionnée à leur importance; la plus grosse, il la réserva à l'étude. En attendant que l'observation lui livrât les secrets du
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document humain, il apporta à la recherche du document écrit une ardeur infatigable. La production énorme de Claretie a soulevé bien des étonnements; l'universalité de ses lectures nous semble bien plus extraordinaire. Ce travailleur infatigable a quêté, fouillé, creusé tout ce qui, en histoire, en littérature, en beaux-arts, lui a paru digne d'intérêt. Curieux d'inédit, il n'a jamais hésité devant les voyages, devant les fatigues, devant les sacrifices pour se renseigner aux sources sûres, pour éclaircir un fait douteux. C'est à cet énorme bagage, classé avec une admirable méthode, qu'il doit d'avoir donné le spectacle d'un courriériste qui était' aussi un érudit et d'avoir pu aborder les thèses historiques avec des aperçus pleins de nouveauté.
Il va tour à tour à V Artiste, avec Arsène Houssaye, et à la France où il signe « Olivier de Jalin »; puis il entra dans cette forge d'où sont sorties les plumes les plus finement trempées de ce temps-ci, au Figaro. Il passa de là à Y Illustration, à l' Indépendance belge, à V Avenir national, dans bien d'autres journaux encore; enfin, en pleine maturité de son talent, il prit au journal le Temps possession de la Vie à Paris, dont il fit, du premier coup,
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la chronique la plus lue et la plus répétée de la presse parisienne.
Malgré les qualités solides et brillantes qu'il y apportait, la profondeur et la finesse de ses aperçus, la verve et la grâce de son style, le journalisme ne fut cependant qu'une des faces et la moindre de cette carrière multiple. L'œuvre de prédilection de Claretie, celle à laquelle l'attachaient ses préférences aussi bien que son aptitude, celle à laquelle il tailla la plus large part de son écrasant labeur, ce fut, — après Thistoire, — le roman.
Nous avons dit que ses débuts dataient de 1862. Né le 3 décembre 1840, il avait alors vingt-deux ans. De cette époque à 1880, il a publié successivement : Pierrille, histoire de village qui lui valut les suffrages de George Sand; Robert Burat, son premier succès, loué par Sainte-Beuve; Une Femme de Proie; Madeleine Bertin, dont l'effet fut profond; les Muscadins; le Beau Solignac ; le Train 17; la Maison vide; le Troisième dessous; un roman politique intitulé Michel Berthier, et enfin, — avant le Million et les Amours d'un interne, — son roman « sensational », Monsieur le Ministre.
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Nous en oublions probablement; nous négligeons volontairement les œuvres patriotiques, les travaux purement historiques, les recherches sur Camille Desmoulins, sur les Derniers Montagnards, sur un Enlèvement au xviue siècle, sur les Quatrains de Pibrac et sur Molière, sa vie et ses œuvres. Nous ne voulons peindre ici que le romancier, physionomie très distincte dans le groupe des écrivains de ce genre et de ce temps.
Quel que soit le volume que vous choisissiez dans ce bagage déjà énorme, vous y retrouverez les qualités maîtresses de l'écrivain : l'originalité de rinvention, la solidité dans l'action, la finesse dans l'observation, la fidélité et le trait dans la peinture des caractères. Ces fictions sont aussi exemptes de banalité que de trivialité; aucune ne cherche l'intérêt aux dépens ou de la vraisemblance ou du bon goût; ces romans traduisent la passion sans jamais perdre ce cachet de distinction qui est un des caractères les plus saillants de Fauteur.
On a dit, à propos de Monsieur le Ministre, que Claretie s'était résumé et concentré dans ce roman. Cependant il avait déjà fourni une note singulièrement personnelle lorsque, pas-
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sant du roman historique qu'il avait abordé dans les Muscadins et dans le Beau Solignac, il avait donné coup sur coup le Troisième dessous, la Maison vide et le Train iy.
Le Troisième dessous, vraiment remarquable, n'était point parfait, mais il reste cependant pour nous une des œuvres les plus « empoignantes » qu'ait écrites la plume de Claretie. L'action se noyait un peu dans les descriptions du concours du Conservatoire et de l'ouverture du Salon ; quelle que fût l'originalité de ces tableaux si essentiellement parisiens, ils avaient le tort grave de suspendre l'intérêt déjà éveillé par ce sombre drame. Claretie s'est guéri depuis de ces descriptions à outrance dans lesquelles le roman contemporain se complaît vraiment un peu trop. Quelques personnages du Troisième Dessous eussent pu encore être élagués sans dommage; mais le grand tort du livre fut son titre, incompréhensible pour beaucoup de lecteurs et pris dans l'argot des coulisses, une langue qui ne franchit guère le contrôle du théâtre. Claretie l'eût intitulé la Comédienne, que son succès décisif eût daté de là.
Il avait, d'ailleurs, si bien compris l'incon-
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vénient de ces mises en scène ne se rattachant qu'indirectement à l'action, même quand ils arrivent à leur place de hors-d'œuvre, qu'en décrivant le foyer de la danse, dans Monsieur le Ministre, il a eu grand soin de le rattacher à son drame.
C'était le théâtre indiqué pour les débuts d'un provincial si fraîchement transformé en Excellence; il était impossible de mieux choisir une occasion démontrer le papillon se brûlant aux feux de la rampe, un meilleur cadre pour mettre en valeur les traits du personnage. Je regrette qu'il n'ait pas entièrement persévéré dans cette saine appréciation de la sobriété nécessaire en cette matière. La scène des magasins du Louvre, où Marianne Kayser se rend pour jeter dans la boîte aux lettres un billet à son amant, pouvait être supprimée. Cette fois le hors-d'œuvre arrive au second service.
Avant de devenir un roman, Monsieur le Ministre devait être une comédie. 11 y avait longtemps que Claretie y songeait, lorsqu'il apprit que Sardou méditait une pièce devant s'intituler Arrivé!... et dont le principal personnage devait être un ministre; cela le décida à donner au sien un roman pour cadre.
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Mais il faut croire que les idées ont leur fatalité comme les êtres ; celle-là était probablement dans Pair, parce qu'elle était bonne, et Sardou n'était pas seul à songer à l'exploiter.
Claretie avait déjà écrit la moitié de son livre lorsqu'on l'avertit qu'Alphonse Daudet terminait Nitma Roumestan, dont le sujet présentait avec le sien de frappantes analogies. Un autre se fut peut-être découragé, mais lui, il y avait tant d'années qu'il creusait, qu'il fouillait ce thème, qu'il s'en était passionné!... Il ne voulut pas l'abandonner, le termina avec fièvre et le donna à l'éditeur, malgré le succès très grand des Amours cTun interne, qui venaient de paraître chez Dentu et que la mise en vente de Monsieur le Ministre fit trop vite oublier ou plutôt dépassa rapidement.
On a cherché l'original couvert par ce ministre Vaudrey auquel sa maîtresse dit narquoisement : « Êtes-vous assez Sulpice, mon cher? » Claretie se défend énergiquement d'avoir fait le portrait d'aucun des titulaires, assez nombreux cependant, qui ont passé par le pouvoir depuis quelques années.
a J'ai commencé à m'occuper de Monsieur le Ministre il y a neuf ans, nous écrivait-il; mes