CAMILLE PELLETAN
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
eorges Clemenceau est un Vendéen, un Vendéen du Bocage.
Il est né en 1841, à Mouilleronen-Pareds, près de Fontenayle-Comte.
On reconnaît dans chacun la sève du pays qui Ta produit. Un politique du Languedoc ne peut pas s'entendre avec un politique breton. Le premier sort d'un peuple à tête chaude, merveilleux de brio, superbe dépassions à fleur
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de peau, incomparable pour faire éclater l'éloquence en fanfare ; mais dans son pays les sautes de vent sont aussi fréquentes dans les idées que dans le ciel. Rien de plus opposé que ces populations qui vivent au fond de la vieille Gaule, sur l'angle de granit que la France enfonce dans l'Océan. Celles-là sont solides et résistantes comme le sol qui les porte. Là, les convictions s'obstinent. Point de changements soudains. En Bretagne, dans la Vendée, ce morceau de Bretagne coupé par la Loire, les idées pénètrent plus lentement ; mais quand elles ont pénétré, elles jettent de profondes racines, et on ne les arrache plus.
C'est là que les divisions politiques devaient être acharnées. Les partis s'y heurtent, roc contre roc. La Révolution a mis près d'un siècle pour commencer à mordre sur les éléments royalistes de cette région. Mais, dès la première heure, elle y avait ses fidèles, d'autant mieux trempés qu'ils ont toujours vécu en face de l'adversaire. Même énergie, même ténacité de part et d'autre. En face des chouans égarés dans notre siècle se dresse tel républicain qui semble dater delà Convention. On croirait voir un portrait de 92 sorti de son cadre.
C'est d'une famille de « bleus » vendéens que sort M. Clemenceau. Il y a trouvé la tradition révolutionnaire, que ses études, la nature de son esprit devaient le porter à élargir. Tout enfant, il a vu son père arrêté au 2 décembre. Il a reçu une éducation à laquelle toute idée mystique est restée étrangère.
Si vous voulez connaître l'homme, entendezle à la tribune. Aucune parole ne ressemble à celle-là. Nul ornement, sinon, de temps à autre, un trait mordant, un mot frappé à l'emportepièce . Nul souci d'arrondir la période ni de faire chanter la phrase. C'est de la dialectique toute crue. Cette discussion serrée, concentrée, rapide, n'a pas besoin d'apprêt et dédaigne toute parure. La parole de M. Clemenceau est nue, trempée, aiguisée comme un fleuret : ses discours ressemblent à de l'escrime : ils criblent l'adversaire de coups droits.
On connaît cette figure énergique, à grosses moustaches, aux cheveux ras; le front bombé, les yeux noirs, le noir et fort dessin des sourcils en complètent le caractère. Les mouvements trahissent une brusquerie nerveuse, mais maîtrisée par une volonté de fer, par un' sang-froid toujours en éveil. La voix claire, vive, décidée,
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impose la parole. Il y a chez beaucoup d'orateurs quelque chose de l'acteur : le cadre de la tribune comporte des gestes, des intonations de théâtre; chez M. Cle'menceau, rien de pareil. Cest, à la tribune, l'homme même, dans toute l'intensité de l'action, mais dans tout le naturel de la vie ordinaire. Il est tout entier à la lutte qu'il soutient. Rien n'indique, dans ses démonstrations,la pompeuse ordonnanced'undiscours arrangé pour l'effet. L'ordonnance y est bien, mais le débit la dissimule souvent. On dirait des pauses au milieu d'un assaut pour reprendre haleine. Inutile d'ajouter que l'orateur dédaigne à la fois, et ces élans de passion presque lyriques par lesquels on cherche à saisir l'imagination d'un auditoire, et ces caresses flatteuses dans lesquelles d'autres endorment une majorité. Mois l'effet qu'il produit n'en est pas moins grand. Avec son éloquence directe, énergique et substantielle, il prononce le mot qui porte. Chez lui, la parole ne se distingue pas de l'action. Chaque fois qu'il descend de la tribune, il a taillé, coupé dans une question ou dans une situation, et l'on ne défait plus la besogne qu'il a faite.
Ce qu'une éloquence de ce genre exerce
sur une Chambre, ce n'est pas de la séduction. Toutes les Chambres ont des majorités d'hommes tranquilles qui n'aiment point à être dérangés. Mais la logique implacable, l'énergie concentrée de l'orateur, s'imposent au respect, à la conviction même de l'auditoire. On ne peut s'empêcher de subir l'influence de cette parole directe, qui attaque de front tous les obstacles; s'il y a des murmures, des cris, ils se brisent sur cette résolution que rien ne fait dévier. C'est une rude entreprise que de tenir tête, de la tribune, à une Chambre presque entière; que de suivre une démonstration , de conserver tout son sang-froid devant cinq cents auditeurs hostiles, malgré leurs perpétuelles rumeurs de mauvaise volonté, malgré les explosions de clameurs, alors qu'on a à peine une poignée d'approbateurs noyés dans le nombre. Ce n'est point dans les discours triomphants que l'on juge la trempe d'un homme, c'est quand il a une conviction assez profonde pour se heurter sans fléchir au sentiment dominant, et une parole assez forte pour s'imposer à la résistance d'une grosse majorité.
Quand on est capable de soutenir sans plier de telles défaites, on est capable, à plus forte
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raison, de remporter des victoires. M. Clemenceau a eu les unes et les autres.
La politique de M. Clemenceau est comme sa parole, faite de convictions. Il a le malheur ou le bonheur d'avoir une éloquence qui puise toute sa force dans l'idée. L'homme ne voudrait pas mentir; l'orateur ne le pourrait pas. Il est arrivé à la situation qu'il a prise en suivant toujours la ligne droite; il ne sait pas dévier. Est-il besoin, maintenant, d'indiquer le secret de cette politique? Elle tient toute en un mot : fidélité, dans la victoire, aux idées que le parti républicain a soutenues dans le combat. Elle n'a qu'une tâche : empêcher, confondre les défaillances et les ruses. On a reproché souvent aux radicaux de n'avoir pas inventé leur programme : est-ce qu'on a un programme à inventer? Vienne le temps où tous les progrès demandés auront été réalisés, et où des progrès nouveaux se prépareront ! Pour le moment, le programme de la démocratie, tel que la Révolution l'a formulé, tel que le parti républicain tout entier l'a inscrit sur son drapeau, alors qu'il attaquait ou la monarchie de juillet, ou l'empire, est encore en souffrance. Le reniet-on? On n'oserait : on l'ajourne. Et c'est pour
cela que les républicains reste's «entiers», suivant le mot qu'a prononcé un jour M. Gambetta, sont réduits à prendre un rôle de critiques. A qui la faute ? Et peut-on leur reprocher ce qui est la conséquence forcée de la situation ? Ce n'est point, il est à peine besoin de le dire, que les principes républicains pour lesquels luttent M. Clemenceau et ses amis soient des sortes de dogmes religieux, révélés sur un Sinaï révolutionnaire, et devant lesquels il faut se prosterner avec un sentiment d'adoration mystique, sans tenir compte des choses de ce bas monde. De telles conceptions, dans un .esprit nourri à l'école des sciences expérimentales, seraient particulièrement inexplicables. Non. Les principes républicains ne sont pas des dogmes. Ce sont des notions de science politique qu'on peut tenir comme établies par l'expérience et la raison, puisqu'on ne peut leur opposer que des conceptions antérieures qu'elles ont déjà détruites dans le domaine des idées. Les adversaires qu'on trouve devant soi, dans les luttes qu'on soutient pour ces principes, ce ne sont pas des idées expérimentales différentes, ce sont des timidités, peut-être des arrière-pensées, — des intérêts unis avec ces appréhensions va-
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gues qui ont fait juger tour à tour les réformes du passé impossibles, jusqu'à l'heure où elles ont été réalisées... et alors on a vu qu'il n'y avait rien de plus facile : témoin l'histoire de rétablissement du suffrage universel, de la suppression de l'esclavage, etc. Dans ces termes, la lutte n'est pas une affaire de doctrine, c'est une affaire de netteté dans les idées, de solidité dans l'esprit et de droiture dans le caractère.
Cette lutte, M. Clemenceau n'a cessé de la soutenir. Comme je le disais, il a débuté par les sciences expérimentales. Au sortir du collège, il fit des études de médecine qu'il commença à Nantes et qu'il acheva à Paris. Quelque temps après, il partait pour les Etats-Unis. Il n'est pas douteux que ce voyage n'ait produit en lui une profonde et durable impression. C'est là qu'il faut étudier la liberté en action. Quel vaste champ d'expériences, pour tout le domaine de l'activité pratique, que ce pays livré en entier aux merveilles de l'initiative individuelle, et réalisant, dans des conditions de prospérité inouïes, tout ce qui constitue, pour nos routines et nos préjugés, l'idée parfaite de l'anarchie ! Que de fois nos docteurs en conservation nous ont présenté, comme la néga-
tion même de toute société, des réformes pratiquées depuis longtemps de l'autre côté de l'Atlantique! Il sort de la réalité tangible une évidence, une certitude que la démonstration la plus parfaite ne donnera jamais. On comprend sans peine que la conception autoritaire de la Révolution et de la démocratie, encore si répandue en France, fut radicalement extirpée par les enseignements de l'expérience américaine.
M. Clemenceau s'attacha singulièrement à la vie des Etats-Unis, car il y resta près de quatre ans. C'est là qu'il s'est marié. Il n'est revenu qu'au moment où les événements rappelaient en France tous ceux qui s'étaient attachés au drapeau de la démocratie, alors que l'Empire désemparé, inutilement livré aux orléanistes, assailli de tous les côtés par le parti républicain toujours grandissant, allait chercher dans les hasards d'une guerre une dernière chance de durée, et perdre la France pour sauver la dynastie.
Quelque temps après, l'Empire était parterre, et Clemenceau entrait dans la vie publique par la mairie de Montmartre.
Les municipalités d'abord nommées par le
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gouvernement, puis, après le 3 1 octobre, élues parla population, eurent, pendant le siège, un rôle singulièrement important. Dans le suprême péril de la patrie, il leur fallait organiser à la fois l'armement, la nourriture de leurs administrés. Après la brusque chute de l'empire, dans un temps où Ton n'avait guère le temps de légiférer, ils avaient, de par la force des choses, une certaine latitude pour adapter aux idées républicaines la situation de leur arrondissement, et c'est ainsi que quelques-uns, dont Clemenceau, laïcisèrent les écoles. Dans toutes les angoisses d'une résistance désespérée à l'invasion, ils se trouvaient les intermédiaires naturels entre le peuple de Paris et le gouvernement. Le conseil des maires était devenu à la fin un pouvoir constitué, une sorte d'assemblée délibérante.
Ce fut une rude épreuve. M. Clemenceau y conquit sa popularité. Aussi, quand toute espérance croula, quand les forts de Paris furent ouverts aux Allemands victorieux, quand cinq mois de résolutions désespérées, de souffrances intrépidement supportées, aboutirent au dernier désastre, le nom de Clemenceau figura-t-il dans les mémorables élections parisiennes de
février 1871. Il fut envoyé sur les bancs de l'Assemblée du jour de malheur; il alla s'y asseoir dans le petit groupe de républicains ardents, inflexibles, noyé au milieu de la foule monarchique et cléricale sortie de dessous terre au lendemain de nos défaites.
Il semblait qu'on fût arrivé au suprême malheur, et que l'imagination ne pût rien concevoir de plus affreux. On fut vite détrompé. On put bientôt deviner qu'à toutes les horreurs de l'invasion viendraient s'ajouter les horreurs de la guerre civile. La France devait descendre un à un tous les cercles d'un nouvel enfer plus effroyable que l'enfer de Dante.
Rien ne fut négligé de ce qui pouvait pousser à bout un peuple enfiévré, surexcité par de glorieuses souffrances. Il semblait qu'on ne lui pardonnât pas d'avoir défendu l'honneur français. Le pays de la Révolution était devenu la proie d'émigrés de l'intérieur sortis d'on ne sait quel Coblentz de province, hobereaux invraisemblables, figures de bedeaux, revenants de toutes les réactions. Cela insultait Victor Hugo et Garibaldi, préparait sans se cacher la restauration du « roy légitime », laissait éclater en scènes violentes, en mots inoubliables, sa
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haine de la démocratie; et en donnait le plus provocant exemple, en choisissant, pour arracher à Paris sa couronne de capitale, le moment même où Paris venait, en s'immolant pour sauver le pays, de faire retentir de sa gloire l'Europe entière.
Une étincelle pouvait mettre le feu aux poudres. On sait comment l'affaire des canons vint compliquer la situation. Des pièces oubliées par l'autorité militaire dans la zone ouverte aux Prussiens lors de leur entrée triomphale à Paris avaient été enlevées par la population et conduits place des Vosges. Dès lors, une grande partie de cette population vivant dans la crainte d'un coup d'Etat monarchique était dans une méfiance toujours en éveil contre le pouvoir. On se disait : « Nous sommes armés ». On avait ces canons, on les garda, on en grossit le chiffre, et on les traîna en bon nombre sur les buttes Montmartre, où ils formèrent un parc d'artillerie assez considérable.
Si la partie la plus impressionnable de Paris se laissait entraîner par l'irritation, la plupart des politiques du parti avancé entrevoyaient avec terreur les éventualités qui pouvaient surgir d'une telle situation. Un conflit sous les ca-
nons prussiens, un conflit dans l'état désespéré delà France, et en face d'une telle assemblée... c'était le dernier des malheurs, et la conséquence inévitable était un écrasement de Paris, dans un massacre dont la démocratie ne se relèverait pas de longtemps. M. Clemenceau, avec sa netteté habituelle, vit le péril et fit des efforts désespérés pour le conjurer. Il comprit qu'il était nécessaire que les canons fussent rendus à l'armée sans combat. Il était très populaire dans le XVIIIe arrondissement. Il s'entremit entre les hommes qui gardaient les canons delà butte et le gouvernement.
Ce n'estpasici le lieu d'expliquer les origines du 18 mars ni d'en chercher les responsabilités. Ce qu'on doit dire sans préjuger les intentions, c'est que l'autorité militaire fît échouer comme à plaisir toutes les tentatives faites, soit par le maire de Montmartre, soit par d'autres républicains autorisés. Les faits semblent établis. M. Thiers, conformément aux traditions du régime de i83o, à ses propres antécédents, notamment lors des affaires de Lyon en 1 83 5, désirait avoir l'occasion de faire un acte de force, persuadé qu'il était que le parti avancé était devenu trop hardi, trop puissant pour qu'on
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pût se contenter de s'emparer de quelques pièces de canon, et pourqu'ilne fût pas nécessaire de Tintimider en trouvant l'occasion d'une répression.
Quoi qu'il en soit, malgré l'avortement des premières tentatives de négociations, M. Clemenceau ne s'était pas découragé; il avait obtenu du gouvernement la promesse formelle que rien ne serait tenté avant qu'on l'eût prévenu: il avait pu apaiser les esprits dans Montmartre avec cette promesse; le 17 mars au soir, l'affaire semblait perdre toute importance, et les journaux conservateurs eux-mêmes constataient que les canons n'étaient pas gardés, — quand, 1-e 18 au petit jour, la troupe envahit la butte encore endormie, saisit et désarma les postes,s'empara des canons, et, bientôt entourée par la foule, les femmes mêlées aux gardes nationaux, reçut l'ordre de tirer.
On sait comment la troupe refusa de tirer et se confondit dans les rangs du peuple. Quelques heures suffirent pour faire tourner en désastre la tentative de coup de force. Quelle était la situation du maire de Montmartre? Trompé par le gouvernement, il semblait avoir trompé la population en l'amusant de paroles
mensongères. C'était lui qui avait affirmé qu'il n'y aurait pas de coup de force. Les colères se soulevaient de toutes parts contre lui. Invectivé, impuissant, il ne pouvait plus qu'assister aux malheurs qu'il avait essayé de prévenir. Il resta pourtant à son poste : on sait quels efforts il fit en vain pour sauver les généraux Lecomte et Clément Thomas.
Cependant la Révolution victorieuse prenait possession de Paris. Le gouvernement était en déroute, le Comité central s'installait à l'Hôtel de Ville. Montmartre tout entier lui appartenait. La mairie fut bientôt entre les mains d'une municipalité nommée par lui. M. Clemenceau répondit, avec une grande énergie, à l'envahissement de la mairie où les suffrages du XVIIIe arrondissement l'avaient appelé. De toutes les protestations analogues, celle-là est la plus vigoureuse. Elle fut également signée par M. Lafont. La réponse ne se fit pas attendre. Un ordre d'arrestation fut lancé de l'Hôtel de Ville contre MM. Clemenceau et Lafont. Les fédérés ne purent saisir que ce dernier, que du reste ils relâchèrent bientôt.
La situation était terrible. Un rien pouvait allumer la guerre civile sous les regards cruel-
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lement joyeux des Prussiens, et faire couler des torrents de sang français. Les députés et les maires de Paris essayèrent de conjurer le péril à tout prix. En même temps qu'ils avaient dans Paris même un centre de résistance, ils négociaient des deux côtés afin de faire prévaloir une solution pacifique.
Mais c'est en vain qu'ils sacrifiaient leur popularité, s'exposaient des deux parts aux insultes et faisaient des efforts désespérés. L'œuvre qu'ils faisaient se défaisait d'elle-même. D'un côté, le Comité central était dans l'ivresse de sa miraculeuse victoire; d'ailleurs, comment traiter avec le gouvernement désorganisé qui campait en désordre à l'Hôtel de Ville, et que poussait aveuglément son armée? Etait-il luimême le maître d'arrêter les siens ? Quand on avait négocié avec quelques-uns de ses membres, les négociations étaient à recommencer avec les autres. Enfin, une pente fatale entraînait les hommes du 18 mars vers les malheurs qui ont suivi : la plupart inconnus la veille, ils subissaient les passions générales et ne les conduisaient pas.
D'autre part, à Versailles, l'Assemblée monarchiste ne dissimulait pas son désir de voir
Paris écrasé par la force. Les partis conservateurs se rappelaient trop bien le profit qu'ils avaient tiré des journées de juin, pour ne point calculer ce qu'ils pouvaient gagner à la répression d'un mouvement insurrectionnel. Pendant huit jours, les maires et députés coururent inutilement de l'Hôtel de Ville à Versailles, trompés des deux côtés. Il y a autant d'arrièrepensée dans l'Assemblée que dans le Comité central, écrivait un rédacteur des Débats, M. John Lemoinne. Sitôt que le gouvernement paraissait accorder quelque chose au désir d'un arrangement, des scènes de violence se produisaient : c'étaient les clameurs qui accueillaient les maires de Paris, c'était ce projet de lieutenance du duc d'Aumale dont M. J. Simon a plusieurs fois témoigné.
Les Louis Blanc, les Schœlcher, les Clemenceau, les Lockroy, les Floquet, et leurs collègues ne se laissaient pas décourager; et pourtant il y avait là de quoi décourager les plus résolus. M. Clemenceau fit entendre en vain à l'Assemblée de pressantes objurgations, des prédictions clairvoyantes. Bientôt les élections de la Commune, conçues pour améliorer sa situation, l'aggravèrent : peu
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après, la guerre civile était déchaînée, et le sang coulait.
M. Clemenceau, avec MM. Lockroy et Floquet, comprit dès le premier moment que dans une pareille lutte la place des représentants de Paris était dans Paris assiégé. Il adressa sa démission à P Assemblée qui recommençait contre la capitale le siège prussien. Et quoique la lutte eût commencé avec un caractère d'horreur implacable (une exécution de prisonniers avait lieu, dès le premier jour, du côté de l'armée régulière), il reprit avec ses amis l'œuvre de pacification qui venait d'échouer.
Ainsi fut créée la Ligue d'union pour les droits de Paris. S'interposer entre les combattants, essayer de faire taire les passions allumées de part et d'autre, mettre fin à la guerre civile avant qu'elle eût abouti à une victoire forcément affreuse, tel était le programme de la ligue. Programme courageux s'il en fat. Placé entre les deux armées, on risquait d'être frappé par les deux. Suspecte au pouvoir parisien, qui craignait de s'attaquer ouvertement à elle, à cause de la force d'opinion qu'elle représentait ; condamnée à Versailles, où M. Dufaure, garde des sceaux, créait par une circulaire aux procureurs
généraux an délit nouveau, le délit d'appel à la conciliation, la ligue s'épuisait en vains efforts, tandis que le grondement du canon, les' obus lancés sur les Champs-Elysées, les sanglantes et interminables batailles dans lesquelles Neuilly, les environs du fort d'Issy étaient disputés maison par maison, les outrages prodigués aux colonnes de prisonniers, les violences de la Commune emportée par le vertige de la défaite, les mille incidents de cette tragique période, enflammaient les haines de part et d'autre, et semblaient rendre chaque jour plus chimérique l'œuvre entreprise par quelques hommes de bien sans pouvoir d'aucune sorte.
On pouvait craindre que la Commune produisît les mêmes effets que les journées de juin, et que la France, dans un moment d'épouvante, se livrât à la réaction. Les élections de 1871, faites pendant la guerre, furent un triomphe inespéré pour le parti républicain. Dès lors la ligue eut un point d'appui dans tous les départements. Nombre de municipalités, fortes de leur mandat récent, se joignirent aux républicains qui, à Paris, essayaient d'arrêter l'effusion du sang. C'est l'époque où les grandes
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villes envoyèrent des délégués des conseils municipaux à Paris et à Versailles, avec une mission de paix, et l'on projeta un congrès de ces représentants pour forcer les combattants à poser les armes.
La ligue des droits de Paris provoqua, stimula, tâcha de coordonner, dans la mesure du possible, ce grand mouvement d'opinions. MM. Clemenceau, Floquet, Corbon, Villeneuve et Le Chevallier furent envoyés dans les départements à cet effet, et quittèrent Paris du 5 au 10 mai. Le voyage de la plupart fut singulièrement court. Le gouvernement régulier restait fidèle à la doctrine qui érigeait les tentatives de conciliation en délit. Il paraît que la guerre civile était un principe d'ordre social. On était coupable si on cherchait à mettre un terme à l'effusion du sang. MM. Le Chevallier, Villeneuve, Corbon, furent arrêtés; M. Floquet put s'esquiver dans les Pyrénées; M. Clemenceau fut plus habile ou plus heureux. Il put aller à Alençon, à Nantes, à Bordeaux, puis revenir à Paris. Il arriva à Saint-Denis au moment où les portes de Paris se fermaient ; quelques heures auparavant, l'armée venait d'y entrer par surprise. C'est probablement là ce qui lui sauva la vie.
Le massacre confus de la semaine de mai ne l'aurait sans doute pas épargné. On a raconté qu'un malheureux, pris pour M. Clemenceau, allait être fusillé, quand par bonheur il put se faire reconnaître.
Peu de temps après la reprise de Paris, la grande ville nommait son conseil municipal : Montmartre y fit entrer M. Clemenceau : quatre ans après, il était président du conseil.
Dans le discours qu'il prononça en prenant possession du fauteuil, il revendiqua hautement les droits de la capitale ; « Paris aux Parisiens, disait-il, pour le bien de la France et de la République. » Enfin, en 1876, M. Clemenceau fut élu, à une écrasante majorité, par le XVIIIe arrondissement.
C'est par des discours prononcés sur l'amnistie qu'il conquit sa place à la tribune. Quelque chose subsistait de la guerre civile dans les esprits. — Les sentiments les plus élémentaires perdaient leur nature, les idées les plus simples perdaient leur lumière, les mots les plus clairs perdaient leur sens, quand il s'agissait des terribles souvenirs de 1871. La répression continuait à être implacable; obligée de prononcer les mots d'« oubli » et de « clémence», elle leur
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ôtait toute signification, marchandait le pardon, usait de ruse et de secrets pour garder ses victimes en ayant l'air d'accorder des grâces. M. Clemenceau fut de ceux qui plaidèrent le plus énergiquement à la tribune la cause de l'amnistie. C'est une réplique à M. Le Royer sur ce sujet qui a mis le député de Montmartre à son rang comme orateur.
Il fallut quatre ans d'efforts incessants pour arriver à la victoire. L'amnistie plénière était un véritable spectre pour la majorité modérée. Elle semblait considérer comme des exaltés, ou comme des hommes en quête de mauvaise popularité, ceux qui osaient réclamer une pareille chose. Et l'amnistie plénière fut faite... pourquoi ? parce qu'on était contraint de la faire pour l'opinion publique. Depuis, à quel désordre a-t-elle donné lieu ? Une des questions politiques les plus difficiles, les plus .brûlantes, a absolument disparu. Tel a été l'effet de cette terrible mesure.
Revenons à la Chambre de 1876 : il n'est pas besoin de rappeler à quelle tentative elle fut exposée, ni comment M. de Mac-Mahon fit contre elle ce que les complices de l'ancien président, faute de nom pour désigner ce coup
d'Etat intimidé et irrésolu, ont appelé le coup de vigueur. Naturellement, après la dissolution, aucun candidat à affiches blanches ne se risqua sur la butte Montmartre, et M. Clemenceau fut réélu à une écrasante majorité. Les conspirateurs étaient acculés à un crime. S'ils ne le rirent pas, ils le rêvèrent. La préparation laborieuse et médiocrement vaillante d'un coup d'Etat succéda à la réélection des 363. On se rappelle qu'en présence du complot, la majorité remit le soin de la diriger à un comité de dixhuit membres pris de tous les côtés de la Chambre. M. Clemenceau fut au nombre des dix-huit. Il est inutMe aujourd'hui de taire qu'en face de l'organisation de l'attentat, on chercha à organiser la défense de la loi ; qu'on prépara les mesures à prendre pour déjouer ce coup d'Etat; que des plans avaient été tracés, des intelligences pratiquées. On connaissait l'énergie, le sang-froid de M. Clemenceau. Il eut un rôle dans ces préparatifs.
Cela devait finir, cela finit en effet par une capitulation. C'est ainsi qu'il gagna une année de répit. Le 16 mai vaincu resta encore une année à l'Elysée. C'est dans cette période qu'eut lieu le duel de M. Gambetta et de M. de Four-
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tou. M. Clemenceau y servit de témoin, avec M. A. Targé, à l'ancien chef des 363. Je rappelle ce fait parce qu'il indique assez qu'il n'y eut rien de personnel dans la lutte entreprise plus tard par le député de Montmartre contre la politique du député de Belleville. L'année suivante, une campagne fut vigoureusement conduite contre la préfecture de police. M. Clemenceau porta la question à la tribune. Il eut gain de cause et renversa le ministre de l'intérieur, M. de Marcère.
C'est vers cette époque que son rôle prit toute son importance. Jusque-là, M. Clemenceau était resté un soldat d'avant-garde dans les rangs de l'armée républicaine. Mais les événements avaient créé une situation nouvelle. Au mois de janvier 1880, la démocratie républicaine, pour la première fois en France après quatre-vingt-dix ans de luttes, obtenait un pouvoir durable, dans des conditions pacifiques et normales; jusque-là, elle n'avait eu d'autre moment qu'une heure, en 1848, au milieu des plus terribles orages. Elle possédait enfin ce que le césarisme des Bonaparte, la royauté dite légitime, la monarchie bourgeoise avaient seuls possédé jusque-là, le moyen d'appliquer,
dans les conditions les plus favorables, ses idées politiques et sociales. Aucun autre régime n'eut même la part si belle; porté là par un immense mouvement d'opinions, acclamé comme un libérateur, le parti républicain était maître de l'opinion et de la confiance publiques ; les crises n'avaient fait qu'éprouver sa force, et l'Europe entière saluait avec étonnement cette République qui dénouait pacifiquement les situations les plus redoutables.
C'est une terrible épreuve, pour un parti de progrès et de liberté, que d'arriver au gouvernement. On l'a vu en i83o, pour les libéraux de la Restauration. On l'a vu de nouveau, pour les républicains, dans les années qui se sont écoulées depuis 1879 jusqu'à l'heure présente. De tels partis sont portés au pouvoir par des luttes qui remuent profondément le pays. Le lendemain de la victoire, la nation, lasse de son effort, confiante dans les hommes qu'elle a mis à sa tête, s'abandonne au repos qu'elle a si bien gagné. Le gouvernement a une période de répit pendant laquelle il n'est plus incessamment stimulé par l'opinion. C'est pendant cette période que le pouvoir exerce sa dangereuse action sur les vainqueurs arrivés aux affaires.
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La résistance des abus, lesmille liens dont les vieilles administrations enlacent ceux qui les dirigent, Faction de la machine gouvernementale, façonnée pour des régimes réactionnaires, sur celui qui la met en mouvement, les routines et les préjugés dont les ministères sont imprégnés, et qu'on y respire avec l'air renfermé des vieilles monarchies, la peur des responsabilités, la force d'inertie, la différence du point de vue, suivant qu'on est au pouvoir ou hors du pouvoir, la tendance à se réconcilier avec l'autorité quand on l'exerce, agissent rapidement sur les oppositions de la veille, devenues le gouvernement d'aujourd'hui, et les entraînent à se servira leur tour de tous les moyens dont le pouvoir dispose vis-à-vis la majorité parlementaire, pour calmer son ardeur et fléchir sa résolution.
Le temps des luttes paraît fini. La plupart des chefs du parti ne sont plus à l'âge militant; chacun s'est casé dans le gouvernement nouveau; on pense à jouir en repos de la victoire laborieusement acquise; on s'habitue à s'endormir dans le lit des réactions antérieures, où l'on se trouve fort commodément à une pareille heure. La mémoire du programme pour lequel
on a combattu jadis semble singulièrement importune. On ne le renie pas; mais si on pouvait L'ajourner ou l'esquiver!... On gagne des mois, des années. Peu à peu on se laisse corrompre par les nouvelles habitudes d'esprit qu'on prend, par ce monde de serviteurs du pouvoir, qui passe toujours au succès. Et s'il se rencontre, parmi les vainqueurs, un homme d'une personnalité assez importante pour faire je ne sais quel rêve consulaire, ce sera fort étonnant si on ne l'y pousse pas, et s'il ne s'y laisse pas glisser.
Ce fut le grand Mérite de M. Clemenceau de voir dès le début le mal avec sa netteté habituelle, et de se décider à lutter contre lui avec toute son énergie et toute sa résolution. On pourrait nommer en deux lignes la poignée de députés qui s'associa à cette attitude. Il faut citer en première ligne parmi eux Georges Périn. Au début, la tâche était singulièrement ingrate et difficile. Rompre la discipline à laquelle le parti avait obéi jusque-là, pour attaquer des républicains, ne point perdre la droite ligne démocratique au milieu des manœuvres de couloirs et des questions de personne, rompre avec les amis de la veille, s'exposer aux injures, dire
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toutes les vérités importunes, engager à chaque instant, en petit nombre, la lutte entre une majorité encore populaire, — et cela alors qu'il serait si facile et si profitable de suivre le courant, — c'est assurément un rôle qui n'est pas de nature à tenter beaucoup de caractères.
On put voir où Ton allait, dès que l'homme qui avait été le chef reconnu du parti républicain pendant le 16 mai, évita, après la victoire, de prendre le pouvoir et ne voulut exercer sa grande influence qu'à l'abri de ministères plus ou moins voisins du centre gauche. M. Clemenceau signala la situation dans des discours adressés à ses électeurs ; en même temps, il sentit le besoin de s'appuyer sur un journal. Ainsi fut fondée la Justice. Mais il n'avait pas, pour cela, l'intention de prendre habituellement la plume de journaliste ; c'est à la tribune que s'exerçait son action. Il eut d'abord à soutenir des combats singulièrement difficiles, notamment quand il attaqua les brutalités de la préfecture de police de M. Andrieux, quand il dénonça, dès son origine, le ministère Jules Ferryr quand il signala les envois de poudre à la Grèce. Mais les événements marchaient. Ses discours sur la revision, sur la manœuvre des élections
GEORGES CLEMENCEAU. jt
hâtives, furent des victoires. Quand la législature finit, et que le suffrage universel fut appelé à nommer une nouvelle Chambre, le parti au nom duquel il parlait sortit du scrutin presque d'emblée, et lui-même fut élu dans trois collèges différents.
Je m'arrête ici : ce qui suit appartient aux événements du jour. Je n'ai pas à chercher ce que réserve l'avenir à la politique à laquelle M. Clemenceau a associé son nom : c'est le secret de demain.
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CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES
O. FEUILLET
JULES CLARETIE
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
Bitiail de Vllisloin d'une Pari
OCTAVE FEUILLET
OCTAVE FEUILLET
'est Alfred de ,Vigny qui a dit, à propos de Benjamin Constant :
« Noble profil. Des formes polies et gracieuses. Homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis. » Je mettrais volontiers ces deux lignes en épigraphe avant de parler du parfait lettré et de l'homme exquis, pour répéter le mot, dont je viens d'écrire le nom. M. Octave Feuillet garde en
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effet, dans la littérature de ce temps, une physionomie particulière : c'est un gentleman dans toute la force du terme, d'une grâce charmante, accueillante, d'un esprit raffiné, très simple en même temps, sans nulle morgue, aimant la gloire et détestant le bruit, et c'est un romancier hardi, un dramaturge qui a plus osé que bien d'autres, mais qui, dans les analyses les plus subtiles et les plus troublantes de ses romans, comme dans les situations les plus poignantes de ses pièces, garde toujours je ne sais quelle correction supérieure et quelle grâce gentilhommesque qui lui permettent de tout dire et de tout risquer.
J'appuie, dès les premiers mots, sur cette vertu, qui est celle des nerveux : ils ont la force sans avoir l'effort. Une badine vaut une massue et je crois même qu'au bout d'un fin poignet une épée de pur acier est plus redoutable et plus puissante qu'un sabre de cavalerie dans la main d'un rustre. Octave Feuillet, qui a souvent frappé fort, a toujours visé juste. Son escrime est savante, brillante, correcte et loyale. Il y a des éclairs dans ce jeu rapide et sûr; et je songe volontiers à une lame bien trempée, damasquinée d'or et emmanchée à une poignée
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ciselée par un maître lorsque je pense à la plume qui a écrit Monsieur de Camors et Julia de Trécœur, deux des œuvres les plus hardies de ce temps.
Et, avant tout, entendons-nous sur ce mot : la hardiesse. Un homme est brave, généreux, ardent, dédaigneux du danger, aimable et souriant dans le péril; il se jette au feu le front haut; voilà un compagnon hardi; et je le salue. Un lourdaud parle haut, crie à tue-téte, rudoie et bouscule les gens, écrase les pieds; sa hardiesse prend un autre nom et je sais bien comment je l'appelle. M. Octave Feuillet est hardi comme un cavalier du bon temps et ses hardiesses sont séduisantes comme toutes les audaces des délicats. On peut avec lui aller partout sans crainte de s'égarer jamais et, si Ton traverse parfois quelque boudoir où la tête défaille dans une atmosphère de parfums, on est bien certain qu'on se retrouvera tout à Theure,la porte ouverte, dans un salon de bon esprit et de belle compagnie.
Et quand je pense que ce mondain, je veux dire ce conteur pour qui le monde se passionne, a longtemps savouré, comme un raffiné d'intimité, sa gloire du fond de sa province même,
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au temps où son ancien collaborateur Paul Bocage lui écrivait rue Torteron, à Saint-Lô (Manche1 pour lui demander du cidre normand...! Lamartine parle quelque part de la joie profonde, un peu arrière, j'imagine, qu'il avait à s'enfoncer, avec Béranger à son bras, dans les quartiers populaires, les boulevards qui vont vers la Bastille, et à passer, ainsi coudoyé, inaperçu et ignoré, dans cette foule emplie de leurs deux noms. M. Octave Feuillet eut, lui aussi, des sensations pareilles, d'une pareille saveur et d'une semblable mélancolie. « Parler du passé, me disait de lui hier quelqu'un qui l'aime, le connaît et l'admire, parler de son jadis lui semble pénible; il le compare au présent. Une fois cependant il m'a parlé, avec une sorte d'animation attendrie, de sa vie d'autrefois, à Saint-Lô, de la petite maison qu'il avait là-bas et qu'il n'a plus. Ses fils grandissaient et, pour leur éducation, il fallait venir s'installer à Paris. « Je suis, me disait-il, «attaché avec une espèce de fanatisme à mes sou- « venirs d'enfance. » Et il me faisait remarquer que la plupart de ses œuvres, si essentiellement mondaines et parisiennes, avaient été écrites dans le silence et dans la paix d'une
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petite maison de Saint-Lô. Au temps de ses plus grands succès, il a passé des hivers entiers, enterré là, presque ignoré. Pour les gens delà-bas, bien longtemps il a été le fils de M. Feuillet, le fi, comme ils disent. » Son père était un personnage local, ancien secrétaire général de la préfecture. Très distingué, cfailleurs. Il avait été quelque chose; Octave Feuillet n'était que quelqu'un. En province c'est beaucoup moins. On le mettait, dans les dîners de cérémonie, au bout de la table. Cependant, tout d'un coup, il devint quelque chose. 11 venait d'être élu membre de l'Académie française! Il ne lit qu'un bond de l'extrémité de la table à la droite de la maîtresse de la maison. Sainte- Beuve raconte à un ami, dans une de ses lettres, qu'on ne s'aperçut de sa valeur mortelle, à lui, Sainte-Beuve, que lorsqu'il fut sacré immortel.
Parfois, au fond de sa province, une certaine tristesse s'emparait de l'auteur de Dalila, le désir de Paris, le désir de voir, de sentir ses succès. Mais son père était fort malade. Octave Feuillet restait. Ilnefaisaitquedecourts voyages à Paris, passant brusquement du silence de sa petite ville de province au grand tapage de
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Paris, n'étant plus le fi de M. Feuillet, redevenant Octave Feuillet. L'impression devait être délicieuse. Et là, ou plutôt ici, Octave Feuillet était charmant, causait à merveille ; on se l'arrachait, les femmes surtout. Ce n'est pas lui qui m'a dit cela, mais je le sais. Par lui, on ne saurait de lui que peu de chose et cela est à son honneur. Il n'a jamais été de ces gens qui parlent d'eux-mêmes avec de perpétuels transports; au contraire, il s'efface et se dérobe dès qu'on veut le mettre sur son propre compte.
La vie d'un homme célèbre appartient cependant, quoi qu'il fasse, à ses contemporains. On veut aujourd'hui tout savoir de ceuxqu'onaime. On demande l'histoire de ceux-là mêmes qui n'ont d'autre histoire que celle de leurs œuvres, de leurs batailles, artistiques et littéraires, de leurs succès. M. Octave Feuillet s'est d'ailleurs laissé aller, dans une page intime, ignorée ou plutôt oubliée, à conter un de ses souvenirs de jeunesse, de ses plus chers souvenirs, je gage : une journée à Monte-Cristo, chez Dumas père, dans ce logis si rapproché de Saint-Germain-en-Laye où parfois l'auteur de Sibylle passe l'été, aujourd'hui...
Ce grand et cher Dumas! Il apparaît, au
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début de presque tous les écrivains célèbres, qui avaient, lorsqu'il était dans toute sa gloire, vingt-cinq ou trente ans, il se montre comme un bon gros génie bienveillant et rieur qui encourage et dit : En avant! Joseph Autran, arrivant de Marseille avec la Fille d? Eschyle dans sa poche, loge chez Dumas, à Monte-Cristo et l'entend, la nuit, rire gaiement de ce qu'il improvise. Octave Feuillet, malade, est recueilli par Dumas père comme un enfant et soigné par Dumas fils comme un frère. Puis, des années après, lorsqu'il est déjà l'auteur de Rédemption, de Bellah, de la Clef d^or, du Village, de la Crise, lorsqu'il est devenu un maître, Octave Feuillet écrit à Alexandre Dumas, qui vient de fonder un journal quotidien, le Mousquetaire; il lui écrit de « son pays, du temps de Louis XIV, où le coche n'arrive qu'une fois la semaine, quand il fait beau » et il lui rappelle les bonnes journées où, débutant, il s'en allait trouver Dumas et se sentait heureux de ne point se heurter contre un piédestal et de rencontrer chez le grand homme une affection touchante et presque paternelle :
Parmi ces souvenirs datés de votre cour de Saint- Germain où vous succédiez à Jacques II, il en est un, écrivait M. Feuillet à Dumas, qui m'est demeuré cher entre
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tous. Je venais de traverser votre capitale, et je regagnais à toutes voiles le pays où les pommiers fleurissent. J'étais souffrant, comme toujours, et je trouvai le moyen, inconnu jusqu'alors, de faire naufrage sur la côte de Poissy. Je vous connaissais à peine. Je n'en résolus pas moins, dans ma détresse, d'aller m'échouer à votre porte. J'arrivai, vous le rappelez-vous ? — Sentimental comme une épave. Vous me reçûtes comme si vous aviez été le plus vieil ami de mon père. Votre villa me servit d'infirmerie, et vous, maître, de sœur de charité. — Le lendemain était un dimanche; ce souvenir m'est présent comme s'il était d'hier. — Chaque dimanche vous aviez coutume d'inviter à votre table une vingtaine de convives, pour varier avec les autres jours de la semaine où les convives s'invitaient eux-mêmes. — Vous auriez, en effet, donné des leçons d'hospitalité à un Arabe. Votre maison, ouverte à tous, au mendiant comme au prince (sans figure ! car j'ai vu l'un et l'autre), me rappelait ces anciennes résidences chevaleresques où l'hôte était un être sacré, et dont la herse se levait nuit et jour avec respect devant le voyageur envoyé par Dieu. — Ce jour-là, vos convives étaient nombreux et choisis : je vis paraître tour à tour Hugo, Delacroix, Rachel, Duprez, Boulanger, Maindron, Dréault, et bien d'autres, célèbres ou ignorés : car, aux poètes et aux artistes qui venaient remercier leur maître ou serrer la main d'un frère d'armes, vous réunissiez toujours plusieurs pèlerins des deux mondes qui, entrés chez vous pour saluer, comme le disait un d'entre eux, un monument vif de notre pays, devaient en sortir avec le souvenir d'un ami. — Vous n'étiez pas encore installé dans votre féerie de Monte-Cristo : vous habitiez une blanche villa, dont la pelouse entourée de bosquets était suspendue sur les bords de cette admirable terrasse de Saint-Germain. Votre maison étant petite, comme celle de Socrate, vous aviez profité d'une magnifique soirée du mois d'août pour dresser votre banquet sur la pelouse. — Des fenêtres d'une jolie chambre tapissée
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de perse rose, — où ma souffrance me reléguait, j'avais le spectacle de cette fête riante et somptueuse, où tant de beaux esprits épanchaient, pour leur seul plaisir, leurs dons et leurs trésors. J'entendais avec émotion ces voix, aimées du monde entier, retentir familièrement à mon oreille; je croyais écouter des génies conversant entre eux dans leur région surnaturelle. — Des amphores antiques, pleines de glace, étaient répandues sur le gazon; de grands vases d'or, aux formes orientales, servaient aux ablutions des convives. Au loin, la belle vallée de la Seine, étendant des clochers de Saint-Denis à l'aqueduc de Louveciennes ses doux horizons, adoucis encore par le soleil couchant, entourait d'un cadre grandiose et charmant cette scène qui me transportait, tantôt dans un coin des toiles de Véronèse, tantôt sous les pampres du Décaméron. Ce fut une heureuse soirée d'extase et de rêve dont je vous remercierai toujours.
Cependant votre fils Alexandre, l'auteur de Diane de Lys, héritier de votre brave cœur comme de tout le reste, s'arrachait de temps à autre à toutes ces magies pour venir s'informer du malade, qui n'était plus qu'un heureux visionnaire. — Merci, Alexandre; si je n'y vois pas, je me souviens.
Puis cette éblouissante fantasmagorie s'effaça peu à peu dans les ombres élyséennes d'une nuit d'été. Vos convives s'en allèrent, ou s'envolèrent, je ne sais. Vous seul, longtemps encore, au milieu d'un groupe plus intime que vous enchantiez de vos récits, vous ressembliez au conteur arabe prolongeant la veillée de la tribu sous le ciel étoile du désert.
Le lendemain, je partais dans votre plus douce calèche : j'allais rassurer mon père et lui parler de vous. Lui aussi se souvient, n'en doutez pas.
Cette lettre de M. Octave Feuillet a paru dans le Mousquetaire du 21 décembre r 85 5 et
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c'est la seule fois de sa vie que Fauteur de Monsieur de Camors ait parlé de lui-même ; encore était-ce pour payer une dette et avoir l'occasion déparier de Dumas.
En i855, Octave Feuillet avait un peu plus que la trentaine. Il est né le n août 1822 à Saint-Lô. Élevé à Paris, on trouverait ce nom, déjà applaudi, d'Octave Feuillet sur Xtpalmarès de Louis-le-Grand. A vingt-trois ans, le romancier débutait tout naturellement par un roman, le Grand Vieillard, quHl écrivait en collaboration avec son camarade de collège, M. Paul Bocage, imagination puissante, et Alfred Aubert, dont je connais un joli livre fantaisiste, l'Histoire de M. Boudin. Les trois amis avaient choisi un pseudonyme commun à leur trio : Désiré Hasard. Il y aurait à retrouver ce Grand Vieillard dans le feuilleton du National de 1845. C'est affaire aux curieux. M. Octave Feuillet date pour moi de ses premiers articles dans le Diable à Paris (1846) , dialogues charmants sous les marronniers des Tuileries et les tilleuls de la place Royale; il date aussi de sa première pièce, le Bourgeois de Rome, une comédie, un acte joué en 1846 sur ce théâtre de l'Odéon où débutaient autrefois tous les littérateurs d'ave-
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nir. Je vois bien, noté par un biographe, un vaudeville représenté, avant le Bourgeois de Rome, sur la scène du Palais-Royal; mais j'avoue que je ne Tai point lu.
Ce que j'ai lu, relu, ce qui m'a fort ému et attiré, dans mes premières lectures, ce sont les comédies d'aventures et les drames romantiques des débuts d'Octave Feuillet. Toutes ces pièces de la vingtième année, spirituelles comme Échec et Mat (1846), ce Pinto rajeuni et vivifié, ou fougueuses comme Palma — Palma ou la Nuit du vendredi saint (1847), — étaient écrites en collaboration avec Paul Bocage. Le comédien Bocage, oncle du littérateur, jouait luimême Echec et Mat à TOdéon. Ce fut un grand succès. Les deux auteurs devaient donner encore Palma à la Porte-Saint-Martin, la Vieillesse de Richelieu à la Comédie-Française (1849) et York, nom d'un chien! au Palais- Royal (1852), puis chacun d'eux reprenait sa liberté et à son gré faisait sa vie, Octave Feuillet de plus en plus soucieux, chaque jour, des ciselures de Part des délicats, Paul Bocage entraîné par Dumas dans le grand courant du roman qui remue les foules, au bas des feuilletons et sur les planches des théâtres, et prépa-
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rant déjà ses futurs Puritains de Paris1. On m'a dit que M. Feuillet et M. Bocage notaient pas étrangers à cette jolie pièce de Dumas, Romulus qui ressemble à une œuvre dlffland spiritualisée à la française.
Ce n'était point sans résistance que M. Feuillet le père avait laissé son fils devenir « homme de théâtre ». Il le destinait au barreau et Octave Feuillet, peu fait pour les habiletés du métier d'avocat, n'a peut-être jamais plaidé qu'une cause, la sienne, celle de sa vocation, devant ce père tendrement aimé et doucement sévère qui, a-t-on dit, ne combattait ses désirs que pour mieux contraindre son fils à lui prouver sa constance et qui « allait être bientôt le confident heureux et le juge éclairé de ses succès ». — « Pardonnez-moi, monsieur, de réveiller ces souvenirs, disait, aux bravos du public académique, M. Vitet à M. Feuillet succédant à M. Scribe; les affections de la famille, les joies intimes du foyer font partie de votre talent : ce serait un oubli sans excuse, quand on doit parler de vos œuvres, que d'omettre les leçons pratiques reçues par vous dès votre enfance. »
i. II a collaboré également aux Mohicans de Paris.
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Octave Feuillet est, en effet, pénétré de ces poésies familiales qui donnent une saveur douce aux œuvres humaines. Je ne sais quel critique ou plutôt je sais bien quel critique fantaisiste disait un jour, en parlant de la Jeunesse d* Emile Augier, que le poète avait «mis des ailes au pot-au-feu ». Ne médisons ni du pot-au-feu ni de la bouilloire. De grands poètes ont fait de beaux rêves bercés au sifflement de l'un et au ron-ron de l'autre. On n'est point, comme on l'affirme, un bourgeois parce qu'on a, dans ce monde, un foyer et qu'on loge ses amours sous le grand manteau de la cheminée de famille. Chacun des romans de ce poète pénétrant, depuis la Petite Comtesse jusqu'à l'Histoire d'une Parisienne en passant par le Roman d'un jeune homme pauvre, l'Histoire de Sibylle, Monsieur de Camors, Julia de Trécœur, les Amours de Philippe, chacun de ces livres d'un charme aiguisé, irrésistible, d'une essence supérieure et d'un grain très hn, semble donner raison à ce joli mot de Vitet parlant de Rédemption, de l'Urne, du Village et du Fruit défendu : « La dernière de vos œuvres qu'on regarde est toujours celle qu'on croit aimer le plus. »
Dans les Scènes et Proverbes de Feuillet et
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dans les Scènes et Comédies, M. Vitet, comparant l'auteur de la Crise à Fauteur du Caprice, louait surtout ces causeries délicates et attachantes, qu'il comparait — en vrai critique d'art faisant de la critique littéraire — à des œuvres qui auraient « le fini de la miniature et le négligé du croquis ». Je n'abuserai pas de la facile méthode du parallèle en littérature. L'art des comparaisons est usé. Il faut prendre un homme tel qu'il est et de pied en cap, — dans son idiosyncrasie, diraient les philosophes, — ■ dans son tempérament, pour parler la langue d'aujourd'hui. Sainte-Beuve, à propos d'Octave Feuillet, a cité ce mot qui n'est qu'un mot parfaitement injuste comme tous les mots : le Musset des familles — il est de Jules ou d'Edmond de Goncourt, ce calembour trop rabâché. Non, Octave Feuillet n'est point cela. Il est Octave Feuillet, c'est-à-dire un des talents les plus rares et une des natures les plus exquises de ce temps. Je me suis lassé, avec l'âge, d'admirer les pénibles tours de force des hercules forains et je ne trouve aujourd'hui, avec raison, de véritable puissance littéraire que chez les gens qui savent avoir l'audace sans la tension de muscles, et qui, risquant une hardiesse, gar-
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dent encore la grâce, l'aisance, et peuvent faire, devant eux, plier le colosse en serrant sa grosse main lourde dans leur fine main gantée. La force, c'est le contraire de l'effort. Le maréchal de Saxe donne en souriant une leçon au maréchal ferrant. L'auteur de Dalila, de Julia de Trécœur, de Monsieur de Camors, de Montjoye, de sa dernière œuvre, si vaillante, Un Roman parisien, peut avoir dans son talent tout le charme enveloppant de la grâce féminine, il est de la race de ceux qui, avec leur élégance nerveuse, donnent à leurs créations l'accent et le sexe mâles.
Je viens de relire encore Julia de Trécœur. Lorsque Sainte-Beuve consacrait, en i863, à M. Octave Feuillet les deux Causeries qui ouvrent le tome cinquième des Nouveaux Lundis, l'auteur du Roman d'un jeune homme pauvre venait de publier Y Histoire de Sibylle et, en pleine vogue, choyé d'un public à la fois selected et nombreux qui lui est resté fidèle.
M. Feuillet avait écrit Dalila, un chefd'œuvre où la passion parle tour à tour le langage le plus ardent et le plus chaste, Dalila, 11 n des rêves de notre jeunesse où la prose semble avoir comme un musical accompagne-
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ment le lamento du vieux musicien voyant mourir sa fille; il avait signé le Parc, Bellah, Onesta, une admirable nouvelle italienne, du Stendhal passionné et charmant, le Village, ce songe de bonheur intime et tous ces Proverbes où, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même, il n'imitait point Musset, il le contredisait et lui répliquait. Le critique des Lundis conseillait à M. Feuillet de « plonger dans ce vaste océan qu'on appelle la nature humaine ». Feuillet y plongea et il en rapporta une perle après un trésor, Julia de Trécœur après Monsieur de Camors.
Si j'avais la prétention d'enfermer en un volume un talent aussi rare, aussi divers, aussi sensitif et aussi profond que celui de M. Feuillet, je dirais que, de toutes ses œuvres, celle qui donna, plus que toutes les autres, la caractéristique de la nature même de son auteur, c'est Julia de Trécœur. Cette nouvelle, ce roman, concentré comme certaines essences dont une goutte vaut une fortune, est à mon sens, avec Dalila et Monsieur de Camors, avec Montjoie aussi et certaines scènes de Julie, ce qu'a signé de plus complet cette élégante plume de gentilhomme. Sainte-Beuve, le difficile, n'eût plus
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donné de conseils : il eût sans réserves applaudi.
Julia de Trécœur, ce chef-d'œuvre d'un charme étrange, produit sur le cerveau l'effet de l'odeur des rieurs; elle procure une sorte d'enivrement bizarre et exquis. L'héroïne de Julia de Trécœur, comme l'héroïne du Sphinx, est une de ces créatures féminines inexplicables, agitées par toutes les fièvres, secouées par une sorte d'hystérie, capables dans la même journée et dans la même heure d'héroïsme et d'infamie, âmes troublées et corps souffrants appartenant plutôt à la physiologie qu'à la psychologie, et qui font le malheur de ceux qu'elles rencontrent en même temps qu'elles se détruisent ellesmêmes comme de leurs propres mains. Le roman et le théâtre contemporains ont peutêtre abusé de l'étude de ces créatures d'exception. Mais, à tout prendre, ces caractères excentriques et fous sont bien modernes, et chacun décrit ce qu'il a sous les yeux. Lorsqu'il a affaire à un tel type, M. Dumas fils est implacable; c'est la femelle de Caïn, il la tue sans pitié. M. Feuillet généralement fait tuer cette dame Caïn par elle-même. Julia de Trécœur se précipite dans la mer, à cheval, du haut
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d'une falaise à pic. Un coup d'éperon, un coup de cravache, et c'en est fait. Blanche de Chelles, cette sœur de Julia de Trécceur, avale un verre de poison et meurt dans des convulsions horribles. Et c'est ainsi que M. Feuillet, qui satisfait les mangeuses de fruit défendu en les montrant si séduisantes, si provocantes, si spirituelles et si belles, satisfait aussi la morale en leur infligeant une agonie finale qui rétablit les choses.
Dans la première partie de son œuvre — celle de sa première manière, comme on Ta dit, — M. Feuillet s'attachait à calmer doucement et finement, avec un léger ton d'attendrissement railleur, ces crisiaques du mariage. Il a plus d'une fois rendu service à des maris, ses spectateurs. On dit qu'un jour l'auteur de Malvina reçut de la main d'une mère ces mots pleins d'émotion : « Merci, monsieur, je vous dois ma fille, votre comédie lui a rendu la raison. » — « Que de confidences de ce genre vous auriez droit à recevoir, disait fort joliment M. Vitet à l'auteur de la Crise. Si la gratitude conjugale écrit aussi de tels billets, vous devez en être accablé! »
Depuis, dans Y Histoire d'une Parisienne, dans
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le Journal d'une femme, M. Feuillet a parfois poussé plus loin les choses, mais je ne sais quelle chevalerie de dévouement et quels scrupules d'homme d'honneur apparaissent tout à coup dans le roman et font ressouvenir, en ces hardiesses mêmes, des délicatesses d'autrefois. Ce qui est certain, c'est que M. Feuillet connaît la femme. Un peintre de portraits vit surtout par ses portraits de femmes. La postérité, comme la police, cherche la femme partout. L'auteur de Julie a sondé ces âmes féminines. Il a surpris leurs rêveries accoudées, écouté leurs confidences qui soupiraient, entendu gronder leurs révoltes. « Toutes les femmes n'ont certes pas fait ce que Feuillet fait faire à ses héroïnes, me disait avec franchise une fine Parisienne, très charmante et fort raisonnable, mais toutes ont rêvé cela, rêvassé si vous voulez ! La femme est un grand enfant qu'on ne berce plus mais qui se berce elle-même de chimères. »
Une femme de Feuillet, car le nom est courant maintenant, des mieux étudiées par l'auteur c'est la Julie de son drame, Julie de Cambre. Le cœur vide, le cerveau inoccupé, la vie dépensée en parties de cheval, en courses dans les
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bois, Julie s'ennuie. Qui ne s'ennuierait ainsi ? Il lui faut M. de Turgy pour combler son vague à l'âme. Elle appelle son mariage un enfer. Un enfer, quand elle a des enfants! Pauvre femme, sybarite de la vie à deux et qu'un pli de roses égratigne, elle ne sairdonc pas ce que c'est que de souffrir? La vie, l'âpre et dure vie Ta donc épargnée, qu'elle prend son dépit pour une douleur? Mais quoi, c'est bien là la femme d'aujourd'hui, vaine et tombant sans passion, attirée fatalement vers la chute par l'énervement et la fatigue. Les héroïnes exaltées des drames romantiques, les pauvres folles, les Adèle d'Hervay, pouvaient du moins se vanter de connaître la souffrance ; les femmes de la race de Julie ne connaissent que le caprice. A-t-elle réellement du remords cette Mme de Cambre, l'adultère une fois commis? Cette femme, ce n'est qu'une malade. Sa chute n'a été qu'une affaire de baromètre. Son remords n'est quela suite de son anévrisme. J'ai dit le mot : une femme de Feuillet. Il les a peintes toutes, je veux dire une catégorie de femmes, d'une touche inoubliable. Je dirai volontiers qu'au point de vue littéraire Monsieur de Camors est le frère de Julia de Trécœur. Certes le Roman d'un jeune homme
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pauvre a des qualités rares de récits d'invention, d'émotion, mais Camors est autrement vivant et saisissant. Là encore le roman est mâle, hardi et puissant. Les audacieux d'aujourd'hui n'ont rien imaginé de plus saisissant que le début de ce livre, le débauché souffleté par le chiffonnier.
M. de Camors est un peu une épreuve nouvelle d'un personnage très saisissant de Feuillet, Montjoie. La comédie remarquable s'est faite admirable roman. Montjoie, comme Camors, est un homme fort, ennemi de ce qu'il appelait le bleu dans les sentiments et tout prêt à voir couler, sans trouble aucun, « les larmes des femmes et le sang des hommes ». Entre ces deux caractères, la seule différence qui existe, c'est que Montjoie, homme d'affaires véreuses, enrichi par une série de spéculations louches, s'inquiète fort peu de l'honnêteté, tandis que M. de Camors, tout ambiteux et débauché qu'il est, se promet pourtant de garder intact en lui un sentiment, celui de l'honneur.
Il est plusieurs sortes d'honneurs, sans doute. L'honneur de Camors est celui du mondain et du gentleman. Cela ne suffit pas. Regardez-le. Est-il assez élégant, assez séduisant, assez intel-
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ligent, assez clairvoyant! Il est fait pour appeler et supporter toutes les bonnes fortunes, etpour braver toutes les mauvaises. Habile à deviner les dangers, à les éviter avec tact, il est capable comme personne de les regarder en face et de les combattre en paladin, après avoir essayé de les détourner en politique. Il connaît à la fois et à fond l'escrime du monde et celle des salles d'armes; il se défend dans un salon comme sur le terrain; il est à l'aise sur le terrain comme dans un boudoir. C'est qu'on est toujours le fils de quelqu'un, surtout en littérature. Camors a reçu de ses frères aînés toute leur science pratique et toutes leurs qualités romanesques. Il traite les affaires avec la sûreté de coup d'œil de Montjoie et monte à cheval, rime et dessine « avec la grâce du jeune homme pauvre». Rien dans le cœur au surplus qu'un vide immense, rien dans le cerveau qu'une façon de délire ambitieux, mais cela suffit encore pour marcher droit au but déterminé et pour se tirer à son honneur de la bataille humaine.
Eh bien! encore une fois non, cela ne suffit pas. La preuve, c'est que M. de Camors est battu; sa barque sombre et sa fortune avec elle. Il lui manque l'étoile qui dirige le pilote, la clarté
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d'en haut qui le guide; il se perd faute d'idéal. Là est la conception supérieure du livre. Et voilà un homme à la mer ! L'honneur, paraît-il, ne saurait le tenir bien longtemps sur l'eau, et je ne m'en étonne guère, car M. de Camors a jeté cet honneur-là par-dessus tous les moulins et toutes les aventures. En manière de passetemps il a pris, un jour qu'il pleuvait, la femme de son meilleur ami; un autre jour, la femme de son protecteur, le vieux général de Campvallon. Il a épousé MUe Marie de Tècle après avoir, très chastement, il est vrai, adoré lanière. Il a trompé la pauvre femme, il s'est joiié d'elle, et c'est à peine, si à la fin, il s'est senti désarmé par les sourires de son enfant. Mais, en vérité, qu'est-ce donc que cet homme d'honneur qui prend de tels chemins, si effroyablement boueux, avec la prétention de ne point se salir?
On cherchait à deviner, lorsque Monsieur de Camors parut, qui M. Feuillet avait voulu peindre. « Il ne faut pas, dit Alfred de Vigny, en vouloir au public, que nous décevons par l'art, de chercher à se reconnaître et à savoir jusqu'à quel point il a tort ou raison de se faire illusion. Le nom des personnages
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réels ajoute à l'illusion cToptique du théâtre et des livres, et la meilleure preuve du succès est la chaleur que met le public à s'informer de la réalité de l'exemple qu'on lui donne. »
Monsieur de Camors n'avait pas besoin de cet adjuvant au succès, et je ne sais pas jusqu'à quel point, quoi qu'on en ait dit, l'auteur avait choisi son personnage parmi les gens qu'il avait vus passer sous ses yeux. M. de Camors était mieux qu'un portrait; c'était un type, le type de l'homme qui, restant fidèle à son honneur à lui, croit pouvoir braver les hommes et déshonorer les femmes. Qu'est-ce que l'honneur? M. de Camors tuerait quelqu'un pour une allusiou impertinente et il emporte sur sa joue le soufflet du balayeur des rues.
Quand je pense que nous avons, un moment, étudié ce livre à travers ces lunettes spéciales de la politique qui grossissent et déforment tout! Fi de la mégère! Elle se traîne dans sa science variable du relatif et l'art plane dans l'absolu. Elle se déjuge quotidiennement dans les recherches de l'utile, qui est l'utile réclamé au nom de tous, appliqué à l'égoïsme et à l'ambition de chaque réclamant; le beau, au contraire, ne connaît pas ces variations hygrométriques :
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il est ou il n'est pas. Combien de ministères, de régimes et de politiques Monsieur de Camors a-t-il déjà enterrés !
Nous lui reprochions de venir de Compiègne. Nous avons connu depuis des héros de roman qui venaient de la Courtille. Il n1est pas mauvais de se reposer avec des gens qui sentent bon, et les personnages de M. Feuillet, qui ont leurs vices, ont toujours les mains propres. Ils ont en outre presque tous, à un moment donné, le dégoût de leurs propres fautes et le repentir au dernier moment. L'auteur pousse même parfois un peu loin cet amour de la pénitence finale.
M. de Camors, après avoir commencé comme don Juan, finit comme René ou Obermann. La douleur le dompte et le brise. Les coquins que M. Feuillet étudie ont décidément l'habitude de ces conversions dernières. Montjoie, l'ennemi du bleu pendant quatre heures, sentait, au cinquième acte, se fondre toute sa carapace de froideur. Le Mercadet se convertissait au dénouement. Le matérialiste Camors, si sa maladie ne remportait brutalement, quitterait presque la tribune pour la chaire. Je n'ai qu'un regret, c'est que les Camors et les Mont-
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joie, que nous coudoyons tous les jours, pratiquent si peu cette facile méthode. Mais c'est le charme même de ces romans de nous montrer à la fois la vie de certaines créatures telle qu'elle a duré, puis telle qu'elle devrait finir. Au surplus, au fond de l'être le plus vil, de la femme la plus perverse, il est un germe, étouffé parfois, que peut faire entr'ouvrir une larme. Il n'est pas défendu de la verser, cette larme, et de montrer quelque chose comme l'épanouissement du germe ignoré. Cela console. On oublie. Il suffit d'une conversion et d'une rédemption pour faire oublier bien des incorrigibles. Le difficile, c'est moins de trouver les pénitents et les pénitentes (il en est beaucoup) qu'un rédempteur comme M. Feuillet, et je n'en connais pas d'autre.
J'ai traversé naguère la Bretagne; j'ai voulu voir la tourd'Elven où le jeune homme pauvre a passé. Pour tout voyageur sentimental, un héros de roman est aussi vivant qu'un personnage de l'histoire. Duguesclin a fait sonner sans doute ses éperons à Elven. Ce n'est pourtant pas Duguesclin que j'y ai vu, c'est le héros de M. Feuillet. On les comprend, quand on a vu ces vieux châteaux de province, les ro-
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mans du charmeur où les jeunes comtesses et les petites marquises passent sous l'ombre des vieux ormes et dans les vieilles salles des châteaux, parfois écroulées à demi. Leurs jeunes rires ou leurs précoces mélancolies ont pour cadres ces pierres ou ces paysages. De vieilles femmes aux cheveux argentés apportent aux romans d'amour leurs bons sourires d'autrefois. Il y a parfois, dans quelqu'un de ces vieux logis, quelque corsaire moribond qui rumine ses batailles de jadis. Mais on s'aime en ces vieux logis. Les bois sont faits pour les idylles. M. Feuillet affectionne ces scènes amoureuses par les forêts, sous la feuillée, au bord des étangs, au haut des vieilles tours bretonnes, par les clairs de lune romantiques, per arnica silentia lunœ. Il aime ces paysages d'automne qui donnent une mélancolie aux amours printanières, ces promenades à cheval par les sentiers emplis de feuilles sèches ou dans les allées criblées de lumière, cavalcades heureuses où l'amour monte en croupe; ces sourires des choses encadrant les scènes de passion. On dirait parfois Marivaux soupirant dans une forêt de Shakespeare.
Au théâtre comme dans leroman, M. Octave
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Feuillet a obtenu des succès éclatants et il est le plus complet exemple de l'injustice qu'il y a à refuser à tout conteur les qualités qui font le dramaturge. Et pourquoi un romancier qui, dans son livre, est son propre metteur en scène, son propre décorateur, son et ses propres acteurs, ne serait-il pas l'homme de ces planches poudreuses, moins difficiles à animer qu'une rame de papier? L'auteur de Montjoie — une œuvre hors depair — deDalila, du Jeune homme pauvre, du Cheveu blanc, de l'Acrobate, de Rédemption, du Sphinx et du Roman parisien (tant de pièces centenaires), a sa maîtrise, au théâtre comme dans le livre. Il y réussit par ces mêmes qualités de sentiment et de style, de charme pénétrant et de puissance rare qui, tour à tour, emportent une salle et mettent au coin des yeux des spectateurs une larme douce.
« O cœur humain ! ô corps humain ! » s'écrie, dans la plus terrible et la plus courte de ses comédies, Alexandre Dumas fils. M. Octave Feuillet a parfois déshabillé le corps humain, mais c'est le cœur humain, dans ses plus intimes replis, qu'il a étudié et analysé, dont il a compté les battements et noté les douleurs. Là est son œuvre. Il s'est moins occupé de
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l'extérieur des choses que de l'intérieur des âmes. (Test le romancier et le dramaturge des sentiments.
Les œuvres s'expliquent par l'existence de leurs auteurs. Pour avoir cette délicatesse de touche unie à tantde vigueur nerveuse, ces vibrations de fin cristal, ce tact et ce goût, il faut avoir un foyer chéri, une femme adorée et supérieure, des enfants à qui Ton veut fièrement léguer un nom glorieux. Tout le secret des élucubrations de certaines gens est dans ceci : ce ne sont point des pères de famille, leur littérature est de la littérature de célibataires. Ce qui me plaît ici, tout au contraire, c'est cet amour de la famille, du coin du feu, des souvenirs d'antan, c'est la sainte affection de la compagne, les espérances mises au front des fils... Mais ai-je le droit d'aller plus loin? Il se faut arrêter au seuil de toute vie privée, surtout lorsqu'elle est si paisible, si recueillie et si simple. Après avoir trop brièvement expliqué l'œuvre, il est cependant permisse saluer, en l'auteur, un des plus purs exemples de conviction et d'honneur mis au service de nos éternelles consolatrices, les lettres.
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