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Au pays de l'Astrée, chap. vi

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Guvot et Sigismond Lacroix. Il intervint dans deux élections de province, celle de Constantine ou son candidat fut battu par Thomson, de la République française, et celle d'Avignon où son candidat, Saint-Martin, remporta. Il fit en France un tour de propagande. On l'entendit à Nîmes et à Marseille avec Madier de Montjau, à Troyes avec Yves Guyot.

Vient le gentil Seize-Mai, tout à point pour éteindre, avec les illusions de Naquet, tant d'autres illusions de la France républicaine, qui passe en un jour de l'étonnement à l'irritation. Sur l'heure, Naquet écrit au Radical de Marseille une lettre célèbre, l'une des plus belles pages de sa vie politique. « L'union des 363, dit-il, c'est l'unique moyen de salut. » Aussi le Radical est-il condamné pour outrage au président de la République. Cette union indispensable et infaillible, Naquet en demeura « jusqu'au bout» l'un des plus utiles champions. Ainsi le jugeaient bien les conspirateurs, car ils mirent en jeu contre lui toutes les vilenies du vieux répertoire. On lui rejeta dans les jambes son ancien adversaire, Silvestre. Le préfet, le sous-préfet et les journalistes de Fourtou l'appelèrent loup déguisé en agneau, bète fauve

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masquée, massacreur, ivrogne. Les magistrats de De Broglie le diffamèrent. Intimidation, provocation, mensonges, force armée dans les salles de vote, boîtes à double fond, faux en écriture publique, rien ne lui manqua. On lui flanqua, pour toute la tournée électorale, deux gendarmes aux côtés, un commissaire de police par derrière. Il y eut plus de bulletins que de votants; et Silvestre se compta cinquante voix de plus que lui. Même chanson pour les autres députés républicains de Vaucluse, Poujade, Saint-Martin, Gent. Cela leur fit un congé de semestre. En mai 1878, Gent seul se retrouva un concurrent. Et tous quatre, bras dessus bras dessous, ils revinrent à Versailles.

Dans sa campagne d'extrême gauche, Naquet ne s'était pas un instant départi de la justice et de la déférence dues par tous les républicains sincères de France à celui d'entre eux qui s'appelait Gambetta. Lisez ce livre de Naquet, la République radicale, qui parut en 1873, œuvre alerte et vivante plus peut-être que la Religion, la Propriété, la Famille, et vous verrez si Gambetta et Naquet ont jamais pu cessertd'être en politique proches parents et bons voisins. « Je me propose, dit Naquet, de chercher quelle

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est la seule forme de gouvernement logique, quelle en doit être la constitution, et quelles sont les réformes actuellement réalisables et nécessaires. Il est bien entendu, d'ailleurs, que je me tiendrai toujours dans l'absolu des principes, et que je n'entends engager en rien ma liberté d'action. La politique est malheureusement le terrain du compromis ; l'homme d'Etat est souvent obligé de choisir non pas entre ce qui lui parait bien et ce qui lui parait mal, mais entre ce qui lui paraît moins mal et ce qui lui paraît plus mal. De là quelquefois la nécessité pour lui de faire des concessions qui n'empêchent pas ses convictions de demeurer entières, et de se rallier à Une solution imparfaite qui permet d'attendre plus tard et plus sûrement une solution meilleure. »

Et dans ce magnifique chapitre, Unité et Fédération, les lignes suivantes ne sembleraient-elles point écrites d'hier à l'adresse de la Chambre décentralisante que nous a expédiée le scrutin d'arrondissement du 21 août 1 88 1 ? « Quand chaqueprovince, dit Naquet et aurait pu dire Gambetta, agit à sa guise, pour son propre compte, sans consulter les intérêts du voisin, il y a gaspillage de force et de temps;

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l'unité le rend impossible. Restons donc dans la donnée de notre développement historique. Nous sommes la France une et indivisible, demeurons la France une et indivisible, et bornons-nous, en conciliant chez nous cette unité avec la République, à relever notre pays et à résoudre les plus grands problèmes politiques des temps modernes. »

La lutte, ou plutôt le débat, avait surtout porté sur des questions de tactique. Gambetta estimait que le moyen d'éviter la crise ou de la surmonter, c'était la temporisation visà-vis du Sénat. Naquet demandait qu'on marchât droit à l'ennemi. Le 16 mai, l'auteur de la Politique radicale jugea qu'en face du maréchal toujours président, et du Sénat non renouvelé, la politique de concorde était seule possible et féconde. Cette politique opportuniste ou opportune, l'événement l'a sanctionnée, et l'opinion l'a baptisée : politique des résultats. Elle est dès lors apparue aux patriotes comme la seule valable. Avec eux Naquet pensait, il y a un an, et à nous il disait « que Gambetta résume l'une des étapes obligatoires du progrès républicain, et que son élimination ne profiterait qu'aux modérantistes. » La corné-

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die du 26 janvier ne lui a point 'donné tort.

Les intransigeants — ce mot serait bien plus critiquable que celui d'opportuniste, s'il ne voulait dire, par une de ces malignes antiphrases familières à notre langue, les transigeants par excellence , — les intransigeants avaient pris Naquet polir l'un des leurs, et enregistré sa reconnaissance avancée à l'actif de leur entreprise. Grandes furent la déception, la colère. Tout leur étant question de personnes, ils abominèrent Naquet. Ils tirèrent sur lui, alors surtout qu'il dirigeait l'Indépendant (11 janvier — i5 juin 1882), des bordées d'injures, fournies au grand arsenal qu'ils ont en commun avec leurs bons amis de la droite. Naquet s'en rit.

Réélu sans concurrent sérieux, en 1881, il fut mêlé à l'interpellation sur la Tunisie. Il est aujourd'hui inscrit à l'Union républicaine, cette accapareuse de talents : et aussi à la gauche radicale, parmi ceux du groupe qui n'ont point joué au renversement du tyran.

Et maintenant ont défilé en notre esquisse les principaux titres d'Alfred Naquet. Il en a un autre, non le moins sûr peut-être, à l'immortalité. Un titre législatif et social que nous indi-

querons à peine, tant il sonne haut et clair dans la mémoire toute vibrante encore des contemporains : le rétablissement du divorce.

Il appartenait à cette justice énorme, la Révolution, de donner à la France ce droit naturel qui ne fut jamais en discussion chez les peuples antiques, cette propreté sociale élémentaire, dont jouissent depuis des siècles tous les peuples d'Europe, les latins exceptés : le divorce. Il appartenait à cette parade, à cette sotie, la Restauration, de reprendre à la France le divorce. Cela se fit le 18 mai 1816.

Les députés aux Chambres de Louis-Philippe s'épuisèrent en efforts louables pour nettoyer notre code de cette sanie cléricale. Quatre fois ils votèrent le divorce. Quatre fois la Chambre des pairs le repoussa. Si bien que le prisonnier de Ham, Louis Bonaparte, put écrire à Louis-Philippe en ce noble langage dont il avait le secret. « Qu'avez-vous fait ? Vous n'avez même pas rétabli le divorce, ce palladium de Thonneur des familles ! » La République de 1848 y songea bien, comme à tant de choses. Crémieux s'en occupa, et comme les dames de la Halle le venaient embrasser pour la peine: « Faut-il qu'elles y tiennent! » dit cet homme

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de grand esprit qui se savait ou se croyait le moins beau des hommes. L'ex-prisonnier de Ham, dont l'honneur des familles était le moindre souci, se garda bien de rééditer son « palladium. » Cela lui eût attiré des ennuis avec ses curés et avec sa femme. Et tant le préjugé pousse vite et profond des racines indestructibles en France, que seuls les nombreux intéressés au divorce en invoquaient tout bas, trop bas, le retour. La masse avait pris son parti de la séparation de corps, et les choses eussent été ainsi, bêtement, indéfiniment, la troisième République eût passé outre, s'il ne s'était trouvé là un homme de cœur qui, ayant souffert, ne voulut pas laisser plus longtemps souffrir les autres, un homme de persuasive éloquence et de ténacité indomptable, Naquet.

Oui, il avait beaucoup souffert. Une union contractée par lui s'était rompue à la longue et à l'amiable, avec quels déchirements! pour cause de mésintelligence religieuse. L'Eglise avait violé le domicile conjugal, et arraché l'épouse à l'époux. Sot calcul! Pour une femme qu'elle a prise, combien en aura-t-elle perdues! Naquet pensa que le divorce est une réforme indispensable, et il s'y voua.

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Longue et rude fut la bataille, qui d'ailleurs n'est pas finie. Elle commença, voilà sept ans. Le 6 juin 1876, première proposition d'une loi rétablissant le divorce, par Alfred Naquet. « Je fus accueilli par des éclats de rire », nous dit-il au début de son livre, le Divorce, abondamment fourni de raisons et d'exemples, attachant au possible, et qui compte plusieurs éditions. Combien, je le répète, est inexpugnable en France la routine, on le voit aux rires inconscients de cette Chambre de 1876, de si libérale pourtant et si honorable mémoire. Le régime de 1816, œuvre de Basile et Carabas, était devenu au pays de 89 une habitude invétérée. Le 4 décembre, un rapport de M. Constans conclut à la non prise en considération, et cette conclusion arrivait à l'ordre du jour, quand sonna le Seize-Mai.Le 21 mars 1878, deuxième présentation du divorce, et renvoi à la 6e Commission d'initiative, nouvelle conclusion de M. Hippolyte Faure contre la prise en considération. Naquet semble vaincu. L'idée a fait du chemin. La semence a levé, au souffle de l'opinion. Le 27 mai 1879, duel de tribune entre Naquet et le rapporteur, M. Faure. La sixième est battue, le divorce est pris en considération.

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Le 10 juin, une commission est nommée. Neuf voix pour, deux contre. Un député d'éloquence précise, de haute situation bourgeoise, ancien préfet de police très habile et versé dans la connaissance des vicissitudes sociales, M. Léon Renault, est nommé rapporteur. Un allié toutpuissant, l'un des maîtres de ce siècle, Alexandre Dumas fils, vient à la rescousse, et les éditions de la Question du divorce s'enlèvent avec une rapidité non surprenante. La bataille est gagnée... Point. La loi est repoussée le 8 février 1881. Oui, mais après trois jours de dispute ardente, et par 247 voix seulement contre 216. Si ce n'est pas le triomphe encore pour les partisans du divorce, c'est, comme le dit Naquet, une victoire à la Pyrrhus pour ses adversaires.

Aussitôt réunie la Chambre nouvelle, Naquet revient à la charge. Un rapport sommaire de la première Commission d'initiative conclut à la prise en considération; un rapport définitif, le 14 mars 1882, à l'adoption, et le rapporteur, cette fois encore, est un représentant distingué de l'opinion moyenne, M. de Marcère. Les 1 3, 1 5 et 17 mai, enfin! la Chambre vote à une majorité considérable, en deuxième lecture et avec de faibles modifications, le pro-

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jet du député de Vaucluse. La deuxième lecture, la plus laborieuse, a fourni un triomphe nouveau à Léon Renault, la victoire définitive à Naquet. 336 députés contre r 53 ont effacé la honte de 1816. Et maintenant, que le Sénat pèse bien sa décision prochaine. La cause du divorce est entendue et toute opposition désormais tournera contre les opposants.

Cette brave Chambre du 26 janvier, on Tavait, dès son apparition, saluée la Réformatrice. On ne se sera donc point absolument trompé ! Elle comptera tout au moins une réforme à son actif, et il se trouvera demain, après-demain, et jusque dans le siècle futur, des milliers de braves gens pour la bénir un peu.

Quant à Naquet, tout assuré désormais d^n renom durable et universel, il se pourrait un temps reposer. Mais, comme son illustre ancêtre, le Juif-Errant de la légende ou PAhasver de Quinet, il marche, il marche toujours...

tourmenté

Quand il est arrêté,

vers une conquête nouvelle, scientifique, sociale ou politique. Laquelle? nous le saurons bien, puisque nous marchons à ses côtés.

CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES

ug. LABICHE

JULES CLARETIE

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

e théâtre du Panthéon n'existe plus. C'était, il y a quarantecinq ans, un petit théâtre où Ton jouait des vaudevilles et des drames. Un beau jour de Tannée 1837, un jeune homme de vingt-deux ans se présentait au directeur du petit théâtre, ancien chapelier nommé Tard, et lui apportait un drame en trois actes, l'Avocat Loubet, inspiré d'une nouvelle de Mnie Charles Reybaud qui

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avait fait du bruit dans la Revue de Paris. Le directeur toisa le jeune homme, — un grand beau garçon solide, l'œil malicieux et le sourire fin, — et le convoqua pour lire ce drame devant le comité. Le théâtre du Panthéon avait un comité de lecture comme la Comédie-Française. Étrange comité, d'ailleurs. Le chapelier Tard avait composé son tribunal littéraire, j'allais dire son aréopage, de cinq chapeliers de la rive gauche. Le jeune auteur comparut devant les chapeliers et lut son drame.

Il était fort intrigué, pendant la lecture du premier acte, de voir son chapeau, qu'il avait posé sur la table, faire le tour du comité. Chacun regardait dans le fond de la coiffe. Le lecteur remarquait même qu'en se passant le chapeau l'un à l'autre, ses juges avaient aux lèvres un léger rictus dédaigneux, non dissimulé. On ne lui laissa pas même lire le second acte. La pièce fut refusée : ce débutant, qui lisait un drame à des chapeliers de la rive gauche, avait la maladresse de se coiffer chez un chapelier de la rive droite.

L'année suivante, un autre directeur, Théodore Nézel, prit le théâtre du Panthéon. Il n'était pas chapelier. Eugène Labiche (car

c'était lui) relut sa pièce qui fut reçue et jouée avec un vif succès. Le maître du café du théâtre fit peindre, dans ses panneaux, les principales scènes de l'Avocat Loubet. Le futur auteur de Monsieur Perrichon se crut un moment né pour le drame. Dans cette pièce jouaient Dubourjal, Williams et Mme" Abit et Clarisse Miroy, des amuseurs disparus et des charmeuses oubliées.

Ce fut le 28 août i838 que le théâtre du Panthéon représenta ce drame, aujourd'hui introuvable. Je l'ai lu pourtant. Il est émouvant et ses auteurs, Labiche, Auguste Lefranc et Marc Michel, auraient pu, dans cette voie, avoir de gros succès de larmes. L'action se passe à Aix, en Provence, au commencement du xvne siècle. Bien pénétrants seraient ceux-là qui devineraient dans les péripéties dramatiques de l'Avocat Loubet les futures inventions bouffonnes du Chapeau de paille d'Italie ! Maître Loubet est un brave homme d'avocat provençal, qui, du fond de son cabinet de consultations, s'est épris d'un amour profond pour la belle marquise de Pontarlier, fille du président d'Entragues et veuve du marquis de Pontarlier. Elle est charmante et elle est faible. Elle a

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pour amant le capitaine de Brissac, lequel est précisément amoureux de Catherine Loubet, cousine de l'avocat Loubet. Maître Loubet a deux cousines, Catherine et Louise.

Catherine a été tuée. Elle a été assassinée « dans un moment d'aveugle furie » par la marquise de Pontarlier, sa rivale. Catherine et la marquise ont Tune et l'autre pour amant le capitaine de Brissac. Or une méprise tragique fait accuser du meurtre de Catherine la sœur même de la victime. Toute la ville d'Aix est soulevée contre Louise que des preuves accablent. On vient l'arrêter. L'avocat Loubet, pris entre son amour et son devoir, forcé de livrer la marquise qu'il adore ou Louise qu'il sait innocente, n'hésite pas.

« Louise Loubet est innocente du crime dont on l'accuse, dit-il hautement, devant tous. Oui, innocente, car l'assassin de Catherine, je vous l'amène, et l'assassin de Catherine Loubet, c'est moi! »

Sacrifice inutile, tout prouve que Loubet est innocent. Brissac viendrait bien déclarer la vérité, mais l'avocat a tué en duel le grand seigneur. La marquise se livrerait volontiers, donnerait sa vie ; mais elle hésite à donner son

honneur. Loubet est éloquent, Loubet plaidera pour Louise. Si Louise est acquittée, M- de Pontarlier peut garder le silence.

Louise Loubet est condamnée à mort.

Une vieille femme, dévouée à Louise et inspirée par l'avocat Loubet, n'hésite pas alors. Elle donne à M™« de Pontarlier un toxique, et au seuil de la mort, la marquise avoue publiquement son crime involontaire :

« Louise Loubet est innocente!... C'est moi, c'est moi !... Mon Dieu, pardon ! »

Morte! s'écrie son père, le président d'Entragues.

Et Loubet, tout bas, au président:

« Morte pour tous! Vivante encore pour vous! Elle n'est qu'endormie d'un sommeil qui ressemble à la mort! Elle se réveillera !

— Elle se réveillera, répond le président à demi-voix, dans un cloître, asile de la pénitence et du repentir ! »

M. Labiche se plaît parfois à redire aujourd'hui, avec son fin sourire, cette phrase à effet qui terminait son drame d'autrefois. Il n'y avait rien épargné des truismes obligés, et Y avocat Loubet rentrait en scène en s'écriant: Sauvée, merci, mon Dieu! Mais, en vérité,

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je le répète, il y avait dans cette pièce, que nul ne connaît à présent, des scènes d'une puissance vraie et un instinct singulier du dramatique. N'est-il pas plaisant de voir débuter ainsi, par les grossissements de voix d'un drame judiciaire et les noirceurs d'une cause célèbre, un homme qui écrira plus tard la Grammaire, qui fera si gaiement de l'excellente comédie bourgeoise et qui sera l'éclat de rire de la scène contemporaine? Je livre aux curieux de menus faits ignorés cette bizarrerie, qui prouve une fois de plus combien souvent les gens de talent cherchent leur véritable voie avant de s'y engager bravement et décidément.

Mais, à vrai dire, le début de M. Eugène Labiche au théâtre, ce n'était point l'Avocat Loubet et je pense que l'auteur de Monsieur Perrichon avait été poussé tout d'abord vers le « larmoiement » par Marc Michel, son ami, qui donnait alors à la Revue des Théâtres des nouvelles gaies et à la Revue de l'Epoque des histoires sombres, bizarres, mystérieuses, dans le genre des Contes goguenards de Théophile Gautier ou du Champavert de Pétrus Borel, le lycanthrope. Labiche entrant au théâtre par la poterne du mélodrame, c'est Molière ou Re-

gnard débutant par une tragédie. En 1808, Eugène Labiche avait fait représenter encore un drame-vaudeville en trois actes, la Peine du talion, au théâtre du Luxembourg, et la Forge des Châtaigniers, drame en trois actes, au théâtre Saint-Marcel, où Kopp, tout jeune alors, avait un rôle. La rive gauche plaisait décidément à Labiche, malgré ses chapeliers. Ces deux drames iront jamais été imprimés. Mais, pour être tout à fait exact, il faut dire que l'admirable auteur comique avait déjà présenté au public sa véritable carte de visite et donné sa note dans une première pièce représentée la même année que l'Avocat Loubet. Et sur quelle scène? Celle du Palais-Royal dont le répertoire de Labiche devait, si longtemps, assurer la fortune. C'était Monsieur de Coyllin, vaudeville en un acte.

Monsieur de Coyllin fut joué le 2 juillet i838. Eugène-Marin Labiche, né à Paris le 6 maii8i5, avait alors tout juste vingt-trois ans. La pièce avait été simplement déposée chez le concierge du théâtre, et, quelques jours après, les auteurs, Labiche, Michel et Lefranc, compagnons de jeunesse que Page ne devait point désunir, entraient en répétition. Quelle joie

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pour les débutants! Il est vrai qu'on était au mois de juillet et qu'il faisait très chaud cette année-là. La censure exigea des auteurs qu'ils changeassent le nom historique de Coislin en celui de Coyllin. Il existait un descendant, pair de France, qui portait le même nom. Cette pièce servit aux débuts de Grassot, qui n'assista pas aux premières répétitions parce qu'il finissait un engagement à Rouen.

Eugène Labiche avait demandé au père Dormeuil « un homme très distingué » pour jouer le grand seigneur de la cour de Louis XIV.

Dormeuil répondait à chaque répétition:

« Patientez, je viens d'engager à Rouen un nommé Grassot, qui est la distinction même ! »

Grassot arrive. Il marche, il essaye de parler : Labiche fut épouvanté! Dormeuil lui assura que Grassot serait distingué le soir. Il ne le fut pas, mais il fut grotesque et charmant. La pièce réussit.

Le vieux Dormeuil réserva souvent à Eugène Labiche de ces surprises qui n'étaientpastoutes aussi agréables. Dans un amusant vaudeville : Si jamais je te pince! il y avait, par exemple, un bal qui devait être fort animé. « Il sera très animé, répondait Dormeuil. — J'ai besoin de

beaucoup de figurants! disait Labiche. — Il y aura beaucoup de figurants ! » On répète la pièce : le père Dormeuil avait fait peindre des invités sur la toile de fond, pour figurer les danseurs. Labiche parle encore avec effroi d'un monsieur qui, pendant toute la soirée, tendait une bavaroise à une dame qui ne la prenait pas. L'esprit de Fauteur empêcha, d'ailleurs, le public de s'occuper des bévues du décorateur. Et il y a toute une théorie dans ce petit fait : au théâtre, quand on écoute et qu'on s'amuse, on ne regarde point les accessoires. Le décor est déjà du théâtre de décadence. Peut-être le vieux Dormeuil tenait-il à démontrer la vérité de ce principe-là.

M. Labiche devait, un an après son succès de Monsieur de Coyllin, donner au Vaudeville, le 20 août 1839, un acte nouveau, l'Article g6o. Mais il semblait alors moins attiré, chose singulière, par le théâtre que par le journal et par le livre. Labiche, journaliste ! Nouvelliste plutôt. Il a publié dans le Chérubin, gazette imprimée sur papier rose, de ravissants et très joyeux épisodes d'un voyage en Italie, impressions de voyage à la Dumas ou plutôt, déjà, à la Labiche. Il dîna dans le nez de la

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statue de saint Charles Borromée, à Arona, et le récit de ce repas est enlevé d'une verve charmante.

Le journal ;de son premier début s'appelait l'Essor. Il avait pour rédacteur en chef un nommé Tyrtée Tastet. Ce Tyrtée demandait à ses rédacteurs, Ferdinand Dugué, Albéric Second, Gonzalès, pour les imprimer, une cotisation de dix francs par mois : les plus intrigants y ajoutaient des cigares. La première nouvelle de Labiche, imprimée en i835, était intitulée, à la cavalière : Les plus belles sont les plus fausses. On croirait lire le titre d'une comédie de Calderon.

M. Emmanuel Gonzalès nous signale encore de Labiche, un peu plus tard, une certaine Tirelire de Rot r ou publiée dans la Revue des Théâtres et reproduite naguère par le Figaro; puis, dans le journal le Juif-Errant fondé précisément par Gonzalès, une étonnante nouvelle, de forme absolument originale et insolite, d'un drame noir, Dans la Vallée de Lauterbrunnen, une histoire d'enfant enlevé par l'aigle des glaciers.

Mais Labiche ne s'en tenait pas aux nouvelles. Il rêvait déjà des romans en plusieurs volumes

et il venait même d'en achever un. Cest en i83g qu'il publia chez Gabriel Roux, éditeur, 2, rue des Beaux-Arts, un livre intitulé la Clef des champs, qui est devenu de toute rareté, et que poursuivent, à travers les ventes, les bibliophiles. On Ta catalogué déjà avec cette mention, qui a le privilège de faire monter les prix : Romantique, rare.

Labiche, romantique! Ce voltairien, ce Gaulois, ce roi du rire, romantique ! il semble qu'il y ait là quelque ironie.

La Clef des champs n'a d'ailleurs, en dépit des catalogues, rien de romantique, sauf peutêtre un suicide au dénouement. Mais le récit tout entier est chose gaie et d'une observation très pénétrante et très vive. L'auteur l'appelait, sur la couverture même, étude de mœurs. Chose curieuse, dès 1839, bien avant M. Champfleury, Eugène Labiche peut être regardé comme un romancier réaliste. Les parties de loto des personnages de la Clef des champs font songer aux plaisanteries et aux tics des Bourgeois de Molinchart. Avec une singulière netteté d'observation, Labiche a saisi et décrit là les mœurs de la petite bourgeoisie du Marais, raconté les ennuis profonds, les lassitudes que peut éprou-

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ver un jeune homme enfermé dans ce milieu étroit et y étouffant comme en une prison. Il y a dans ce livre l'histoire d'un dinde mangé un vendredi chez la dévote Mme Bêche, malgré la dévotion d'une certaine Mme Saint-Clément et de l'abbé Plaisant, qui est une histoire tout à fait jolie et un petit tableau d'intérieur d'une vérité criante.

Le ton de ce premier et unique roman de M. Eugène Labiche est fin et souriant, d'une ironie très visible, mais déjà bonhomme, comme tout ce qui sortira de la plume de l'écrivain dramatique. Il y a, dans cette Clef des champs, des dialogues fort drôles, des discussions dans la cuisine, à propos d'une volaille, des détails pris sur le vif même et qui annoncent déjà la Poudre aux yeux et les Petites Mains. Pourquoi, après ce roman, délaissé pour la scène, et qui est fort joli, M. Labiche ne revint-il plus au livre ? Je l'ignore. Il annonçait pourtant alors comme sous presse trois autres romans à la fois :

Si Jeunesse savait, 2 vol. in 8°;

Le Curé de Pomponne, 2 vol. in-8°;

Et les Aventures d' Alcibiade, premier cabotin de France, 2 vol, in-8°.

EUGENE LABICHE. iS

Tout cela est resté dans les limbes et rentre, comme la Qui quen grogne de Victor Hugo, le Maréchal ferrant de Dumas et le « roman d'amour » de Gustave Planche, dans la catégorie des livres qui ne seront jamais écrits.

Qu'importe! Eugène Labiche a fait son œuvre et une des œuvres les plus personnelles et les plus remarquables de ce temps. L'auteur comique a tué le romancier, mais nul rival ne tuera l'auteur comique. Quant à ce premier livre, délicieux péché de jeunesse, M. Labiche nous disait lui-même : « Mon roman, la Clef des champs, écrit en 1 83 6, ne fut imprimé qu'en 1839, et tiré à 3oo exemplaires. Peu de temps après, l'éditeur fit faillite. J'y suis peut-être pour quelque chose. Je rachetai ce qui restait de l'édition, c'est-à-dire presque tout; c'est pourquoi l'ouvrage est très rare. »

A partir de 1840 Eugène Labiche n'a plus d'autre occupation, je veux dire d'autre plaisir, que le théâtre. Il donne tour à tour le Fin mot, Bocquet père et fils, VHomme de paille, le Major Cravachon, Deux Papas très bien, Embrassons-nous Folleville, Un Garçon de che\ Véry, les Suites d'un premier lit, des chefsd'œuvre, en vérité, de vrais chefs-d'œuvre d'une

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gaieté charmante, franche et bien française, où l'esprit jaillit sans être cherché. Chacune de ces pièces multiples, applaudies, où une fine idée comique, née de l'observation, se glisse toujours dans la fantaisie la plus joviale, toutes ces pièces qui, pour la plupart, furent jouées au Palais- Royal, quelques-unes au Gymnase et au Vaudeville, auraient, au besoin, leur histoire. Et que de souvenirs charmants elles évoqueraient! Par exemple, lorsqu'on joua Deux Papas très bien (16 novembre 18441, Labiche avait emmené avec lui, dans sa loge, un provincial de ses amis. La pièce, plus tard applaudie, fut orageusement ballottée, le premier soir. Et l'auteur s'en excusait auprès de son hôte : « Je vous demande pardon, je vous fais passer là une bien mauvaise soirée. — Mais non, mais non, répondit l'ami. Au contraire, je suis enchanté : je n'avais jamais vu une pièce tomber. »

A l'heure de ces comédies-vaudevilles, au moment où ce nom glorieusement aimé d'Eugène Labiche apparaissait, pour les premières fois, sur des affiches de théâtre. M. Labiche, le bibliothécaire de l'Arsenal, écrivait au futur auteur du Misanthrope et F Auvergnat et des

Petites Mains : « Je vous saurais gré, monsieur, de choisir un autre pseudonyme que celui-là ! »

Et Eugène Labiche répondait : « Je vous prie de croire, monsieur, que si mon nom n1 était pas mon nom, je ne l'eusse point choisi! »

Et pourquoi pas? Corneille. Racine, Boileau, La Fontaine, ne sont pas des noms si retentissants par eux-mêmes. Il suffit de publier des œuvres remarquables sous un nom tout simple pour le rendre étincelant.

Le premier grand succès de Labiche, hors des pièces en un acte, ce fut ce légendaire et admirable Chapeau de paille d'Italie dont les mots, les péripéties, les caractères mêmes — car il y a là des silhouettes qui sont des caractères — sont devenus classiques. On ne comptait guère au théâtre sur cette étonnante bouffonnerie. Dormeuil disait : « Bah ! c'est une risquade; on peut la jouer au mois d'août!» Chaque fois qu'il arrivait à Labiche de faire une observation à l'acteur Ravel, le comédien lui répondait d'un air quasi-goguenard : « Oui, je ferai ce que vous me demandez,... si lapièce va jusque-là. » Le seul suffrage de Grassot soutenait Eugène Labiche. L'acteur Fechter avait

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fait précisément des réponses analogues à M. Dumas fils pendant les répétitions de la Dame aux camélias. On ne doit point toujours se fier au flair si vanté des comédiens.

Il faut entendre racontera Eugène Labiche la première représentation de ce Chapeau de paille d'Italie. Ce fut un si grand succès de fou rire, qu'un spectateur, riant un peu trop, le sang lui montant au cou, qu'il avait très court, fut emporté au milieu de la pièce, frappé d'une attaque d'apoplexie. On continua la comédie et on n'en rit que davantage.

Le lendemain Marc Michel, le collaborateur de Labiche, lui dit : « Eh bien, puisque c'est si amusant que ça, notre Chapeau de paille, je veux l'écouter, moi aussi ! »

Et, guilleret, il alla s'asseoir aux fauteuils d'orchestre. Il se trouvait à côté d'un spectateur moustachu, à tournure militaire, un officier qui arrivait du Mans et entrait au Palais- Royal, comme Marc Michel lui-même, pour s'amuser. On joue le premier acte, le militaire ne bronche pas; le second acte, l'officier fronce le sourcil; le troisième...

Au troisième acte, le voisin de Marc Michel se lève avec colère et tout haut, plantant son

chapeau de côté : « Eh bien, sacrebleu! quand on m'y repincera ! »

Et il sortit furieux, laissant l'auteur stupéfait et désappointé. Marc Michel n'avait pas eu de chance. Il faut bien choisir ses voisins.

Ce n'est rien, cette anecdote-là, et elle devient charmante (une vraie scène de comédie) lorsque M. Labiche la raconte. Les gens de théâtre se retrouvent partout.

Le Chapeau de paille d'Italie fut donc un étourdissant succès. L'odyssée de cette noce promenée en fiacre à travers Paris a quelque chose d'homériquement bouffon — de l'Homère de la Batrachomyomachieî Le myrte fameux de Grassot, la surdité du vieil Amant, les effarements de Ravel, le bain de pieds de Lhéritier sont aujourd'hui encore dans toutes les mémoires. Quelle verve ! quelle santé dans l'esprit! Comme on voit que Labiche pourrait dire avec Dumas père : « Ce que je fais est amusant; cela tient à ce que je me porte bien! »

Et quel observateur au regard profond se dissimule sous cet amuseur ! Les Vivacités du capitaine Tic, les Petits Oiseaux, la Cagnotte, Ce li mare le Bien- Aimé, l'Affaire de la rue de Lourcine, la Poudre aux yeux sont des corné-

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dies de la valeur la plus haute en même temps que du plus franc comique. On n1a jamais raillé plus gaiement le plus noir des vices, Fingratitude, que dans le Voyage de M. Perrichon qui fut pour Labiche une sorte de pont jeté entre le vaudeville d'autrefois et la comédie de toujours. Il avait, le philosophe, depuis longtemps, enfoui dans ses notes cette simple phrase : Les hommes ne s'attachent pas à nous en raison des services que nous leur rendons, mais bien en raison de ceux qu'ils nous rendent. Il y voyait un ironique sujet de comédie. Oui, mais Pingratitude lui paraissait difficile à rendre gaie au théâtre, et Labiche est un satirique sans amertume qui veut bien 6e moquer des ridicules et les châtier, mais en se divertissant. L'ingratitude lui paraissait un sujet sombre, à la Théodore Barrière, et il laissait dormir ridée ; ce fut Edouard Martin, son collaborateur, qui la réveilla un beau jour.

Martin, quand Eugène Labiche lui en parla, épousa cette idée avec tant de chaleur et de conviction que Fauteur du Misanthrope et l'Auvergnat— autre chef-d'œuvre — se laissa convaincre. « Il est probable que sans Martin la pièce n'eût jamais vu le jour », me disait Eugène Labiche.

Le personnage devait s'appeler originairement Pérignon. Mais Montigny, qui montait la pièce au Gymnase, avait pour ami le peintre de ce nom, un excellent homme ; il pria Labiche de débaptiser son carrossier et on lui donna le nom de Perrichon, qui est plus gai et qui ne faisait de peine à personne.

Ce fut un triomphe. Geoffroy, le Mercadet de Balzac, était admirable dans ce rôle de bourgeois naïvement égoïste. Geoffroy est d'ailleurs Facteur né des comédies de Labiche, comme Mélingue fut celui des drames de Dumas père, Dupuis le comédien de Dumas fils et Got celui d'Emile Augier.

Geoffroy incarne excellemment la verve bonhomme et narquoise de Labiche. Il avait créé, pour la première fois, un rôle de son auteur dans une pièce intitulée V Enfant de la maison, représentée au Gymnase le 21 novembre 1845. Il allait, au Palais-Royal, — et avec quel succès ! — créer la Cagnotte, mais il y joua d'abord les Trente-sept sous de M. Montandoin (3o décembre 1862), puis ce fut Célimâre le Bien- Aimé, puis après, la Commode de Victorine, et enfin cette étonnante et étourdissante Cagnotte (23 février 1864), une merveille de drô-

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lerie. Geoffroy a joué vingt-deux pièces de Labiche formant un total de cinquante actes. « J'ai été bienheureux de rencontrer sur mon chemin un artiste d'un talent aussi parfait », dit souvent l'auteur de Monsieur Perrichon, qui n'est pas ingrat.

Je ne parle pas ici des collaborateurs de M. Labiche. Il en a eu beaucoup; mais pourquoi tout ce qui est sorti de ces diverses rencontres est-il du Labiche tout pur? Toujours et partout les autres s'effacent et Labiche apparaît, bien visible, très reconnaissable, avec sa personnalité charmante et son esprit narquois et pourtant bon enfant.

Je rencontrais parfois M. Edmond Gondinet pendant qu'il travaillait avec M. Labiche à cette comédie très profonde et très malicieuse qui a pour titre Le Plus heureux des trois. L'auteur de Gavaud, Minard et Ce était quasi stupéfait du soin presque minutieux, de Tattenion, du zèle incessant qu'apporte M. Labiche, ce maître devenu son collaborateur, à la confection de ses pièces. Il fallait travailler et retravailler, faire et refaire le plan, démolir un acte après l'avoir construit, puis le reconstruire encore. Quelle patience! Quel courage! Quel

labeur! Ainsi, ce comique si franc, si vrai, qui jaillit largement d'une situation et part comme une fusée claire, cette verve et cette gaieté sont, comme toutes les choses du monde, le fruit de la culture et de l'étude? Labiche analyse encore lorsqu'on supposerait qu'il s'abandonne aux expansions de sa nature. Il étudie, il cherche, il combine, et pourtant, devant ces comédies qui semblent composées d'un seul trait, on croirait, en vérité, — tant elles paraissent coulées d'un jet — qu'il laisse simplement courir sur le papier sa plume, la bride sur le cou, et bravement fait du théâtre tout simplement, en s'amusant.

Il y avait des années que M. Eugène Labiche était salué comme un maître, un de ceux qu'on n'imite point, car ils ont le don, — leur belle humeur et leur comique sans prétention se rapprochant beaucoup plus de la grande comédie que tant d'oeuvres d'apparences plus ambitieuses — il y avait longtemps que l'auteur de la Grammaire, de Moi (représenté à la Comédie-Française) et de Un Pied dans le crime, était mis à son rang, au plus haut rang parmi les connaisseurs, lorsque M. Emile Augier, en écrivant une Préface au Théâtre d'Eugène

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Labiche donna le ton à l'admiration définitive et prononça le mot décisif en comparant Labiche à Téniers, en louant cet esprit joyeux, profond dans sa gaieté, franc comme la santé.

Je n'avais jamais lu, dit M. Augier, ces pièces qui m'avaient tant réjoui à la scène; je me figurais, comme bien d'autres, qu'elles avaient besoin du jeu abracadabrant de leurs interprètes, et l'auteur lui-même m'entretenait dans cette opinion par la façon plus que modeste dont il parlait de son œuvre. Eh bien ! je me trompais, comme l'auteur, comme tous ceux qui partagent cette idée. Le Théâtre de Labiche gagne cent pour cent à la lecture : le côté burlesque rentre dans l'ombre et le côté comique sort en pleine lumière; ce n'est plus le rire nerveux et grimaçant d'une bouche chatouillée par une barbe de plume, c'est le rire large et épanoui où la raison fait la basse.

Qui écoute Eugène Labiche retrouve, d'ailleurs, dans sa causerie, l'esprit même de son théâtre. Cet homme solide, beau comme son père dont le portrait orne son cabinet de travail et comme son fils, dont il est très fier, est un causeur exquis, poli, mordant et doux à la fois. Il y a comme de l'Erasme dans le visage de ce satirique aux traits pleins de malice et aussi d'indulgence. Labiche affecte, dans ses saillies (c'est une remarque d'Hetzel), une bonhomie prudhommesque qui donne un carac-

tère tout particulier à l'esprit dépensé par lui argent comptant. C'est avec une sorte de sangfroid railleur qu'il parlera, par exemple, de la Tragédie à M. Henri de Bornier, tout enfiévré de son Attila et de son Mahomet futurs.

« Jamais vous ne me ferez écouter une tragédie, mon cher ami.

— Et un opéra ?

— Encore moins, c'est une tragédie qui fait du bruit. »

Voilà la note de cette raillerie qui cache une bonté solide; seulement, Labiche, dans la vie comme au théâtre, aime à ramener aux réalités strictes les fièvres du sentiment et de l'enthousiasme.

« Vous ne saurez jamais, lui disait naguère Gounod, combien je travaille pour achever mon opéra nouveau. J'ai déjà entassé une pile énorme de manuscrits. Une partition, c'est tout un monde à remuer, et quel monde !

— Aussi, interrompit froidement Labiche, pourquoi avoir choisi un métier comme ça ? »

C'est à Gounod qu'il assurait encore — en gouaillant — n'avoir jamais entendu un opéra, et qu'il demandait, en plaisantant :

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« La Juive, est-ce de vous, la Juive ?

— Je voudrais bien qu'elle fût de moi », répondit Gounod.

Au total, Eugène Labiche possède à un degré supérieur deux qualités rares que n1ont point les plus prétentieux : il a de l'esprit et du bon sens. C'est un disciple de Molière qui a fait de la comédie durable, sans avoir la prétention de passer à la postérité, — un des meilleurs moyens pour y arriver, — et un charmeur qui a diverti son temps pour se divertir lui-même.

M. Eugène Labiche a succédé, à l'Académie française, à M. de Sacy, et il a, dans un discours achevé, applaudi, fait revivre avec beaucoup d'émotion et de goût la physionomie de ce fin lettré, amoureux de Mme de Sévigné.

C'est M. Legouvé et M. Emile Augier qui avaient mis en avant la candidature de M. Eugène Labiche.

« Y pensez-vous ? disait l'auteur du Voyage de M. Perrichon en souriant. Académicien, moi! Est-ce que je suis un styliste? »

Et puis il y avait les visites, les fameuses visites ! Pour un homme qui aime surtout à vivre en Sologne et à « faire des moutons», comme il dit, se présenter, solliciter, était chose dure. Il

s'y décida cependant. Les visites durent, au surplus, lui paraître faciles, car M. Perrichon les avait faites pour lui. Ce diable de théâtre exerce une telle fascination sur tout le monde que les visités les plus collet-montés éprouvaient la curiosité de voir de près l'homme qui les avait tant fait rire, et, après l'avoir vu, tous étaient enchantés de l'entendre causer.

« Mais il est charmant ! » disaient les doctrinaires.

Il y a, dans le salon de M. de Noailles, une sorte de ligne fictive jusqu'à laquelle l'aimable et vrai gentilhomme reconduit, avec toutes sortes de politesses, ses visiteurs. Puis, arrivé à cette démarcation invisible, M. de Noailles s'arrête et salue. Eh bien, en reconduisant Eugène Labiche qui venait de lui faire sa visite, le duc de Noailles dépassa la ligne en question, et ce fut peut-être le plus grand et le plus complet succès de M. Labiche, que celui qui consista à faire franchir à son hôte un tel méridien.

Mais le plus piquant, en toute cette histoire du fauteuil de M. de Sacy, c'est que le premier qui parla décidément de faire de Labiche un académicien, ce fut, après un dîner chez M. Le-

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gouvé, M. de Sacy lui-même. Il s'était trouvé, rue Saint-Marc, placé à côté de Fauteur du Misanthrope et l'Auvergnat, et ce voltairien de Labiche lui avait parlé de Fauteur de Candide, comme il parle, d'une façon irrésistible. « Mais il est des plus séduisants! dit M. de Sacy à M. Legouvé. Mais il faut lui réserver le premier fauteuil! » M. de Sacy fit mieux : il lui céda le sien. Je gage qu'il s'était dit que personne mieux que Labiche ne le pouvait embaumer avec plus d'esprit et plus de cœur.

Encore une fois, d'ailleurs, il eut là pour parrain Augier, avec qui il a écrit une comédie ironique et supérieure, le Prix Martin, comme avec cet amusant Philippe Gille il a écrit une bouffonnerie entraînante, les Trente Millions de Gladiator. Le soir de la première représentation du Prix Martin, ce bon grand géant de Gustave Flaubert criait bravo et disait: « C'est du Molière!... »

« Vous me demandez, me disait Labiche naguère, ce qui a décidé notre collaboration avec Augier? Je n'en sais rien. Augier non plus. Ou plutôt nous le savons tous les deux, c'est l'amitié. »

Labiche, comme Emile Augier et comme

Alexandre Dumas hier, comme Victorien Sardou demain, a publié ses Œuvres complètes ou plutôt ses œuvres choisies. Dix volumes de bon sang et de bon sens : un puits de gaieté. Peut-être y ajoutera-t-il quelques volumes nouveaux encore, car je ne sais point de répertoire plus riche que le sien. Puis il se reposera, étant bien décidé, dit-il, à ne plus rien donner au théâtre. Je souhaiterais que ce fût là serment de buveur, car on revient toujours à cette boisson tout à fait enivrante qui se distille dans les coulisses, entre une vieille affiche et une toile d'araignée.

« Non, non, dit volontiers Labiche, je me rappelle fort bien qu0un jour, étant dans le cabinet d'Offenbach, aux Bouffes, un garçon de bureau apporta une carte au directeur du petit théâtre.... Offenbach la prit, la regarda et, avec un mouvement d'humeur et d'ennui: « Répondez, fit-il, que je n'y suis pas ! » Or cette carte était celle de M. Scribe, vieilli. Scribe venait là proposer la reprise de sa Chatte métamorphosée en femme transformée en opérette. Et lui, dont les directeurs les plus fameux avaient jadis assiégé la porte, lui, l'universel et omnipotent M. Scribe, il faisait antichambre au

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théâtre des Bouffes, et on lui répondait : « — Je n'y suis pas !... » Comme je ne veux pas que semblable aventure m'arrive, ajoute Labiche avec son sourire malicieux de bourgeois du bon vieux temps, je prends les devants. Je me retire des affaires. »

L'auteur du Voyage de M. Perrichon et de la Poudre aux yeux n'est et n'en sera jamais à redouter une telle réponse, mais il a eu raison de réunir ses œuvres éparses. On a vu là quelle est la valeur éclatante de ce répertoire comique. Il y a tels vaudevilles de Labiche, comme la Grammaire, ou les Trente-sept sous de M. Montandoin, qui sont, comme eût dit Flaubert, moliéresques. J'aime, entre tous ces petits actes légers et profonds à la fois, cette admirable Grammaire. Les pédants illustres comme M. Desfonandrès ne sont pas plus amusants que l'ignorant ventru jadis incarné là par Geoffroy. Ancien marchand de bois, il s'est retiré à la campagne, et rêvant les honneurs, il compte bien devenir un jour maire de sa commune, conseiller général, député, qui sait? ministre. Pour le moment, il se contente de briguer le titre de conseiller municipal. Il lui faut donc rédiger des proclamations, faire acte de can-

didat. Ce n'est pas une mince affaire; le malheureux ne sait pas, mais pas du tout, l'orthographe. On le voit le nez dans un livre, on le croit un savant fieffé; ah bien oui : il étudie la grammaire. C'est sa fille, un ange brun, qui lui échenille son style. Et voilà qu'on la demande en mariage et qu'on parle de l'emmener à Etampes, et de plus, pendant qu'elle est absente, un électeur influent vient réclamer un certificat au malheureux qui écrit certificat avec un s! Ah! quelles anxiétés chez le pauvre diable, quelle «tempête sous un crâne obtus », et comme il dissimule chaque mot douteux sous un pâté d'encre!...

La fausse science, la pose, les ambitions niaises, tout le ridicule de notre race bourgeoise n'ont jamais été mieux fustigés, plus joliment, sans aigreur, bonnement, gaiement, que dans ces comédies de mœurs moyennes où Labiche excelle.

Encore une fois, c'est là un maître inimitable, parce qu'il n'a pas de manière à lui, parce qu'il est le naturel même, parce qu'il n'imite personne, ne s'inquiète que de divertir d'abord, de bien voir, de bien peindre et de faire juste. Chaste avec cela, honnête au point

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qu'on pourrait mettre son Théâtre entre les mains d'une jeune fille. Un franc Gaulois qui est un fin Français.

N'est-ce pas lui qui nous écrivait un jour, avec sa modestie sincère d'homme vraiment remarquable (les maîtres seuls et les forts sont modestes) :

« On me dit que j'ai fait des œuvres. Eh bien, je ne m'en doutais pas. Je ne songeais qu'à m'amuser en e'crivant ! »

Sans doute. Mais je l'ai dit et le répète, c'est ainsi qu'on amuse les autres et qu'on donne au public de ces œuvres saines, vigoureuses, conçues dans la joie, et qui dureront tant qu'il y aura en France des ridicules à railler et du goût pour applaudir les railleurs.

C*est dire, je pense, que le Théâtre d'Eugène Labiche a des chances de durer longtemps. Et ce qui nous console de l'éternité de la bêtise, fort heureusement, c'est l'éternité de l'esprit.

S'il fallait le définir vivement et pour me résumer, ce magistral et gai Théâtre de Labiche, savez-vous comment je l'appellerais :Le Théâtre d'un Honnête Homme en belle humeur.

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ROCHEFORT

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