I . Le Chemin de travene
consolatrice des heures mauvaises, mérita sans cesse l'ardente reconnaissance du courageux écrivain.
Lui, du reste, ne l'oublia pas un seul instant, et, à l'aide du premier argent gagné avec sa plume au Journal des Débats^ savez-vous ce qu'il fit? S'étant adressé à un artiste de grand talent, à Eugène Devéria lui-même, qui comprit bien vite sa généreuse pensée, il le pria de reproduire la douce physionomie de sa Providence en cheveux blancs. Ce portrait de la bonne vieille, de l'amie de l'enfance turbulente et de la première jeunesse pauvre et studieuse, que de fois nous l'avons vu dans le chalet de Passj ! Que de fois nous avons contemplé avec recueillement cette figure colorée et ridée, si franche et si sympathique, encadrée dans un bonnet de blanche mousseline à larges tuyaux!.. Jusqu'à la dernière heure il l'a eue sous les yeux. Elle était placée tout près de son lit; et, au bas de cette chère image, d'une main que l'émotion rendait tremblante, il écrivit [le 3 juin i865) ces vers improvisés par son cœur :
— aa —
Voki donc U pùrtrait dt ma tteande mirt,
O loi, qal doni cent ani Iroueerat quel^ut jour. Sur la quaiij >ur Ici ponis, au coin da carrefour, Lhrie à tout Ici yenli dt bisi il d'agonii, Cfllt image à bon droil honorée il bénit, Acceplt, ami FasianI, par grâct tl par raison. Ce cadrtj qui lira l'Iionntur de la nuijtoii. Ainii, dam Ion riapeci il la retonnamance.
D'an tmnnite icrivain j'aurai la ritomperm.
|Âis, quel qu'en soit le charme, ne
nous attardons pas davantage à ces
souvenirs du printemps. L'espace
nous est mesuré, et il nous reste à
dire tant de choses encore !
Les débuts littéraires de Jules Janin eurent lieu dans la Lorgntttty une feuille de théâtres : il était chargé de l'Ambigu. Son entrée au premier Figaro ne tarde guère (1827), et le voilà riche et content — avec cinquante francs par mois! Un peu plus tard, il devient l'un des rédacteurs de la Quotidienne y puis il passe au
Messager des Chambres, En novembre 1829, il entre au Journal des Débats^ où il fait d*abord de la politique! Un an après, il y succède à Duvicquet, comme critique théâtral, et, à dater de cette heure fortunée, que de batailles livrées joyeusement , d'une plume alerte et vaillante, et que de victoires à enregistrer! Chaque semaine, un triomphe nouveau. Il étonne, il attire, il règne, il juge, il enchante, et ses feuilletons du lundi sont attendus avec impatience et savourés par les gourmets. Pendant quarante ans, sans un seul jour de lassitude, ces pages exquises, si vives, si brillantes, si originales et si variées, ont été la fête des lecteurs des Débats, et en même temps Thonneur de ce journal célèbre.
Un pareil succès suffirait à contenter les plus ambitieux de renommée. £h bien, ce n'est pas tout l Que de romans pleins de verve et d'élégance (quoique un peu inférieurs, en général, à ses feuilletons), que d'études finement écrites, que de trésors semés d'une main prodigue par ce charmeur infatigable : VAne mort, publié quand l'auteur avait à peine vingt ans, Barnavey
la Confession^ le Chtmin it traverse y la Rfligieuse de Toulouse y les Gaietés champêtres, la Normandie, la Bretagne y la Fin d'un monde, VAmour des Livres, l'Interné, les Oîseaux 6feus, les Petits Komans d'hier et d'aujourd'hui y le Talisman , les Conles fantastiques , Racfiel ef fa Tragédiey Circé, les Contes du chalety les Congés non estampilléSy le Livre^ les ilmours du cheva- /{'er de Fosseuse, les Petits Bonheurs y la Poésie et l'Éloquence à Kome au temps des CésarSy Paris et Versailles il y a cent anSy qui a paru hier, et la Dame à l'œillet rougCy qui paraîtra demain*! Est-ce tout, cette fois? Non, pas encore. Il professe à TAthénée (en 1834) un cours sur VHis' toire du journal en France; puis il fait un voyage en Italie, et le raconte allègrement ; il rajeunit Clarisse HarlowCy et se repose de ce travail en habillant Sterne à la française et en allongeant les aventures de Manon Lescaut, Son Histoire de la Littérature dramatiqucy en six volumes
I . Nous publierons prochainement la liste complète des œuvres du maître, classées par ordre de publication, dans un volume qui aura pour titre : La Bibliothèque de Jultt Janin,
(choix de ses feuilletons du lundi), luiyaut un ratissant article de M. de Sacj^ et cinquante autres non moins élogieux. Sa plume, toujours légère et féconde, écrit d'attrayantes et innombrables préfaces^. Il fonde la Kofue de Paris " et le Journal des Enfants; il collabore, en outre, aux Cent-eUun, au Dictionnaire de la Conversation y à Y Artiste, au Diable à Paris, à V Album de la Mode, aux Français peints par eux-mêmes, et à l'Encyclopédie des gens du monde; on le rencontre à VIndépendance belge, sous le pseudonyme d'Éraste, et on le trouve à la même heure à la Kevue contemporaine, à la Kevue nouvelle, à VlUustration, à V Universel et au Musée des Familles, Il donne çà et là des fantaisies, des esquisses, des contes, des articles bi-
I. Pour le Théâtre dt Corneille, les Œuvres de Molière, les Chefs-d'œuvre dramatiques du XVIII^ siècle, le Gil Blas, illustré par Gavarni, les Mille et une Nuits, Roland furieux, Manon Lescaut, les Aventures de Télémoque, VÉti à Bade, Paul et Virginie, la Dame aux Camélias, VIliade (traduction LagraDdyiile), les Classi^ ques de la table, les Lettres de Mademoiselle de Lespinasse, et cent autres, peut-être ! Sa dernière introduction, trëfrremarquable, fut celle que M. de Villemessant lui demanda ipour VAutographe (Événements de 1870-71).
bliograpbiqQes, des nouvelles; il publie des por* traits littéraires (Lamartine, Ponsard, Alexandre Dumas, Béranger et son temps) y ne se lassant jamais de produire, et bien certain que les délicats le suivront partout et toujours!
Hélas ! il faut, bon gré, mal gré, renoncer au plaisir d'analyser ces ouvrages si nombreux, dont une notable partie vivra, car Tesprit y pétille et la grâce y rajonne I Mais à quoi bon, d'ailleurs? Vous les avez lues, ces pages charmantes et primesautières, et vous les relirez, on peut aisément le prédire. Cependant nous devons nous arrêter au moins quelques minutes devant un chef-d'œuvre incontestable, devant ce tableau si mouvementé, si réussi, qui a pour titre : La Fin iun monde et du neveu de Kameaul
Ce beau livre prouve, en effet, avec quel zèle passionné Jules Janin a ressuscité l'époque, vraiment curieuse, justement appelée la fin d'un monde. Les chapitres, pleins de vie, nous montrent tour à tour les physionomies, les grâces, les originalités, les coutumes, les faiblesses, les erreurs, de ce siècle bizarre, sceptique, élégant, spirituel et frivole. Que de titres ri-
cbes en promesses toujours tenues, et combien de détails' piquants mis vigoureusement en lumière I
li y a dans ce tome , sur le XVIIP siècle, la matière de dix volumes. £t tout cela est vivant, sémillant, finement railleur, poudré, pimpant, énergique, galant, musqué, amoureux, saisissant..., ravissant! Comme l'illustre écrivain a su comprendre ces singuliers types de philosophes, ces mignons abbés, caillettes à petit collet; ces irrésistibles comédiennes, ces roués conquérants, ces poètes enrubanés, ces féroces pamphlétaires, ces adorables duchesses 1 Comme il a su peindre et raconter les ballets de l'Opéra, les bruits de l'Œil-de-Bœuf et ceux de la place Royale, les soupers exquis, le café Procope plein de discussions orageuses et d'épaisse fumée, les fermiers généraux pleins de suffisance, l'étiquette et la fantaisie, les magnifiques processions de Saint-Sulpice, les séances de la Sorbonne et le boudoir de M"® Duthé, le Forl'Evêque et les racoleurs, l'Almanach royal et Jes chansons du carrefour, tout ce tumulte, toutes ces malices, toutes ces grandeurs, toutes
ces élégances, toutes ces misères, tout ce monde enfin, si complètement disparu!
Tour à tour, avec un esprit infatigable, avec une science profonde, — on jurerait qu'il a vécu de leur temps, — Jules Janin nous parle de Diderot et de Rameau, du MercurCy de ['Encyclopédie^ de Lantara, de M"® Hus et du censeur royal, de la Guimard, du financier Bourette et du marquis de Nesle, des romances de Moncrif et des romans de M™® de Graffigny, du lieutenant civil et du poète Gilbert, du prince de Conti^ de Jean-Jacques Rousseau, de la Dugazon et de M™® de la Popelinière... Le siècle entier y passe, avec ses folies, ses spirituelles gaietés, ses éclairs de génie et le terrible coup de tonnerre final! L'enchanteur agite sa baguette, et tout s'anime à l'instant : tantôt nous voici éblouis, et tantôt effrayés.
L'historien, mettant ainsi fort ingénieusement en présence le célèbre neveu du musicien Rameau et le philosophe Diderot, continue, et complète avec un art infini, la création étonnante de Diderot lui-même. A côté des pages sombres
et énergiques, indispensables, il en existe d'en-
soleillées et de joyeuses, dans ce livre qui nous retrace l'étrange et charmante époque où tant de gr&ce et de vif esprit ont été mêlés à tant de scandales et de légèretés coupables, hélas! si cruellement punis 1
On voit à merveille, en lisant cette étude puissante et colorée, écrite à l'automne de la vie, que l'esprit du maître est demeuré jeune et pétillant, et que sa verve intarissable n'a rien perdu de son originalité. En vain les années ont marché, en vain ce fervent admirateur des vrais chefs-d'œuvre a blanchi, en vain il s'est courbé, en vain la goutte impitoyable t'a condanmé, lui, l'ami des ombreux sentiers, à rester immobile dans son vaste fauteuil, on peut l'affirmer, son heureuse passion pour les lettres a jusqu'au bout conservé toute sa force. En dépit de l'âge et de la maladie, l'auteur de la Fin d'un mondcy fidèle à son passé, donne raison à M. Barbey d'Aurevilly, qui a dit excellemment : « Le brillant talent de M. Jules Janin n'a jamais été qu'une jeunesse. Ce talent s'appelle vingt-cinq ans. »
, l'été a fui, puis l'automne;
i l'hÎTerl Crojez-TQUs que le
ire se repose ? Non, certes. Sur
Ste il a neigé, mais le coeur est
resté jeune. Pour oublier la souffrance maudite
qui l'assiège trop souvent , il travaille toujours ,
an contraire , et il se console de ne pouvoir
marcher dans les allées sinueuses du jardin en
traduisantson cher Horace. Encore un triomphe!
Les éditions se succèdent, et l'ermite de Passy
se met à traduire Virgile — en vers cette fois. —
Il vit, paisible et honoré, indulgent et cordial,
au milieu de ses beaux livres artistement groupés ; et, sans quitter son fauteuil de cuir, — le fauteuil où mourut Béranger ! — devenu président d'honneur du Caveau (en 1866), il compose gaiement la chanson d'usage , malgré la goutte qui le tyrannise, et en buvant à petits coups un grand verre d'eau rougie :
O vous dont le$ grâces parfaitet Ont allégé mes déplaisirs.
Vrais buveurs, gourmands et poètes.
Chansonniers des légers loisirs.
Le Caveau, c'est le vrai Parnasse !
" A vos côtés faites-moi place.
Et m'apprenez à l'unisson Comment se trousse une chanson !
Mais abuser de l'espérance.
Chanter sans voix^ triste science !
J'avais promis, en plein été.
Dans un jour de belle santé,
— Ce jour-là, content et superbe.
J'aurais dîné même sur l'herbe, — D'écrire à votre intention.
Mon couplet de réception :
J'aurais chanté Margot la belle.
Et SG/i doux rire, et sa querelle
— Un appel à maint jouvenceau —
Et $on jupon rouge ponceau !
Le fU$ de Sémilé ne veut pas que je chante
Une beauté leste et vivante,
H dit que ça m'est défendu.
Que j'en serais tout morfondu;
Mais il me permettrait sans peine
De célébrer la vieille Hélène, Et l'antique Lydie et l'ancienne Chloé,
Et Néobule et Pholoé :
Voilà des amours salutaires l
Et d'autant mieux que ces grcuid'mères
Se laisseUent aimer bien avant Que Christophe Colomb eût mis sa barque au vent.
Modère, Jeanneton, le feu de ta prunelle !
Échanson, verse-moi de ton plus petit vin !
Ne comptez pas sur moi pour le roi du festin.,. Amis, déjà voici que je chancelle D'avoir bu trop d'eau ce matin !
Vous vouliez une chanson aimable et pimpante, sojez satisfaits; ce n'est pas plus difficile que cela!
Enfin (en 1 870), Jules Janin est nommé membre de TAcadémie française (ô la juste récompense 1) * ;
I. Son fauteuil ayait été occupé onze fois. Voici les noms de ses prédécesseurs : De Serizay, 1634. — Pei- Usson, i653.— Fénéion, 169}. — De Boze, 1715.»-
il dicte son discours de réception*, et voilà vingt belles pages de plus. Ajoutons que ce discours, prononcé le 9 novembre 187 1 , fut très-chaleureusement accueilli.
On comprendra sans peinec et éclatant succès, rien qu'en lisant le passage où le nouvel académicien parle des laborieuses années de la jeunesse de Sainte-Beuve , son prédécesseur, et de ses études personnelles :
Les poètes de la nouvelle aurore, ennemis du meurtre et des batailles, ont murmuré leurs plus beaux vers à nos oreilles, enchantées de ces divines mélodies ; jeunes gens, nous avons été gouvernés par des intelligences droites, par des puissances bienveillantes.
En même temps. Dieu soit loué ! nous avons eu, quand nous vivions encore sous la clémence auguste de nos belles années, nous indiquant les grands sentiers, les plus
Le comte de Clermont, 1754. «— De Belloy, 1771, ... Le duc de Duras, 1775. — Garât, 1795. — Le comte Ferrand, 1816. — Casimir Delavigne, 183 5. — Sainte- Beuve, 1844.
I . Troia ans auparavant, pour le consoler dct retarda apportés à sa nomination, il avait écrit un Discours à la porte de l'Académie. L'éditeur Jouaust a publié, en un même petit volume, fort élégant, cette ravissante fantaisie humoristique et les excellentes pages acclamées au palais Mazarin.
yëritables instituteurs qui aient laissé leur salutaire empreinte dans les jeunes esprits confiés à leur science^ à leur honneur.
L'un', qui florissait par tous les dons de la parole, un Athénien de Périclès, un rhéteur merveilleux, nous parlait des grands écrivains d'Athènes, de Rome et de Paris. 11 allait sans cesse, avec une grâce, une éloquence, une énergie, irrésistibles, de Démosthënes à Bossuet , de Sophocle à Corneille, de Virgile à Racine. Il avait tout vu, tout appris, tout compris ; il s*enivrait des bruits enchanteurs et des grâces correctes de la langue savante ; autour de cette chaire éloquente, il nous tenait émus, intéressés, attentifs, charmés. Qu'il parlât d'une fable de La Fontaine ou des poèmes d'Homère, il avait la vie, il avait la force, et le plus ferme espoir en nos intelligences naissantes.
Ou bien, c'était l'autre' : un austère, un sévère, un impitoyable historien. Ces mêmes âmes que son confrère subjuguait par son charme, il les forçait d'entrer dans l'histoire. A l'entendre invoquer les vieux âges et les divers phénomènes de ces civilisations dont il retrouvait la trace à la façon de ces chars dont la roue est encore brûlante sur les dalles silencieuses de Pompéi, on se demandait quel était donc ce réformateur animé des passions les plus vivantes de la justice et de la vérité.
Le troisième' indiquait à ces heureux enfants les secrets merveilleux de la philosophie. Il venait en droite ligne