Iule, fils d'Énée
ANS la préface des Gaietés champêtres^ Jules Janin a exposé ses idées bien arrêtées sur l'art d'écrire : fl A faire un livre, je Tavoue, il faut que je trouve mon compte, à savoir : la peine et le travail, la cadence et la recherche. Il me faut le tour, le détour et le contour. La singularité me convient, la subtilité ne me déplaît pas ; l'excès est un écueil, un bel écueil... C'est le droit de l'écrivain qui ne songe qu'à plaire un instant de chercher avant tout la forme, le son,
le bruit, la couleur, rornement, la prodigalité, l'excès. »
Il nous répétait souvent : « Mon cher ami, écoutez ce conseil d'un ancien : Rien ne vaut mieux, pour un véritable homme de lettres, que la sainte horreur de la banalité ! »
L'auteur de VoAmour des Livres était d'ailleurs de l'avis de. Chateaubriand, qui a dit^ non sans raison : « On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »
Jules Janin n'a jamais laissé échapper l'occasion de rendre hommage aux vraies gloires littéraires. Cette chaleur d'âme lui a inspiré beaucoup de pages excellentes ; celle-ci par exemple :
Pour celui qui a l'honneur de tenir la plume du critique, il y aura toujours beaucoup à glaner dans l'étude et dans la contemplation de l'œuvre des maîtres. C'est la mine inépuisable, c'est le sujet toujours nouveau. Nostri est ferrago lihelli. Qui que vous soyez, qui vous êtes chargé de parler longtemps au public français des belles choses de la poésie et des beaux-arts, attachezvous à bien comprendre, à bien savoir les chefs-d'œuvre qui ont été le principe et le commencement du travail
JULES JANIN. (îp
même de vos contemporains. Cette étude est, pour le critique, un de ses premiers devoirs, un devoir de grand profit. D'abord, il y puise l'autorité nécessaire à qui veut faire la leçon aux beaux esprits de son temps ; en second lieu, cette profitable étude aura ceci d'utile et de bienséant que, faute d'un poëte moderne à censurer, la critique aura toujours sous la main quelque grand poëte à admirer.
Lorsque la souffrance empêchait le fécond écrivain de travailler, il recourait d'ordinaire à la lecture des auteurs classiques ; dans ses dernières années, Bossuet et La Bruyère étaient ses préférés : « Faisons, disait-il souvent en inclinant sa tête blanche, faisons une petite visite à nos maîtres éternels, et saluons-les avec respect! »
Comme nous lui lisions, cinq ou six mois avant sa mort, quelques chapitres d'un chefd'œuvre du grand siècle, il s'écria soudain d'une voix sonore et enthousiaste, tandis que sa ligure s'éclairait de ce charmant sourire que lui eût. envié Horace :
« Ah ! que c'est beau ! Relisons cela, voulezvous.^ C'est plein de soleil! »
Cette exclamation nous remet en mémoire un
?o JULES JANIN.
fait inédit du temps de sa jeunesse. Il dînair ce jour-là chez M. Chaix-d'Est-Ange. Resté silencieux pendant le repas, il s'anima tout à coup vers la iin de la soirée. On venait de parler de Bossuet, en le critiquant un peu, et Janin, s'étant levé brusquement, plaida, vingt minutes durant, avec une chaleur et une éloquence merveilleuses, la cause de l'immortel évêque. Tous les auditeurs étaient sous le charme. Deux d'entre eux, prenant à part aussitôt le maître du logis, lui demandèrent simultanément :
« Quel est ce jeune homme r» Nous serions heureux de le connaître et de le recevoir. »
Ces admirateurs de la verve et du caractère de Jules Janin lui vouèrent une amitié qui ne se démentit jamais. Le premier s'appelait M. Thicrs^; l'autre, M. Benoît Fould.
I. Le 14. novembre 1871, cinq jours après sa réception à l'Académie française, le « prince des critiques » recevait de M. Tliiers (alors président de la République) une lettre des plus cordiales, dont voici les premières lignes :
« Mon cher confrère,
« Je n'ai pu lire que ce matin votre charmant discours, plein do grâce, d'esprit, d'imagination, comme tout ce que vous écrivez. Je vous en félicite
L'œuvre la plus caressée par l'ermite de Passy a été, incontestablement, son heureuse traduction d'Horace, saluée d'une louange unanime, et au sujet de laquelle M. Cuvillier- Fleury a publié une étude fort intéressante, dont nous détachons cette jolie anecdote * :
Un jour (c'était aux eaux de Spa, où M. Jules Janin va relire Horace tous les ans), deux des baigneurs de l'endroit l'aperçoivent de loin. « Tiens, dit l'un, c'est Janin ! le voiîà à la même place, sous le même arbre, dans la même posture et avec le même livre que je lui vois à la main chaque année... — Je parie que non», dit l'autre, qui, à la distance où ils étaient encore, avait cru s'apercevoir de quelque changement. Les deux amis s'approchent. « Monsieur, dit le dernier en s'adressant au critique, n'est-il pas vrai que vous ne lisez pas en ce moment le même livre que l'an dernier à la même place? J'ai parié que non... — Vous avez perdu, monsieur. Je lis le même livre et la même édition. Seulement Cape s'est chargé de mettre, cette année, une reliure nouvelle à mon Horace... » M. Jules Janin lisait donc Horace tous les ans; disons mieux, il le lisait toute
de bien bon cœur, et j'en félicite l'Académie, qui a eu une bonne journée. J'aurais bien voulu y assister et pouvoir me joindre à tous ceux qui ont applaudi en vous un brillant talent et l'un des caractères les plus aimés les plus aimables de notre rude époque... »
I. Historiens j Poètes et Romanciers, par M Cuvillier-Fleury, tome II, 1863.
raiiiiée, et il a eu ce bonheur que, lorsqu'il a conçu l'idée de le traduire, la traduction était faite une première fois dans sa mémoire. M. Janin avait vécu en la faisant; ou plutôt il semblait n'avoir vécu que pour la faire, tant elle absorbait sa pensée, tourmentait et charmait sa vie...
Sur un certain nombre d'exemplaires de ce livre, offerts à ses amis, se trouvent de spirituels petits vers qu'il improvisait avec une facilité et une grâce ravissantes ^ Voici plusieurs de ces dédicaces, que nous avons soigneusement recueillies :
A M. tE PRÉSIDENT H U E T.
(Son beau-père.)
Je viens vous présenter en son habit français Un Latin de l'ancienne Rome, Auprès de vous qu'il ait accès ^ En qualité de galant homme.
Vous aimere:^ sa bonne humeur j Son cœur droit et son âme tendre ^ Il fut plein de sens et d'honneur :
Vous êtes faits pour vous entendre.
I. Jules Janin, d'ailleurs, a toujours eu du goût pour la poésie. En 1821, âgé de dix-sept ans, il prenait part à un concours qr.* l'Académie de Lyon avait ouvert, et dont le sujet, fort dramatique, était le Siège de Lyon. M. Joséphin Soulary vient de retrouver le poëmc du critique dans les archives de cette Académie.