‹ Jules VerneChapitre 1 sur 2 · Jules Verne · texte numérisé non relu

Jules Verne

e ne sais qui disait, en sortant d'une représentation du Tour du Monde en 80 jours on du Voyage à travers l'impossible : « C'est la Biche au bois en locomotive., h Le mot a du vrai. Il faut toujours à l'homme sa part de rêve, même dans l'époque la moins idéaliste qui soit dans l'histoire, en un siècle ou la guerre se fait avec des télégraphes, où les corps d'armée arrivent en chemin, de fer sur les

r0n pourran être emm D ^ ffla

Nous n'en so^-aapeut.

^^T e'rntrsCon^ Me», Nous en eue écrit les dernière ^.^ a

sommes aux coûtes ««*^ sec0Uemême prisuotre temps aucoe-E ^ ^

uupeuvjolemmemqu"- la féerie se réfugie ses illusions; et a 1 heure o

— ^atuotreépo^ersl^tas-

résumer le rôle.

^XVreiucarueU-heureouuoussomme

J romanesque essentiellement modern contemporain. Il a résolu ce problème dmte

ster avec des gens en vestons paletots sacs et en guêtres de voyage. Son PhL Fogg et son capitaine Hatteras et

Tu dernier frère, Kérabau le Têtu som les thos, lesPorthosetlesMonte-CnstodMne toque Prague et quisaitlepriXdescheques d'es tickets et des télégraphes. Les coups dpee

des mousquetaires et les bottes secrètes de

Nevers rencontreraient aujourd'hui plus d'un sourire sceptique; mais les coups de revolver du parisien Passe-Partout, de l'Américain Corsican et du Russe Michel StrogorT, ce courrier du czar traversant les steppes pour porter un ordre, comme d'Artagnan traverse la Manche pour rapporter les ferrets de la reine, - sont acceptés comme détonation d'évangile. Ils ont leurs disciples et leurs croyants. Encore une lois, il faut toujours à l'humanité sa ration de songes. Chacun de nous, sa journée finie, la plupart du temps terne et maussade, éprouve le besoin d'ouvrir une sorte de lucarne sur l'infini. Vivent les contes qui consolent de 1 histoire quotidienne! Et lorsque le fringant Aramis ou Athos le pensif ont amusé, sans" les lasser, les générations; lorsque le prince Rodolphe des Mystères de Paris a vu son grandduché de Gérolstein envahi par l'opérette et sa Fleur-de-Marie chanter : J'aime les militaires ; lorsque Rodin est mort d'une indigestion de radis noirs; lorsque les millions d'Edmond Dantèssont devenus la misère, comparés aux milliards que coûtent aujourd'hui les canonnades internationales et les krachs financierslorsque les ruses de Rastignac ont pâli devam

, ClLUUTU «««^

»T">P"»™V'"" l.co„»l,tion, l'oubli- k

Ti T:*c»«re, -*- r? .'

^,1 Salon comme a la courbe

• • i vUjktp svmpathique, eu^ ; esprit original, Msage sym* ^i co-e^ain, franco ou^.

Les aventures de Phileas r-oDg te- en quatre-vingts jou^o-^^

Parisiens durant des mots entiers et feutenil on a fait paisiblement le T - * Monde Puis ces décors, ces machines ces rmlats,cesserpents,cetéléphantce:loc-

motives, ces Indiens Pawnies parcourant 1 Eu TP on les a applaudis .Bruxelles, on les

us a Londres, on les réclame à V tenue on les . a:;da.e,-Vor,nn-,aplusdesuccespa„

siens -. le théâtre devient européen. U ne»

Inde est hni avec les vieilles mœurs. Go

^^PlaceàPMléasFoggetàsonsiècIe.

Don Quichotte est une ganache, et ce n'est pas a des moulins à vent que s'en prennent nos héros de romans, c'est à des bateaux à vapeur comme ce M. Fogg, à des continents ignorés' a ia mer libre du pôle, comme le capitaine' Grant, ou à des citadelles, comme Strogoff

M. Jules Verne a eu le bon esprit de cornprendre et de deviner son temps. Ce Parisien comme je l'appelais tout à l'heure, est né à Nantes le 8 février 1828 ; il a donc cinquantecinq ans aujourd'hui. C'est, encore une fois le plus aimable des hommes.

L'auteur des Voyages à travers l'impossible,

dont les plus récents sont les aventures de Kéraban le Têtu, débuta il y a trente ans environ en littérature, par des nouvelles et des comédies. Je lisais, il ny a pas ,ongtempS; une ^ de lui, écrite en collaboration avec Pitre-Chevaher et insérée dans le Musée des Familles De,a l'instinct traveller de Jules Verne s'y révèle. Cela s'appelle Pierre gui roule n'amasse pas mousse, et c'est l'histoire d'un bon bourgeois parti pour la Californie sur la foi de h réputation de ce coin de terre. Dans le même

volume, Jules Verne n ^;<r, ; i

veine a signe de son nom une

8 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

déjà, on peut le dire, en lui, à Peut latent, le

roman scientifique.

A cette époque, pourtant, il ^ nman, et nous

:n décrire non des romans, le surprenons en tram d ecrn e

mais des romances.

mLe Phare de la Loire pnbliatt naguère

dans les Souvenirs *u» rie,, MM «ne chanson, péehé de jeunesse de Ju es Verne

que chantait jadis admirablement le ^ ba^- Charles Bataille, le, Gato",, par Jules Nerne

et Aristide Hignard :

En partant du bord Vous voyiez naguère, Pleurer sur le bord Votre vieille mère !

Dans son triste adieu A la Sainte Vierge, Elle a fait le vœu De brûler un cierge Si son pauvre fils, Sauvé de l'orage, Revient au rivage, Revient au pays!

Hardis matelots, Montez dans la hune, Pour chercher la dune Au milieu des flots.

juillet il

JULESA; VERNE.

Alerte!

Alerte, enfants, alerte!

Le ciel est bleu, la mer est verte,

Alerte! Alerte!

Presque en même temps, Jules Verne, coauteur des Gabiers, collaborait avec Alexandre Dumas fils, demeuré son ami et qui l'aime « comme il aime quand il aime », et Verne donnait avec lui, au Gymnase, les Pailles rompues. Puis il apportait au Vaudeville une comédie en trois actes : On~xe jours de siège. A cette époque encore, avant d'être secrétaire du Théâtre-Lyrique, -avant ou après le spirituel Ph. Gille - Verne fréquentait la Bourse ; il avait rêvé jadis de partir pour la Californie de se faire chercheur d'or; il s'était fait coulis' sier. Il mêlait agréablement la littérature à la finance.

Cependant, son tempérament littéraire particulier se développait déjà. On trouvera, à la nn du volume de Verne qui a pour titre le Docteur Ox, une nouvelle fort curieuse : Un drame dans les airs. C'est l'aventure d'un aéronaute qui, prenant un passager, s'aperçoit que ce passager est fou. Méry avait conté une histoire de ce genre : le fou dont parle

CELEBRITES CONTEMPORAINES.

M. Verne jette au vent tout ce qui sert de lest à Taérostat.

« Le ballon, entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous fûmes emportés, écrit le romancier, à des hauteurs inappréciables! L'aérostat vibrai dans l'atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes. Notre globe, le seul objet qui frappa. ma vue dans l'immensité, semblait prêt a s anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se perdaient dans les ténèbres profondes !

B Je vis l'individu se dresser devant moi. . Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejetés par les hommes! Ils nous méprisent. Écrasons-les !

«— Grâce! fis-je.

« -Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée dans l'espace! la force attractive changera de direction, et nous aborderons au soleil !

« Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou; nous nous prîmes corps à corps, et une lutte effroyable se passa ! Mais je fus terrassé, et tandis qu il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes de la nacelle.

a Une ! fit-il.

« — Mon Dieu !...

« — Deux ! trois ! »

« Je fis un effort surhumain; je me redressai et repoussai violemment l'insensé !

„ Quatre ! » dit-il.

« La nacelle tomba; mais, instinctivement je me cramponnai aux cordages, et je me hissai dans les mailles du filet. ^

« Le fou avait disparu dans l'espace .

« Le ballon fut enlevé à une hauteur incommensurable. Un horrible craquement se ht entendre.... Le

££op difaté, aval, crevé son e„^T^~~

^T^ZsZ^n apf' Une Chakur humide -

tournoyai, a ee un v 'h i"8" " *"• Le bal1il faisa t cent ^uTs à ■ f T™' P* PÛr 'e Vent> taie, et les e latrt ? ^ ta C°UrSe horiz°"-

dan ma h, <-™sa,ent autour de lui. Cenen-

1- IZ Paperl?;' "" *'" ^^ QuMd >* rou"del m ;^T,wa am,Pagne'J'étais à deu* ™»«

« SecoU;:: Srr^r ;r°s rrs

Ces pages n'ont-elles point un double intérêt. Ne rappellent-elles pas la catastrophe terrible du Zénith, ou M. Gaston Tissandier G»"" mourir et où ses courageux compagnons trouvèrent la mort ?E. ne montrent-elles pas un Jules Verne avant la lettre, si Je puis dire, tout a fait entraînant déjà ?

Ce fut en t863 que Jules Verne publia chez Hetzel, son premier « roman scientifique » Le roman, qui a été tour à tour intime, héroïque, épileptique, historique, philosophique, macabre, socialiste, pittoresque, américain national, idéaliste, réaliste, naturaliste, devenait électrique. Ce premier roman scientifique s'appelait Cinq semaines en ballon, et le succès en fut considérable. Il v a J;, des pages d,une

CELEBRITES CONTEMPORAINES.

puissance rare et d'an style très sain dans son alacrité bien française. Cela séduisit même les lettrés, plut aux curieux, amusa les savants comme un joli paradoxe, et entraîna les enfants comme de la science avenante.

Les Aventures du capitaine Hatteras, les Enfants du capitaine Grant ont tour à tour promené les lecteurs de Jules Verne au pôle Nord et en Australie, dans la mer de Glace et dans l'océan Pacifique. Entre temps,. le conteur conduit son monde au fond des mers ou dans la lune, au centre de la terre ou dans le pays des fourrures, et, ndèle à ces récits, le public le suit partout.

La réputation de M. Jules Verne est aujourd'hui universelle. Ses romans scientifiques sont plus que célèbres : en Angleterre, ou M. Ballantvne a exploité une littérature analogue, le nom de Jules Verne est aussi populaire que chez nous. On pourrait trouver des prédécesseurs à Jules Verne : l'abbé Bordelon peut-être, ou même Cyrano Bergerac; Boistard aussi, qui publia des récits du même genre dans le Musée des Familles; mais Verne seul a pu faire croire à la réalité de ces improbabilités pittoresques et amusantes.

C'est dans le Musée des Familles, son recueil de débuts, que je trouve, sous une signature qui est peut-être un pseudonyme, un portrait de Jules Verne « en robe de chambre » et d'après nature, que je crois bon à citer et qui est, comme on dit à présent, très documenté : «Voulez- vous faire connaissance avec le « Saint-Michel? dit M. Ch. Raymond. C'est un « petit yacht de huit à dix tonneaux, gréé comme « les bateaux de pêche de la baie de Somme, « d'où il est, du reste, originaire, ayant vu le « jour sur les chantiers du Crotoy : un trou à « Pavant pour l'équipage, une chambre à Par- « rière pour le capitaine et les passagers, si « Ton peut donner le nom de chambre à une « cabine de quatre pieds et demi de haut sur « six de long et cinq de large, avec deux cadres « qui se font vis-à-vis, adossés aux bordages, « et représentant, grâce à leurs matelas de va- « rech, deux lits d'un moelleux très relatif. «Derrière l'escalier, ou plutôt l'échelle qui « descend du pont dans la chambre en ques- « tion, une vaste armoire, contenant la bibliothèque du bord, c'est-à-dire l'annuaire des « marées, quelques cartes marines et trois ou « quatre gros dictionnaires et volumes de

I + CELEBRITES CONTEMPORAINES.

« vovages. Sur le pont, un canon qu'on ne tire « jamais sans recommander son âme à Dieu « tant on craint qu'il n* éclate.

« Quant à l'équipage, il se compose de deux « braves matelots du Crotoy, Alexandre Duce long et Alfred Berlot, qui, chaque été, aban- « donnent leurs filets et leurs lignes pour suivre « la fortune du Saint-Michel. Ils ont été l'un « et l'autre marins de l'État : Alexandre, vul- « aairement appelé Sandre, a fait les campagnes « de Grimée et d'Italie; il est revenu quartier- , maître de canonnage. Alfred a passé deux « années à la Nouvelle-Calédonie; il a mangé « du Kanak ou a été mangé par lui, je ne sais « plus au juste, mais Alfred me paraissant « pourvu d'un râtelier formidable et de tous « ses agrès, je penche pour la première hypo-

« thèse.

« Enfin, le capitaine n'est autre que Jules « Verne, l'auteur du Tour du monde en quatre- « vingts jours, une des figures les plus sym- « pathiques de la littérature contemporaine, (( et l'un des meilleurs amis par-dessus le mai-

a ché.

« Jules Verne a une véritable passion pour « la mer et y passe tout le temps qu'il peut

« dérober au travail. Encore cette bibliothèque «dont j'ai parle plus haut, si incomplète « qu'elle soit, lui permet-elle de continuer, « même à bord, les recherches nécessaires à « son œuvre. Vous savez aussi bien que moi « que, même quand la main ne noircit pas de « papier, le cerveau est un creuset dans lequel « la pensée s'élabore incessamment, préparant, « assemblant, combinant les matériaux mul- « tiples du livre futur. C'est donc à bord du « Saint-Michel, soit qu'il commande la ma- « nœuvre, soit que son esprit s'égare à tra- « vers les mondes qui peuplent le firmament « étoile, c'est à bord du Saint-Michel que « Verne a conçu la bonne moitié de ses ou- « vrages.

« Vêtu d'une vareuse de gros drap bleu ou " d'un gilet de tricot à raies parallèles, la tête « couverte, suivant le temps, d'un chapeau de « cuir goudronné ou d'un béret sans visière, « tantôt il se tient a la barre, tantôt, aidant à la « manœuvre, il prend un ris, amène une voile, « relève un feu, capitaine et matelot tour à « tour; car il sait que rien ne remplace la « vieille expérience de Sandre, et, dans les « moments critiques, il lui remet toujours le

i6 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

« commandement. D'un autre côté, Sandre et « Alfred adorent Verne.

« — Il n'a qu'un défaut, me disait Sandre, « il ne comprend rien à la pêche et ne croit au « poisson que lorsqu'il le tient au bout de sa « fourchette. Comment un homme aussi supé- « rieur peut-il être atteint d'une pareille infir- « mité? Ce n'est pas qu'il nous défende de « mettre nos lignes à la traîne et même d'em- « barquer notre chalut; mais on dirait une « fatalité. A bord de nos barques, nous pre- « nons ce que nous voulons, le poisson mord a sur des tuyaux de pipe. A bord du Saint-Mi- « chel, vous amorceriez avec des truffes, rien « n'y ferait. C'est à croire que le capitaine nous « a jeté un sort. Et à chaque tentative nouvelle, « naturellement il se moque de nous. Enfin, il y « a huit jours, nous tenions nos lignes à la main « pendant que le Saint-Michel courait des bor- « dées par le travers du cap Antifer. Bon ! une « secousse! Nous hélons le hlïn, et voilà un « maquereau qui gigotte au bout, le premier « maquereau que nous eussions vu depuis a notre embarquement. Vous comprenez si « nous étions contents. Alfred et moi, nous re- « gardions le capitaine en dessous , comme

« Pour lui dire : « Eh bien v ,

« " suHe ti]iac et dê Jà ^ ^ o„

« 1" côtes. Ah ■' nous avons pel, r,r

« -"-rs que dans JamariteyadUP°ISSOn

«'e^vntéteouqueu;d g;s ~- •':jnafb»1-en,ropi„ioI1pd,A a;dd;eu

•se borne pas à courir des bordées du Cn,*! «auH e^ Parfois H entbaroue ses proS^

et gagne la haute mer. Il a moRtré vUloaen Angleterre, sur les côtes de la No « «anche et de la Bretagne. Malheureusement

' S6S dlmrSi°nS tr°P reStreintes W «nterï hentles longs voyages, et Verne a songé p,„s

18 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

« d'une fois à lui donner un successeur. Celuia ci fût-il corvette ou brick, pour moi, je regret- " terai toujours le Saint-Michel, ou j'ai passé a de si bonnes heures.

« Ah! j'oubliais de vous dire que Jules Verne « a épousé une très aimable femme dont la « famille habite Amiens, ce qui fait qu'il dea meure en cette ville, et que leur fils, Mia chel, a été naturellement le parrain dudit « yacht.

« Maintenant que vous connaissez le navire « et l'équipage, parlons un peu plus longuece ment, si vous le voulez bien, du capitaine.

« Jules Verne a aujourd'hui quarante -sept a ans (Farticle de Charles Raymond date de « quelques années). Ses cheveux légèrement « frisés commencent à grisonner, ainsi que sa « barbe. La taille, que j'ai connue svelte et « élégante, mesure un diamètre respectable; « Poeil, fin et spirituel, éclaire une figure d'une c rare intelligence.

« Il appartient à une des familles les plus a honorables et les plus respectées de la Bre- « tagne, au sein de laquelle le culte des lettres « est héréditaire. M. Paul Verne, son frère, a a publié, il y a quelques années, le récit d'une

« ascension au mont Blanc, qui a été juste- « ment remarqué.

« Mais Cinq semaines en ballon constituai ent- « elles un accident heureux, une de ces bonnes « fortunes uniques qui n'ont pas de seconde « édition ? ou marquaient-elles le premier « pas d'un écrivain de race? A l'avenir de « répondre. L'avenir répondit par le Voyage « aa centre de la Terre et les Anglais au pôle « Nord. Cette fois, le doute n'était plus perce mis, et le nom de Jules Verne, sortant de « l'obscurité, émergeait en pleine lumière. »

M. Ch. Raymond, après avoir raconté les débuts de Verne, d'abord avocat, puis trouvant sa note littéraire originale, — de l'Edgar Poe gai et point halluciné — avec Cinq semaines en ballon, ajoute :

« Depuis lors, chaque nouveau livre a « agrandi, confirmé la réputation de l'auteur. « Le Voyage à la Lime, les Enfants du capi- « taine Grant. le Chancelor, le Pays des Four-

rures, Vingt mille lieues sous les Mers, se « succédaient sans interruption et rencontraient « auprès du public le même accueil enthou- « siaste.

« Le succès suscite la concurrence. On de-

CELEBRITES CONTEMPORAINES.

vait donc s'attendre à voir de nombreux « rivaux s'élancer à sa suite dans la carrière « que Verne avait ouverte. Il n'en fut rien. « D'abord la perfection qu'il avait atteinte dès « son coup d'essai décourageait les plus con- « fiants ; et puis, des livres comme les siens « exigent un ensemble de connaissances qui ne « sont pas à la portée du premier venu.

« Verne règne donc sans compétiteur dans « le royaume qu'il a conquis. Ce royaume, « c'est l'univers, et non seulement la terre, mais « les mers, les airs, tous les mondes habitables « et non habitables. Aussi, quand, à chaque « volume qui paraît, on se demande si la mine « n'est pas épuisée, le volume suivant prouve « que la mine est inépuisable.

« Jules Verne n'est pas, à proprement ~„j. 1er, a un romancier; car l'amour, base de tous Aes « romans, brille par son absence dans la plu- « part de ses ouvrages. La femme y est presque « toujours reléguée au second plan ; encore la « chercheriez -vous vainement dans Cinq se- « mairies, les Anglais au pôle Nord, etc. Au « fait, ses héros n'ont pas de temps à perdre « aux doux propos du petit dieu malin. Les « luttes grandioses ou ingénieusescontre les ob-

« stacles que la nature courroucée sème sous « leurs pas réclament tous leurs efforts. Aussi « Verne, original avant tout et dédaigneux du « lieu commun, réserve-t-il les tons les plus ce colorés de sa palette à la peinture de ces « types de savants fantasques et de hardis « explorateurs qui s'appellent Fergusson, Hat- « teras, Clowbonny, Glenarvan, Paganel, Arec ronax, le capitaine Nemo, Michel Ardant, <c Philéas Fogg. Ce sont vraiment d'amusants « personnages, et qui ne doutent de rien. Trace verser l'Afrique en ballon, atteindre la mer « libre du pôle à travers les banquises et les « plaines déglace, pénétrer jusqu'aux entrailles '( de la terre pour sortir par l'orifice d'un volce can, s'élancer vers la lune dans la cavité a d'un boulet gigantesque; tout cela n'est pour « eux que jeux d'enfants, et l'imagination de « Jules Verne possède tant et de si précieuses « ressources que le lecteur doute et se demande « si cela est arrivé. Quel est le point précis « qui sépare la fiction de la vérité ? L'au- « teur n'a-t-il fait que devancer les découvertes « futures de la science, qui permettront de réaliser, dans un siècle, tous ces étonnants e vovases?

22 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

« Après tout, pourquoi cela ne serait-il pas? « Il y a cent ans, on eût traité de visionnaire « ou de mauvais plaisant celui qui eût prétendu « transmettre sa pensée de Paris à Londres en "- quelques secondes, ou s'y transporter lui- « même en quelques heures. Dans cent ans « peut-être, la science nous aura livré de nou- « veaux secrets , et les rêves de Verne seront k devenus des réalités. Cette perspective n"a « vraiment rien d'inadmissible ou de déplai- « sant. En attendant, l'esprit humain, toujours c épris du merveilleux, continuera à fêter « comme il le mérite le charmant conteur qui «'nous entraine à sa suite à travers les mondes « et les pays inconnus. »

J'ai tout au long cité ce portrait, quoiqu'il répète un peu ce que nous avons dit, parce qu'il est réellement pris sur le vif.

Charles Raymond n'a pas assez insisté sur Jules Verne dramaturge.

Il manquait à Jules Verne la renommée du théâtre; il y a goûté, et, après ses débuts cahotés, il a rencontré plusieurs fois le succès. Au théâtre de Cluny. avec une alerte comédie : le Neveu d'Amérique; au théâtre de la Porte-Saint-Martin et au théâtre du Châtelet,

partout sa verve, unie à la science profonde de d'Ennery, a charmé.

C'est vraiment un talent original et, je ne trouve pas d'autre mot, sympathique que celuilà. Sa vogue est due aux sentiments les plus durables; le goût du merveilleux, le plaisir de l'étonnement et la soif de l'instruction. Rien de plus intéressant, à coup sûr, que Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Le Pays des fourrures, la Maison à vapeur ou la Ville flottante.

J'arrive des pays les plus extravagants!

s'écrie Don César de Bazan. Le Pays des fourrures, que je prendrais volontiers comme type des romans de Verne, est une de ces contrées. Quand il veut écrire un roman spécial sur tel ou tel pays ou tel ou tel problème scientifique, Verne s'entoure de tous les documents, pioche la situation comme un théorème ou la description comme une leçon de géographie. J'ai entendu tour à tour deux savants éminents, M. Joseph Bertrand, l'érudit secrétaire de l'Académie des sciences, et M. Janssen, l'astronome, témoigner de leur goût pour les Voyages extraordinaires et les ima-

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ginations scientifiques de Jules Verne. Dans le Pays des fourrures, Fauteur concentre toute la vie du Nord : chasses aux morses, luttes contre les grands ours blancs, féeries du soleil de minuit, longues souffrances des nuits sans fin. Attachant comme tous les romans de Fauteur, ce livre se laisse feuilleter, en outre, comme un album ouïe lecteur — le spectateur, allais-je dire, car ce récit est vraiment un drame — rencontre à chaque page quelque chose de nouveau et d'imprévu.

Il en est de même de ce Tour du monde en quatre-vingts jours, caprice enlevé à la vapeur, course folle à travers le monde, aventures où la fantaisie s'allie à la vérité, de façon que renseignement se dissimule avec art sous le plaisir. C'est ainsi que M. Verne nous prouve qu'on gagne un jour en accomplissant le tour du monde paiTEst et qu'on le perd par l'Ouest.

Il en est de même encore des Indes Noires, de la Jangada, du Rayon Vert, de tout ce que l'amuseur a inventé. Je ne m'étonne pas que Dumas fils aime Verne; Verne est une sorte de Dumas père au téléphone. On ne pourrait du reste analyser de tels livres, où le talent du conteur vous tient sous le charme par

mille détails inattendus, surprenants, originaux.

M. Verne est d'ailleurs un peu cousin aussi des romanciers anglais et américains, du capitaine Mayne-Reid, un des bons élèves de Fenimore Gooper. Mayne-Reid est un Cooper plus accessible à tous, aux jeunes gens en particulier, scrupuleusement moral, d'une imagination riche et curieuse, mettant en scène quelque simple récit autour duquel il groupe des incidents romanesques, et cependant possibles, promenant son lecteur au milieu des forêts vierges, parmi les tribus sauvages, et exaltant le courage individuel aux prises avec les difficultés et les nécessités de la vie. Eh bien ! toutes les qualités du conteur américain, nous les trouvons chez le conteur français. Cependant, M. Jules Verne a eu un rare mérite, dans le roman et au théâtre, c'est Part d'inventer. M. Adolphe d'Ennery lui a montré le chemin sur les planches et Ta guidé dans le Tour du Monde, les Enfants du capitaine Grant, Michel Strogoff et le Voyage à travers V impossible, mais avec Kéraban le Têtu, qu'il a porté à la Gaîté, Verne veut marcher seul et seul donner l'assaut.

26 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

Il n'est vraiment pas facile de trouver au théâtre ni ailleurs cette chose exquise et rare, la nouveauté. Le nouveau était déjà bien vieux du temps de Salomon. Il n'y a peut-être plus, en ce monde, qu'un parti à prendre, c'est de renouveler, d'aviser et, pour créer tout exprès un barbarisme, d*originaliser le banal. C'est, je le répète, ce que Jules Verne a fait dans ses livres et aussi dans les féeries scientifiques dont je viens d'écrire les titres. Féeries? Non. Panoramas, le mot est plus juste.

En dépit du succès de Michel Strogoff, le Tour de Monde de la Porte-Saint-xMartin est resté le type de ce genre de pièces. Une légère intrigue amoureuse, des tableaux variés, une certaine vérité suffisamment romanesque, l'impossible rendu acceptable et encadré dans les plus beaux décors du monde ; voilà la pièce. On connaît le roman : Philéas Fogg, un original, membre d'un club important de Londres, esprit méthodique et résolu, a parié de faire le tour du monde en quatre-vingts jours, comme cet officier de hussards hongrois — mort dans les inondations de Szegedin — M. de Subowiczh, avait parié de venir à cheval de Vienne à Paris en deux semaines. Philéas Fogg

«ient son pari ; il est a Suez, aux Indes, en Amérique, partout, et, pour arriver à l'heure due a Liverpool, il fait chauffer la chaudière •^ navire qu'il a acheté, avec la mâture et les basfngages du bâtiment. Mais encore, malgré tous ses efforts, se présenterait-il en retard au club, s, la différence des latitudes et le calcul, dailleurs très exact, que je signalais tout à » heure ne lui faisan, en quatre-vingts jours gagner précisément une journée. Les types amusants du détective persuadé que Philéas Fogg n'est autre qu'un voleur qui a détroussé la banque d'Angleterre, et du valet de Philéas le Parisien Passe-partout, jettent leur fantaisie' au milieu de ces pages imprévues et entraînantes. Voilà encore ou Verne se rapproche de Dumas. Passe-Partout fait songer à Plaftchet et a .Mousqueton, les valets des mousquetaire, les Sancho de ces Don Quichotte si français' Les auteurs de la pièce s'étaient contentes de tailler leurs tableaux dans le roman le Tour du Monde, en y .joutant un rival de l'Anglais Ph,k g, l'Américain Corsican, bientôt

devenu l'ami du parieur. Ces deux compagnons siamois dv. détective et de Passe Partout, lestés et un peu alourdis par deux

28 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

jeunes Indiennes qu'ils ont arrachées au bûcher, vont et viennent à travers l'espace, bravant les serpents de la grotte aux reptiles, échappant aux Indiens Pawnies qui attaquent le train chargé de voyageurs, engloutis avec 1* Henrietta et sauvés avec les débris du steamer : spectacle amusant, où, je le répète, le fantastique c'est l'électricité et la vapeur, ou les talismans de l'ancienne féerie, les pieds de mouton et les œufs d'or fulminants sont remplacés par des coups de revolver; fantaisie bien moderne, bien contemporaine, et qui met en scène la seule poésie qui reste maintenant en ce monde uniforme : les voyages.

Depuis, le succès international du Tour du Monde a eu son pendant: la vogue de Michel Strogoffna pas été moindre.

M. Jules Verne est d'ailleurs doué du tempérament dramatique. Il apporte au théâtre une curiosité toute personnelle, une observation ingénieuse, des qualités de gaieté naturelle, un style alerte et agréable, et cette invention endiablée qui a assuré sa popularité comme romancier.

Son œuvre est aujourd'hui considérable. La collection des Voyages extraordinaires que

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30 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

Musée des Familles, peut-être la science nous aura-t-elle livré de nouveaux secrets et les rêves de Verne seront-ils devenus des réalités.

Les songeries de Mercier, l'auteur de F An 2400. ne se sont-elles point, en effet, réalisées en partie?

Jules Verne ne se contente point d'écrire l'histoire des Grands Navigateurs et les biographies des Voyageurs au XIX siècle. Ce robuste écrivain, qui porte allègrement son demisiècle, d'une souplesse vigoureuse, la barbe entière et blanche dans un visage souriant et hâlé, est lui-même, on l'a vu. un voyageur.

Si ses livres sont entraînants, l'homme est charmant et intrépide. J'aurais pu borner ce portrait à cette seule ligne. Pendant tout l'été, Jules Verne navigue autour de la France, allant du Havre à Marseille, faisant quelquefois i5o ou 200 lieues sans toucher terre. Depuis deux ans, le petit bateau à deux hommes, dont M. Charles Raymond parlait tout à l'heure, le Saint-Michel, est devenu un yacht à vapeur d'une centaine de tonneaux et le capitaine Verne a pu, à son bord, courir le nord de l'Europe et même la Méditerranée.

Ainsi Jules Verne vit et navigue en homme

heureux. Il est, à l'heure ou nous sommes, quelque chose comme le Walter Scott de l'improbable, le romancier des mondes inconnus, — de V absurde, disait M. Dumas, réminent chimiste; mais on pourrait appliquer l'épithète à Swift, si Ton était injuste, et le pays des Houyhnhnms et des Yahous n'est pas moins invraisemblable, quoique plus philosophique et amer que le pays des fourrures.

Quand il est las de voyager, Jules Verne rentre à Amiens, vient à Paris, voit quelques amis, fait répéter une pièce. Ce sont les occupations de Thiver. Puis il repart. Il a la santé dans le talent. « Ce que je fais est amusant, disait Fauteur de la Reine Margot ; cela tient à ce que je me porte bien. »

Un romancier d'un mâle talent, qui, comme Verne, est un brave homme, Hector Malot, l'auteur de Sans Famille et des Victimes d'amour, qui procède de Balzac comme Verne procède de Dumas, et dont la physionomie cordiale et vigoureuse prendra place sans doute en cette galerie, me disait un jour, en parlant de l'écrivain que j'essaye de caractériser aujourd'hui :

— C'est un des meilleurs de nous tous • franc comme l'or !

32 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

Et voilà qui est vrai pour Verne. C'est un des meilleurs : ni jalousie ni petitesse, rien des mesquines passions du rival de lettres, — la gaieté et la franchise, une nature heureuse, un philosophe : la curiosité de l'inventeur avec l'espèce de mélancolie souriante du marin.

Je sais que des raffinés, et de plus ambitieux dans l'analyse de l'être humain, disent de lui :

« Ce n'est qu'un conteur ! »

Un conteur qui charme et entraîne toute une génération est quelqu'un, soyez-en sûr. Et puis n'est-ce donc rien au monde que les contes?

« Mes chers amis, disait doucement le bon Denis Diderot, faisons des contes! Pendant que nous en faisons, le conte de la vie s'achève et nous sommes heureux! »

BIBUOTHECA

Ottavienste.

Imprimerie-librairie A. QUANTIN, 7, rue Saint-Benoit,

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