Julie Bouchaud des Hérettes à Gand
ULLE héroïne d’amour plus célèbre, peut-être, mais aussi, nulle figure plus mystérieuse que l’Elvire de Lamartine. De Julie- Françoise Bouchaud des
Hérettes (1), que savons-nous, en effet ? Qu'elle était d’origine nantaise (2); qu’elle a, en 1804, épousé le physicien Charles, de près de quarante ans son aîné; qu’en été 1816, fatiguée, malade, elle est partie seule pour Aix-les- Bains et pour le lac du Bourget « où elle devait trouver, non pas la guérison, mais l’immortalité (3) », et qu’elle a succombé, en décembre 1817, à la maladie de poitrine qui la minait depuis longtémps déjà. C’est beaucoup ét cent peu. Quellé a été sa jeunesse ? Qu'étaientises parents ? Quelles aventures ont été les siennes, en dehors de celle qui nous a valu les Méditations ? Voilà ce que personne n’a encore songé à nous dire. Qui, parmi les chercheurs,
1. Des Hérettes, des Herettes ou Desherettes. Les trois orthographes figurent dans les documents officiels.
2, Son père, Sébastien-Raymond Bouchaud des Hérettes, était né à Nantes (paroisse Saint-Nicolas), le 6 août 1738 ; il devait y mourir, le 7 janvier 1821.
3. Anatole France, L'Elvire de Lamartine, Paris, 1893, in-18, p. 55.
s’est avisé de découvrir que, de juin 1796 à novembre 1800, elle a habité les combles de la « maison Coigny », rue « Nicaise », en compagnie de sa tante paternelle, Louise- Julienne (1)? De ses historiens, lequel mentionne son oncle paternel, François-Joseph, qui avait pris soin de la coucher sur son testament et fait preuve, envers elle, d’une libéralité qui lui coûtait d'autant moins qu'il ne laissait que des dettes ? Qui, parmi ceux qui se sont le plus intéressés à son sort, de M. Anatole France à M.R. Doumic, en passant par L. Séché, a insisté sur le voyage qui, durant les Cent- Jours, la conduisit à Gand, et tâché d’en scruter les véritables raisons ?
Il y avait alors autour du Roi ses fidèles : M. de Jaucourt, M. Molé, le C* Beugnot, M. de Poix, etc... Il y avaitaussi Lally- Tollendal, que les travaux de la politique n’absorbaient pas tout entier. Les Mémoires d'Outre-tombe font une malicieuse allusion à certaine dame avec laquelle « il se délassait, le soir, des larmes, des sueurs et des paroles qu'il avait versées au Conseil ». Grand seigneur jusque dans ses indiscrétions, Chateaubriand ne donne pas le nom de la dame que le génie de Lally-Tollendal avait tant enthousiasmée, et que « ce dernier cherchait vertueusement à guérir, mais son éloquence trompait ses vertus et enfonçait son dard plus avant ».
Le baron Mounier se montre moins partisan de l’anonymat. Il est vrai qu’il n’écrivait pas pour la postérité. Dans un billet adressé à sa femme, et daté du 1% juin, il lui
41. V. à ce sujet, l’article que nous avons remis, en février 1923, à la Æevue d'histoire littéraire de la France.
ML
annonce (1) que, bien que M. de Lally soit de retour de Bruxelles depuis l’avant-veille, on jouit fort peu de sa présence : « Il faut, ajoute-t-1l, non sans perfidie (2), que tu saches que nous avons ici une belle parisienne chez laquelle il passe presque tout son temps. C’est la femme d’un vieux savant, membre de l’Institut, M. Charles. Pour elle, elle est jeune et agréable, et toujours si bien arrangée, si bien tirée, si bien plissée, dès le matin, qu’elle n’en est que plus séduisante.
« Madame Charles a donc quitté Paris au commencement de mai, et est venue à Gand par dévouement à la cause du Roi. Elle a apporté beaucoup de nouvelles et de pièces intéressantes. »
Le 15 juin, autre lettre du baron Mounier à sa femme : « De temps en temps, je vais chez Madame Charles, qui est fort aimable, et chez laquelle se réunissent M. de Lally, M. de Poix, etc. ou bien chez M"° de Jaucourt. » Ici l’allusion est plus enveloppée : elle n’en porte peut-être que mieux.
Le 20 juin, sur la foi de renseignements inexacts, la Cour de Louis XVII se prépare à quitter Gand au premier signal.
Le baron Mounier — prima sibi caritas —, juge à propos de retenir des chevaux, afin de n’être pas pris au dépourvu. Ainsi paré, il attend les événements avec sérénité : « On allait, on venait, on criait, on se croisait sans savoir ce que l’on cherchait; jamais je n’ai vu tant de gens qui eussent perdu la tête. Pour moi, assuré de mes chevaux, j'étais fort tranquille, et j'avais le temps en voyant cette pauvre
4. Comte d’'Hérisson. Les Girouettes Politiques. IT° série : Un secrétaire de Napoléon. (d'Iéna à Waterloo), 3° éd. Paris, 1894, in-18, pp. 391, 418, 424.
2. Perfidie d'autant plus grande que Lally-Tollendal approchait, lui aussi, de l’âge de la retraite : il était né en 1752.
Madame Charles au milieu de cette bagarre, de penser au bonheur de savoir les miens loin d’une pareille scène. »
Le 6 août suivant, Julie était rentrée à Paris, ainsi qu’en témoigne une lettre que, de l’Institut, elle écrivait au baron Mounier (1). Elle avait donc passé six semaines à Gand. Qu’était-elle allée y faire ? Affirmer son dévouement au Roi ? Perdre, ne fût-ce que pour quelques instants, le souvenir d’un mari depuis trop longtemps atteint par la limite d'âge ?
Oui et non. Voyage sentimental, certes. Mais aussi voyage d’affaires. Julie était peut-être « très volage ». Il faut bien le croire, puisque c’est une de ses meilleures amies qui l’affirme (2). Mais elle avait aussi, au plus haut point, l'esprit de famille. Et elle savait, à l’occasion, mêler l'utile à l’agréable.
Elle avait, pour neveu, un jeune officier d’artillerie sans grand avenir, Loménie de Marmé (3), et elle lui était d'autant plus attachée qu'il était orphelin, et qu’ils avaient jadis vécu de longues années de misère à Ia « maison Coigny ». L'occasion était favorable. Elle résolut de la saisir. Lally-Tollendal, qui n'avait pas grand’chose à lui refuser, s’empressa de « recommander vivement » le jeune homme, ainsi qu’en témoigne le document suivant (4):