‹ Julie de LespinasseChapitre 13 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Sentiments complexes de Guibert le jour de soit mariage.

— Charmantes qualités de sa femme. — Commencement d'idylle conjugale. — Pendant ce temps, désespoir et indignation de Julie. — Elle cherche vainement à s'étourdir. — Reproches sanglants à l'inconstant. — Crise convulsive, suivie d'un apaisement moral. — Elle jure de s'en tenir à une liaison platonique. — Résistance héroïque qu'elle oppose aux désirs de Guibert. — Elle n'aspire plus qu'à la mort. — Épuisement de ses

Pagts

forces et refus de se soigner. — Personne, autour d'elle, ne soupçonne la cause de son mal. — Incroyable aveuglement de d'Alembert. — Son chagrin de vair ses soins rebutés. — Sa douceur et son dévouement. — Uétàt de Julie s'aggrave, mais sa passion demeure aussi vive. — Douleur sincère de Guibert ; ses protestations de tendresse. — Lettres funèbres des deux amants. — Arrivée d'Abel de Vichy. — Agonie de mademoiselle de Ltspinasse. — Ses dernières lignes à Guibert. — Sa mort. — D'Alembert découvre la passion de Julie pour Mora ; son désespoir et son indignation. — // pretid Guibert pour confident de sa peine. — Mélancolie apaisée des dernières années de sa vie 430

Dans la saison d'été de Tan 1811, madame de Staël, avec quelques amis, revenait en carrosse d'une excursion dans la vallée de Chambéry. La conversation languissait, quand elle tomba sur un livre récent, dont la réputation commençait à se répandre. L'entretien s'anima soudain, madame de Staël prit feu plus que tout autre, et son verbe éloquent retint l'auditoire sous le charme. Un orage violent éclata sur ces entrefaites ; l'ouragan, la grêle et la foudre firent rage autoiu: de la voiture ; nul ne s'en aperçut, tant on était occupé d'autre chose, tant le sujet de la causerie tenait les esprits en suspens. Ce li\Te captivant n'était autre que le recueil des lettres de mademoiselle de Lespinasse, publiées quelques mois plus tôt par la veuve du comte de Guibert.

Ce petit fait peut donner une idée de l'émotion profonde que suscitèrent dès leur apparition, dans le public lettré, ces pages où revivait l'âme d'une femme qui, depuis trente ans, reposait sous la terre et dont le nom était presque ignoré par les générations nouvelles. Un siècle a passé depuis lors, et les accents de cette voix d'outre-tombe ne sont pas encore refroidis. A l'égal de madame de Staël et de ses compagnons de route, notre

cœur bat à Tunisson de ce cœur tumultueux; nous subissons le charme douloureux de ces lignes brûlantes, dont le désordre même et les contradictions reflètent avec une réalité si intense la passion qui les a dictées, et auxquelles on peut appliquer ce que, dans Raphaël, Lamartine dit si bien des lettres d'une autre Julie ^ : « On respirait son soufîie dans les mots, on voyait son regcird dans les lignes, on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venait de les inspirer. »

Par ces lettres sans art, sans apprêt, quelquefois sans style, au sens grammatical du terme, jaillies spontanément du fond même de son âme, et si peu faites pour la postérité qu'elle en avait expressément recommandé la destruction, Julie de Lespinasse est entrée, sans l'avoir prévu, dans l'histoire littéraire. Le durable succès de cette correspondance s'est afiirmé par les multiples éditions qui se sont succédé, toutes conformes d'ailleurs au texte originairement publié par madame de Guibert, texte incomplet, tronqué et expurgé, comme l'imposait le respect des convenances à la femme de celui auquel ces lettres étaient adressées. La personnalité de mademoiselle de Lespinasse n'a pas échappé davantage à la curiosité publique, et des biographies plus ou moins étendues ont évoqué ses traits, décrit son caractère, conté les péripéties principales de sa romanesque existence, popularisé, en un mot, cette physionomie attachante, dont l'attrait est d'autant plus vif qu'elle est, si l'on peut dire, représentative d'une époque, qu'elle sjnnbolise l'évolution qui, à l'époque où elle vécut, s'est opérée dans l'âme de

ï Julie des Hérettes, que le poète a immortalisée sous le nom à'Elvire.

ses contemporains, lorsque de raisonneur le siècle s'est fait passionné, de libertin sentimental.

Toutefois, et malgré l'intérêt de quelques-unes de ces notices, chaque fois qu'une d'elles me tombait sous les yeux, j'étais frappé des lacunes importantes et des nombreuses obscurités qui se rencontraient dans l'histoire de mademoiselle de Lespinasse. Son origine, sa jeunesse, son éducation, et cette première passion qui, de son propre témoignage, exerça sur sa vie une si décisive influence, tout cela restait dans le vague, enveloppé de brouillard, et parfois enseveli dans une ombre complète. L'épisode même qui fait l'objet des lettres publiées — sa passion pour Guibert, sa liaison avec lui — n'était qu'imparfaitement et sommairement connu. On nous apprenait bien qu'elle avait adoré foUement le « grand honome » adulé par la société de ce temps, qu'elle avait cruellement souffert de ses froideurs et de ses infidélités, qu'elle avait succombé au bout de peu d'années dans la désillusion et dans le désespoir. Mais sur les circonstances de ce roman d'amour, sur ses phases successives, sur le rôle joué par l'homme qui en fut le héros, les données étaient rares et, comme j'ai pu le constater, les détails souvent inexacts.

C'est justement au sujet de cette dernière crise de l'existence de mademoiselle de Lespinasse qu'une chance heureuse m*a tout d'abord fourni les plus précieuses informations. Dans les belles archives familiales d'un des descendants de Guibert se trouvaient, ai-je appris, les autographes de la correspondance fameuse. J'ai frappé à cette porte ; elle s'est ouverte devant moi. M. le comte de Villeneuve-Guibert, avec une bienveillance gra-

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cieuse dont je ne puis assez témoigner ma reconnaissance, a mis sous mes yeux les trésors qu'il a reçus en héritage et dont, mieux que personne, il sait apprécier la valeur ; et j'ai pu lire ainsi, dans leur texte intégral, les lettres mêmes sorties de la plume de Julie, sans mutilation, sans changement, augmentées des lettres nombreuses, d'un ton plus vif ou plus intime, qu'une prudence, alors justifiée, aujourd'hui sans objet, avait jadis fait reléguer dans l'ombre, pages vibrantes, frémissantes de vie, dont l'intérêt s'augmente encore d'une liasse considérable des réponses de Guibert, et qui permettent de suivre, pour ainsi dire, heure par heure les plus secrets mouvements d'une âme exaltée et sincère. Ces documents inestimables, dont je suis heureux d'annoncer la publication imminente par les soins éclairés de leur possesseur, ont été le premier comme le plus substantiel régal oiïert à ma curiosité et m'ont encouragé à de nouvelles recherches.

J'ai dirigé alors mes investigations sur les parties obscures d'une vie si tourmentée, et les pièces ont surgi de la poussière des vieilles archives, avec une abondance qui a dépassé mon espoir. Sur la naissance, l'éducation et l'existence intime, ce fut la correspondance de Julie avec tm de ses frères, ce furent les notes, les lettres, les journaux manuscrits de quelques-uns de ses parents, pièces inédites qui se trouvent soit dans la bibliothèque de la ville de Roanne, soit dans les papiers de famille du marquis de Vichy et du marquis d'Albon, richesses inexplorées qui m'ont été livrées avec une obligeance, une libéralité sans borne. Et ce furent également, pour cette phase du début, les souvenirs et les notes intimes de madame de la Ferté-

\ Imbault, où le marquis d'Estampes m*a permis, A une fois de plus, de récolter une fructueuse moisson: Une pareille bonne fortune a servi mes efforts pour élucider le mystère du premier amour de Julie et de ses relations avec le marquis de Mora. Par Taimable entremise de M. le marquis d'Alcedo, j'ai obtenu la communication des documents gardés dans les archives de la maison de ViUa- Hermosa ; et la physionomie, jusqu'alors mal connue, de l'homme qui figure dans cette touchante histoire s'est dégagée de la brume séculaire pour apparaître à la lumière du jour. Enfin, à l'égard des amis, des familiers de mademoiselle de Lespinasse, de la tenue de son salon, du côté extérieur et mondain de sa vie, les riches archives du château de Talcy, si hospitalièrement ouvertes par leur propriétaire, mademoiselle Valent ine Stapfer, jointes au recueil des Lettres inédites découvertes et mises au jour par M. Charles Henry, et aux nombreuses pubhcations, notamment celles sur David Hume, que j'ai pu consulter au British Muséum, ont été les sources nouvelles où j'ai largement puisé.

Ces matériaux réunis, il ne me restait que la tâche, relativement facile, de les souder ensemble et de les mettre en œuvre, et aussi de situer mon héroïne dans son milieu, de grouper autour d'elle les gens de son entourage habituel, d'insister particulièrement sur ceux qui exercèrent une action sur sa destinée. Le souvenir des encouragements qui, voilà huit années, ont accueilli une évocation analogue du salon de madame Geoffrin m'a enhardi dans la pensée de tenter cette autre entreprise et de décrire un aspect différent de la même société. Et c'est ainsi qu'est né le li\Te que j'offre aujourd'hui au public.

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Je ne veux pas poser ma plume sans remercier tous ceux dont la bienveillance et l'appui m'ont été d'un si grand service. Aux noms que j'ai cités plus haut, il me faut encore ajouter ceux de M. Gaston Boissier, de M. le comte de Rochambeau et de M. Joseph Déchelette. Qu'ils me permettent de leur exprimer publiquement ma vive et profonde gratitude.

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