PARTIE IV, LETTRE XIY
boune opinion que j'en avais conçue. Je crois déjà m'étre assez assuré de lui pour vous confier entre nous que ce projet est de le charger de Téducation de mes enfants. Je n'ignore pas que ces soins importants sont le principal devoir d'un père : mais quand il sera. temps de les prendre , jo serai trop âgé pour les remplir; at^ tranquille et contemplatif par tempérament , j'eus toujours trop peu d'activité pour pouvoir régler celle, de la jeunesse. D'ailleurs , par la raison qui vous est connue < , Julie ne me verrait point sans inquiétude prendre une fonction dont j'aurais peine a m'acquitter à son gré. Comme par mille autres raisons votre sexe n'est pas propre à ces mômes soins y leur mère s'occupera tout entière à bien élever son Henriette : je vous destine pour votre part le gouvernement du ménage sur le plan que vous trouverez établi et que vous avez approuvé; la mienne sera de voir trois honnêtes gens concourir au bonheur de la maison , et de goûter dans ma vieillesse un repos qui sera leur ouvrage.
J'ai toujours vu que ma femme aurait une extrême répugnance k confier ses enfants à des mains mercenaires , et je n'ai pu blâmer ses 8crup^les. Le respectable état de précepteur. ei^ige tant de talents qu'on ne saurait payer , tant de vertus qui ne sont point, à prix , qu'il est inutile d'en chercher un avec de l'argent. Il n'y a qu'un homme de génie en qui l'on puisse espérer de trouver les lumières d'un maître; il n'y a qu'un ami très-tendre à qui son coeur puisse inspirer le zèle d'un père ; et Je génie n'est guère à vendre , encore moins l'attachement.
Votre ami m'a paru réunir en lui toutes les qualités convenables; et,. si j'ai bien connu son âme , je n'imagine pas pour lui de plus grande félicité que de faire dans ces enfants chéris celle de leur mère. Le seul obstacle que je puisse prévoir est dans son affection pour milord Edouard,
• cette raliion n'est pas coiniae encore da lecteur, mais il est prié de ne pas s'Impatienter.
À/8 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.
qui lui permettra difficikmeBt de se détacher d*un ami si cher et auquel il a de si grandes obligations, k moins qu'Edouard ne l'exige lui-même. Nous attendons bientôt cet homme extraordinaire ; et comme vous avez beaucoup d'empire sur son esprit, s'il ne dément pas l'idée que vous m'en avez donnée, je pourrais bien vous charger de cette négociation près de lui.
Vous atez à présent, petite cousine, la clef de toute ma èondttite , qui ne peut que paraître fort bizarre sans cette explication, et qui, j'espère, aura désormais l'approbation de Julie et la vôtre. L^avantage d'avoir une femme comme la mienne m'a fait tenter des moyens qui seraient impraticables avec une autre. Si je la laisse en toute confiance avec son ancien amant sous la seule garde de sa vertu, je serais insensé d'établir dans ma maison cet amant avant de m'assurer qu'il eût pour jamais cessé de l'être : et comment pouvoir m'en assurer, si j'avais une épouse àur laquelle je comptasse moins?
Je vous ai vue quelquefois sourire à mes observations sur l'amour : mais pour le coup je tiens de quoi vous huinilier. J'ai fait une découverte que ni vous ni femme au monde, avec toute la subtilité qu'on prête à votre sexe, n'eussiez jamais faite, dont pourtant vous sentirez peutêtre l'évidence au premier instant , et que vous tiendrez au moins pour démontrée quand j'aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. De vous dire que mes jeunes gens sont plus amoureux que jamais, ce n'est pas sans douté une merveille a vous apprendre. De vous assurer au contraire qu'ils sont parfaitement guéris , vous savez ce que peuvent la raison , la vertu : ce n'est p?s là non plus leur plus grand miracle. Mais que ces deux opposés soient vrais en même temps , qu'ils brûlent plus ardemment que jamais l'un pour l'autre , et qu'il ne règne plus entre eux qu'un honnête attachement, qu'ils soient toujours amants et ne soient plus qu'amis : c^est , je pense , à quoi vous vous attendez moins , ce que vous aurez plus
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âe peioe à comprendre, et ce qui est pourtani selon Pexacte vérité.
Telle est l'énigme que forment les contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer en eui , soit dans leurs discours , soit dans leurs lettres. Ce que vous avez écrit à Julie , au sujet du portrait, a servi plus que tout le reste à m'en éclaircir le mystère ; et je vois qu'ils sont toujours de bonne foi , même en se démentant sans cesse. Quand je dis eux , c'est surtout le jeune homme que j'entends; car, pour votre amie , on n'en peut parler que par conjecture : un voile de sagesse et d'honnêteté fait tant de replis autour de son cœur, qu'il n'est plus possible à Foeil humain d'y pénétrer , pas même au sien propre. La seule chose qui me fait soupçonner qu'il lui reste quelque défiance à vaincre , est qu'elle ne cesse de rechercher en elle-même ce qu'elle ferait si elle était tout k fait guérie, «t le fait avec tant d'exactitude, que si elle était réellement guérie elle ne le ferait pas si bien.
Pour votre ami, qui, bien que vertueux, s'effraye moins des sentiments qui lui restent , je lui vois encore tous ceux qu'il eut dans sa première jeunesse ; mais je les vois sans avoir droit de m'en offenser. Ce n'est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux, c'est de Julie d'Étange; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme le ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. Il est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l'aime dans le temps passé; voilà le vrai mot^e l'énigme : ôtez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour.
Ceci n'est pas une vaine subtilité, petite cousine; c'est une observation très-solide , qui , étendue à d'autres amours, aurait peut-être une application bien plus générale qu'il ne parait. Je pense même qu'elle ne serait pas difficile à expliquer en cette occasion par vos propres
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idées. Le temps oit vous séi>arâte$ ces deux amanls fut celui où leur passion était à son plus haut point de véhémence. Peut-ôtre, s'ils fussent restés plus longtemps ensemble, se seraient-ils peu a peu refroidis; mais Iqur Ima* gination , vivement émue , les a sans cesse offerts Tun à l'autre tels qu'ils étaient ^ l'instant de leur séparation. Le jeune homme , ne voyant point dans sa maîtresse les changements qu'y faisait le progrès du l^mps , l'aimait telle qu'il l'avait vue^ et npn plus telle qu'elle était ^ Pour le rendre heureux il n'était pas question seulement de la lui donner , mais de la lui rendre au môme âge et dans les mêmes circonstances où elle s'était trouvée au temps de leurs preniières amours; la moindre altération à tout cela était autant d'ôté du bonheur qu'il s'était promis. Elle est devenue plus belle, mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné tourne en ce sens k son préjudice; car c'est de Tancienne et non pas d'une autre qu'il est amoureux.
L'erreur qui l'abuse et le trouble est de confondre les temps , et de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n'est qi^e l'effet d'un souvenir trop tendre : mais je ne sais s'il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peut-être meilleur parti pour cela de son erreur que de ses lumières. Lui découvrir le véritable état de son cœur serait lui apprendre la mort de ce qu'il aime; ce serait lui donner une affliction dangereuse en ce que l'état de tristesse est toujours favorable à l'amour. .
Délivré des scrupules qui le gênent, il nourrirait peut-
I Vous êtes bien folles, tous autres lemitté», de 'vouloir donner de la coùai»tance fc un sentiment aussi frivole et aussi passager que l'aowur. Tout change dans la nature, tout est dans on flux continaei; et voua voulez iosplRrdca feux constante! Bt de quel droit prétendez-vous être aimée aq^oard'bui parce que vous l'étiez bier? Gardez donc le même visage, le même âge, la même bnmeur, soyez toujours la même, et l'on vous aimera toujours, si l'on peut. Mais changer sans cesse , et vouloir toujours qu'on vous aime , c'est vouloir qu'à chaque instant on cesse de vouft aimer; ce n'est pas chercher des cœurs constants, c'est en chercher d'aïusl changeante que vous.
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t^re ay«c plus de complaisance des souvenirs qui doivent s'éteindre; il en parlerait avec moins de réserve; et les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en madame de Wolmar, qu'a force de les y chercher i\ ne les y pût retrouver encore. J'ai pensé qu'au lieu de lui ôter l'opinion des progrès qu'il croit avoir faits, et qui sert d'encouragement pour achever, il fallait lui faire perdre la mémoire des temps qu'il doit oublier , en substituant adroitement d'autres idéesà celles qui lui sont si chères. Tous, qui contribuâtes à les fair« naître, pouvez contribuer plus que personne à les effacer : mais c'est seulement quand vous serez tout à fait avec nous que je veux vous dire a l'oreille -ce qu'il faut faire pour cela; charge qui, si je né me trompe, ne vous sera pas fort onéreuse. En attendant, je cherche aie familiariser avec les objets qui l'effarouchent, en les lut présentant de manière qu'ils ne soient plus dangereux pour lui. Il est ardent, mais faible et facile h. subjuguer. Je profite de cet avantage en donnant le change à son imaginati<»i. A la place de sa maîtresse , je le force de voir toujours l'épouse d'un honnête homme et la mère de mes enfants : j'efface un tableau par un autre, et «ouvre le passé du présent. On mène un coursier ombrageux a l'objet qui Teffraye, ain qu'il n'en soit plus effrayé. Cest ainsi 4]u'il en faut user avec ces jeunes gens dont l'imagination brôle encore quand leur cœur est déjà refroidi , et leur offre dans l'éloignement des monstres qui disparaissent à ^ leur approche.
Je crois bien connaître les forces de l'un et de l'autre ; je ne les expose qu'a des épreuves qu'ils peuvent soutenir : car la sagesse ne consiste pas à prendre indifféremment toutes sortes de précautions , mais à choisir celles qui sont utiles, et à négliger les superflues. Les huit jours pendant lesquels je les vais laisser ensendbfle suffii^ont peut^tre pour leur apprendre k démêler leurs vrais sentiments et connaître ce qu'ils sont réellement l'un à l'autre. Plus ils se verront seul a seul , plus ils comprendront aisément leur
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erreur, en comparant ce qu'ils sentiront avec ce qu'ils auraient autrefois senti dans une situation pareille. Ajoutez qu'il leur importe de s'accoutumer sans risque k la familiarité dans laquelle ils vivront nécessairement si mes vues sont remplies. Je vois par la conduite de Julie qu^elle a reçu de vous des conseils qu'elle ne pouvait refuser de suivre sans se faire tort. Quel plaisir je prendrais à lui donner cette preuve que je sens tout ce qu'elle vaut, si c'était une femme auprès de laquelle un mari pût se faire un mérite de sa confiance 1 Mais, quand elle n'aurait rien gagné sur son cœur, sa vertu resterait la même : elle lui coûterait davantage , et ne triompherait pas moins. Au lieu que s*il lui reste aujourd'hui quelque peine intérieure a souffrir , ce ne peut être que dans l'attendrissement d'une conversation de réminiscence, qu'elle ne saura que trop pressentir, et qu'elle évitera toujours. Ainsi vous voyez qu'il ne faut point juger ici de ma conduite par les règles ordinaires, mais par les vues qui me l'inspirent, et par le caractère unique de celle envers qui je la tiens.
Adieu, petite cousine, Jusqu'à mon retour. Quoique je n'aie pas donné toutes ces explications a Julie, je n'exige pas que vous lui en fassiez un mystère. J'ai pour maxime de ne point interposer de secrets entre les amis : ainsi je remets ceux-ci k votre discrétion ; faites^n l'u sage que la prudence et l'amitié vous inspireront : je sais que vous ne ferez rien que pour le mieux et le plus honnête.
LETTBE XV. — DE SAINT-PBEUX À MILOBD BDOUABD.
M. de Wolmar partit hier pour Étange, et j'ai peine à concevoir l'état de tristesse où m'a laissé son départ. Je crois que Téloignement de sa femme m'affligerait moins que le sien. Je me^ens plus contraint qu'en sa présence même ; un morne silence règne au fond de mon cœur; un
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effroi secret en étouffe le murmure, et, moins troublé de désirs que de craintes, j'éprouve les terreurs du crime sans en avoir les tentations.
Savez-vous, milord, oîi mon âme se rassure et perd ces indignes frayeurs? auprès de madame de Wolmar. Sitôt que j'approche d'elle, sa vue apaise mon trouble, ses regards épurent mon cœur. Tel est l'ascendant du sien, qu'il semble toujours inspirer aux autres le sentiment de son innocence et le repos qui en est l'effet. Malheuceuse* ment pour moi sa règle de vie ne la livre pas toute la journée à la société de ses amis, et dans les moments que je suis forcé de passer sans la voir je souffrirais moins d'être plus loin d'elle.
Ce qui contribue encore à nourrir la mélancolie dont je me sens accablé , c'est un mot qu'elle me dit hier après le départ de son mari. Quoique jusqu'à cet instant elle eût fait assez bonne contenance, elle le suivit longtemps des yeux avec un air attendri , que j'attribuai d'abord au seul éloignement de cet heureux époux; mais je conçus à son discours que cet attendrissement avait encore une autre cause qui ne métait pas connue. Vous voyez comme nous vivons, me dit-elle, et vous savez s'il m'est cher. Ne croyez pas pourtant que le sentiment qui m'unit à lui, aussi tendre et plus puissant que l'amour, en ait aussi les faiblesses. S'il nous en coûte quand la douce habitude de vivre ensemble est interrompue, l'espoir assuré de la reprendre bientôt nous console. Un état aussi permanent laisse peu de vicissitudes à craindre , et dans une absence de quelques jours nous sentons moins la peine d'un si court intervalle que le plaisir d'en envisager la fln. L'affliction que vous lisez dans mes yeux vient d'un sujet plus grave ; et quoiqu'elle soit relative à M. de Wolmar, ce n'est point son éloignement qui la cause.
Mon cher ami, ajouta-t-elle d'un ton pénétré, il n'y a point de vrai bonheur sur la terre. J'ai pour mari le plus jionnête et le plus doux des hommes, un penchant mutuel
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$e joint an devoir qui nous lie , il n'a point d'autre désir 4U6 les miens; j'ai des enfants qui ne donnent et promettent que des plaisirs à leur mère ; il ii'y eut jamais d'-amie plus tendre, plus vertueuse, plus aimable que celle dont mon cœur 69t idolâtre, et je vais passer mes jours avec elle ; vous-même contribuez à me les rendre chers en justifiant si bien mon estime et mes sentiments pour vous : un long et fôebeux procès prêt à finir va ramener dans nos bras le meilleur des pères : tout nous prospère; l'ordre et la paix régnent dans notre maison; nos domestiques solit zélés et Édèles; nos voisins nous marquent toutes sortes d'attachement , nous jouissons de la bienveillance publique. Favorisée en toutes choses du ciel, de la fortune et des hommes, }€ vois tout concourir li mon bonheur. Un chagrin secret, un seul chagrin l'empoisonne, et je ne suis pas heureuse. Elle dit ces derniers mots avec un soupir qui me perça rame, et auquel je vis trop que je n'avais aucune part. Elie n'est pas heurei^e, me dis-Je en soupirant à mon tour, et ce n'est plus moi qui l'empêche de l'être !
Cette funeste idée bouleversa dans un instant toutes les miennes, et troubla le repos dont je commençais à jouiiT'. impatient du doute insupportable où ce discours m'avait jeté, je la pressai tellemeàt d'achever de m'ottvrir son cœur , qu'enfin elle versa dans le mien son fatal secret et me permit de vous le révéler. Mais voici l'heure de la pro^ menade. Madame de Wolmar sort actuellement du gy^ nécée pour aller se promener avec ses enfants; elle vient de me le faire dire. J'y cours , milord : je vous quitte pour cette fote , et remets a reprendre dans une autf« lettre le sujet interrompu dans celle-ci.