‹ Julie (volume 2)Chapitre 39 sur 187 · PARTIE II, LETTBE III · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTBE III

de violence'? As-tu pu, dis , Julie, as-tu pu renoncer pour jamais... ? Non , non , ce tendre cœur m'aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m'aimera jusqu'au tombeau... Je le vois, tu t'es laissé suggérer... ^ Quel repentir éternel tu te prépares I... Hélas! il sera trop tard. Quoi I tu pourrais oublier... Quoi I je t'aurais mal connue I Ahl songe à toi , songe a moi , songe à.... Ecoute , il eu est temps encore... Tu m'a$ chassé avec barbarie. Je fuis plus vite que lèvent.... Dis un mot, un seul mot, et je reviens plus vit§ que l'éclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis : nous devoosJKtre... nous le serons... Ah ! l'air emporte mes plaintes I et cependant je fuisi je vais vivre et mourir loin d'elle... Vivre loin d'elle!...

LETTBE ^I. — DE MILOBD EDOUABD A JULIE.

Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d'ailleurs qu'il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement, pour lire ensuite posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.

Je connais les hommes; j'ai vécu beaucoup en peu d'années ; j'ai acquis une grande expérience a mes dépens, et c'est le chemin des passions qui m'a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici, je n'ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup d'oeil assigner les différences, et il se pourrait bien que cet embarras de vous définir vous fit prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c'est cela même qui vous distingue , qu'il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun, dont quelqu'un man-

' L« suite montre que ses soapçons tombaient sur milord Edouard , et que Cblre les a pris pour elle.

216 LA IfOUVBLlA HBLOifiË.

que toujours à ehaqùé individu , brillent tous également dans les vôtres. Ainsi eliaque épreuve d'une estampe a ses défauts partiealiersqui lui servent de caractère; et sll en vient une qui soit parfaite ^ quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'œil , il faut la considérer longtemps pour la reooDuaitre. La pronière fois que je vis votre amant, je fus frappé d'un sentiment nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en joUr , à mesure que la raison Ta justifié. A votre égard y oe fut tout autre chose encore , et ce {sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n'étak pas t^ la différence des sexes qui produisait cette impression , qtt*un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent , même indépendamment de l'amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami , je ne vois pas de même ce qu'il serait sans vous : beaucoup d'hommes peuvent lui ressembler , mais il n'y a qu'une Julie au monde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais , votre lettre vint m'éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n'étais point jaloui, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous éliet trop aimable pour moi; il tous faut les prémices d'une âme, et la mienne ne serait pas digne de vous.

Dès ôe moment je pris pour Votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre père une dé*marche indiscrète dont le mauvais succès n'est qu'une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m'écouter , et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie î et voyez s'il vous est possible d'éteindre le feu dont 11 est dévoré. 11 fut un temps peut-être où vous pouviez en arrêter le progrès : mais si Julie, pure et chaste, a pourtant succombé, comment se relèvera-t-elle après sa chute? comment résistera-t-elle b l'amour vainqueur, et amé de la dangereuse image de tous les phisirs passés? Jeune amante, ne vous

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m imposez plus, et renoncez h la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue s'il faut conoibattre encore : vous serez avilie et vaincue, et le sentiment de TOtre honte étouffera par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insinué trop avant dans la substance de votre âme pour que vous puissiez jamais l'en chasser; il en renforce et pénètre tous les traits comme une eau forte et corrosive ; vous n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer a la fois tous les sentiments eiquis^ue vous rentes de la nature; et quand il ne vous restera plus d'amour, il ne vous restera plus rien d'estinr^le. Qu'avezvous donc maintenant à faire, ne pouvant plus changer l'état de votre cœur? Une seule chose, Julie; c'est de le rendr^égftime. levais vous proposer pour cela l'unique mofen qui vous reste : profitez-en tandis qu'il est temps encoi^; rendez a l'innocence et à la vertu cette sublinoe raison dont le ciel vous fit dépositaire , ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses dons.

Pai dans le duché d'York une terre assez considérable, qui fut longtemps le séjour de mes ancêtres. Le château est ancien , mais bon et commode ; les environs sont solitaires, mais agréables et variés. La rivière d'Ouse, qui passe au bout du parc , offre à la fois une perspective charmante à la vue et un débouché facile aux denrées. La. produit de la terre suffit pour Thonnéte entretien du maître, et peut doubler sous ses yeux. L'odieux préjugé o'a point d'accès dans cette heureuse contrée; l'habitant paisible y conserve encore les mœurs simples des premiers temps; et l'on y trouve une image du Valais, décrit avec des traits si touchants par la plume de votre ami. Cette terre est à vous , Julie , si vous daignez l'habiter avec lui ; et c'est Fa que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où finit la lettre dont je parle.

Venez, modèle unique des vrais amants , venez, couple aimable et fidèle, prendre possession d'un lieu fait pour

servir d'asile à l'amour et a l'ianocence; venez y serrer, à la face du ciel et des hommes , le doux nœud qui vous unit ; venez honorer de l'exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées , et des gens simples portés à les imiter. Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentiments qui vous unissent le bonheur des âmes pures! puisse le ciel y bénir vos chastes feux d'une famille qui vous ressemble ! puissiez-vous y prolonger vos jouK dans une honorable vieillesse , et les terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants 1 puissent nos neveux, en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jour, dans l'attendrissement de leur cœur : Ce fut ici Vasile de IHnnocence , ce fut ici la demeure des deux amants !

Votre sort est en vos mains, Julie ; pesez attentiveinent 4a proposition que je vous fais, et n'en examinez que le fond; car d'ailleurs je me charge d'assurer d'avance et irrévocablement votre ami^e l'engagement que je prends; je me charge aussi de la sûreté de votre départ , et de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu'à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car parmi nous une fille nubile n'a nul besoin du consentement d'autrui pour disposer d'ellemême. Nos sages lois n'abrogent point celles de la nature; et s'il résulte de cet heureux accord quelques inconvénients, ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient. J'ai laissé à Yevay mon valet de chambre, homme de confiance , brave , prudent , et d'une fidélité à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de bouche ou par écrit à l'aide de Regianino , sans que ce dernier sache de quoi il s'agit. Quand il sera temps, nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.

.Te vous laisse à vos réflexions; mais, je le répète, craignez l'erreur des préjujçés et la séduction des scrupules,

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qui mènent souvent au vice par le chemin de Tlionneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mesoiïres. La tyrannie d'un père intraitable vous entraînera dans l'abîme que vous ne connaîtrez qu'après la chute. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimère des conditions <. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée et méprisable : il vaut mieux être oubliée et vertueuse.

P. S. Dans le doute de votre résolution , je vou^ écris à l'insu de notre ami , de peur qu'un refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes soins.

LETTBE IV. —DE aUUE Â CLAIRE.

Oh! ma chère, dans quel trouble tu m*as laissée hier au soir I et quelle nuit j*ai passée en rêvant à ceUe fiHafe lettre! Non, jamais tentation plus dapgereose ne vint assaillir mon cœur, jamais je n'éprouvai de pareilles agitations , et jamais je n'aperçus moins le pioyen de les apaiser. Autrefois une certaine lumière de sagesse et de raison dirigeait ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernais d'abord le parti le plus honnête, et le prenais à rinstaht. Maintenant, avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon faible cœur n'a plus que le choix de ses fautes; et tel est mon déplorable aveuglement, que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti , la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine; tu sais quels liens l'amour m'a donnés. Veux-je être vertueuse, l'obéissance et la foi m'imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur ; qui préférer d'un amant ou d'un père? Hélas l en écoutant l'amour ou

' La chimère des conditions! C'est un pair d'Angleterre qui parle ainsi! et lool ceci ne serait pas une ftctlon ! Lecteur, qu'en dllea-vous?

220 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.

la nature, je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autro au désespoir; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime; et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse et coupable.

Ah! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m'as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd'hui l'horrible état de mon âme, et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutes, tu sais si tes conseils sont suivis; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l'amitié. Prends donc pitié de l'accablement où tu m'as réduite; achève, puisque tu as commencé; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin , tu lis dans ce cœur qui t*aime; tu le connais mieux que moi. Apprends-moi donc ce que je veux; et choisis k ma place, quand je n'ai plus la force de vouloir, ni la raison de choisir.

Relis la lettre de ce généreux Anglais; relis-la mille fois, mon ange. Ah! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l'amour, la paix, la vertu, peuvent me promettre encore! Douce et ravissante union des âmes , délices inexprimables même au sein des remords I dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale? Quoi! le bonheur et l'innocence seraient encore en mon pouvoir! quoi ! je pourrais expirer d'amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse!... Et j'hésite un seul moment, et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille!... Oh ! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu'ils ont remplis envers moi!... Et les tiens, fille ingrate et dénaturée, qui les remplira près d'eux, tandis que tu les

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