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cun, s'il ne doone a certaines femmes ni exclusion ni préférence, s'il garde le secret de chaque société où il est reçu , s'il n'étalé point les ridicules d'une maison dans une autre , s'il évite les confidences , s'il se refuse aux tracasseries, s'il garde partout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa- probité, sa franchise môme^ pourvu qu'elle vienne d'un esprit de liberté et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai tâché de faire par l'avis de quelques gens éclairés que j'ai choisis pour guides parmi les connaissances que m'a données milord Edouard. J'ai donc commencé d'être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je ne m'étais trouvé , jusqu'à présent, qu'à des dîners réglés où l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison, où tous les désœi^rés de Paris sont reçus pour peu qu'on les connaisse , où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie, et dont le ton bruyant et confus ne diffère pas beaucoup de celui des tables d'auberges.
Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers priés , où la porte est fermée à tout survenant , et où l'on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous , sinon les uns aux autres , au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins , et qu'on peut commencer à les étudier; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques ; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles , des promotions , des morts , des mariages, dont on a parlé le matin , on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris , qu'on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse , qu'on rend le bien et 4e mal également plaisants et ridicules, et que, peignant avec art et selon l'intérêt particulier les caractères des personnages , chaque interlocuteur , sans y penser , peint encore beaucoup mieux le sien ; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un cer-
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tain langage enlortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amère; c'est la , en un mot , qu'on affile avec soin le poignard , sous le prétexte de faire moins de mal, mais en effet pour renfoncer plus avant.
Cependant , a considérer ces propos selon nos idées, on aurait tort de les appeler satiriques , car ils sont bien plus railleurs que mordants , et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général , la satire a peu de cours dans les grandes villes , où ce qui n'est que mal est si simple , que ce n'est pas la peine d'en parler. Que reste-t^il à blâmer où la vertu n'estplus estimée? etdequoi médirait-on quand on ne trouve plus de mal k rien? A Paris surtout, où Ton ne saisit les choses que par le côté plaisant , tout ce qui doit allumer la colère et Tindignation est toujours mal reçu s'il n'est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n'aiment point k se fâcher; aussi ne se fâchentelles de rien : elles aiment à rire ; et comme il n'y a pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheor k qui prête le flanc au ridicule I sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu'au vice même ; il fait calomnier les méchants. Mais revenons k nos soupers.
Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d'élite , c'est de voir six personnes choisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six sans y faire intervenir la moitié de Paris; comme si leurs cœurs n'avaient rien k se dire, et qu'il n'y eût la personne qui méritât de les intéresser. Te souvientril, ma Julie, conmient, en soupant chez ta cousine ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l'entretien sur des sujets qui eussent du rapport k nous, et comment, k chaque réflexion touchante, a chaque allusion subtile, un regard plus vU
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qu'un éélair, un soupir plutôt def iné qu'aperçu, en portait le doux sentiment d'un cœur à l'autre?
Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c'est communément dans un certain jargon de société, dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre, on se fait réciproquement et selon le goût du temps mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins , tandis qu'un tiers mal instruit est réduit k .l'ennui et au silence , ou à rire de ce qu'il n'entend point. Voilà, hors le tête-a-tôle, qui m'est et me sera toujours inconnu, tout ce qu'il y a de tendre et d'affectueux dans les liaisons de ce pays.
Au milieu de tout cela, qu'un homme de poids avance un propos grave , ou agite une question sérieuse , aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel objet; hommes, femmes, vieillards , jeunes gens, tout se prête k le considérer par toutes ses faces , et l'on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme a Tenvi de toutes ces têtes folâtres ^ Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris ; les conclusions y seraient même souvent moins sévères : car le philosophe qui veut agir comme il parle y regarde k deux fois ; mais ici , où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence , et Ton ne serait pas fâché , pour rabattre l un peu l'orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n'y pût atteindre. Au reste, hommes et
> PoarYO toatefoiâ qu'une plaisanterie imprévue ne vienne pas déranger cette gravité; car alors chacun renchérit; tout part à l'instant, et ii n'y a plus moyen de reprendre le ton sérieux. Je me rappelle un certain paquet de glmblettes qui troubla si plaisamment une représentation de la foire : les ncteurs dérangés n'étaient que des animaux. Mais que de choses sont gimblettes pour beaucoup d'hommes! On sait qui Fontenelle a voulu peindre dans l'histoire des Tlrtnthiens *.
* Peuples de rieurs. Voyez dans ses Dialogues des Morts , celui entre Parmenisque et Tbéocrite de Chio.
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femmes ^ tous , instruits par Texpérieiice du monde , et surtout par leur conscience , se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu'il est possible , toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours , d'après leur propre cœur, médisant du cœur de l'homme.
Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c'est le sentiment; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l'amour et de l'amitié , cela serait d'une fadeur à mourir ; c'est le sentiment mis en grandes maximes générales, et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n'avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment , ni si peu compris ce qu'on en disait. Ce sont des raffinements inconcevables. G Julie ! nos cœurs grossiers n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes ; et j'ai peur qu'il n'en soit du sentiment chez les gens du monde comme d'Homère chez les pédants , qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d'apercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit: et il s'en exhale tant dans le discours, qu*il n'en reste plus pour la pratique. Heureusement la bienséance y supplée, et l'on fait par usage a peu près les mêmes choses qu'on ferait par sensibilité, du moins tant qu'il n'en coûte que des formules et quelques gênes passagères , qu'on s'impose pour faire bien parler de soi ; car, quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment; la bienséance n'en exige pas jusque-là. A cela près, on ne saurait croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce qu'ils appellent des procédés; tout ce qui n'est plus dans les sentiments, ils l'ont mis en règle, et tout est règle parmi eux. Ce peuple imitateur serait plein d'originaux , qu'il serait impossible d'en rien savoir; car nul homme n'ose être lui-même. //
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faut faire comme les autres : c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait, cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.
Cette apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus comique , môme dans les choses les plus sérieuses. On sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c'est-à-dire faire une visite qu'on ne fait pas; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d'être chez soi; quand on doit n'y pas être, quoiqu'on y soit; quelles offres l'un doit faire, quelles offres l'autre doit rejeter; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort 1; combien de temps on doit pleurer à la campagne ; le jour où l'on peut revenir se consoler a la ville ; l'heure et la minute où l'affliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle. Tout le monde y fait a la fois la même chose dans la même circonstance ; tout va par temps, conmie les mouvements d'un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche ou tirées par le même fil.
Or, comme il n'est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même , il est clair qu'il faut les pénétrer par d'autres moyens pour les connaître ; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain formulaire , et sert moins à juger des mœurs que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu'on y tient , mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J'en dis autant de la plupart des écrits nouveaux; j'en dis autant de la scène même, qui depuis Molière est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations, que la représentation de la vie civile. Il y a ici
* S'affliger à la «loit de quelqu'un est on sentiment d'humanité et un témoignage de boa naturel , mais non pas un devoir de vertu , ce quelqu'un fûtil même notre père. Quiconque , en pareil cas , n'a point d'aflliction dans le ccnir n'en doit point montrer au dehors ; car ii est beaucoup plus essentiel de fuir la fausseté que de s'asservir aux bienséances.
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trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques : savoir, sur Vud, des arlequins, des pantalons, des scaramouches ; sur l'autre, des dieux, des diable^, des sorciers. Sur le troisième on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisait tant de plaisir, et d'autres plus nouvelles qui paraissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques , mais peu touchantes ; et si Ton y trouve quelques sentiments naturels et quelque vrai rapport au cœur humain , elles n'offrent aucune sorte d'instruction sur les mœurs particulières du peuple qu'elles amusent.
L'institution de la tragédie avait, chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisait pour l'autoriser. D'ailleors elle offrait aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis , dans les crimes et les folies des rois dont ce peuf^e s'était délivré. Qu'on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l'ancienne tyrannie de la maison d'Autriche , l'amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes ; mais qu'on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques roulaient sur des événements réels ou réputés tels par les spectateurs , et fondés sur des traditions historiques. Mais que fait une flamme héroïque et pure dans l'âme des grands? Ne diraiton pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet!
Quant a la comédie, il est certain qu'elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu'il s'y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Plante se trompèrent dans leur objet; mais avant eux Aristophane et Ménandre avaient exposé aux
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Alhéuiens les mœurs athéniennes; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des Français du siècle dernier a leurs propres yeux. Le tableau a changé, mais il n'est plus revenu de peintre. Maintenant on copie au théâtre les conversations d'une centaine de maisons de Paris : hors de cela , on n'y apprend rien des mœurs des Français. 11 y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n'est jamais question sur la scèue. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis ; Socrate faisait parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons ^ Mais les auteurs d'aujourd'hui , qui sont des gens d'un autre air, se croiraient déshonorés s'ils savaient ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la boutique d'un ouvrier; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres , et ils cherchent dans le rang de leurs personnages l'élévation qu'ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs euxmêmes sont devenus si délicats, qu'ils craindraient de se compromettre à ia comédie comme en visite, et ne daigneraient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu'eux. Ils sont comme les seuls habitants de la terre; tout le reste n'est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d'hôtel, c'est être comme tout le monde. Pour être comme tout le ^ monde, il faut être comme très-peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde; ce sont des bourgeois ,^ des honmies du peuple , des gens de l'autre monde; et Ton dirait qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. Il y a conmie cela une poignée d'impertinents qui ne comptent qu'eux dans tout l'univers,
* C'est nne remarqne de Montaigne. « H n'a Jamais en la bouche qne cochers, » mennisiers, savetiers et massons... Soubs une si vile forme , nous n'eussionM » Jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables , » nous... qui n'appercevons la richesse qu'en montre et en pompe. Nostre > monde n'est formé qu'à l'ostentation.» (Liv. m, ch. xn, an commencement. )
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et ne valent guère la peioe qu*on les compte , si ce n'est pour le mal qu'ils fonti C'est pour eux uniquement que sont faits les spectacles. Ils s'y montrent à k fois comme représentés au milieu du théâtre, et comme représentants aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scène , et comédiens sur les bancs. C'est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se rétrécit, c'est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité. On n'y sait plus montrer les hommes qu'en habit doré. Vous diriez que la France n'est peuplée que de comtes et de chevaliers ; et plus le peuple y est misérable et gueux , plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu'en peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres, on le répand plutôt que de l'éteindre, et que le peuple, toujours singe et imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour les étudier, et devenir encore plus fou qu'eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même : il corrigea la cour en itifectant la ville ; et ses ridicules marquis furent le premier modèle des petits-maîtres bourgeois qui leur- succédèrent.
En général, il y a beaucoup de discours et peu d'action sur la scène française : peut-être eslHîe qu'en effet le Français parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix a ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. ' Quelqu'un disait, en sortant d'une pièce de Denys le Tyran : Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu force paroles*. Voila ce qu'on peut dire en sortant des pièces françaises. Racine et Corneille, avec tout leur génie, ne sont euxmêmes que des parleurs; et leur successeur est le premier qui, a l'imitation des Anglais, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogue^ bien agencés , bien ronflants, où l'on voit
< Plutarqus. Comment il faut ouïr, ch. yn. Montalgoe rapporte ain«i le même trait d'après lai : « Melanthius , interrogé ce qu'il lui semblait de la tra- » gédie de DloDysios : le ne Vay, Aict-il, point veue, tant elle e*t oiffutguéê » de iatigage. » ( liv. m , ch. viii. )
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d*abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes générales. Quelque agités qu'ils puissent être , ils songent toujours plus au public qu'a eux-mêmes; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de Molière' exceptées, le ^e est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port^Royal; et les passions humaines, aussi modestes que rhumiÛté chrétienne , n'y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos , qui ne permet jamais k la passion de parler exactement son langage , ni a l'auteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vive» ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le coBur , non content d'observer la décence en tombant conmie Polyxène, il ne tombe point; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.
Tout cela vient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion, et n'y veut que de ; l'esprit et des pensées; il fait cas de l'agrément et non de < l'imitation , et ne se soucie pas d'être séduit pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle, mais pour voir l'assemblée, pour en être vut( pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le
^ n ne faat point associer ea ceci Molière à Racine ; car le premier est, comme tous les antres, plein de maximes et de sentences, surtout dans ses pièces en vers; mab chez Racine tout est sentiment; il a su faire parier cbacoo pour sol, et c'est en cela qu'il est Traînent unique parmi les auteurs dramatiques de sa nation.
personnage qu'il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n'est point Auguste , c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Aizire est mademoiselle Gaussin; et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l'illusion dont ils voient que personne ne se soucie. Us placent les héros de l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens; ils calquent les modes françaises sur l'habit romain ; on voit Gornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Galon poudré à blanc, et Brutus en panier. Tout cela ne choque personne et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame; et si le costume est négligé, cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Gorneille n'était pas tailleur , ni Grébillon perruquier.
Ainsi , de quelque sens qu'on envisage les choses , tout n'eât ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n'apprend rien de ce qui se fait : et qu'a-t-on besoin de l'apprendre? Sitôt qu'un honmie a parlé, s'informe-t-on de sa conduite? n'a-t-il pas tout fait? n'est-il pas jugé? L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceraient pas quarante ans d'intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère à leurs discours, je vois qu'on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres; je vois aussi que dans une grande ville la société paraît plus douce , plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes? Je n'en sais rien. Ge ne sont encore là que des apparences; et sous ces dehors si ouverts et si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Étranger, isolé, sans affaires, sans
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liaisons, saos plaisirs, et ne voulant m'en rapporter qu'a moi , le moyen de pouvoir prononcer?
Cependant je commence à sentir Tivresse où cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissement semblable h celui d'un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections, au point d'en oublier quelques instants ce que je suis et à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez moi j'enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d'autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. Insensiblement je juge et raisonne conmie j'entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'essaye de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont, à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste a vivre comme les fous.
Forcé de changer ainsi Tordre de mes affections morales, forcé de donner un prix à des chimères, et d'imposer silence à la nature et à la raison , je vois ainsi défigurer ce divin modèle que je porte au dedans de moi, et qui servait à la fois d'objet à mes désirs et de règle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice , et, mes goûts étant sans cesse asservis à l'opinion , je ne puis être sûr Un seul jour de ce que j'aimerai le lendemain.
Coofus, humilié, consterné de sentir dégrader en moi la nature de l'homme , et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s'élevaient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d'une secrète tristesse , accablé d'un dégoût mortel , et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d'air. O amour! ô pur-
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sentiments que je tiens de lui !... avec quel charme je rentre en moi-môme I avec quel transport j*y retrouve encore mes premières affections et ma première dignité 1 Combien je m'applaudis d*y revoir briller dans tout son éclat l'image de la vertu, d'y contempler la tienne , ô Julie, assise sur un trône de gloire et dissipant d'un souffle tous ces prestiges! Je sens respirer mon âme oppressée, je crois avoir recouvré mon existence eLma vie, et je reprends avec mon amour tous les sentiments sublimes qui le rendent digne de son objet.
LETTBE XVIU. — DE JULIE^
Je viens, mon bon ami, de jouir d'un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage , la plus aimable des filles est enfin devenue la plus digne et la meilleure des femmes. L'honnête honune dont elle a comblé les vœux , plein d'estime et d'amour pour elle , ne respire que pour la chérir , l'adorer , la rendre heureuse ; et je goûte le charme inexprimable d'être témoin du bonheur de mon amie , c'est-à-dire de le partager. Tu n'y seras pas moins sensible , j'en suis bien sûre , toi qu'elle aima toujours si tendrement, toi qui lui fus cher presque dès son enfance , et à qui tant de bienfaits l'ont dû rendre encore plus chère. Oui, tous les sentiments qu'elle éprouve se font sentir à nos cœurs comme au sien. Slls sont des plaisirs pour elle , ils sont pour nous des consolations ; et tel est le prix de l'amitié qui nous joint, que la félicité d'un des trois suffit pour adoucir les maux des deux autres.
Ne nous dissimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous échapper en partie.
La voila dans un nouvel ordre de choses; la voila su* jette a de nouveaux engagements , a de nouveaux devoirs ; et son cœur, qui n'était qu'à nous , se doit maintenant h d'autres affections auxquelles il faut que l'amitié cède le
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premier rang. Il y a plus, mon ami, nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zèle ; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous et le besoin que nous avons d'elle, mais ce qui convient à son nouvel état, et ce qui peut agréer ou déplaire a son mari. Pïous n'avons pas besoin de chercher ce qu'exigerait en pareil cas la vertu; les lois seules de l'amitié suffisent. Celui qui pour son intérêt particulier pourrait compromettre un ami mériterait-il d'en avoir? Quand elle était fille, elle était libre, elle n'avait à répondre de ses démarches qu'à elle-même , et l'honnêteté de ses intentions suffisait pour la justifier k ses propres yeux. £lle nous regardait conmie deux époux destinés l'un à l'autre, et, son cœur sensible et pur alliant la plus chaste pudeur pour elle-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie, elle couvrait ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé ; elle doit compte de sa conduite à un autre ; elle n'a pas seulement engagé sa foi , elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même temps de l'honneur de deux personnes , il ne lui suffit pas d'être honnête ^ il faut encore; qu'elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de bien , il faut encore qu'elle ne fasse rien qui ne soit approuvé; Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari, mais l'obtenir; s'il la blâme, elle est blâmable; et, fût-elle innocente , elle a tort sitôt qu'elle est soupçonnée, car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.
Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes , tu en seras le juge ; mais un certain sentiment intérieur [m'avertit qu'il n'est pas bien que ma cousine continue d'être ma confidente , ni qu'elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée en fauta sur mes raisonnements , jamais sur les mouvements secret-s qui me les inspirent , et cela fait que j'ai plus de confiance a mon instinct qu'à ma raison.
Sur ce principe , j'ai déjà pris un prétexte pour retirer
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tes lettre», que la crainte d'une surprise me faisait tenir, chez elle. Elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m'a fait apercevoir, et qui m'a trop eontirmé que j*avais fait ce qu'il fallait faire. Nous n'avons point eu d'explication , mais nos regards en tenaient lieu; elle m*a embrassée en pleurant; nous sentions , sans nous rien dire, combien le tendre langage de l'amitié a peu besoin du secours des paroles.
A l'égard de l'adresse à substituer a la sienne, j'avais songé d'abord k celle de Fançhon^Anet, et c'est bien la voie la plus sûre que nous pourrions choisir; mais si celte jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine , est-ce une raison d'avoir moins d'égards pour elle en ce qui concerne l'honnêteté ? N'est-il pas k craindre , au contraire, que des sentiments moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux , que ce qui n'était pour l'une que l'effort d'une amitié sublime ne soit pour l'autre un commencement de corruption , et qu'en abusant de sa reconnaissance je ne force la vertu même k servir d'instrument au vice? Ahl n'est-ce pas assez pour moi d'être coupable , sans me donner des complices , et sans aggraver mes fautes du poids de celles d'autrui?N'y pensons point, mon ami : j'ai imaginé un autre expédient, beaucoup moins sûr k la vérité , mais aussi moins répréfaensible , en ce qu'il ne compromet personne et ne nous donne aucun confident : c'est de m'écrire sous un nom en l'air, comme, par exemple, M. du Bosquet, et de mettre une enveloppe adressée k Regianino, que j'aurai soin de prévenir. Ainsi Regianino lui-môme ne saura rien ; il n'aura tout au plus que des soupçons , qu'il n'oserait vérifier , car milord Edouard , de qui dépend sa fortune, m'a répondu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie , je verrai si Ton peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage du Valais , ou quelque autre qui soit permanente et sûre.
Quand je ne connaîtrais pas l'état de ton cœur, je m'a-