PARTIS II, LETTBE XXVII
vraient corriger. Quand la plupart le feraient, sûrement plusieurs ne le font point, et c'est ceux-là que vous devez rechercher.
N'est-il pas singulier encore que vous donniez vousmême dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques : que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point? comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtaient pas assez cher pour les haïr , et que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d'honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l'ordre le plus respectable du pays où vous êtes! Vous avez beau vous excuser sur les connaissances de milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d'autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu'il est toujours aisé de descendre; et, de votre propre aveu, c'est le seul moyen de connaître les véritables mœurs d'un peuple, que d'étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car s'arrêter aux gens qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.
Je voudrais que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable , tandis que la misère extrême est si rare parmi nous, où l'on ne voit point de millionnaires? Cette question, ce me semble, est bien digne de vos recherches; mais ce n'est pas chez les gens avec qui vous vivez que vous devez vous attendre à la résoudre. C'est dans les appartements dorés qu'un écolier va prendre les airs du monde; mais le sage en apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. C'est là qu'on voit sensiblement les obscures manoeuvres du vice, qu'H couvre de paroles fardées au milieu d'un cercle ; c'est là qu'on s'instruit par quelles iniquités prêtes le puissant et le riche arrachent un reste de pain noir à l'opprimé qu'ils feignent de plaindre en public. Ahl si j'en crois nos vieux militaires , que de choses vous apprendriez dans les greniers d'un cin-
340 LA NOUVELLE UÉLOlSE.
quième étage, qu'on enseyelit sous un profond secret dans les hôtels du faubourg Saint-Germain ! et que tant de beaux parleurs seraient confus, avec leurs feintes maximes d'bumanité, si tous les malheureux qu'ils ont faits se présentaient pour les démentir!
Je sais qu'on n'aime pas le spectacle de la misère qu'on ne peut soulager, et que le riche môme détourne les yeux du pauvre qu'il refuse de secourir : mais ce n'est pas d'argent seulement qu'ont besoin les infortunés, et il n'y a que les paresseux de bien faire qui ne sachent faire du bien que la bourse a la main. Les consolations, les conseils, les soins, les amis, la protection, sont autant de ressources que la commisération vous laisse , au défaut des richesses, pour le soulagement de l'indigent. Souvent les opprimés ne le sont que parce qu'ils manquent d'organe pour faire entendre leurs plaintes. Il ne s'agit quelquefois que d'un mot qu'ils ne peuvent dire, d'une raison qu'ils ne savent point exposer, de la porte d'un grand qu'ils ne peuvent franchir. L'intrépide appui de la vertu désintéressée suffit pour lever une infinité d'obstacles , et l'éloquence d'un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.
Si vous voulez donc être homme en effet , apprenez à redescendre. L'humanité coule conime une eau pure et salutaire , et va fertiliser les lieux bas ; elle cherche toujours le niveau ; elle laisse k sec ces roches arides qui menacent la campagne , et ne donnent qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisines.
Voilà , mon ami , comment on tire parti du présent en s'instruisant pour l'avenir, et comment la bonté met d'avance a profit les leçonlde la sagesse , afin que , quand les lumières acquises nous resteraient inutiles, on n'ait pas pour cela perdu le temps employé a 1^ acquérir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne saurait preiïdre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance qui garan-
PABTIE II , LEtTBE XXVll. 341
tisse les meilleui-s cœurs de la contagion des ambitieux. Essayez, croyez-moi, de ce nouveau genre d'études; il est plus digne de vous que ceux que vous avez embrassés : et comme Fesprît s'étréclt à mesure que l'âme se corrompt, vous sentirez bientôt , au contraire , combien l'exercice des sublimes vertus élève et nourrit le génie , combien un tendre intérêt aux malheurs d'autrui sert mieux à en trouver la source, et a nous éloigner en tout sens des vices qui les ont produits
Je vous devais toute la franchise de l'amitié dans la situation critique où vous me paraissez être , de peur qu'un second pas vers le désordre ne vous y plongeât enfin sans retour, avant que vous eussiez le temps de vous reconnaître. Maintenant je ne puis vous cacher, mon ami, combien votre prompte et sincère confession m'a touchée ; car je sens combien vous a coûté la honte de cet aveu , et par conséquent combien celle de votre faute vous pesait sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s'oublie aisément. Quant a l'avenir , retenez bien cette maxime dont je ne me départirai point : Qui peut s'abuser deux fois en pareil cas ne s'est pas même abusé la première.
Adieu , mon ami : veille avec soin sur ta santé , je f en conjure , et songe qu'il ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné.
P. 5. Je viens de voir entrée les mains de M. d'Orbe des copies de plusieurs de vos lettres à milord Edouard , qui m'obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Celles-ci traitent , j'en conviens, de sujets importants, et me paraissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Mais , en revanche, il est clair que vous nous dédaignez beaucoup, ma cousine et moi , ou que vous faites bien peu de cas de notre estime, en ne nous envoyant que des relations si propres à l'altéllr , tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleures. C'est, ce me semble, assez mal honorer vos leçons, que de juger vos écolières in-
dignes d'admirer vos talents; et vous devriez feindre, au moins par vanité, de nous croire capables de vous entendre.
J'avoue que la politique n'est guère du ressort des femmes; et mon oncle nous en a tant ennuyées, que je comprends comment vous avez pu craindre d'en faire autant. Ce n'est pas non plus, à vous parler franchement, l'étude a laquelle je donnerais la préférence ; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup , et ses lumières sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d'aimer le gouvernement sous lequel le ciel m'a fait naître, je me soucie peu de savoir s'il en est de meilleurs. De quoi me servirait de les connaître , avec si peu de pouvoir pour les établir? et pourquoi contristerais-je mon âme k considérer de si grands maux où je ne peux rien , tant que j'en vois d'autres autour de moi qu'il m'est permis de soulager? Mais je vous aime; et l'intérêt que je ne prends pas au sujet, je le prends à l'auteur qui le traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie ; et , fière d'un mérite si digne de mon cœur, je ne demande à l'amour qu'autant d'esprit qu'il m'en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connaître et d'aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l'humiliation de croire que , si le ciel unissait nos destinées , vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous?
Tout est perdu , tout est découvert I Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avais cachées. Elles y étaient encore hier au soir. Elles n'ouf pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mon père les voit , c'est fait de ma vie ! Eh! que servi-«