‹ JulieChapitre 128 sur 200 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Ht 1, lAIPRIMERIR KT IlK I, A l'ONUFRir: STKKKOTYPFS

DK Pierre DIDOT L'AINK, et de Iikmin DIDOT.

OU

LETTRE PREMIERE

À. JULIE (l).

J'ai pris et quitté cent fois la plume, j'hésite dès le premier mot, je ne sais quel ton je dois prendre, je ue sais par où commencer; et c'est à Julie que je veux écrire! Ah! malheureux! quesuis-je devenu? Il n'est doue plus ce temps où mille sentiments délicieux couloieut de ma plume comme un intariss;ible torrent ! Ces doux moments de confiance et dVpanchement sont passés, nous ne sommes plus l'un à l'autre, nous ne sommes plus l£s mêmes , et je ne .sais plus à qui j'écris. Daignrrez-vous recevoir mes lettres? vos yeux daigjicronl-ils les parcourir ? les trouverez- vous assez réservées, assez circonspectes? Oserois-je y garder encore une ancienne fami-

(i) Je n'ai guère besoin, je crois , d'avertir que, dans cette seconde partie et dans la suivante , les deux amants èéparé.-. ne font (jtie {lér.iisoiiiier et haltri- l;i cainj)iignc; leurs pauvrck tétKS n'y soûl plus.

liarité? Oserois-je y parler d'un araour éteint oïl méprisé? et ne suis-je pas plus reculé que le premier jour où je vous écrivis ? Quelle différence , à ciel i de ces jours si charmants et si doux, à mon effroyable misère! Hélas! jecommencois d'exister, et je suis tombé dans l'anéantissement ; Tespoir de vivre animoit mon cœur; je n'ai plus devant moi que l'image de la mort; et trois aus dintcrvalle ont fermé le cercle fortuné de mes jours. Ab ! que ne les ai-je terminés avant de me survivre à moi-même ! Que n'ai-je su'.vi mes pressentiments après ces rapides instants de délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fiit digne de la prolonger ! Sans doute, il falloit la borner à ces trois ans, ou les ôler de sa durée; il valait mieux ne jamais goûter la félicité , que la goûter et la perdre. Si j'avois franchi ce fatal intervalle, si j'avois évité ce premier regard qui me fit une autre ame , je jouirois de ma raison, je remplirois les devoirs d'un homme , et semerois peut-être de quelques vertus mon insipide carrière. Un moment d'erreur a tout changé. Mon œil osa contempler ce qu'il ne falloit point voir ; cette vue a produit enfin son effet inévitable. Après mètre égaré par degrés , je ne suis plus qu'un furieux dont le sens est aliéné , un lâche esclave sans force et sans courage , qui va trainant dans l'ignominie sa cbaine et son désespoir.

Vains rêves d'un esprit qui s'égare ! Désirs faux et trompeurs, dé.savoucs à l'inî>tant par le cœur qui les a formés ! Que sert d'imaginer à des maux réels de chimériques rcnuMlrs rju'oii rejetteroit f|iiniul ils nous seroient offerts ;' Ah! qui jamais connoitra

l'amour, t'aura vue, et pourra le croire qu'il y ait quelque félicité possible que je voulusse acheter au j)rix de mes premiers feux? Non, nou : que le ciel garde ses bienfaits, et me laisse avec ma misère le souvenir de mon bonbeur passé. J'aime mieux les plaisirs qui sont dans ma mémoire et les regrels qui déchirent mon ame , que d'être à jamais heureux sans ma Julie. Viens, image adorée, remplir un c'jeur qui ne vit que par toi ; suis-moi dans mou exil , oonsole-moi dans mes peines , ranime et soutiens mon espérance éteinte. Toujours ce cœur infortuné ^■ra ton sanctuaire inviolable, d'où le sort ni les hommes ne pourront jamais t'arracber. Si je suis liiort au bonheur, je ne le suis point à l'amour qui m'en rend diurne. Cet amour est invincible comme le charme qui l'a fait naître ; il est fondé sur la base inébranlable du mérite et des vertus ; il ne peut périr dans une aine immortelle; il n'a plus besoin de l'appui de l'espérance , et le passé lui donne des forces j)Our un avenir éternel.

JNIais toi, Julie, ô toi qui sus aimer une fois, comment ton tendre cœur a-t-il oublié de vivre.'' comment ce feu sacré s'est-il éteint dans ton ame pure ? comment as-tu perdu le goût de ces plaisirs célestes fjue toi seule étois capable de sentir et de rendre .' 'lu me chasses sans pitié, tu me bannis avec opprol>re , tu nie livres à mon désespoir; et tu ne vois jias, dans l'erreur qui t'égare , qu'en me rendant misérable tu t'ôtcs le bonheur de tes jours! Al»! Julie, crois-moi , tu chercheras vainrnirnr un autr** rœur ami du lirn ; mille t'adoreront s.nns doute, le juica seul te savoil aimer.

Réponds - moi maintenant, amante abusée on trompeuse , que sont devenus ces projets formé» avec tant de mystère? Où sont ces vaines espérances dont tu leurras si souvent ma crédule simplicité? Où est cette union sainte et désirée , doux objet de tant d";irdents soupirs, et dont ta plnme et ta boucbe flattoient mes vœux? Hélas ! sur la foi de tes promesses j'osois aspirer à ce nom sacré d'époux, et me croyois déjà le pins beureux des bomxnes. Dis , cruelle ! ne m'abusois-tu que j)Our rendre enfin ma douleur plus vive et mon bumilialion plus profonde? Ai-je attiré mes malbeurs par ma faute? Ai-je manqué d'obéissance, de docilité, de discrétion? M'as-tu vu désirer assez foibleraent pour mériter d être éconduil, ou préférer mes fougueux désirs à tes volontés suprêmes? J'ai tout fait pour te plaire , et tu m'abandonnes ! Tu te cbargeois de mou bonbeur, et tu m'as perdu! Ingrate, rendsmoi compte du dépôt que je t'ai confié ; rends-moi compte de moi-même après avoir égaré mon cœur dans cette suprême félicité que tu m'as montrée et que tu m'enlèves. Anges du ciel, j'eusse méprisé votre sort; j'eusse été le plus heureux des êtres... Hélas ! je ne suis plus rleu , un instant m'a tout ôté. J'ai passé sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche encore au bonbeur qui m'échappe... j'y touche encore, et le perds pour jamais!... Ah! si je le pouvois croire ! si les restes d'une espérance vaine ne soutenoient... O rochers de JMcillerie , que mou cil égaré mesura tant de fois, que ne servîtcs-vous mon désespoir? Jaurois

moins regretté la vie qnand je u'en avois pas senti le prix.

Page 1