FRAGMENTS
JOINTS 1 VA. LETTRE FRÉcÉDENTE.
irotjRQUoi n'ai-je pu vous voir avant mon départ? Vous avez craint que je n'expirasse en vous quittant ! Cœur pitoyable , rassurez- vous. Je me porte bien... je ne souffre pas... je vis encore... je pense à vous... je pense au temps où je vous fus cher... j'ai le cœur un peu serré... la voiture m'étourdit... je me trouve abattu... Je ne pourrai lon|;-1empsvous écrire aujonrd'bui. Demain peut-être aurai-je plus de force... ou n'en aurai*je plus besoin...
OÙ m'entraînent ces chev.iux avec tant de vitesse.-' Oii me conduit ave«> tant de zi-Io cet liommc qui se (lit mon :imi ? Est-ce loin di; loi Julie? Est-ce par ton ordre? Est-ce en dos lieux ou tu n'es pas?...
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Ah ! 1111e inseaçée !... ]fi mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement. D'où vien»-je ."* où vais-je? et pourquoi tnnt de diligence? Arez-vous peur, cruels, que je ne coure pas assez tôt à ma perte.' O amitié ! ô amour! est-ce là votre accord? soat-ce là vos bienfaits?,..
As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence? As-tu pu, dis, Julie, as-iu pu renoncer pour jamais...? Non, non; ce .tendre cteur m'aime, je le sans bien. INIalgré le sort, malgré luimême, il m'aimera jusqu'au tombeau... Je le vois, tu t'es laisse suggérer... (i) Quel repentir éternel tu te prépares .'... liclas ! il sera trop tard... Quoi! tu pourrois pnliKer... Quoi ! je t'aurois nwl connue!... Ah! songe à toi, songe à moi, songe à... Ecoute, il en est temps encore... Tu m'as chassé avec barbarie. Je fuis plus vite que le vent... Dit un mot, un seul mot, et je reviens plus prompt que l'éclair. Dis un mot , et pour jamais nous sommes unis : nous devons l'être... nous le serons... Ah ! l'air emporte mes plaintes!... et cependant je fuis! je vais vivre et mourir loin d'elle... Vivre loin 4'elle!...
^i) La suite montre que ses soupçons tomboient sur mylord Edouard , et que Qaire les a pris pour elle.
y oTRE cousine vous dira des nouvelles de votre ;i:ni. Je crois d'ailleurs qu'il vous écrit par cet oràinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre (•lupressemeut , pour lire ensuite posément cette lettre; car je vous préviens que son sujet demande tonte votre attention.
Je connois les liommes ; j'ai vécu beaucoup en j4eu d'années; j'ai acquis une grande expérience à mes dépens , et c'est le chemin des passions qui m'a conduit à la piiilosophie. Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rieu vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup-d'œil assigner les difi'éreaces, et il se pourroit bien que cet embarras de vous délinir vous lit prendro pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c'est cela même qui vous distiri<»ue, <|u'il est impossible devons distinguer, et que les traits dn modèle commun . dont quebju'un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi cliarjue épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère ; et s'il eu vient une qui soit parfaite, quoiqu'on la tronve belle au premier conp-tl'œil , il faut la considérer long-temps pour li reconnoître. La ])remiere fois que je vis votre amant, je fus fr.ippc d'un sentiment
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uouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l'a justifié. A votre égard, co fut tout autre chose encore, et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression, qu'un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l'amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce (ju'il seroit sans vous: beaucoup d'hommes peuvent lui ressembler, mais ii n'y a qu'une .Julie au mon.de. Aprt's un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m'éclairersur n»es vriiis sciitiments. Je connus que je ti'étpis point jaloux, ni par conséquent amoiir^inx ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi, iî vous faut les prémices d'une ame , et la mienne ne seroit pas digne de vous.
Dès ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés , j e fis auprès do votre père uije démarche indiscrète dont le mauvais succès u'est qu'une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m'écouter, et je ptiis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.
Sondez bien votre cœur, ô Julie, «t voyez s'il vous est possible d'éteindre le feu dont il est dévoré. Il fut un temps peut-être où vous pouviez en arrêter le proj^rès : mais si Julie , pure et chaste , a pourtant succombé, comment se relèvera -t -elle après sa chute? comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur, ci armé de la d.mgereuse image de loua les plaisirs iKissés."* Jeune amante , ne vous eu im-
posez plus , et renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue s'il faut conjbattre encore: vous serez avilie et vaincue , et le sentiment de votre honte étouffera par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insinué trop avant dans les substances de votre ame pour que vous puissiez jamais l'en chasser ; il en renforce et pénètre tous les traits comme une eau forte et corrosive ; vojis n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentiments s^quis que vous reçûtes de la nature ; et quand il ne vous restera plus d'amour, il ne vous restera plus rien d'estimable, Qu'avez-vcus donc maintenant à faire , ne pouvant plus changer l'état de votre cœur? Une seule chose, Julie ; c'est de le rendre légitime. Je vais vous proposer pour cela l'unique moyen qui vous reste : profitez-en tandis qu'il est temps encore; rendez à l'innocence et à la vertu cette sublime raison doul le ciel vous fit dépositaire, ou craigpez d'avilir à jamais le plus précieux de ses dons.
.]'ai dans le duché d'Yorck une terre assez considérable, qui fut long-temps le séjour de mes ancêtres. Le château est ancien , mais bon et commode ; les environs sont solitaires , mais agréables et variés. La rivière d'Ouse , qui passe au bout du parc , offre à la fois une perspective charmante à la vue, et un débouché facile aux. denrées. Le produit de la terre suffit pour l'honnête entrelien du maître, et peut doubler sous se» yeux. L'odieux préjugé n'a point d'accès dans c<tte lieiireiise contre* ; rh:d)il«nl paisible y conserve encore le» mœurs •impies des premiers temps, et l'on y trouve une
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image du Valais décrit a»ec des traits si toucliauts par la plume de votre ami. Cette terre est à vous , Julie, si vous daignez l'habiter avec lui ; et c'est là que vous pourrez accomplir cuserable tous les teadres souhaits par ou finit la lettre dont je parle.
Venez, modèle unique des vrais amants^ venez ^ couple aimable et llde'e , prendre possession d'un lieu fait pour servir d'asile à l'amour et à l'innocence; venez y serrer, à la face du ciel et des hommes, le doux nœud qui vous unit; venez honorer de l'exemple de vos vertus un pays ou elles seront adorées, et des gens simples portés à lej» imiter. Puissiez-vous en ce lien tranquille goûter à jamais dans les sentiments qui vous unissent le bonheur des âmes pures ! puisse le ciel y bénir vos chastes feux d'une famille qui vous ressemble ! puissiez-vous y prolonj^cr vos jours dans une honorable vieillesse, et les terminer enfin paisible- Tiient dans les bras de vos enfants ! puissent nos neveux, eu parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jonr dans l'attendrissement de leur cœur : « Ce fut ici l'.isile « de l'innocence, ce fut ici la demeure des deux « amiifits ! »
Votre sort est en vos mains, Julie; pesez attentivement la proposition que je vous fais, et n'en examinez que le fond; car d'ailleurs je me charge d'assurer d'avance et irrévocablement votre ami de l'enj^agement que je prends; je me charge aussi de la sûreté de votre départ , et de veiller avec lui a celle de votre personne jusqu'à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiqnemenl
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sans obstacle ; car parmi nous uae tille nubile n'a nul besoin du consentement d'autrui pour disposer d'elle-même. Nos sages lois n'abrogent poiut celles de la nature; et s'il résulte de cet beureux accord quelques inconvénients, ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient. J'ai laissé à Yevai mon valet- de-cbambre , bonime de confiance, brave, j)rudent, et d'une fidélité à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de boucbe ou par écrit à l'aide de Regianino , sans que ce dernier sacbe de quoi il s'agit. Quand il sera temps , nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.
Je vous laisse a vos réflexions ; mais , je le répète , craignez l'erreur des préjuges et la séduction des scrupules , qui mènent souvent au vice par le chemin de l'honneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres, La tyrannie d'un père intraitable vous entraînera dans l'abyme que vous ne connoîtrez qu'après la chute. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en timidité: vous serez sacrifiée à la chimère des conditions (i). H faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée et méprisable: il vaut mieux être oubliée et vertueuse.
( ï ) La chimère de» conditions! c'est un pair d'An- {;l«Mtrr<' qui parle .iluïi ! et tout ceci ne seroit pas une fictioQ ! Lecteur, qu'en dites-vous?
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P. S. Dans le doute de votre résolution, je vous écris à l'insu de notre ami , de peur qu'un refus de Totre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes soins.
v/h! ma chère, dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir! et quelle nuit j'ai passée en rêvant à celte fatale lettre ! Non , jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur ; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations, et jamais je n'appercus moins de moyen de les appaisrr. Autrefois une certaine lumiere.de sagesse et de raison dirigeoit ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes , je discernois d'abord le parti le plus honnête , et le prenois à l'instant. Maintenant , avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter eulre des passions contraires : mon foible cœur n'a plus que le choix de ses fautes; et tel est mon déj)lorable aveu^'lement , que st je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mou père me destine ; tu sais quels liens l'amour m'a donnes. Veux-je être vertueuse? l'obéissance et la foi m'imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur ? qui préférer d'un amant ou d'iin père ? Hélas ! en écoutant 1 amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au désespoir; en
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me sacrifiant au devoir , je ne puis éviter de commettre un crime ; et quelque parti que jV prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse et coupable.
Ah ! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource , et qui m'a tant de fois sauvée delà mort et du désespoir, considère aujourd'hui riiorrihle état de mon ame , et vois si jamais tes secourahles soins me^fureut plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l'amitié. Prends donc pitié de l'accahlement où tu m'as réduite ; achevé , puisque tu as commencé ; supplée à mon courage abattu; pense pour «elle qui ne pense plus que par toi. Enlin, tu lis dans ce cœur qui t'aime ; tu le connois mieux que moi. Apprentismoi donc ce que je veux; et choisis à ma place, quaud je n'ai plus la force de vouloir, ni la r.iison de choisir.
Relis la lettre de ce généreux Anglais; relis-la mille fois, mon ange. Ah I laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l'amour, lapiiix., la vertu, peuvent me promettre encore ! Douce et ravissante union des âmes, délices inexprimables même au sein des remords, dieux ! que seriea-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur et l'innocence seroient encore en mon pouvoir! Quoi! je pourrois expirer d'amour cl do joie entre un époux, adoré et les chers gages de sa tendresse!... Et j'hésite un seul moment ! et je ne yole pas réparer ma faute dans les brus de celui qui
mêla fit commettre! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille!... Oh! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sarrés qu'ils ont remplis envers nu)i!... Et les tiens , fille ingrate et dénaturée , qui les remplira j)rès d'eux, tandis que tu les oublies? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d'une mère que tu te prépares à le devenir? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfants à l'honorer? Digne objet de l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère idolâtres , abandonne-les au regret de t'avoir fait naître ; couvre leurs vieux j ours de donledr et d'opprobre... et jouis , si tu peux , d'un bonheur acquis à ce prix !
Mon Dieu ! que d'horreurs m'environnent! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille ; abandonner à la fois père , mère , amis , parents , et toi-même ! et toi, ma douce amie ! et toi, la bienairace de mon cœur ! toi dont à peine , dès mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour; te fnir, te quitter, te perdre , ne te plus voir !... Ah ! non : que jamais... Que de tourments déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans qu'aucun des biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m'égare. Tant de combats passent ma force et troublent ma raison ; je perds à la fois le courage et le sen.s. Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.
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