BILLET DE JULIK À CLAIRE
»J E t'entends, araie incomparable, et je te reiïïercie. Au moins une fois j'aurai fait mon devoir, et ne serai pas en tout indigne de toi.
Votre lettre^ myloril, me pénètre d'attendrissement et d'admiration. L'ami que vous dai-^nez protéger n'y sera pas moins sensible, quand il saura tout ce que vous a\ez voulu faire pour nous. Hélas î ii n'y a que les infortunés ([ui sentent le prix des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déjà qu à trop de titres tout ce que vaut la votre, et vos vertus bcroiques noiTS toncbcront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.
Qu'il me seroit doux d'être benrense sons les auspices d'un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonbeur que la fortune m'a refusé î Mais , inylord , j e le vois avec désespoir , elle trompa vos bons desseins ; mon sort cruel 1 emporte sur votre zèle, et la douce image des biens que vous m'offrez ne sert qu à m'en rendre la privation plu» sensible. Vous donne/, une retraite agréable et sûre à deux amants persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle; et je sais que
sons votre garde j'échapperois aisément aux j)Oursnites d'une famille irritée. C'est beaucoup pour l'amour, est-ce assez pour la félicité? Non: si vous voulez que je sois paisible et contente , donnezmoi quelque asile plus sur encore, où l'on puisse ^.échapper à la honte et au repentir. Vous allez audevant de nos besoins, et , par une générosité sans exemple, vous vous privez pour notre entretien d'une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous , et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah! mylord, serai-je digne d'en trouver un, api es avoir a})andouné celui que m'a donné la nalure?
Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée , et des murmures secrets qni déchirent mon cœur. Il ne s'agit j)as de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j'en puis disposer sans les affliger mortellement , si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudroit autant consulter si j ai droit de leur ôîer la vie. Depuis quand la vertu pese-t-elle qinsi les droits du sang et de la nature.^ Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tanlde soinlcs b.')rncs de la reconnoissauce? N'est-ce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu'au point où l'on commence à le devenir? et cherchct-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on u'est poiul teulé de le ])as»er? Qui ? moi ? i'abandounerois impitoyablement ceux ]Kir qui je respire , ceux qui me conservent la vie qu'ils m'ont dunuce , et me la rendent chère: ceux cpii n'on'
(l'autre espoir, d'autre plaisir qu'en moi seule; un père presfjue sex;«gt'naire , nue mère toujours languissante ! moi, leur unique enfant, je les laisserois sans assistance clans la solitaile et les ennuis de la vieillesse , quand il est temps de leur rendre les tendres soins qu'ils m'ont prodigués ! j e livrerois leurs derniers jonrs à la honte, aux rejjrets, aux pleurs! la terreur, le cri «le ma conscience agitée me pelndroient sans cesse mon père et ma mert expirant sans consolaliou , et maudissant Li fille ingrate qui les délaisse et les dcslionore ! Non , mvlord , la vertu que j'abandonnai m'abandonne à sou tour, et ne dit j)lus rien à mon coeur : mais cette idée horrible me parîe à sa place; elle me suivroit pour mon tourment à chaque instant tle mes jours, et me rendroit misérable au sein du bonheur. Enfin , si tel est mon dc-stin qu'il faille livrer le reste de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j'aime mienx braver tous les autres.
Je ne puis répondre à vos raisons, je l'avoue, je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, mvlord , vous n'èles pas marié: ne sentezvous point fju'il faut être père pour avoir le droit de conseiller les enfants d'autrui.'* Quant à moi, mon parti est pris; mes parents me rendront malheureuse, je le sais bien; mais il me .sera moins cruel de gruiir dans mon infortune, que d'avoir causé la leur ; et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc, douce chimère d'une ame sensible , félicité ai charmante et si désirée , t« te per-
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dre dans la nuit des songes , tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous , ami trop généreux , oubliez vos aimables projets, et qu'il n'en reste de trace qu'au fond d'un cœur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir. Si l'excès de nos maux ne décourage point votre grande ame , si vos généreuses bontés ne sont point épuisées , il vous reste de quoi les exercer avec gloire ; et celui que vous honorez du titre de votre ami peut, par vos soins , mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l'état où vous le voyez : son égarement ne vient point de làcbet»; , mais d'un génie ardent et fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente ; le vulgaire ne conuoît point de violentes douleurs , et les irrandes passions ne germent guère cliez les hommes foibles. Hélas! il a mis dans la sienne cette énergie de sentiments qui caractérise les âmes nobles , et c'est ce qui fait aujourd'hui ma honte et mon désespoir. Mylord , daignez le croire , >'il n'étoit qu'un homme ordinaire, Julie n'eût point péri.
Non , non, cette affection secrète qui prévint en vons une estime éclairée ne vous a point Lromjx-. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connoître ; vous ferez plus encore , s'il est possible, après l'avoir connu. Oui, soyez son oonsoUiteur, son protecteur, son ami, son père; c'est à la fois pour vous et pour lui que je vous eu conjure; il justifiera votre confiance , il honorera vos bienfaits , il praliquera vos Ici ons , il imitera vos vcrins , il apnrendra de vous la sagesse. Ah J
mylord , s'ildevient eutre vos mains tout ce qu'il peut être , que vous serez, fier uq jour de votre ouvrage I
XLt toi aussi, mon doux ami ! et toi l'unique espoir de mon cœur , tu viens le percer encore quand il se metlrf ilo tristesse! J'étois préparée aux coups de la fortune, de longs pressentiments me les avoient annoncés; je les anrois supportes avec patience: mais toi pour qui je les souffre.'... Ah ! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables, et il m'est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les rendre chères. Que de douces consolations je m'étois promises qui s'évanotlissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force auimeroit ma langueur, que ton mérite effaceroit ma faute, que tes vertus releveroient mon ame abattue ! Combien de fois j'essuyai mes larmes aiueres on me disant. Je souffre pour lui, mais il en est digne; je suis coupable, mais il est vertueux; mille ennuis nrassie.'::[ent, mais sa constance me soutient, et je trouve an fond de son cœur le dédommagemecit de toutes mes pertes ! "Vain espoir que la première épreuve a détruit! Où est maintenant cet amour sublime ((ui sait élever tous les scutimenis et faire éclater la vertu? On sont cesfieres maximes? Qii'est devenue cette imitation des grands hommes.' Où est ce philosophe que le malheur ne peut ébraa-
1er, et qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse? Quel prétexte excxisera désormais ma honte à mes propres yeux , quand je né vois plus flans celui qui m'a séduit*» qu'un homme sans courage, amolli par les plaisirs, qu'un cœur lâche , abattu par les premiers revers , qu'un insensé qui renonce à la raison sitiV* qu il a hesoin d'elle? O dieu! dans ce comble d'humiliation devois-je me voir réduite à rougir ùe mon choix autant que de ma foiblesse ?
Regarde à quel point tn t'oublies : ton a me égarée et -rampante s'abaisse jusqu'à la cruauté! lu m'oses faire des reproches ! tu t'oses plaindre de moi !... de ta Julie !... Barbare !... comment tes remords n'ontils pas retenu ta main? comment les plus doux témoii^nages du plus tendre amour qui fut jamais t'ont-ils laissé le courage <le m'outrager? Ah! si tu pouvois douter de mon cœur, que le tien seroit méprisable!... Mais, non, tu n'en dou^i•s pas, in n'en peux. douter , j'en puis délier ta fureur ; et dans cet instant même où je hais ton injustice, lu vois trop bien la source du premier mouvement de colère que j'éprouvai de ma vie.
Peux-tu t'en prendre;! moi, si je me suis perdue par une aveugle couliaiice , et si mes desseins n ont point réussi.^ Que tu rougirois de tes duretés si tu coniioissois quel espoir m'avoit séduite , «juels projets j'osai former pour tou bonheur et le mien , rt comment ils se sont évauouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j'o.se m'en flatter encore, tu pourras en savoir davantage , ol les regrets me vengeront alors de tes reproches. Ta sais la défense de
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mon père ; tu n'ignores pas les discours publics ; j'en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comui^ nous; et pour nous conserver l'un à l'antre , il fallut nous soumettre au sort qui nous séparoit.
Je t'ai donc cLassé, comme tu l'oses dire! Mais pour qui l'ai-je fait, amant sans délicatesse? Ingrat ! c'est pour un cœur bien plus bonnête qu'il ne croit l'être, et qui raourroit mille fois plutôt que de rao voir avilie. Dis-moi , que deviendras-tu (juand je serai livrée à l'opprobre? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? "Viens , cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l'olfrir. Viens, ne crains pas d'èlre dés;<voué de celle à qui tu fus cher. Je suis prêle à déclarer à la face du ciel et des bommcs tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d'amour et de honte : j'aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t'en voir douter un moment , et te» reproches me sont plus amers que l'igriouiinic.
Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t'en conjure; elles me sont insupportables. O dieu ! comment peut-on se querell«*r quand on s'rtime , et perdre à se tourmenter l'un lauire des moments où l'on a si grand be!;oin de consolation! P^on, mon ami, que sert de feindre un mécontculement qui n'est pas? Plaignons-nous du sort et non de l'amour. Jamais il ne forma d'union si parfaite; jamais il n'en forma de plus durable. Nos âmes trop
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bien confondues ne sauroient plus se séparer ; et noas ne pouvons plus vivre éloignés l'un de l'autre , que comme deux parties d'un même tont. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines ? comment ne sens-tu point celles de ton amie ? comment n'entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements? Combien iU sont plus douloureux que tes cris emportés ! Combien , si tu partageois mes maux , ils te seroient plus cruels qUe les tien» mêmes !
Tu trouTcs ton sort déplorable ! Considère c«lai de ta Julie, et ne pleure que sur elle. Considère dans nos communes infortunes l'état de mon sexe et du tien , et j uge qui de nous est le plus à plaindre. Dans la force des passions , affecter d'être insensible ; en proie à mille peines, paroître joyeuse et contente; avoir l'air serein et l'ame agitée; dire toujours autrement qu'on ne pense; déguiser tout ce qu'on sent ; être fausse par devoir , et mentir par mrodestie ; voilà l'état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances , qu'aggrave enfin celle des parents dans un l'en mal assorti. Mais on gêne en vain nos inclinations; le cœur ne reçoit de lois que de luimême; il éobappeà l'esclavage ; ilsc donne à son gré. Sous un joug de fer que le ciel n'impose pas, ou n'asservit qu'un corps sans ame : la personne et la foi restent séparément engagées; et Ton force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part on d'autre au devoir sacré de la fidélité. Il en est do plus sages. Ah ! je le sais. Elles n'ont point aimé. Qu'elles sont licarcu«cs! Elles ré»
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sisteut? J'ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses. Aiment -elles mieux la vertu.' Sans toi, sans toi seul, je Taurois toujours aimée. Il est donc vrai ([ue je ne l'aime plus?... Tu m'as perdue, et c'est moi qui te console !... Mais moi que vais-je devenir?... Que les consolations de l'amitié sont foibles où manquent celles de l'amour ! Qui me consolera donc dans mes peines? Quel sort affreux j'envisage , moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu'un nouveau crime dans des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute et mon amant, si je ccde ? .Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l'abattement où je suis? Je crois déjà voir les fureurs d'un père irrité. Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l'amour ;^émi.ssant déchirer mon cœur. Privée de loi , je reste sans ressource, sans appui, suns espoir; le pas^é m'avilit, le présent m'afflige, l'avenir mépouvante. J'ai cru tout faire pour notre bonheur, je n'ai fait que nous rendre plus misi'rables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus , les remords demeurent ; et la honte qui m'humilie est sans dédommagement.
C'est à moi, c'est à moi d'être foible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer; et le temps mrme qui guérit tout ne m'offre que de nouveaux sujets de larmes, Mais toi qui n'as nulle violence à craindre, que la honte n'avilit point, que rien ne force à déguiser bassemeut tes senti- Clients ; loi qui ne scus ([uo 1 atteinte du malheur et
joaisau moins de tes premières vertus, comment x'oses-tu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme , et de t'emporter comme un furieux? N'est-ce pas assez du mépris ([ue j'ai mérité pour toi , sans l'augmenler en te rendant méprisable toi-même, et sans m'accabler à la fois de mon opprobre et d u tien ? Kappelle donc ta fermeté , sache supporter l'infortune, et sois homme. Sois encore, si j'ose le dire, l'amant que Julie a choisi. Ah ! si je ne suis plus digne d'animer ton courage, souvienstoi du moins de ce que je fus un jour; mérite que pour toi j'aie cessé de l'être; ne me deshonore pas dea-sL fois.
Non, mon respectable ami , ce n'est point toi que je reconnois dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier, et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J 'espère, toute avilie , toute confuse que je suis, j'os« espérer que mon sonveuir n'inspire point des sentiments si bas, que mon image règne encore avec pins de gbîire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n'aurai point à me reprocher, avec ma foiblesse, la lâcheté de celui qui l'a causée.
Heureux dans ta disgrâce, tu trouves le plus précieux ilédomm.'igj'meni qui soi» connu dcsamcs sensibles. Le ciel dans ton malheur te donne un ami , et te laisse à douter si ce qu'il te rend ne vaut pas niieuxqne ce qu'il l'ôtc. Admire et chériscet homme trop généreux, qui daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours et de ta raison. Que tu »erois ému si lu pavois loul ce qu'il a voulu f;iircpour toi ! Mais que sert d'animer la reconnoissancc en aigrissant tes douleurs i* l'u n'as pas besoin de savoir
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à quel point il t'aime pour connoître tout ce qu'il vaut; et tu ce peux: l'estimer comme il le mérite, sans l'aimer comme tu le dois.