‹ JulieChapitre 16 sur 200 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

luol , qui ne suis pas une {^fraade raisonneuse, je ne veux point d'une honnêteté qui trahit l'amitié, la foi , la confiance; j'imagine que chaque relation, chaque âge , a ses maximes , ses devoirs , ses vertus ; que ce qui seroit prudence à d'autres , à moi seroit perfidie , et qu'au lieu de nous rendre sages , on nous rend méchants en confondant tout cela. Si ton amour est foible , nous le vaincrons ; s'il est extrême , c'est l'exposer à des tragédies que de l'attaquer par des moyens violents; et il ne convient à l'amitié de tenter qae ceux dont elle peut répondre. Mais, en revanche, tu n'as qu'à marcher droit quand tu seras sous ma garde : tu verras , tu verras ce que c'est qu'une duègne de dix-huit ans.

.le ne suis pas , comiae tu sais , Iqin de toi pour mon plaisir ; et le printemps n'est pas si agréable en campagne que tu penses; on y souffre à-la-fois le froid et le chaud ; on n'a point d'omhre à la promenade, et il faut se chauffer dans la maison. Mon père , de son côté, ne laisse pas , au milieu tie ses hàtiments , de s'appercevoir qu'on a la ga- 7çtte ici plus tard qu'à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y retourner , et tu m'embrasseras , j 'espère , dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m'inquiète est que quatre ou cin(| jours font je ne sais combien d'heures dont plusieurs sont destinées au philosophe. Au philoso])lie, enlends-lu , cousine."* Pense que toutes ces heures-là ne dt)ivent sonner que pour lui.

Ne va pas ici rougir et baisser les yeux: prendre un air grave , il t'est impossible ; cela n<? peut alU-r k tes trait», lu sais i)ien que je ne satirois pleorur

58 LA NOUVELLE HîtLOISE.

hans rire, et que je n'en suis pas pour reia moins sensible; je n'en ai pas luoins de chagrin d'être loin de toi; je n'en regrette pas moins la Lonue Chaillot. Je te sais un gré infini de vouloir partager avec moi le soin de sa faïuille , je ne i';iljandonnerai de mes jouis ; mais ta ne serois plus toimême si tu perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie étoit Labillarde , assez libre dans ses propos familiers, peu discrète avec de jeunes filles, et qu'elle aimoit à parler de son vieux temps. Aussi ne sout-cc pas tant les qualités de son esprit que je regrette , bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvais) s: la perte que je pleure en elle , c'est son bon cuur, son par/ait attachement, qui lui donnoit à-la-fois pour moi la tendres.se d'une mère et la coniiauce d'une sœur, liile me teuoil lieu de toute ma famille. A peine ai-je connu ma mère; mon père m'aime autan l qu'il peut aimer: nous avons perdu ton aimable frère . je ne vois prest^ue jamais Its miens : me voilà comme une or[)beline délaissée. Mon enfant , tu me restes seule ; car ta bonne mère c'est toi : tu as raison pourtant ; tu me restes. Je pleurois î j'étois donc foUe; qu'avois-je à pleurer.**

P. S. De peur d'accident j'adresse cette lettre à notre maître , aliii (|u'elle te parvienne plu» sûrement.

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