PREMIERE PARTIE. i
tour de ta chaise ? ne vis-je pas, au dépit de tes compagnes, l'admiration qu'ils marquoient pour toi? ne visje pas leurs respects empressés, et leurs hommages , et leurs galanteries? ne te vis-je pas recevoir tout cela avec cet air de modestie et d'indifférence qui en impose plus que la fierté ? ne vis-je pas , quand tu te dégantois pour la collation l'effet que ce bras découvert produisit sur les spectateurs? ne vis-je pas le jeune étranger qui releva ton gant vouloir taiser la main charmante qui le recevoit? n'en visje pas un plus téméraire, dont l'œil ardent suçoit mon sang et ma vie, t'obliger , quand tu t'en fus apperçue , d'ajouter une épingle à ton fichu ? .le n'étois pas si distrait que tu penses ; je vis tout cela , Julie , et n'en fus point jaloux ; car je conuois ton cœur: il n"est pas , je le sais bien , de ceux qui peuvent aimer deux fois . Accuseras-tu le mien d'en être ?
Reprenons-la donc cette \ie solitaire que je ne quittai qu'à regret; non, le cœur ne se nourrit jxjint dans le tumulte du monde : les faux plaisirs lui rendent la privation des vrais plus amere, et il préfère sa souffrance à de vains dédommagements. Mais , ma .Iulie , il en est , il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons, et tu semblés les oublier! Quoi! passer quinze jours entier» si près l'un de l'autre sans se voir ou sans se rien dire ! Ah ! que veux-tu qu'un cœur brûlé d'amour fasse durant tant de siècles? l'absence même seroit moins cruelle. Qu(r sert un excès de pnidcni'r »jui nous fuit plus do maux qu'il n'en prcvimt ? que sert de prolonger sa vie avec son »U2>plicc? ue vau-
tlroit-il j)as mieux cent fois se voir un seul instant et puis mourir.
Je ne le cache point , raa douce amie , j'aimcrois à pénétrer l'aimable secret que lu me dérobes : il n'en fut jamais de plus intéressant pour nous ; mais j'y fais d'inutiles efforts. Je saurai pourtant g^arder le silence que tu m'imposes , et contenir une iudiscrete curiosité; mais en respectant un si doux mystère, que n'en puis-je au moins assurer l'éclaircissement I Oui sait , qui sait encore si tes projets ne portent point sur des chimères? Chère 9me de ma xie , ah ! commençons dn moins par les bien réaliser.
P. S. J'oubliois de te dire que M. Roguin m'a offert une compagnie dans le rcjjinient qu'il levé pour le roi de Sardaigne: jai été sensiblement touché de l'estime de ce brave officier; je lui ai dit, ca le remerciant, que j'avois la vue trop courte pour le service, et que ma passion pour l'étudo ' s'accorderoit mal avec une vie aussi active. En cela je n'ai point fait un sacrilicc à l'amour ; je pense que chacun doit sa vie et son sang a la patrie , qu'il n'est j)as permis de s'aliénera des princes ausqueU on ne doit rien , moins encore de se vendre , et do faire du plus noble raf'ier du monde celui d'un vil mercenaire. Ces maximes étoient celles de moaju pcre, que je scrois bien heureux d imiter dans son ' amour pour ses devoirs et pour son pavs. Il ne vou- . lut jamais entrer au service d'aucun orince étran- , gfr ; mais , dans la guerre de i 7 1 2 , il porta les ar- 1 mes avec hooueur pour la patrie ; il se trouva daus