Julie; ou, la Nouvelle Héloïse
Le portrait de Jean-Jacques Rousseau en tête de ce volume a été reproduit d'après une photographie
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Dans une édition des Classiques Français publiée par une maison anglaise et destinée aux lecteurs des deux côtés de la Manche, aucun livre n'a meilleur droit à une place que la Julie de Rousseau. Elle est la manifestation la plus sensible de l'engouement que les Français du XVIIIe siècle eurent pendant longtemps pour les idées et la littérature anglaises ; le modèle qui l'inspira est anglais ; l'un des personnages principaux est un Anglais ; on y parle assez souvent des mœurs anglaises ; 1 enfin, l'auteur venait de Genève, cette ville dont on a pu dire que le caractère de ses habitants a quelque chose d'anglais.2
Ce roman est, donc, en quelque sorte un lien entre les deux littératures ; c'est comme un document qui témoigne une ancienne alliance entre les génies des deux pays.
La première page même de ce petit livre, sur laquelle se trouvent réunis des noms anglais et français et qui nous avertit que cette œuvre française a été réimprimée à Londres, nous rappelle ce XVIIIe siècle où tant de livres français ont vu le jour sur les bords de la Tamise et où une foule d'écrivains français, exilés après la Révocation de l'Edit de Nantes, servaient comme intermédiaires entre
1 Voir, Nouvelle Héloïsc; i. 44, ii. 9, iv. II, V. I, 2, vi. 5.
2 Doudan, Lettres.
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deux nations qui se connaissaient mal. D'humbles auteurs, oubliés aujourd'hui, Desmaizeaux, Armand de la Chapelle, Le Clerc, Coste, en disséminant de chaque côté du détroit par leurs adaptations et leurs traductions, leurs biographies et leurs vulgarisations, leurs lettres et leurs journaux, des connaissances à la fois plus exactes et plus larges, ont préparé le chemin pour les écrivains de plus ample génie qui ne tardèrent pas à les suivre et posèrent les premiers fondements de cette bonne entente qui règne actuellement entre deux voisins faits pour se comprendre.
Mais jusqu'au commencement du XVIIIe siècle un brouillard épais couvrait la Manche et cachait chacune des deux nations aux yeux de l'autre.
L'impartialité nous force à dire que l'ignorance était plus complète du côté français. L'exil avait déjà forcé des Anglais cultivés, les Cavaliers de Charles L, à affronter les dangers de la mer ; des poètes tels que Waller et Cowley, avaient séjourné en France, d'où ils avaient rapporté une grande admiration pour le théâtre de Corneille, les romans de Mademoiselle de Scudéry et pour toute la littérature de l'hôtel de Rambouillet. Mais l'hégémonie de la langue française et la supériorité incontestée de sa littérature sur celles des autres nations continentales empêchaient les Français d'acquérir une connaissance de l'anglais et d'imaginer qu'il pourrait y avoir des œuvres de goût composées dans cette langue. Perrault ne se doutait pas, lorsqu'il prit parti pour les modernes contre les anciens, qu'il pût tirer quelques-uns de ses meilleurs exemples de la littérature de l'île voisine. Comment s'en serait-il douté quand un livre qu'il a pu avoir entre les mains, Le Fidèle Conducteur four le Voyage d'Angleterre, écrit par
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le sieur Coulon et publié à Paris en 16154, débute par un Advis au Lecteur ainsi conçu : —
" Mon cher lecteur, il n'y a que sept lieues de traject de France en Angleterre : Tu n'auras -pas chemin à faire si tu veux veoir cette isle qui autrefois a esté tenue par les anciens pour le bout du monde, les Poètes Latins la nommant la dernière Thulê ! Elle a esté autrefois le séjour des anges et des saints et à présent elle est l'enfer des démons et des parricides. . . . Dans cette isle abominable tu pourras remarquer les vestiges de l'ancienne piété et les remuements et les bouleversements de la brutalité d'un peuple enragé quoique stupide et septentrional."
Et le Fidèle Conducteur de nous raconter les merveilles de ce pays étrange, depuis la pierre précieuse, l'Agate, qui " brûle en l'eau et s'éteint dans l'huile," jusqu'aux caykes, oiseaux qui, en Ecosse, poussent sur des arbres !
Ajoutons qu'un ambassadeur de Louis XIV., ayant reçu l'ordre en 1663 de renseigner son maître sur l'histoire littéraire de l'Angleterre, cite seulement Bacon, Morus, Buchanan et " un nommé Miltonius qui s'est rendu plus infâme par ses dangereux écrits que les bourreaux et les assassins de leur roi." 1 Même au commencement du XVIIIe siècle le plus grand poète anglais figure dans un Guide d'Angleterre comme " Un certain Shakespeare " dont Monsieur Addison a continué et perfectionné l'œuvre !
Trois auteurs surtout ont travaillé à dissiper en France cette ignorance des choses d'Angleterre : Murait, un Suisse, dont les lettres admirables étaient connues et admirées par Rousseau ; 2 Voltaire, dans Les lettres philosophiques ; enfin, l'Abbé Prévost.
1 J. J. Jusserand, Shakespeare en France, p. IOJ.
2 Nouvelle Héloise, vi. 7.
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Le second a préconisé la philosophie et la science anglaises ; 1 et Prévost initia la France à la création la plus originale du génie littéraire anglais au XVIIIe siècle — le roman de mœurs. Par ses traductions des romans de Richardson, surtout de la Clarisse, il donna aux romanciers de son pays de nouveaux modèles d'où le génie français à su tirer des chefsd'œuvre.
Le succès du roman bourgeois fut immédiat et complet en France. " Sans Paméla nous ne saurions ici que lire ni que dire," écrivait Crébillon à Lord Chesterfield ; et Diderot, dans son fameux Eloge de Richardson, s'écrie : " O Richardson, Richardson, homme unique à mes yeux, tu seras ma lecture dans tous les temps ! Forcé par des besoins pressants, je vendrai mes livres : mais tu me resteras ; tu me resteras sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle. . . ."
Tous les romanciers de l'époque imitaient Richardson ou s'inspiraient de lui ; Crébillon fils, Marmontel et Diderot lui-même, avec une foule d'auteurs moins connus, se plongeaient dans l'analyse psychologique, la peinture des détails domestiques, l'enseignement ou plutôt la prédication de la vertu, qui sont les traits caractéristiques du style du brave libraire londonien.
Rousseau n'échappa pas à la manie générale de son temps. Il lisait avec plaisir tous les auteurs anglais ; ne propose-t-il pas Robinson comme lecture unique et complète pour le jeune Emile ? n'écrit-il pas à Voltaire après avoir lu V Essai sur l'homme : " Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ? " Et il ajoute dans la Nouvelle Hélo'ise
1 N'oublions pas que La Fontaine avait déjà écrit; " L'Anglais pense profondément," &c.
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qu'il n'y a rien de bon qu'on ne soit tenté de faire en quittant le livre de Pope.1 Il fit connaissance avec Richardson par la traduction de son ami Prévost et déclara tout de suite qu'il n'y avait pas de roman " égal à Clarisse ni même approchant," 2 exprimant ainsi une admiration qu'il garda jusqu'à la fin de sa vie.
Rien d'étonnant dans cet enthousiasme. Comment Rousseau n'aurait-il pas admiré un romancier qui écrit, non pour amuser, mais " afin de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les esprits des jeunes gens des deux sexes ? " 3 Comment n'aurait-il pas goûté cette forme épistolaire, lui qui a dit, " J'aurais fait une fort jolie conversation par la poste ? " 4 Enfin, comment Rousseau, qui se donnait pour mission de prêcher un nouvel Evangile à un siècle méchant et perverti, aurait-il pu résister à la tentation d'employer cette forme commode, ce meuble à tiroirs où il pouvait caser toutes les digressions, morales, économiques ou politiques qu'il lui plaisait d'ajouter aux tableaux épars d'une histoire suivie et passionnée ? Pour être romancier à la façon de Richardson on ne cessa pas d'être prédicateur. C'était le seul genre de roman qui convenait à Rousseau.
Car, malgré le mot, vrai dans un sens, d'un critique contemporain,5 Jean-Jacques n'était pas romancier. Il était trop peu capable d'objectiver ses idées ; il ne savait pas sortir de lui-même pour camper devant ses lecteurs des personnages distincts, rattachés à leur créateur par un fil invisible. La forme du roman par lettres, cependant, permet à
1 Partie IL, Lettre xviii. 2 Lettre sur les Spectacles.
3 Voir Pamela, Avertissement. 4 Les Confessions.
5 M. Faguet l'appelle, "J. J. Rousseau, romancier français." Voir XVIII. Siècle.
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un auteur de cacher cette faiblesse et de se mettre tout entier dans chacun de ses personnages ; le lecteur apprend par l'en-tête de chaque épître quel est celui qui parle et, comme les spectateurs du Guignol, il se laisse tromper sans remarquer que la voix ne varie pas.
Ainsi, lorsqu'en 1756, " dans la plus belle saison de l'année, au mois de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux," 1 dans cet été naissant qui devait être pour lui l'été de Saint-Martin, Rousseau se mit à penser à l'amour et à l'amitié, " ces deux idoles de son cœur," ce fut sous forme de lettres qu'il jeta ses pensées éparses sur le papier ; et plus tard, lorsque la mauvaise saison commençait à le renfermer au logis, s'avisant de la contradiction manifeste entre les principes sévères qu'il avait professés et le recueil d'épîtres amoureuses qu'il s'occupait de rédiger, il prit encore exemple sur Richardson et mêla à son roman des leçons morales : Julie fille, vaincue par l'amour, serait opposée à Julie femme, rachetée par la religion ; en face des mœurs dissolues de l'époque se dresserait un tableau de bonheur conjugal ; la haine réciproque des philosophes et des chrétiens serait adoucie en montrant " à chaque parti le mérite et la vertu dans l'autre, dignes de l'estime publique et du respect de tous les mortels." 2 N'était-ce pas là le vrai programme d'un Richardson français ?
Ceux qui connaissent Clarisse — et, malgré l'opinion d'un critique 3 très versé dans la littérature d'Outre-Manche, il y a encore des Anglais qui lisent le chef-d'œuvre de Richardson — se plairont à
1 Confessions, Pte. II. Liv. ix.
2 Confessions, ix. 1757.
3 J. Texte, J. J. Rousseau et le cosmopolitisme littéraire.
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découvrir d'autres analogies entre les deux romans. Clarisse et sa confidente, Miss Howe, sont les prototypes des " deux inséparables " de Rousseau ; dans l'un et l'autre cas les infortunes de l'héroine viennent de l'opposition d'un " père barbare " à un mariage ; les parents de Julie rappellent ceux de Clarisse — le père dur et emporté, la mère bonne mais incolore ; milord Bomston fait penser au colonel Morden. Mais la peinture de la vie ordinaire, le milieu bourgeois où se passe l'action, l'atmosphère réaliste qui enveloppe l'histoire, si différente de cet empyrée romantique où planent les personnages du roman hércique du XVIIe siècle, depuis UAstrée française jusque à la Parthénisse anglaise — voilà le plus fort lien entre les deux ouvrages.1 Si, comme on l'a dit, pour créer le roman bourgeois il fallait une âme bourgeoise,2 le XVIIIe siècle a produit, en Richardson et Rousseau, deux écrivains tout désignés pour lancer la nouvelle école.
Mais ce n'est pas simplement en donnant droit de cité au roman bourgeois que Rousseau a naturalisé en France des idées et des sentiments étrangers jusque-là à la littérature française. Il avait dans son âme des éléments particuliers, éléments déployés avec toute leur force dans la Nouvelle Héldise et qui étaient, avant lui, peu communs au tempérament français. En imprimant sur la littérature son cachet personnel, il a élargi — ou égaré, c'est selon les opinions — la conscience littéraire du pays et fait sortir l'esprit français du cadre étroit du classicisme.
1 On peut remarquer, en outre, que Rousseau pense à Richardson en écrivant son roman. Voir la Seconde Préface ; Lettre xviii. Partie III., &c.
2 Texte, J. J. Rousseau, p. 293.
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Rousseau est surtout lyrique : il chante ses propres peines, il trouve dans les mouvements de son propre cœur une matière inépuisable, il étale son moi ; il sent fortement le rapport entre l'homme et la nature ; il voit et comprend l'homme non comme être raisonnable, dirigeant, maître de l'univers, mais comme formant partie de l'univers, comme partageant le sort de tout ce qui naît, croît, tombe et s'en va. De là, son affection pour le " grand être " * qui l'enveloppe ; de là, aussi, sa mélancolie, car il sait que la beauté et la jeunesse passent avec la rapidité de l'astre 2 et que nous ne sommes tous qu'une poussière qui périt.
Tout cela était peu français avant l'avènement de Rousseau, mais tout cela s'était déjà exprimé dans la littérature anglaise. Le théâtre de Shakespeare comparé au théâtre de Racine, qu'est-ce sinon l'individualisme sans tradition opposé à l'esprit d'ordre et de généralisation du classicisme ? Sidney dans Astrophel and Stella, Shakespeare dans les Sonnets — combien d'autres encore! — avaient déjà épanché dans leurs écrits les douleurs de leur cœur ; et si le sentiment de la nature qui anime les premiers vers de Milton avait été oublié par ses successeurs, Thomson l'avait ravivé au XVIIIe siècle en chantant les fleurs, les ruisseaux et les montagnes, l'année pâle qui descend, les feuilles qui ne cessent de tomber et le vent qui sanglote parmi les arbres dénudés.3 Quant à la mélancolie, c'était un sentiment particulièrement britannique, et depuis le poète saxon qui rappelait au lecteur la maison étroite et basse qui l'attend depuis son
1 Voir, Lettres à M. de Maleshcrbes, iii.
2 Nouvelle Héloïse, Partie I, Lettre xxvi.
3 Voir, par exemple, The Seasons : Autumn.
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entrée dans le monde,1 jusqu'à Young qui s'écriait en se réveillant : " Heureux ceux qui ne se réveillent plus ! " 2 les poètes anglais s'étaient toujours occupés de la courte durée de cette vie et de tout ce qui nous attend dans le mystère de l'au-delà. C'est qu'ils étaient tous nourris de la Bible ; car être religieux n'empêche pas d'être pessimiste ; au contraire, beaucoup de gens — et Rousseau, sans doute, était du nombre — trouvent dans la religion un refuge contre la pensée terrible de l'immense nuit qui engouffre l'humanité et devant laquelle ils se ferment les yeux en murmurant, " Oh horrible ! horrible ! trop horrible ! "
Or, Jean-Jacques, qui faisait des Ecritures son livre de chevet, buvait aux mêmes sources d'inspiration que les Anglais et devint, en quelque sorte, plus anglais que français ; car la Bible n'a jamais été un livre français.3 Il a, donc, versé toute cette émotion dans le roman ; il a entouré l'intrigue d'une atmosphère et d'un décor ; par là, il a fait un livre plus beau, plus artistique, que la thèse morale de Richardson et, en même temps, il a rendu le roman capable d'exprimer tous les mouvements de la conscience moderne. C'est seulement depuis lui que nous voyons de grands poètes quitter la lyre pour prendre la simple plume du prosateur.
Est-il besoin de rappeler l'importance de Rousseau et de la Nouvelle Héldise dans la littérature française ? Jean-Jacques n'est-il pas père de tous les romantiques et n'ont-ils pas tous appris de lui à se confesser dans leurs livres, à vivre leurs romans et à trouver dans leurs tristesses passées un sujet de
1 Voir la traduction de Longfellow : "For thee was a house made," &c.
2 Night Thoughts.
3 J. J. Weiss, cité Texte. J. J. Rousseau,
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poésie ? Sans l'exemple des Confessions, Chateaubriand nous aurait-il si longuement entretenu de lui-même dans les Mémoires d' 'Outre-Tombe ? Comparez le Lac de Lamartine avec la dernière lettre de la Partie IVe de la Julie ; vous verrez combien les paroles du prosateur retentissent aux oreilles du poète. Le " faible cœur " de Musset aurait-il découvert tant de douceur dans les chagrins passés, aurait-il laissé éclater toute sa peine devant les débris d'un amour perdu, si Rousseau n'avait pas enseigné le plaisir amer du souvenir et " combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents " ? Et Madame de Staël dans Delphine ; Hugo dans La Tristesse d'Olympo ; George Sand dans ses premiers romans ; et les autres, ne sont-ils pas tous les enfants et les disciples de Jean- Jacques ? Je me garderai bien de dire qu'en inoculant ainsi à l'esprit français un principe étranger Rousseau lui a rendu service. Il a prêté, peut-être, à un vieux corps un renouvellement de force et de vivacité mais, en même temps, à la physionomie de la littérature française il a donné quelque chose de cosmopolite ; ses continuateurs se sont éloignés de plus en plus du XVIIe siècle, si bien qu'on a pu écrire récemment et non sans raison que " l'esprit français qui fut le plus logique, le plus unitaire et le plus classique du monde ... est aujourd'hui en proie à la pire manie d'exotisme." 1 On croirait presque que les contemporains de Rousseau comprenaient toute l'importance du nouveau roman, tant ils l'attendaient avec impatience, tant ils mettaient d'empressement à le lire dès sa publication. Bien que Rousseau l'eût composé dans la solitude de l'Ermitage, tout Paris en
1 Jean Florence, article sur G. B. Shaw dans La Phalange, 15 Juillet, 1908.
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causait d'avance. Il l'avait lu à la duchesse de Luxembourg ; il en avait fait une copie pour cette Madame d'Houdetot qui, par la passion qu'elle lui inspira, avait ajouté tant de chaleur et de réalité à son récit ; on causait déjà du livre à la Cour et St. Lambert avait communiqué le manuscrit au roi de Pologne. Tout cela fut cause que dans les premiers mois de 1761 " les libraires de la rue St. Jacques et celui du Palais-Royal étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin et son succès, contre l'ordinaire, répondit à l'empressement avec lequel il avait été attendu." l
Nous connaissons tous l'histoire de cette grande dame qui, oubliant le bal de l'Opéra et son carrosse qui attendait à la porte, passa toute la nuit à lire la Nouvelle Héloïse? Toutes les femmes de l'époque dévoraient le roman avec délices ; elles étaient convaincues, surtout, de la réalité de l'histoire ; Madame de Polignac écrivit à Madame de Verdelin pour la prier d'engager l'auteur à lui montrer le portrait de Julie ; et Rousseau reçut des lettres de deux jeunes dames qui voulaient l'assurer que les " deux inséparables " existaient — en leurs propres personnes. Le livre avait tout autant de succès auprès des hommes et leur semblait tout aussi vrai : " Ce n'est pas ainsi," dit Duclos, " qu'on imagine." Il en fut de même à l'étranger et surtout en Allemagne ; rappelons simplement pour mémoire que c'est en lisant la Nouvelle Hélo'ise que Kant à oublié, pour la seule fois de sa vie, sa promenade habituelle.
Cependant, ce livre si attendu, si important, le public ne le lit plus ; seuls, quelques étudiants de littérature le goûtent. Pourquoi ? C'est surtout parce qu'à l'intrigue du roman se mêlent tant de
1 Confessions, xi. " Ibid.
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digressions, tant de thèses supplémentaires ! On y traite de l'agriculture, de l'éducation des enfants, des devoirs des parents, de l'économie domestique ; on discute pour et contre le duel, pour et contre la musique italienne ; on décrit les mœurs parisiennes, celles des habitants du Haut- Valais ; on nous fait un tableau du théâtre et de l'opéra à Paris. Les lecteurs du XVIIIe siècle, naturellement raisonneurs et moralistes, jouissant, en outre, de plus de loisirs que leurs descendants actuels, ne se rebutaient pas devant ces longueurs et ne se plaignaient pas de ces interruptions au cours du roman. Nos goûts, nos exigences sont tout autres aujourd'hui.
Ajoutons aussi que la sensibilité larmoyante qui forme un trait distinctif de la Julie n'est plus à la mode. Nous avons les larmes plus difficiles. Nous comprenons avec peine des gens qui mouillent non seulement leurs mouchoirs mais même leurs gilets avec des " torrents de larmes délicieuses." De plus, à un siècle matériel et froid, la rhétorique du livre semble exagérée ; on y apostrophe un peu trop la vertu, le ciel, l'humanité et les amis ; les " O " y sont semés d'une main généreuse.
Nous nous proposons comme but dans notre édition de rendre ce " recueil de lettres " plus lisible, en retranchant la plupart des digressions pour concentrer l'intérêt sur les personnages. Nous trouverons notre justification — s'il nous en faut une — dans quelques-unes des notes ajoutées par l'auteur lui-même, celle-ci par exemple : " On voit qu'il manque ici plusieurs lettres intermédiaires, ainsi qu'en beaucoup d'autres endroits. Le lecteur dira qu'on se tire fort commodément d'affaire avec de pareilles omissions et je suis tout-à-fait de son avis." x
1 Partie V. Lettre vi. note.
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C'est ainsi que nous omettons toute la cinquième partie, où Rousseau, suspendant complètement l'action, s'efforce de " montrer aux gens aisés que la vie rustique et l'agriculture ont des plaisirs qu'ils ne savent pas connaître." x La vraie fin artistique du roman est la belle scène parmi les rochers de Meillerie (Partie IV. Lettre xvii.). Si Rousseau, contre le jugement de son ami Duclos, s'est étendu au delà, c'est qu'il voulait faire la leçon à son siècle — leçon, malheureusement, trop peu écoutée.
Notre petit volume sera, donc, comme un recueil des airs d'opéra de Lulli ou de Rameau d'où les récitatifs monotones seraient exclus. En le lisant, l'écho des vieilles discussions sera atténué ; l'on entendra les accords grêles et fluets des épinettes, on verra passer des dames de jadis, les cheveux poudrés, le teint relevé par des mouches — figures délicieuses !
Mais un scrupule nous arrête. Faisons-nous bien de remettre en circulation ce livre qu'on a appelé " un interminable défilé de nuages parés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel," ce livre, plein " d'un céleste jargon," qui " avilit les mœurs et flétrit les grâces de l'amour " ? 2 C'est ainsi qu'en parle un critique contemporain dans une belle étude sur le Romantisme, où il déploie tout ce parti-pris passionné, sans lequel, disait Goethe, les idées ne valent pas la peine d'être exposées.
Sans partager ses opinions sur la Nouvelle Hélo'ise, nous sommes assez enclins à accorder que l'esprit romantique en général est nuisible : il voile le réel sous un manteau poétique de belles paroles ; il substitue la sensibilité à la vertu et pousse à l'état d'un
1 Seconde Préface.
2 Pierre Lasserre, Le Romantisme Français.
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Sterne qui, parce qu'il a pleuré, est convaincu de l'immortalité de son âme ; 1 il est trop individualiste—la société ne peut pas permettre à toutes les âmes qui se croient " extraordinaires " d'enfreindre les règles communes ; il fait de l'homme un être guidé par ses sensations plutôt que par la raison.2 Cet esprit est aussi mauvais pour les nations que pour les individus ; l'Allemagne avant Iéna, plongée dans des rêves romantiques, entrainée à sa ruine par une femme, en est une preuve. Nous sommes tentés d'ajouter que la France de 1870 en est une autre ; d'après l'aveu d'un témoin compétent,3 les Français de l'époque 1850-70 étaient romanesques et sentimentaux ; l'âme faible et féminine de Musset leur était échue en partage.
Remarquons encore que ce sont surtout les femmes qui admirent Rousseau et son roman. Pour n'en citer que quelques-unes, nous avons Mademoiselle de Lespinasse, Madame Roland (" la fille de Jean-Jacques "), Charlotte Corday, Madame de Genlis, Madame de Staël, George Sand, George Eliot et, de nos jours, Madame Macdonald, qui a montré son admiration en réhabilitant la mémoire de son héros dans un livre plein de recherches.4 Ce chœur féminin autour de Rousseau fait soupçonner qu'il y a en lui quelque chose qui fait appel surtout à l'âme des femmes, quelque chose de passionel, d'instinctif et de trop sensible pour s'adapter à ce monde brutal. Et voici Madame de Staël qui affermit nos soupçons en nous rappelant qu' " une sensibilité rêveuse et profonde est un des plus grands charmes
1 Voyage Sentimental, chap. lxii.
2 Cf. Rousseau Juge de J. J., ii.
3 Arvèdu Barine, Alfred de Musset, p. 8.
4 Voir son J. J. Rousseau: a Nc-.u Sludy in Criticism. I906.
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de quelques ouvrages modernes ; et ce sont les femmes qui, ne connaissant de la vie que la faculté d'aimer, ont fait passer la douceur de leurs impressions dans le style de quelques écrivains." 1 Elle reproche aux Grecs de ne pas être abattus par la pensée de la mort, de ne pas connaître le découragement profond, de ne pas savoir peindre les " passions secrètes," de ne pas être lyriques. C'est à dire, elle trouve, la littérature grecque trop masculine. C'est précisément parceque Rousseau et ses disciples sont abattus par la douleur et se plaisent à rappeler leurs souffrances que leurs écrits sont féminins. Les passions secrètes et les doléances de l'âme ne sont saines ni pour l'individu ni pour la société ; pour devenir philosophe et être un citoyen utile il faut apprendre à les vaincre.
Mais tout cela ne nous empêchera pas d'étudier l'œuvre d'art qui s'appelle la Nouvelle Hêloïse avec plaisir et avec profit. Soyons prévenus et ajoutons au livre notre propre morale, plus saine et plus forte. On n'est pas forcé, après la lecture d'Hamlet, d'imiter la mollesse du héros.
Soit dit aussi en faveur de Rousseau que si, en matière de moralité, il prend parfois l'ombre pour la substance, il donne souvent sa sympathie aux gens et aux choses qui la méritent ; si les nobles de l'ancien régime s'étaient conduits comme Wolmar envers leurs inférieurs la Révolution n'aurait peutêtre pas éclaté.
La lecture de Rousseau, comme de tout grand écrivain, est stimulante ; nous sommes forcés de prendre parti pour ou contre lui ; il ne nous permet pas de rester froids.
1 De la Littérature, Pte. I. chap. ix.
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Ecoutons, comme conclusion, ce qu'a dit de Jean- Jacques la femme la plus éminente parmi celles que nous avons citées plus haut. A l'âge de trente ans, après avoir lu les œuvres de Rousseau, elle écrivit : Son génie " a donné à tout mon être intellectuel et moral une secousse électrique, éveillant en moi de nouvelles perceptions, faisant pour moi des hommes et de la nature un nouveau monde de pensées et de sentiments. ... Le vent de son inspiration, soufflant avec force, a tellement ravivé mes facultés que j'ai pu moi-même donner une forme plus nette à des idées qui, jusque-là, demeuraient au fond de mon âme comme des Ahnungen obscurs." l
Cela n'a pas empêché George Eliot d'écrire plus tard ce merveilleux Middlemarch, dont l'inspiration est fortement réaliste et où elle regarde le monde à travers les lunettes d'un désillusionnement philosophique et doux.
FRANK A. HEDGCOCK.
Paris, Octobre 1908.
1 Cité Leslie Stephen, George Eliot, p. 34.
Le lecteur est averti que toutes les notes explicatives au bas de la page sont de Rousseau lui-même.