DE SAINT-PREUX A M. DE WOLHAR
Jouissez, cher Wolmar, du fruit de vos soins. Recevez les hommages d'un cœur épuré, qu'avec tant de peine vous avez rendu digue de vous être offert. Jamais homme n'entreprit ce que vous avez
* L'homme au beurre, il me semble que cet avis vous iroit asseï bien«
LA NOUVELLE HÉLOlSE.
entrepris; jaroais homme ne tenta ce que vous avei exécuté; jamais âme reoonnoissante et sensible ne sentit ce que tous m^avez inspiré. La mienne avoit perdu son ressort, sa vigueur, son être; vous m'avez tout rendu. J'étois mort aux vertus ainsi qu'au bonheur; je vous dois celte vie morale à laquelle je me sens renaître. 0 mon bienfaiteur ! 6 mon père ! en me donnant à vous tout entier, je ne puis vous offrir, comme à Dieu même, que les dons que je tiens de vous.
Faut-il vous avouer ma foiblesse et mes craintes ? Jusqu'à présent je me sws toujours défié de moi. Il n'y a pas huit jours que j'ai rougi de mon cœur et cru toutes vos bontés perdues. Ce moment fut cruel et décourageant pour la vertu : grâce au ciel, grâce à vous, il est passé pour ne plus revenir. Je ne me crois plus guéri seulement parce que vous me le dites, mais parce que je le sens. Je n'ai plus besoin que vous me répondiez de moi ; vous m'avez mis en état d'en répondre moi-même. D m'a fallu séparer de vous et d'elle pour savoir ce que je pouvois être sans votre appui. C'est loin des lieux qu'elle habite que j'apprends à ne plus craindre d'en approcher.
J'écris à madame d'Orbe le détail de notre voyage. Je ne vous le répéterai point ici. Je veux bien que vous connoissiez toutes mes foibiesses, mais je n'ai pas la force de vous les ,dire. Cher Wolmar, c'est ma dernière faute : je m'en sens déjà si loin que je n'y songe point sans fierté ; mais l'instant en est si près encore que je ne puis l'avouer sans peine. Vous qui sûtes pardonner mes égarements, comment ne pardonneriez-vous pas la honte qu'a produit leur repentir^
Rien ne manque plus à mon bonheur ; mylord m'a tout dit. Cher
ami, je serai donc à vous; j'élèverai donc vos enfants. L'aîné des trois
élèvera les deux autres. Avec quelle ardeur je l'ai désiré ! Combien
l'espoir d'être trouvé digne d'un si cher emploi redoubloit mes soins
pour répondre aux vôtres ! Combien de fois j'osai montrer là-dessus
mon empressement à Julie! Qu'avec plaisir j'interprétois souvent en
ma favour vos discours et les siens ! Mais quoiqu'elle fût sensible à
mon zélé et qu'elle en parût approuver l'objet, je ne la vis point
entrer assez précisément dans mes vues pour oser en parler plus
ouvertement. Je sentis qu'il falloit mériter cet honneur et ne pas le
demander. Jattendois de vous et d'elle ce gage de votre confiance et
de votre estime. Je n'ai point été trompé dans mon espoir : mes amis,
croyez-moi, vous ne serez point trompés dans le vôtre.
Vous savez qu'à la suite de nos conversations sur l'éducation de
CIMQDIÈME PARTIE. 523
a en&nts j'avois jctË sur le papier quelques idées qu'elles ra'avoient fournies et que vous approuvâtes. Depuis mon départ il m'est venu de nouvelles réflexions sur le mf'nne sujel, et j"ai réduit le tout en une espèce de système que je vous communiquerHi quand je l'aurai mieux digéré, alin que vous l'eiaminiez à votre tour. Ce n'est qu'après noire arrivée à Rome que j'espÀre pouvoir le mettre en étal de vous être montré. Ce syslème comuience où finit celui de Julie, ou plulûl il n'en est que la suite et le développement; car tout consiste à ne pas gâter l'homme de la nature en l'appropriant à la société.
J'ai recouvré ma raison par los soins : redevenu libre et saiu de cœur, je me seos aimé de tout ce qui m'est cher, l'avenir le plus charmant se présente à moi : ma silualion devroit être délicieuse; mais il est dit que je n'aurai jamais l'âme en paix. En approchant du terme de notre voyage, j'y vois l'époque du sort de mon illustre ami; c'est moi qui dois pour EÎnsi dire en décider. Saurai-jc lairc au moins une fois pour lui ce qu'il a fait si souvent pour moi? 8aurai-je remplir dignement te plus grand, le plus important devoir de ma vie? Cher Wolmar, j'emporte au forjd de mon coeur toutes vos leçons, mais, pour savoir les rendre utiles, que ne puis-jede même emporter votre sagesse! Âli! si je puis voir un jour Edouard heureux; si, selon son projet et le vôtre, nous nous rassemblons tous pour nenoug plus séparer, quel vnu ma restera- t-i] à faire? Un seul, dont l'accomplissement ne dépend nidevous, nide moi, nidepersonneaumonde, mais de celui qui doit un prix aux vertus de votre épouse et compte en secret vos bienraits.
LETTRE II
OÙ etes-vous, charmante cousine'.' où étes-vous, aimable connden te dece foihle cœur que vous partagez k tant de titres et que vous avei consolé tant de fois? Venez; rju'il verse aujourd'hui dans le vûlre Taveu de sa dernière cireur. N'est-ce pas à voua qu'il appartient toujours de le puriOer? et sait-il se reproclier encore les torts qu'il vous ( ? Non, je ne suis plus le même, et ce changement vous
5S4 LA NOUVELLE HËLOiSB.
est dû : c*(est un nouveau cœur que vous ni*avez fai^ et qui vous offre ses prémices; mais je ne me croirai délivré de celui que je quitte qu après Tavoir déposé dans vos mains. 0 vous qui l'avez vu naître, recevez ses derniers soupirs.
L'cussiez-vous jamais pensé? le moment de ma vie où je fus le plus content de moi-même fut celui où je me séparai de vous. Revenu de mes longs égarements, je fixois à cet instant la tardive époque de mon retour à mes devoirs ; je commençois à payer enfin les immenses dettes de Tamitié, en m'arrachanl d'un séjour si' chéri pour suivre un bienfaiteur un sage, qui, feignant d'avoir besoin de mes soins, mettoit le succès des siens à Tépreuve. Plus ce départ m'étoit douloureux, plus je m'honorois d'un pareil sacrifice. Après avoir perdu la moitié de ma vie à nourrir une passion malheureuse,' je consacrois l'autre à la justifier, à rendre par mes vertus un plus digne hommage à celle qui reçut si longtemps tous ceux de mon cœur. Je marquois hiiutement le premier de nies jours où je ne faisois rougir de moi ni vous, ni elle, ni rien de tout ce qui m'étoit cher.
Alylord Edouard avoit craint l'attendrissement des adieux, et nous voulions partir sans être aperçus : mais, tandis que tout dormoit encore, nous ne pûmes tromper votre vigilante amitié. En apercevant votre porte entr ouverte et voire femme de chambre au guet, en vous voyant venir au-devant de nous, en entrant et trouvant une table à thé préparée, le rapport des circonstances me fit songer à d'autres temps; et, comparant ce départ à celui dont il me rappeloit ridée, je me sentis si diflérent ^e ce que j'étois alors, que, me félicitant d'avoir Edouard pour témoin de ces différences, j'espérai bien lui faire oullier à Milan l'indigne scène de Besançon. Jamais je ne m'étois senti tant de courage : je me faisois une gloire de vous le montrer ; je me parois auprès de vous de cette fermeté que vous ne m'aviez jamais vue, et je me glorifiois en vous quittant de paroitre un moment à vos yeux tel que j'allois être. Cette idée ajoutoit à mon courage; je me fortifiois de votre estime; et peut-être vous eussé-je dit adieu d'un œil sec, si vos larmes coulant sur ma joue n'eussent forcé les miennes de s'y confondre.
Je partis le cœur plein de tous mes devoirs, pénétré surtout de ceux que votre amilié m'impose, et bien résolu d'employer le reste de ma vie à la mériter. Edouard, passant en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeux un tableau qui n'étoit pas flatté; et je connus par sa juste rigueur à blâmer tant de foiblesses, qu'il crai-
CINQUIËUE l'AUTIË. 53S
llgD^peu de les imiter. Cependant il feigiioil d'avoir cette crDiiite;il me parloit avec inquiélude de son voyage de Rome el des indignes alladieniciHs qui l'y l'appeloient malyré lui : mais je jugeai facilement qu'il augfuenloit ses propres dargers pour m'en occuper davanlage, el m'éloigiier d'autant plus de ceus auxquels j'élois «posé.
Comme nous approchions de Villeneuve, un laquais qui montait un mauvais cheval se bissa lombcr, et se fit une légère contusion à la léle. Son maître le fit saigner, et voulut coucher là celte nuit. Ayant diné de bonne heure, nous prîmes des chevaui pour aller à Ses voir la saline; et mylord ayant des raisons particulières qui lui rendoient cet examen iuléressant, je pris les mesures el le dessin du bâtiment de graduation : nous ne renflâmes à Villeneuve qu'à la nuit- Après le souper, nous causâmes en buvant du punch, et veillâmes assez tard. Ce Tut alors qu'il m'apprit quels soins m'éloient confiés elcequiavoit été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez juger de l'elTet que Ct sur moi celle nouvelle : une telle conversation n'amenoit pa^ le sommeil. 11 Fallut pourtant enfin se coucher.
£n entrant dans la chambre qui m'étoil destinée, je ta reconnus pour la mfnie que j'avois occupée autrefois en allant à Sion. A cet aspect je sentis une impreEsion que j'aiiroîs peine à vous rendre. J'en fus si vivement frappé, que je crus redevenir à l'inslanl tout ce que j'élois alors : dix anuces s'elfocèrent de ma vie, et tous mes malheurs furent oubliés. Hélas! cette erreur fut courte, el le second instant me rendit plus accablant le poids de toutes mes ancienne.s peines, Quelles tristes rèneiions succédèrent à ce premier entbanlcmrnl ] Quelles comparaisons douloureuses s'offrirent à mon esprit ! Charmes Je la premiiTc jeunesse, délices des premières amours, pourquoi l'ous retracer encore à ce cœur accablé d'ennuis et surcliargé de luinièmeî 0 temps, temps heureux, tu n'es pins! J'ainiois, j'élois.iimè. Je me livrois dans la paix de l'innocence aux transports d'un amour parbgê; je savourois à longs traits le délicieux sentiment qui me faisoil vivre. Ln douce vapeur de l'espérance enivroil mon cœur; une eilasc, un ravissement, un délire, abtovboit toutes mes facutlés. Ali! sur les rochers de MedlËrie, au milieu de l'hiver el des glaces, d'affreux abîmes devant les yeux, quel être au monde jouisse il d'un sor comparable au mien?... Et je pleurois! elje me trouvois àplaindreet la tristesse osoit approcher de moîl... Que ferai-je donc aujourd'hui que j'ai tout possédé, tout perdu?.. . J'ai bien mérité ma misère puisque j'ai si peu senti mon bonheur... Je pleurois alors... Tuqka-
ftiS LA NOUVELLE HtLOtSB.
rois... Infortinié, tu ne pleures plus... tu ii*as pas même le droit de pleurer... Que irest-elle pas morte ! osai-je m*écrier dans un transport de rage ; oui, je serob moins malheureux ; j'oserois me livrer i mes douleurs; j'embrasserois sans remords sa froide tombe; mes regrets seroient dignes d'elle ; je dirois : Elle entend mes cris, elle Toil mes pleurs, mes gémissements la touchent, elle approuve et reçoit mon pur hommage. .. J'aurois au moins Tespoir de la rejoindre... liais elle vil, elle est heureuse... Elle vit, et sa vie est ma mort, el son bonheur est mon supplice; et le ciel, après me Tavoir arrachée, m'6te jusqu'à la douceur de la regretter!... Elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'étoit plus.
Je me couchai dans ces tristes idées; elles me suivirent durant mon sonmieil, et le remplirent d'images funèbres. Les amères douleurs, les regrets, la mort, se peignirent dans mes songes, et tous les maux que j 'a vois soufferts reprenoient à mes yeux cent ftnrmes nouvelles pour me tourmenter une seconde fois. Un rêve surtout, le plus cruel de tous, s^obslinoit à me poursuivre ; et de fantôme en fantôme toutes leurs apparitions confuses fînissoient toujours par celui-là.
Je crus voir la digne mère de votre amie dans son lit expirante, et sa fille à genoux devant elle, fondant en larmes, baisant ses mains et recueillant ses derniers soupirs. Je revis cette scène que vous m'avei autrefois dépeinte et qui ne sortira jamais de mon souvenir. 0 ma mère, disoit Julie d'un ton à me navrer l'âme, celle qui vous doit le jour vous Tôte ! Ah ! reprenez votre bienfait ! sans vous il n'est pour moi qu'un don funeste. Mon enfant, répondit sa tendre mère... il faut remplir son sort... Dieu est juste... tu seras mère à ton tour... Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle, je ne la vis plus. Je vis Julie à sa place ; je la vis, je la reconnus, quoique son visage fût couvert d'un voile. Je fais un cri, je m'élance pour écarter le voile, je ne pus l'atteindre; j'ètendois les bras, je me tour mentois, et ne touchois rien. Ami, calme-toi, me dit-elle d'une voix foible : le voile redoutable me couvre, nulle main ne peut l'écarter. A ce mot je m'agite et fais un nouvel effort : cet effort me réveille ; je me trouve dans mon lit, accablé de fatigue et trempé de sueurs et de larmes.
Bientôt ma frayeur se dissipe, l'épuisement me rendort; le même songe me rend les mêmes agitations ; je m'éveille, et rae rendors une troisième fois. Toujours ce spectacle lugubre, toujours ce même appareil de mort, toujours ce voile impénétrable
CIHQLIIËtlE PARTIE. S37
, échappe à mes mains, et dérobe à mw yeux l'objet eipiranl qu'il couvre.
e dernier réveil ma lerreur fut si lorle que je ne la pus vaincre - élanl éveillé, le me jelte à bas de mon lit sans savoir ce que je Taisois. Je me mets à errer par la cliambre, efirajé comme un enfant dos ombres de la nuit, croyant me voir environné de fantômes, et l'oreilte encore frappée de celle voit plaintive dont je n'entendis jamais le son sans émotion. Le crépuscule, en commençant d'éclairer les objets, ne fit que les transformer au gré de mon imagination troublée, lion effroi redouble et m'ûte le jugement ; après avoir trouvé ma porte avec peine, je m'enfuis de ma chambre, j'entre brUMjuemenl dans celle d'Edouard; j'ouvre son rideau, et me laisse tomber n lit en m'écriant hors d'haleine : C'en est fait, je ne la verrai plus ! Il s'éveille en sursaut, il saute à ses armes, se croyant surpris par un voleur. A l'inslant il me reconnolt ; je me reconnois moimême, et pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans b confusion que vous pouvez concevoir.
U me m asseoir, me remellre, et parler. Sitùt qu'il sut de quoi il s'agissait, il voulut tourner la chose en plaisanterie ; mais voyant que j'élois vivement frappé, et que celte impre^ion ne seroit pas facile à détruire, il changea de ton, Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dil-it assez durement : si j'avois pris pour mon laquais le quart des soins que j'ai pris pour vous, j'en aurais fait un homme; maïs vous n'êtes rien. Ah! lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j'avois de bon me venoit d'elle : je ne la reverrai jamais ; je ne suis plus rien. Il sourit, et m'embrassa. Tranquilliser -vous aujourd'hui, me dit-il ; demain vous serez raisonnable ; je me charge de I événement. Après cela, changeant de conversation, il me proposa de partir. J'y consenlis. On Gt mettre les dievaux ; nous nous habillâmes. En enlrnnl dans la chaise, mylord dit un mot à l'oreille du postillon, et nous partîmes.
Nous marchions sans rien dire. J'étois si occupé de mon funesie rêve, que je n'entendois et ne voyols rien : je ne lis pas même attention que le lac, qui la veille élolt à ma droite, étoit maintenant à ma gauche. U n'y eut qu'un bruit de pavé qui me tira de ma lélhar^^ie, et me Dt apercevoir avecunélonnement facile à comprendre que nom rentrions dans Clarens. A trois cent pas de Li grille mylord fit arrêter: et me tirant à l'écart: Vous voyez, nie dit-il, mon projet; il n'a pas besoin d'eipUcalion. Allez, visionnaire, ajouta-l-il en me serrant la imûn, ail» la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu'à de^
LA NOUVfiLLS JÉLOlSB
gens qui tous aiment ! Ilâtei-vous, je tous attends ; mais surtout ne revenez qu'après avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cervean.
Qu'aurois-je dit? Je partis sans répondre. Je marchois d*un pv précipité que la reflexion ralentit en approchant de la maison. Quai personnage allois-je faire ? comment oser me montrer? de quel prétexte couvrir ce retour imprévu? avec quel front irois-je alléguer mes ridicules terreurs, et mpporter le regard méprisant du généreui Wolmar ? l'ius j'approchois, plus ma frayeur me paroissoit puérile, et mon extravagance me faisoit pitié. Cependant un noir pressentiment m'agitoit encore, et je ne me sentois point rassuré. J'avançois toujours {luoi(|ue lentement, el'j'étois déjà près de la cour quand j'entendis ouvrir et refermer la porte de l'Elysée. N'en voyant sortir personne, je fis le tour en dehors et j'allai par le rivage côtoyer la volière autant qu'il me fut possible. Je ne tardai pas de juger qu'on en approchoil. Vlors, prêtant l'oreille, je vous entendis parler toutes deux; et, sans r|u'il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans le son de votre voix je ne sais quoi de languissant et de tendre qui me donna de l'émotion, et dans la sienne un accent affectueux et doux à son ordinaire, mais paisible et serein, qui me remit à Tinslant, et qui fil le vrai réveil de mon rète.
Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de !i:oi-môme et de mes vaines alarmes. En songeant que je n'avois '{u'une haie et quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie et Je santé celle que j'avois cru ne revoir jamais, j'abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi, mes chimères, et je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, nonseulement je ne la vis point, mais je m'en retournai fier de ne l'avoir point vue, de n'avoir pas été foible et crédule jusqu'au bout, et d'avoir au moins rendu cet honneur à l'ami d'Edouard de le mettre au-dessus d'un songe.
Voilà, chère cousine, ce que j'avois à vous dire, et le dernier n • qui me restoit à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n a plus lien d'intéressant : il me suffît de vous protester que depuis lurs non-seulement m y lord est content de moi, mais que je le suis encore plus moi-même, qui sens mon entière guérison bien mieux qu'il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caclié que je ne vous avois point vues. Quand il me demanda si le voile étoit levé, je Taffîrmai sans balancer, et nous n'en avons plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais, ce voile dont ma raison fut longtemps offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints:
CINQUIËn PARTIE. 529
je Tois tous mes devoirs, et je les aime. Vous m'êtes toutes deux plus ckôres que jamais ; mais mon cœur ne distingue plus Tune deTaulre» •t lOie fépare point les inséparables.
iCIoas arrivâmes avant-hier à Milan : nous en repartons après-demain. Dans huit jours nous comptons être à Rome, et j'espère y trouver de vos nouvelles en arrivant. Qu'il me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si longtemps le repos du plus grand des hommes ! 0 Julie! ô Glaire ! il faudroit votre égale pour mériter de le rendre heureux.
LETTRE X
DE MADAME d'oRBE A SAINT-PREUX.
Nous attendions tous de vos nouvelles avec impatience, et je n'ai pas besoin de vous dire combien vos lettres ont fait de plaisir à la petite communauté : mais ce que vou6 ne devinerez pas de même, c'est que de toute la maison je suis peut-être celle qu'elles ont le moins réjouie. Ils ont tous appris que vous aviez heureusement passé les Alpes ; moi, j'ai songé que vous étiez au delà.
A regard du déiail que vous m'avez f it, nous n'en avons rien dit au baron, et j'en ai passé à tout le monde quelques soliloques fort inutiles. M. de Wolmar a eu Fhonnêtelé de ne faire que se moquer de vous ; mais Julie n'a pu se rappeler les derniers moments de sa mère sans de nouveaux regrets et de nouvelles larmes. Elle n'a remarqué de votre rêve que ce qui ranimoit ses douleurs.
Quant à moi, je vous dirai, mon cher maître, que je ne suis plus surprise de vous voir en continuelle admiration de vous-même, toujours achevant quelque folie, et toujours commençant d'être sage ; car il y a longtemps que vous passez votre vie à vous reprocher le jour de la veille et à vous applaudir pour le lendemain.
Je vous avoue aussi que ce grand effort de courage, qui, si près de nous, vous a (ait retourner comme vous étiez venu, ne me paroît pas aussi merveilleux qu'à vous. Je le trouve plus vain que sensé, et je crois qu'à tout prendre j'aimerois autant moins de force avec un peu plus de raison. Sur celte manière de vous en aller, pourroit-on vous demander ce que vous êtes venu faire ? Vous avez eu honte de vous montrer, et c'éloit de n'oser voas montrer qu'il falloit avoir honte \
530 LA roUTELfB RËLOlSB.
comme si la douceur de voir ses amis n'efîaçoit pas cant fois le petit chagrin de leur raillerie? Ifétiez-Yous pas trop heureux de venir nous oirrir votre air eiïaré pour nous faire rire? Eh bien donc! jeneme suis pas moquée de vous alors; mais je m'en moque tant plus anyoïirdliui, quoique, n\iyant pas le plaisir de vous mettre en colère, je oe puisse pas rire de si bon cœur.
Malheureusement il y a pis encore ; c'est que j'ai gagné toutes vos terreurs sans me rassurer comme vous. Ce rêve a quelque chose d'effrayant qui m'inquiète et m'attriste malgré que j'en aie. En lisant votre lettre je blâmois vos agitations ; en la finissant j'ai blâmé votre sécurité. L'on ne sauroit voir à la fois pourquoi vous étiez si ému, et pourquoi vous êtes devenu si tranquille. Par quelle bizarrerie avovous gardé les plus tristes pressentiments, jusqu'au moment où vous avez pu les détruire et ne Tavez pas voulu ? Un pas, un geste, on mot, tout étoit fini. Vous vous étiez alarmé sans raison, vous vous êtes rassuré de même : mais vous m'avez transmis la frayeur que vous n'avez plus; et il se trouve qu'ayant eu de la force une sâile fois en votre vie, vous l'avez eue à mes dépens. Depuis votre fatale lettre un serrement de cœur fte m'a pas quittée : je n'approche point de Julie sans trembler de la perdre; à chaaue instJint j^ crois voir sur son visage la pâleur de la mort ; et ce matin la pressant dans mes bras, je me suis sentie en pleurs sans savoir pourquoi. Ce voile ! ce voile!... il a je ne sais quoi de sinistre qui me trouble chaque fois que j'y pense. Non, je ne puis vous pardonner d'avoir pu récarier sans ravoir fait, et j'ai bien peur de n'avoir plus désormais un moment de contentement que je ne vous revoie auprès d'elle. Convenez aussi qu'après avoir si longtemps parlé de philosophie, vous vous êtes montré philosophe à la fin bien mal à propos. Ah! rêvez, et voyez vos amis ; cela vaut mieux que de les fuir et d'être un sage. "
Il paroît, par la lettre de mylord à M. de Wolmar, qu'il songe sérieusement à venir s'établir avec nous. Sitôt qu'il aura pris son parti là-bas et que son cœur sera décidé, revenez tous deux heureux et fixés ; c'est le vœu de la petite communauté, et surtout celui de
votre amie
Claire d'Orbe.
P. S. Au reste, s'il est vrai que vous n'avez rien entendu de notre conversation dans l'Elysée, c'est peut-être tant mieux pour vous ; car vous me savez assez alerte pour voir les gens sans qu'ils m'aper» çolvent, et assez maligne pour persifler les écouteurs.
CINQUIËNE PARfIB. 551
LETTRE XL DE M« DE WOLHAR A SAKfT-PREUX.
J'écris à mylord Edouard, et je lui parle de vous si au long qu'il lie me reste en vous écrivant à vous-même qu'à vous renvoyer à sa lettre.: La vôtre exigeroit peut-être de ma part un retour d'honnêtetés : mais vous appeler dans ma famille, vous traiter en frère, en ami, faire votre sœur de celle qui fut votre amante, vous remettre l'autorité paternelle sur mes enfants, vous confier mes droits après avoir usurpé les vôtres ; voilà les compliments dont je vous ai cru digne. De votre part, si vous justifiez ma conduite et mes soins, vous m'aurez assez loué. J'ai tâché de vous honorer par mon estime; honorez-moi par vos vertus. Tout autre éloge doit être banni d'entre nous.
Loin d'être surpris de vous voir frappé d'un songe, je ne vois pas trop pourquoi vous vous reprochez de l'avoir été. 11 me semble que pour un homme à systèmes ce n'est pas une si grande affaire qu'un rêve de plus.
Mais ce que je vous reprocherois volontiers, c'est moins l'effet de votre songe que son espèce, et cela par une raison fort différente de celle que vous pourriez penser. Un tyran fit autrefois mourir un homme qui, dans un songe, avoit cru le poignarder. Rappelez-vous la raison qu'il donna de ce meurtre, et faites-vous-en l'application. Quoi ! vous allez décider du sort de votre ami, et vous songez à vos anciennes amours 1 Sans les conversations du soir précédent, je ne vous pardonnerois jamais ce rêve-là. Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome, vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevai.
La Fanchon est malade ; cela tient ma femme occupée et lui ôte le temps de vous écrire. Il y a ici quelqu'un qui supplée volontiers à ce soin. Heureux jeune homme ! tout conspire à votre bonheur ; tous les prix de la vertu vous recherchent pour vous forcer à les mériter. Quant à celui de mes bienfaits, n'en chargez personne que vousmême; cVst de vous seul que je l'attends.
S9I LA HOUTELLB HÉLOlSB
LETTRE XIL DB tÂlRT-PREUX A M. DB WOLMAR.
Qoe celte lecture demeure entre vous et moi ; qu\m profond secret cache à jamais les erreurs du plus vertueux des honunes. Dans quel, pas dangereux je me trouve engagé! 0 mon sage et bienfaisant ami, que n'ai-je tous vos conseils dans la mémoire comme j'ai vos bontés dans le cœur ! Jamais je n'eus si grand besoin de prudence, et jamais la peur d'en manquer ne nuisit tant au peu que j'en ai. Ah ! où sont vos soins paternels? où sont vos leçons, vos lumières? que deviendrai-je sans vous? Dans ce moment de crise je donnerois tout l'espoir de ma vie pour vous avoir ici durant huit jours.
Je me suis trompé dans toutes mes conjectures ; je n'ai fait que des fautes jusqu'à ce moment. Je ne redoutois que la marquise : après l'avoir vue, efïrayé de sa beauté, de son adresse, je m'efforçois d'en détacher tout à fait l'âme noble de son ancien amant. Qiarmé de le ramener du côté d'où je ne voyois rien à craindre, je lui parlois de Laure avec l'esliiiie et l'admiration qu'elle m'avoit inspirée; en relâchant son plus fort attacliement par l'autre, j'espérois les rompre enfin tous les deux.
11 se prêta d'ubord à mon projet, il outra même la complaisance; et, voulant peut-être punir mes importunités par un peu d'alarmes, il afTecla pour Laure encore plus d'empressement qu'il ne croyoit en avoir. Que vous dirai-je aujourd'hui? Son empressement est toujours le même, mais il n'aiïecte plus rien. Son cœur, épuisé par tant de combats, s'est trouvé dans un état de foiblesse dont elle a profité. 11 seroit difficile à tout autre de feindre longtemps de l'amour auprès d'elle ; jugez-en par l'objet même de la passion qui le consume. En vérité, l'on ne peut voir celte infortunée sans être touché de son air et de sa figure ; une impression de langueur et d'abattement qui ne quille point son charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend plus intéressante ; et, comme les rayons du soleil échappés à travers les nuages, ses yeux ternis par la douleur lancent des feux plus piquants. Son humiliation même a toutes les grâces de la modestie : en la voyant on la plaint, en l'écoutant on l'honore: enfin je dois dire, à la justification de mon ami, que je ne connois
CINODIÈME PARTIE. 533
EUX tiommcs au monde qui puissent relier sans risque aujirès
jiire, li Wolmar' je le vois, jp le sens; je vous l'avoue dans B^merlumn tie mon cu;iir. Je Iréinis eu soiiKeaiil jusqu'où son égnmenl peut lui faire oublier ce qu'il esl et ce qu'il se doit. Je tremble |ue rel intrépide amour de la vertu, qui lui fait mépriser l'opiiiioQ publique, ne le porte ii l'autre extrémité, et ne lui lasK braver encore s sacrées de la décence et de l'honnëleté. Edouard Bomslon e un tel mariage 1... vous concevez !... sous les yeux de son il... qui le permet:... qui te souffre!... et qui lui doit tout!... Il ^dra qu'il m'arrache le'cœur de sa main avant de la profaner
• Cependant que fiiire? comment me comporter? Vousconnoissezsa
iolence ; on ne gagne rien avec lut par les discours, et les siens de-
is quelque temps ne sont pas propres à calmer mes craintes. l'ai
ieint d'aliord de ne pas l'entendre; j'ai fait indirectement parler la
n maïimes générales; à son tour il ne m'entend point. Si
E'essflyâ de le louclier un peu plus au vif, il répond des sentences, et
V«oil m'avoir réfuté ; si j'msbte, il s'emporte, il prend un ton qu'un
1 .ami devrait ipiorer et auquel l'amitié ne sait point répondre. Croyâ:
f ^u jcnesuis en cette occasion ni crainiif ni timide i quand on est
^4ans son devoir on n'est que trop tenté d'être fier : mais il ne s'agit
a ici de fiartè, il s'agit de réussir, et de fausses tentatives peuven'
aux meilleurs moyens. Je n'ose presque entrer avec lui daii
le discussion ; car je sens tous les jours la vérité de l'avertissQ
fai que vcus m'avez donné, qu'il est plus fort que moi de raison
eniciit, el qu'il ne faut point l'enflammer par la dispute.
,. Il |i.iroIt d'ailleui's un peu refroidi pour moi ; on diroit que j«
înqiiiéte. Combien, avec tant de supériorité a tous égards, un homm«
L rabaisse par un moment de foiblesse ! Le grand, le subbme
louard a peur de son ami, de sa créature, de son élève! il semble
me, par quelques mois jetés sur le choix de son séjour, s'il ne se
e pas, vnu!ou' tenter ma lidélité par mon intérêt. Il sait bien
[e ne dois m ne veux le quitter. 0 Wolmar ! je ferai mon devoir
ft suivrai partout mon bienfaiteur. Sij'étois lâche et vil, que gagne-
'is-je i ma perfidie? Julie et son digne époux conneroienl-ils leurs
knEinlfiâ un traître?
> Vous m'avez dit souvent que les petites passions ne prennent ja- {nis le cbange et vont toujours à leur lin, mais qu'on peut armer les 1 contre elles-mêmes. J'ai cru pouvoir ici faire usage de
9» LA NOUVELLE HÈLOlSE.
itec cet.eleltre» il en est venu une autre de mylord Edouard pour mon mari, et beaucoup d*amitiés pour nous. Celle-ci contient vérilablcment des nouvelles, et d*autant moins attendues que la première nVn dit nen. Ils dévoient le lendemain partir pour Naples, où mylord a quelques afTiiires, et d^où ils iront voir le Vésuve... Conçois-tu, ma clière, ce que celte vue a de si attrayant ? Revenus à Rome, Claire, pense, imagine... Edouard est sur le point d^épouser*.. non, grâce au ciel, cette indigne marquise ; il marque au contraire qu'elle est fort maL Qui donc? Laure, Taimable Laure, qui... Mus pourtant... quel m«iage!... Kotre ami n'en dit pas un mot. Aussitôt après ils partiront tous trois, et viendront ici prendre leurs derniers arrangemenls. Mon mari ne m\ pas dit quels ; mais il compte toujours que Saint-Preux nous restera.
Je t aToue que son silence m mquiète un peu. J ai peine à voir datr dans tout cela ; j'y trouve des situations bizarres, et des jeux du coeur humain qu'on n'entend guère. Comment un homme aussi vertueux i-t-il pu se prendre d^une passion si durable pour une aussi méchante femme que cette marquise ? Comment elle-même, avec un caractère violent et cruel, a-t-elle pu concevoir et nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui rcssembloit si peu, si tant est cependant qu'on puisse honorer du nom d'amour une fureur capable d'inspirer des crimes ? Comment un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres? Comment s'en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe? et comment l'amour, qui perd tant d'honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d'en faire une? Dis-moi, ma Claire, désunir deux cœurs qui s'aimoient sans se convenir: joindre ceux qui se convenoient sans s'entendre ; faire triompher Tamour de Fnmour même ; du sein du vice et de l'opprobre tirer le bonheur et la vertu ; délivrer son ami d'un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne... infortunée, il est \Tai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je Pose croire, on peut le redevenir; db : celui qui auroit fait tout cela seroit-il coupable? celui qui l'auroit soutfert seroit-il à blâmer ?
Lady Bomston viéidra donc ici î ici, mon ange! Qu'en penses-tu? Après tout, quel prodige ne doit pas être celte étonnante fille, que son éducation perdit, que son cœur a sauvée, et pour qui l'amour fut la route de la vertu ! Qui doit plus l'admirer que moi qui fis tout le contraire, et que mon penchant seul égara quand tout concouroit à me bien conduire? Je m'avilis moins, il est vrai ; mais me suis-je
CINQUIEME PAUTtE. 517
iTee comme elle? ai-je évité lant de pièges et fail [aiil desaciina's'/ Du dernier degré de la houle elle a su remonter au premier degré l'honneur : elle est plus respectable cent Ibis que si jamais elle 'eût été coupable. Elle esl sensible el vni'lueuje ; que lui faul-îl de plus pour nous ressembler? S'il n'y a pi}itit de retour aux Huites de la jeunesse, quel droit aî-je à plus d'induli^euce? devant qui ilois-je espérer de trouver grdcc'/ et à quel honneur pourrois-je prétendre en rerusant de l'iionorer?
Eh bien ! coUsîue. quand ma raison me dit cela, mon cœur en murmure ; et, sans que je pul^c ex^iliquer pourquoi, j'ai peine à trouver bon qu'Edouard ait l'ait ce mariaije, et que son ami s'en soit mêlé. 0 l'opinion I l'oiiinion! qu'on a de peine à secouer aoa joug ! toujours elle nous porte â l'injustice ; Ig bien passé s'ulTace I par le mut présent ; le mal passé ne s'elTacera t-il jamais par auuuu bien?
J'ai laissé voir à mon mari mon ini;uiélu<le sur la conduite de Saint- Preuï dans cette aiïj ire. Il semble, aijc dit, avoir lionte d'en parler â ma cousine. Il est inca|iab!e do hklielé, mais il est roiliie... ITop d indulgence pour les fautes d'un ami... Non, m'a 1-il dit. il a 'fait son devoir ; il te fera, je le sais ; je ne puis rien vous dire de plus : mais Saint-I'reuï est un hoiuiélc giirçon; je réponds de lui, vous en serez contente,.. Claire, d est impossible que Wolmar ine trompe, et qu'il se trompe. Un discours si positif m'a fait rentrer iBoi-méme : j'ai compris que tous mes sci upules ne venoicnt que de dhusse déJicatesse, et que, si j'ctois moins vaine el plus équitable, je EbroaveraiB lady Bomston plus digne de son rang- Mais laissons un peu lady Bomston, et revenons il nous Ne senstu poinl trop, en lisant cette lettre, que nos amis reviendront plus Ut qu'ils u'étoient attendus? el le cœur ne le dît-il rîun? Ne bnl-il ^iul à présent plus fort qu'a l'ordinaire, ce cœur U'op tendre cl trop jKmblahlc au mien? ne songe-l-d point au danger de vivre familiéiRment avec un objet chéri, de le voir tous les jours, de loger sous te même loil? Kt si mes erreurs ne m'ûtérent point ton eslime, mon «xemple ne le faii-il rien craindre pour toi? Combien dans nos jeunes jns la raison, l'amitié, l'honneur, t'inspirèrent pour moi de craintes que l'aveugle amour me 6t mépriser ! C'est mon tour mainlunant, tna douce amie -, et j'ai de plus, pour me faire écouler, la triste auloi'ilé (le retpérieuce. Ëcoute-moi donc tandis qu'il est temps, de ftUT qu'après avoir passé la luoitié de la vie à déplorer mes fiiulcs, ne passes l'autre à déplorer les tiennes. Suiloul ne le fie plus â
538 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
celte gaieté folâti-e qui garde celles qui n*ont rien à craindre et perd celles qui sont en danger. Glaire ! Glaire ! tu te moquois de Famonr une fois, mais c*est parce que tune le connoissois pas ; et pour n'eo avoir pas senti les traits, tu te croyois au-dessus de ses atteintes. 0 se venge et rit à son tour. Apprends à te défier de sa traîtresse joie, ou crains qu'elle ne te coûte un jour bien des pleurs. Ghère amie, il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu'ici tu ne t'es pas bien vue : tu t*es trompée sur ton caractère, et n'as pas su festimer ce que tu valois. Tu t'es fiée aux discours de la Chaîilot : sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible ; mais un cœur comme le tien étoit au-dessus de sa portée. La Chaillot n'éloit pas faite pour te connoitre; personne au monde ne t'a bien connue, excepté moi seule. Notre ami même a plutôt senti que vu tout ton prix. Je t'ai laissé ton erreur tant qu'elle a pu t'être utile ; à présent qu'elle te perdroit, il faut te l'ôter.
Tu es vive, et te crois peu sensible. Pauvre enfant, que tu t'abuses! ta vivacité même prouve le contraire : n'est-ce pas toujours sur des choses de sentiment qu'elle s'exerce? N'est-ce pas de ton cœur que viennent les grâces de ton enjouement? Tes railleries sont des signes d'intérêt plus touchants que les compliments d'un autre : tu caresses quand tu folâtres ; tu ris, mais ton rire pénètre l'âme ; tu ris, mais tu fais pleurer de tendresse, et je te vois presque toujours sérieuse avec les indifférents.
Si tu n'étois que ce que tu prétends être, dis-moi ce qui nous imiroit si fort l'une à l'autre; où seroit entre nous le lien d'une amitié sans exemple ? par quel prodige un tel attachement seroit-il venu chercher par préférence un cœur si peu capable d'attachement? Quoi ! celle qui n'a vécu que pour son amie ne sait pas aimer ! celle qui voulut quitter père, époux, parents, et son pays, pour la suivre, ne sait préférer l'amitié à rien ! Et qu'ai-je donc fait, moi qui porte un cœur sensible? Gousine, je me suis laissé aimer; et j'ai beaucoup fait, avec toute ma sensibilité, de te rendre une amitié qui valût la tienne.
Ces contradictions t'ont donné de ton caractère l'idée la plus bizarre qu'une folle comme toi pût jamais concevoir, c'est de te croire à. la fois ardente amie et froide amante. Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentois pénétrée, tu crus n'être capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensois pas que rien pût t'émouvoir au monde : comme si les cœurs naturellement sensibles pouvoient ne l'être que pour un objet, et que, ne sachant aimer qu«
CIBQUIÉME l'ASIIE. 539
ai, tu m'eusses pu bien aimer moi-même! Tu demandois plaiEam- Ijnent si l'âme avoit un sexe. Non, mon enAint, l'âme n'a point de Is ses alfectluns les distinguent, et lu commenct;<i trop & le Peenlir. Parce que It^ premier smunt quis'oiïrit ne L'avob pas émue, tu IS Bussilût ne pouvoir l'être ; parce que lu manquois d'amoar pour ; ton soupirant, tu crus n'en pouvoir sentir pour personne. Quand il 1^ fut ton mari, tu l'aimas pourtant, et si fort que notre intimité même Un souriï'it ; celle Sme si peu sensible sut trouver ï l'amour un sup- Pplément encore assez tendre pour satisfaire un homiète homme . » Pauvre cousine, c'est à loi désormais de résoudre les propreji doulites; et s'il est vrai
* Cb'un ^eddo amante 6 mal sicuro ai
j'ai grand' peur d'avoir maintenant une raison de trop pour compter «UT toi. Mais il faut que j'achève de te dire là-dessus tout ce que je pense.
Je soupçonne que tu as aimé, sans le savoir, bien plus tût que tu De crois, ou du moins que le mtae penchant qui me perdit t'eût sé- ''lluîle à jenel'avois prévenue. Conçois-tu qu'on sentiment si naturel r 'et si doui pnisse tarder si longtemps à naître? conçois-ln qu'à l'âge l'-où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune I iwmrae aimable, ou qu'avec tant de conrormité dans tous nos goûls r celui- ci seul ne nous eût pas été commun? Non, mon an^'e; tul'aurois kfiiné, j'en suis sûre, si je ne l'eusse aimé la preniiére. Moins Tolble et Km moins sensible, tu aurois été plus sage que moi sans être plus BKeureuse. Hais quel penchant eût pu vaincre dans ton âme honnête f iTiorreur de la trahison et de l'infidélilé? L'amiliê le sauva des piégea Çàa l'amour ; tu ne vis plus qu'un ami dans l'amant de ton amie, et tu rachetas ainsi ton cœur aux dépens du mien.
Ces conjecluves ne sont pas même si conjectures que tu penses ; et, si je voulois rappeler des lemps qu'il faut oublier, il me seruit aisé de trouver dans l'intérêt que lu troyois ne prendre qu'à moi seule un intérêt non moins vif pour ce qui m'étoit cher. H'osanl l'aimer, tu vou. lois que je l'aimasse ; lu jugeas chacun de nous nécessaire au bonlieur de l'autre ; el ce cœur, qui n'a point d'égal au monde, nous en chérit plus tendrement tous les deux. Sois sûre que, sans la propre
>CeT«r»u( rcovcraf de l'orlglnai;; etn'en dépliUsda btlJes ilamei, le<*ii*
540 LA NOUVELLE UËLOlSE.
foiblcssâ, la m^aurois été moins indulgente ; mais tu te serois reproché sous 11' nom de jnlousie une juste sévérité. Tu ne te sèntois pas en droit Ar combattre en moi le penchant qu'il eût fallu vaincre; et, craigiiprJ d*élre perfide plutôt qne sage, en immolant ton bonheur au nôtre tu crus avoir assez fait pour la vertu.
lia Glaire, voilà ton histoire; voilà comment ta tyramiique amitié mt* Torce à te savoir gi*é de ma honte, et à te remercier de mes torts. Ne crois pas pourtant que je veuille fimiter en cela : je ne suis pa plus disposée à suivre ton exemple que toi le mien ; et conunetu n'as pas à craindre mes fautes, je n'ai plus, grâce au ciel, tes raisons d'indulgence. Quel plus digne usage ai-je à faire de la vertu qne la m'as rendue, que de t'aider à la conserver?
Il faut donc te dire encore mon a>is sur ton état présent. La longue absciice de notre maître n'a pas changé tes dispositions pour lui: ta liberté recou\Tée et son retour ont produit une nouvelle époque dont Tamour a su profiter. Un nouveau sentiment n'est pas né dans ton cœur ; celui qui s'y cacha si longtemps n'a fait que se mettre plus à l'aise. Fière d'oser te l'avouer à toi-même, tu t'es pressée de me le dire. Cet aveu te sembloit presque nécessaire pour le rendre tout à fait innocent : en devenant un crime pour ton amie, il cessoit d'en être un pour loi; et peut -être ne l'es-tu livrée au mal que tu combat tois depuis tant d'années, que pour mieux achever de m'en guérir.
J'ai senti tout cela, ma chère ; je me suis peu alarmée d'un penchant qui me servoit de sauvegarde; et que tu n'avois point à te reprocher. Cet hiver que nous avons passé tous ensemble au sein de la paix et de l'amiiié m'a donné plus de confiance encore, en voyant que, loin de rien perdre de ta gaieté, tu sembîois l'avoir augmentée. Je t'ai vue tendre, empressée, attentive, mais franche dans tes caresses, naïve dans tes jeux, sans mystère, sans ruses en toutes choses ; et dans les plus vives agaceries la joie de l'innocence réparoit tout.
Depuis notre entrelien de l'Elysée je ne suis plus contente de loi : je le trouve triste et rêveuse; tu te plais seule autant qu'avec ton amie : lu n'as pas changé de langage, mais d'accent; tes plaisanteries sont plus timides : tu n'oses plus parler de lui si souvent : on diroit que tu crains toujours qu'il ne l'écoute; et l'on voit à ton inquiétude que tu attends de ses nouvelles plutôt que lu n'en demandes.
Je tremble, bonne cousine, que tu ne sentes pas tout ton mal, el que le Irait ne soit enfoncé plus avant que tu n'as paru le crain-
CINQUtÊMB PARTIE. 5«
Crois-moi, sonde bien Ion cœur malade; dis-toi hieD, je rt'pëte, El, qiie1i|ue sage qu'on puisse Être, on peut sans risque '
T longtemps avec ce qu'un aime, et si la «inQance qui me rdlt est tout i Tait sans danger pour toi. Vous êtes libre tous deux, É'esl pi'éciiément ce qui rend les occasions plus suspectes. Il n'y a n cœur vertueux de foiblessË qui cède au remords; et î conTiens afec toi qn'on est toujours asseï forte contre le crime : :! qui peut se garantir d'être foibleî Cependant regarde les Eàites. songe aux cdcts de la honte. Il Taut s'honorer pour être tiono- ' ;. Comment peut-on mériler le respect d'aulrui sans en avoir pour li-mème? et où s'arrêtera dans la route du vice celle qui fait le niier pas sans cffroiî Voilà ce que je dirois à ces femmes du monde r qui la morale et la religion ne sont rien, et qui n'ont de loi que nopiniond'autrui. liais toi, femme vertueuse et cli rétienne, toi qui vois tp devoir et qui l'aime, loi qui connois et suis d'autres règles que S jugements publics, Ion premier honneur est celui que te rend ta mscience; et c'est celui-là qu'il s'agit de conserver. ' Veox-lo savoir quel est ton tort en toute cette aifaire ? c'est, je te i redis, de rougir d'un senlimenl honnête que tu n'as qu'il déclarer ,rle rendre innocent'. Mais avec toute ton humeur folâtre rien ,'est si timide que toi : tu plaisantes pour faire la brave, et je vois B pauvre cœur tout tremblant; tu fais avec l'amour, dont lu feins e rïre, comme ces enfants qui chantent la nuit quand ils ont peur. I chère amie I souviens-loi de l'avoir dit mille fois, c'est la fausse lente qui mène â la véritable, et la vertu ne sait rougir quedece qui it ruai. L'amour en lui-même est-il un crime? n'est-il pas le plus ar ainsi que le plus doui penchant de la nature? n'a-t-il pas une lin 'bonne et louable? ne dédaigne-t-il pas les âmes basses et rampantes? fl'anime-t-il pas les âmes grandes et fortes? n'ennoblit-il pas tous leurs Sitimenls? ne double-t-il pas leur être? ne les éléve-l-il pas au-desiis d'elles-mêmes? Ah! si pour être lionnète et sage, fl laut être haccessible à ses traits, dis, que reste-t-il pour la vertu sur la terre? te rebut de la nature et les plus vils des mortels.
Qu'as-lu donc fait que lu puisses te reprocher'? Pi'as-lu pas fait !<}ioix d'un honnête homme? N'est-il pas libre? ne !'es-1u pns7 fiemérite-t-il pas toute ton estime? n'as-tu pas toute b sienne ? Ne seras-tu
5i2 LA NOUVELLE HÈLOlSB.
pas trop heureuse de faire le bonheur d'un ami si digne de ce nom, de payer de ton cœur et de ta personne les anciennes dettes de ton amie, et d'honorer en l'élevant à toi le mérite outragé par la fortune?
Je vois les petits scrupules qui t'arrêtent : démentir une résolution prise et déclarée, donner un successeur au défunt, montrer sa foiblesse au public, épouser un aventurier, c^u* les âmes basses, toujours prodigues de titres flétrissants, sauront bien trouver celui-ci; voilà donc les raisons sur lesquelles tu aimes mieux te reprocher ton penchant que le justifier, et couver tes feux au fond de ton cœur que les rendre légitimes ! Mais, je te prie, la honte est-elle d'épouser celui qu'on aime, ou de l'aimer sans l'épouser? Voilà le choix qui te reste à faire. L'honneur que lu dois au défunt est de respecter asseï sa veuve pour lui donner un mari plutôt qu'un amant ; et si ta jeunesse te force à remplir sa place, n'est-ce pas rendre encore hommage à sa mémoire de choisir un homme qui lui fut cher?
Quant à l'inégalilé, je croirois t'offenser de combattre une objection si frivole, lorsqu'il s'agit de sagesse et de bonnes mœurs. Je ne connois d'inégalité déshonorante que celle qui vient du caractère ou de l'éducation. À quelque état que parvienne un homme imbu de maximes basses, il est toujours honteux de s'allier à lui : mais un homme élevé dans des sentiments d'honneur est l'égal de tout le monde ; il n'y a point de rang où il ne soit à sa place. Tu sais quel étoil l'avis de ton père même, quand il fut question de moi pour notre ami. Sa famille est honnête quoique obscure ; il jouit de l'estime publique, il la mérite. Avec cela, fût-il le dernier des hommes, encore ne faudroit-il pas balancer; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu'à la vertu, et la femme d^un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince.
J'entrevois bien encore une autre espèce d'embarras dans la lécessité de te déclarer la première ; car, comme tu dois le sentir, pour qu'il ose aspirer à toi, il faut que tu le lui permettes; et c'est un des justes retours de l'inégalité, qu'elle coûte souvent au plus élevé des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté, je te la pardonne; et j'avoue même qu'elle me paroîtroit fort grave si je ne prenois soin de la lever. J'espère que tu comptes assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te Gomp.*^ometlre : de mon côté, je compte assez sur le succès pour m'en diai'ger avec confiance ; car, quoi que vous m'ayez dit autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en maîtresse, si je connois bien un cœur dans lequel j'ai trop appris à lire, je ne crois pas qu'en cette occasion l'entreprise exige
CIPiQClÈME PARTIE. 543
nne grande haliîlelé de raa pari. Je le propose donc de me laisser chaîner de celle négOL-ialion, afin que tu puisses le liiTer au plaisir que te fera son retour, sans mystère, sans ri'gret, sans danger, sans houle. Ali! cousine, quel charme pour moi de réunir à jamais deux cœurs si bien faits l'un pour l'autre, et qui se confondent depuis £1 longtemps dans le mien! Qu'ils s'y ronlondent mieux encore s'il est possible ; ne soyec plus qu'un pour vous et pour moi. Oui, ma Glaire, tu serfiras encore ton nmie en couronnonl tan amour; et j*en seni plus sûre de mes propres sentiments, quand je ne pourrai dIus les distinguer entre tous.
"ue si, malgré mes raisons, ce projet ne le convient pas, mon '«-•• est qu'à quelque prix que ce soit nous écartions de nous cet ïiomme dangereux, toujours redoutable à l'une ou à l'autre; car, quoi qu'il arrive, l'éducalion de nos enfants nous importe encore moins que la vertu de leurs mères. Je te laisse le temps de rélléchir .sur tout ceci durant Ion voyage : nous en parlerons après ton retour.
Je prends le parti de l'envoyer celte leltre en droiture à Genève, parce que tu n'as dû coucher qu'une nuit a Lausanne, et qii'ellc ne t'y trouveroit plus. Apporle-moi bien des détails de la petite repulilique. Sur tout le bien qu'on dit de cette ville charmante, je t'estîfnerois heureuse de l'aller voir, si je pouvois faire cas des plaisirs qu'on acheté aux dépens de ses amis. Je n'ai jamais aimé le luxe, et je le hais mainlcuant de l'avoir Ûlée à moi pour je ne sais combien d'années, lion enfant, nous n'allimes ni l'une ni l'autre (aire nos emplelles de noce à Genève ; mais, quelque mérite que puisse avoir ton frère, je doute que ta belle-sœur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre et ses étoffes des Indes que nous dans notre simplicité. Je te charge pourtant, malgré ma rancune, de l'engager à venir tairt la noce à Clarens. Mon père écrit au tien, et mon mari à la mère de l'épouse, pour les en prier. Voilà les lettres, donne-les^ et soutiens l'invitation de ton crédit renaissant : c'est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se fasse pas sans moi ; car je le déclare qu'à quelque prix que ce soit je ne VcUX pas quitter me famille. Adieu, cousine : un mol de tes nouvelles, et que je sache au moins quand je dois l'attendre. Voici le deuxième jour depuis Ion départ, et je ne sais plus vhxe si longtemps sans toi.
P. S. Tandis que j'achevois celte leltre interrompue, ir,ademoicelle Henrielle se donnoit les airs d'écrire aussi de son côté. Comme je veux que les enfants disent toujours ce qu'ils pensent et non ce I qu'on leur fait dire, j'ai laissé la petite curieuse écrire tout ce qu'elle
544 LÀ NOUVELLE HÉLOlSB/
a voulu sans y changer un seul mot. Troisième lettre ajoutée à la mienne. Je me doule bien que ce n'est pas encore celle que tu cherchois du coin de Toeil en furetant ce paquet. Pour celle-là, dispenseloi de l'y chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras pas. Elle est adressée à Glarens; cestà Ciarens qu'elle doit être lue : arrange-toi là-dessus.
LETTRE XIV
d'henriette a sa mère.
Ou êtes-vous donc, maman? On dit que vous ètesà Genève, et que c'est
si loin, si loin, qu'il faudroit marcher deux jours tout le jour pour vous
atteindre : voulez-vous donc faire aussi le tour du monde? Mon petit
papa est parti ce matin pour Étange ; mon petit grand-papa est à la
chasse; ma petite maman vient de s'enfermer pour écrire; il ne
reste que ma mie Pemette et ma mie Fanchon. Mon Dieu! je ne sais
plus comment tout va ; mais, depuis le départ de notre bon ami,
tout le monde s'éparpille. Maman, vous avez commencé la première.
On s'ennuyoit déjà bien quand vous n'aviez plus personne à faire en-
dèver. Oh ! c'est encore pis depuis que vous êtes partie, car la petite
maman n'est pas' non plus de si bonne humeur que quand vous y êtes.
Maman, mon petit mali se porte bien; mais il ne vous aime plus,
parce que vous ne l'avez pas fait sauter hier comme à l'ordinaire.
Moi, je crois que je vous aimerois encore un peu si vous reveniez bien
vite, afin qu'on ne s'ennuyât pas tant. Si vous voulez m'apaiser tout
à fait, apportez à mon petit mali quelque chose qui lui fasse plaisir.
Pour l'apaiser, lui, vous aurez bien l'esprit de trouver aussi ce qu'il
faut faire. Ah ! mon Dieu ! si notre bon ami étoit ici, comme il l'au-
roit déjà deviné ! Mon bel éventail est tout brisé ; mon ajustement
bleu n'est plus qu'un chiffon ; ma pièce de blonde est en loques ; mes
mitaines à jour ne valent plus rien. Bonjour, maman. Il faut finir
ma lettre, car la petite maman vient de finir la sienne et sort de son
cabinet. Je crois qu'elle a les yeux rouges, mais je n'ose le lui dire;
mais en lisant ceci, elle verra bien que je l'ai vu. Ma bonne maman,
que vous êtes méchante si vous faites pleurer ma petite maman!
P. S. J'embrasse mon grand -papa, j'embrasse mes oncles, j'embrasse ma nouvelle tante et sa maman ; j'embrasse tout le monde excepté vous. Maman, vous m'entendez bien; je n'ai pas pour vous de si longs bras.
FIN DE L^ mS^^UliilE PARTIS.
LETTRE PltEHlËl
Avant de partir de Lausanne il faut l'écrire un petit mot pour t'apprendre que j'y suis arrivée, non pas pourtant aussi jojeuse que fespcrob. Je me faisois une lête de ce petit voyage qui t'a toi-même .ti souvent tentée ; mais en refusant d'en être tu me l'as rendu presque importun; car quelle ressource y trouverai-je ! S'il est ennuyeux, j'aurai l'ennui pour mon compte ; et s'il est agréable, j'aurai le regret du m'amuser sans toi. Si je n'ai rien à dire contre Ijg raisuns, croia-lu pour cela que je m'en 'contente ? Ma loi, cousine, tu te trompes bien lort, et c'est encore ce qui me fâclie de n'être pas même en droit de me fâcher. Dis, mauvaise, n'as-tu pas honte d'avoir toujours raison avec ton amie, et de résister i ce qui lui fiit plaisir, sans lui laisser même celui de gronder? Quand tu aurais planté là poiu* huit jours to)i mari, ton ménage, et tes marmots, ne diroit-on pas que tout eût été perdu ? Tu aurais fait une étourderie, 11 est vrai, mais tu en vaudrois cent fois mieux; au lieu qu'en te mêlant d'être parfaite, tu ne seras plus bonne à rien, et lu n'aura,"; qu'à te chercher des amis parmi Ids anges.
Malgré les méconlemcmenls passés, je n'a pu sans attendrissement me retrouver au milieu de ma famille : j'y ai été reçue avec plaisir, ou du moins avec beaucoup de caresst^a. J'attends pour te parler de mon fi'ère que j'aie lait connoissance avec lui. Avec une ^•ssez belle Dgure il a l'air empesé du pays d'où il vient. Il est sérieux ■t froid ; je lui trouve même un peu de morgue ; j'ai |
pour la petite personne qu'au lieu d'être un aussi bon mari que les nôtres, il ne tranche un peu du seigneur et maître.
Mon père a été si charmé de me voir, qu'il a quitté pour m'einbrasser la relation d'une grande bataille que les François viennent de gagner en Flandre, comme pour véritier la prédiction de Tami de notre ami. Quel bonheur qu'il n'ait pas été là ! Imagincs-tu le brave Edouard voyant fuir les Anglois, et fuyant lui-même ?... Jamais, jamais!... il se fût fait tuer cent fois.
Mais à propos de nos amis, il y a longtemps qu'ils ne nous ont écrit. N'étoit-ce pas hier, Je crois», jour de courrier ? Si tu reçois de leurs lettres, j'espère que tu n'oublieras pas Tintérêt que j y prends.
Adieu, cousine ; il faut partir. J'attends de tes nouvelles à Genève, où nous comptons arriver demain pour dîner. Au reste, je t'avertis que de manière ou d'autre la noce ne se fera pas sans toi, et que, si tu ne Teux pas venir à Lausanne, moi je viens avec tout mon monde mettre Glarens au pillage, et boire les vins de tout l'univers.
LETTRE IL DE MADAME d'oRBB A MADAME DE WOLMAR.
A merveille, sœur prêcheuse ! mais tu comptes un peu trop, ce me semble, sur l'elfet salutaire de tes sermons. Sans juger s'ils endormoient beaucoup autrefois ton ami, je f avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie; et celui que j'ai reçu hier au soir, loin de m'exciter au sommeil, me l'a ôié durant la nuit entière. Gaie la paraphrase de mon Argus, s'il voit cette lettre ! mais j'y mettrai bon ordre, et je te jure que tu te brûleras les doigts plutôt que de la lui montrer.
Si j'allois te récapituler point par point, j'empièterois sur tes droits ; il vaut mieux suivre ma tête : et puis, pour avoir l'air plus modeste et ne pas te donner trop beau jeu, je ne veux pas d'abord parler de nos voyageurs et du courrier d'Italie. Le pis aller, si cela m'arrive, sera de récrire ma lettre, et de mettre le commencement à la fm. Parlons de la prétendue lady Bomston.
Je m'indigne à ce seul titre. Je ne pardonnerois pas plus à Saint* Preux de le laisser prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner, et à toi de le recoiuiolUe. Julie de Wolmar recevoir LaureUa PisoM
' dans sa maison î la soufTrir aufirès d'elle ! eb ! mon enfant, ; pensestu? Quelle douceur uruelle est-ce là? Ne snis-lu pas que l'air qui fentoure est morLel à l'iuramie? La p:mvre mallieureu^e oseroil-ell<; mêler son hak-ine a la liemie? oserait-elle respirer ]irès de loi? £Ue ; serait plus mal à sou aise qu'un possédé touché par des reliques , tou seul regard la feroit rentrer en terre : ton ombre seule la lueroit.
Je ne méprise point Laure, i Dieu ne plaise! au contraire, je l'admire et la respecte d'autant plus qu'un pareil retour esl héroïque fit rare. En est-ce assez pour aularif^r les comparaisons basses avec ksquelles lu t'oses profaner toi-même? comme si, dans ses iilus jgrande foiblesses, le véritable amour ne gardoit par la personne, et Âe rendoit pas l'hoaueur plus jaloux! Mais je t'entends, et je t'ex~ cuse. Les objets éloignés et bas se confondent maintenant à la vue ; dans ta sublime élévation, tu regardes la terre et n'en vois plus lei inégalités: ta dévote humilité sait mettre à prolit jusqu'à ta vertu.
Eh bien ! que sert tout cela? Les sentiments naturels en revienaent-ils moins ? L'amour-propre en fait-il mobs son jeu? Ualgrè toi 'Ib seus ta répugnance; tu la taxes d'orgueil, tu la voudrois com- Mttre, tu l'imputes à l'opinion. Bonne fille ! et depuis quand l'op- ^^bre du vice n'est-il que dans l'opinionî Quelle société conçois-lu possible avec une femme devant qui Ton ne saurait nommer la iiehaâleté, l'honnêteté, la vertu, sans lui l'aire verser des larmes de Itonte, sans ranimer ses douleurs, sans insulter presque â son repcnjâr? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure, et ne la point voir. i]U fuir est un égard que lui doivent d'hounètes femmes ; elle auroil ixop à soulfrir avec nous.
Écoute. Ton cœur te dit que ce mariage ne se doit point faire ; y'est-ce pas te dire qu'il ne se fera poinl '!... Notre ami, dis-tu, n'en fwle pus dans sa lettre... dans la lettre que tu dis qu'il m'écrit? et <bi dis que cette lettre est fort longue?... Et puis vient le discours de Ma mari !... 11 est mystérieux, ton mari i... Vous êtes un couple de "^'ponsquime jouez d'intelligence, mais... Son senlimecit au reste SPiloit pas ici fort nécessaire... surtout pour loi qui as vu la lettre... i pour moi qui ne l'ai pas vue... car je suis plus sùra de ton ami,
I, que de toute la philosophie.
■Ah ïà! ne voilà-t-il pas d<?jà cet importun qui revient on ne sait mmenl ! Ma foi. de peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis n dupilre, il faut que je l'épuisé, afin de n'en pas faire à X Ibis.
518 LA NOUVELLE HËLOlSE.
N*a11ons point dous perdre dans le pays des chimères. Si tu n'avois pas été Julie, si ton ami n'eût pas été ton amant, j'ignore ce qu'il eût été pour moi ; je ne sais ce que j'aurois été moi-même : tout ce que je sais bien, c'est que, si sa mauvaise étoile me Teût adressé d'abord, c'étoit Aiit de sa pauvre tête ; et, que je sois folle ou non, je raurois infailliblement rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvois être? parlons de ce que je suis. La première chose que j'ai faite a été de t aimer. Dès nos premiers ans mon cœur s'absorba dans le tien : toute tendre et sensible que j*eusse été, je ne sus plus aimer ni sentir par moi-même; tous mes sentiments me vinrent de toi; toi seule me tins lieu de tout, et je ne vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Cliaillot ; Toilà sur quoi elle me jugea. Réponds, cousine, se trompa-t-elle?
Je fîs mon frère de ton ami, tu le sais. L'amant de mon amie me fut comme le fils de ma mère. Ce ne fut point ma raison, mais mon cœur qui fit ce diou. J'eusse été plus sensible encore, que je ne Taurois pas autrement aimé. Je l'embrassois en embrassant la plus ch 'Te moitié de toi-même ; j'avois pour garant de la pureté de mes caresses leur propre vivacité. Une fille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime? le traitois-tu toi-même ainsi ? Non, Julie ; l'amour chez nous est craintif et' timide; la réserve et la honte sont ses avances; il s'annonce par ses refus ; et sitôt qu'il transforme en faveurs les caresses, il en sait bien distinguer le prix. L'amitié est prodigue, mais l'amour est avare.
J'avoue que de trop étroites liaisons sont toujours périlleuses à l'âge où nous étions, lui et moi ; mais, tous deux le cœur plein du même objet, nous nous accoutumâmes tellement à le placer entre nous, qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus arriver l'un à l'autre ; la familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, celte familiarité, dans tout autre cas si dangereuse, fut alors ma sauvegarde. Nos sentiments dépendent de nos idées ; et quand elles ont pris un certain cours, elles en changent difficilement. Nous en avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre; nous étions déjà trop loin pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès lui-même ; il n'aime point que l'amitié lui épargne la moitié du chemin. Enfin, je l'ai dit autrefois, et j'ai lieu de le croire encore, on ne prend guère de baiser coupable sur h même bouche où l'on en prit d'innocents.
A .l'appui de tout cela vint celui que le ciel destinoit à faire le court bonheur de ma vie. Tu le sais, cousine, il étoit jeune, bien
SniËHE PARTIE. 519
fait, hoimfte, attentif, complaisnnl : il ne savoit pas aimer comme ton ami ; mais c'i'luil moi qu'il aimait; et quand on a le cœur libre, la pussion qui «'adresse à nous a loujours quelque chose de contagieux. Je lui rendis donc du mien tout ce qu'il eu resloit k prendre ; et sa pari fut encore assez bonne pour ne lui pas laisser de re<rre[ à son choix. Avec cela, qu'avois-je S redouter? J'avoue même que les droits du seie, joints â ceux du devoir, pointèrent un moment préjudice aux liens, et que, livrée à mon nouvel élat, je fus d'abord plus épouse qu'amie : mais en revenant à loi je le rapportai deux cœurs au lieu d'un ; et je n'ai pas oublié depuis que je suis resiée seule chaînée de cette double délie.
Oue te dirai-je encore, ma douce amie? Au relourde noire an- 'cien maître, c'éloit pour ainsi diie une nouvelle connoissance à faire. Je crus le voir avec d'autres yeux; je crus sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-là m'avoit clé inconnu. Plus cette émotion me fut délicieuse, plus elle me fil de peur. Je m'alarmai comme d'un crime d'jin senliment qui n'exrsioit peut-être que parce qu'il n'éloït plus criniinel. le pensai trop que ton amant ne l'était plus et au'il ne pouToil plus l'élre; je sentis trop qu'il étoit libre et que je l'élob aussi. Tu sais le reste, aimable cousine ; mes frayeurs, mes scrupules le furent connus aussitôt qu'à moi. Mon oxur sons expérience s'intimidoit tellement d'un élat si nouveau pour lui, que je me reprochois mon empressement de te rejoindre, comme s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimoi:i point qu'il fût précisément où je dcsiroig si fort d'être ; et je crois que j'aurais moins souffert de sentir ce désir plus tiède que d'imaginer qu'il ne fût pas tout pour toi.
Enlin, je te rejoignis, et je fus presque rassurée. le m'étois moins reproché ma foibîesse apri'S t'en avoir tait l'aveu ; près de toi je me la reprochois moins encore: je crus m'Étre mise a mou lour stius ta garde, et je cessai de craindre pour moi. Je résolus, par Ion conseil même, de ne point changer de conduite avec lui. Il est constant qu'une plus grande réserve eût été une espèce de déclaration; et ce n'étoil que trop de celles qui pouvoienl m'écliapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d'être badine par honle, et .bmiliére par modestie. Mais peut-être tout cela, se faisant moins Jlement, ne se faisoit-it plus avec la même mesure. De folâtre i'élois je devins tout a fait folle ; el ce qui m'en accrut la conice fut de sentir que je pouvois l'être impunément. Soit que iple de ton retour à toi-même me donnât çtua &« \iSTO£ ^'>\v M,.
550 LA NOUVELLE HËLOlSE.
t'imiler, soit que ma Julie épure tout ce qui rapproche, je me trou* vai tout à fait tranquille;. et il' ne me resta de mes premières émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais calme et paisible, et qui ne demandoit rien de plus à mon cœur que la durée de Tétat où j'élois.
Oui, chère amie, je suis tendre et sensible aussi bien que toi ; mais je le suis d'une autre manière : mes affections sont plus vives; les tiennes sont plus pénétrantes. Peut-être avec des sens plus animés ai-je plus de ressources pour leur donner le change ; et cette même gaieté qui coûte Tinnocence à tant d*autres me Ta toujours conservée. Ce n'a pas toujours été sans peine, il faut Tavouer. Le moyen de rester veuve à mon âge, et de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie ? Mais, comme tu Yu dit, et comme tu réprouves, la sagesse est un grand moyen d'être sage ; car, avec toute ta bonne contenance, je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien. C'est alors que Tenjouement vient à mon secours, et fait plus peut-être pour la vertu que n'eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la nuit, où Ton ne peut s'échapper à soi-même, j'ai chassé des idées importunes en méditant des tours pour le lendemain I combien de lois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par une saillie extravagante ! Tiens, ma chère, il y a toujours, quand on est foible, un moment où la gaieté devient sérieuse; et ce moment ne viendra point pour moi : voilà ce que je crois sentir, et de quoi je t'ose répondre.
Après cela, je te confirme librement tout ce que je t'ai dit dans rÉlysée sur l'attachement que j'ai senti naître, et sur tout le bonheur dont j'ai joui cet hiver. Je m'en livrois de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j'aime, en sentant que je ne désirois rien de plus. Si ce temps eût duré toujours, je n'en aurois jamais souhaité un autre. Ma gaieté venoit de contentement, et non d'artifice. Je tournois en espièglerie le plaisir de m'occuper de lui sans cesse : je sentois qu'en me bornant à rire je ne m'apprêtois point de pleurs.
Ma foi, cousine, j'ai cru m'apercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisoit pas trop à lui-même. Le rusé n'étoil pas fâché d'être fâché ; et il ne s'apaisoit avec tant de peine que pour se faire apaiser plus longtemps. J'en tirois occasion de lui tenir des propos asseï tendres, en paroissant me moquer de lui ; c'étoit à qui des deux seroit le plus entant. Un \our qu'en ton absence il jouoit aux échecs avec ton mari, el que \e \o\xck\^ ^wn^^is^^^ in tÉAcboti àsùs la
SIXIÈME PARTIE. SSt
laSme salle, elle aToit le mot et j'observois notre philosophe, k son làir huniblemenl fier tt à la promptilude de ses coups, je vis qu'il jhoit beau jeu. La table éloit petite, et l'échiquier débordoit. J'allen- IlSs le moment ; et, suns paroitre y tâcher, d'un revers de raquette ié renversai l'écheo et mat. tu ne vis de Les jours pareille colère : 0 ëloit si furieux, que, lui ayant laissé le clioix d'un souillet ou S'un baiser pour ma pénilence, il se détourna quand je lui prcsenl.-ii la joue. Je lui dem^indai pardon, il lut inflexible. 11 m'auroit laissée ii genoux si je m'y ëtois mise. Je finis par lui iaire une autre pièce l|u'i lui Gt oublier la première, et nous fûmes meilleurs amis que ais.
'Avec une autre méthode, infailliblement je m'en serais moins n tirée; et je m'aperçus une fois que, si le jeu fût devenu séux, il eût pu trop l'Élre. C'étnit un soir qu'il imus accompagnoit s duo si simple et si touchant de Léo, Vado a morir. ben mio. Tu Siantois avec assez de négligence; je n'en falsois pas de même ; e(, le j'avois une main appuyée sur te clavecin au momenl le plus «théUque et où j'élois moi-même émue, il appliqua sur cette main n baiser que je sentis sur mon cœur. Je ne connois pas bien les aisers de l'amour: niab ce que je peui te dire, c'est que jamais ramitié, pas même la nAtre, n'en u donné ni reçu de semblable à (dui-là. Êh bien! mon entant, apri'S de pareils moments que de- Kent-on quand on s'en va rêver seule et qu'on emporte avec soi leur Souvenir ? Moi, je troublai la musique : il Tallut danser ; je Hs danser Ib philosophe. On soupa presque en l'air; on veilla Tort avant dans Il nuit 1 je fus me coudier bien lasse, et je ne fis qu'un somnieil. ' J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gèuer mon hunieur l! changer de manières. Le moment qui rendra ce changement néssaire est si prés, que ce n'est pas la peine d'anticiper. Le temps t viendra que trop lAt d'être prude et réservée. Tan<tis que je Bomple encore par vingt, je me dépêche d'user de mes droits; car, Bssé la trentaine, on n'est plus folle, mais ridicule. Et ton épilopieur d'ht)mme ose bien me dire qu'il ne me reste que six mois en- 'e i retourner la salade avec tes doigts. Patience ! pour payer ce ■rcasme, je prétends ta lui retourner dans six ans, et je te jure s'il faudra qu'il la mange. Mais revenons.
Si l'on n'est pas maître de ses sentiments, au moins <hi l'est de sa induite. Sans doute je demanderois au ciel un cœur plus tran- KUe; mais puissé-je â mon dernier jour offrir au souverain ^vv^: n« vie aussi jteu criminelle que celle que j'ai ças&è«teVXÂ\i«\^vv
553 LA NOUVELLE H&LOlSE.
iférité, Je ne me reprochois rien auprès du seul homme qui pouToit me rendre coupable. Ma chère, il n*en est pas de même depuis qu'il est parti : en m'accoutumant à penser à lui dans son absence, j'y pense à tous les instants du jour ; et je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S'il est loin, je suis amoureuse ; s'il est près, je ne suis que folle : qu'il revienne, et je ne le crains plus.
Au chagrin de son éloignement s'est jointe l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l'amour, tu t'es trompée; Tamitié avoit part à ma tristesse. Depuis leur départ, je te voyois pâle et changée : à chaque instant je pensois te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu^un songe n'amène pas un événement, mais j'ai toujours peur que l'événeaient n^arrive à sa suite. A peine ce maudit rêve m'a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu'à ce que je t'aie vue bien remise et reprendre tes couleurs. Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sûr que j'aurois donné tout au monde, pour qu'il se fût montré quand il s*en retourna comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s'en est allée avec ton mauvais visage. Ta santé ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries; et je t'ai vue si bien argumenter à table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout à fait dissipées. Pour surcroît de bonheur il revient ; et j'en suis charmée à tous égards. Son retour ne m'alarme point, il me rassure ; et sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus ripn pour tes jours m pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie, et ne sois point en peine de la tienne; je réponds d'elle tant qu'elle t'aura..." Uais, mon Dieu! qu'ai-je donc qui m'inquiète encore et me serre le cœur sans savoir pourquoi? Ah! mon enfant, faudra-t-il un jour qu'une des deux survive à l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel ! elle restera peu digne de vivre, ou sera morte avant sa mort.
Pourrois-tu me dire à propos de quoi je m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun ! au lieu de parler de mort, parlons de mariage ; cela 6era plus amusant. Il y a longtemps que cette idée est venue à ton mari ; et s'il ne m'en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à moi-même. Depuis lors j'y ai pensé quelquefois, et toujours avec dédain. Fi ! cela vieillit une jeune veuve. Si j'avois des enfants d'un second lit, je me croirois la grand'mère de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec légèreté les honneurs de too amie, et de regardât oeV vct^xv^iQny&wt comme un soia df la bénîgqa.
SIIIËME PARTIE. M3
chnrité. Oh Henl je t'apprends, moi, j)ue toutes les raisons Tondces sur les soucis obligeants ne valent pas la moindre des miennes cnntre un second raarlnge.
Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'âme assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honle de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l'inégalilé des fortunes dans un cas où tout Thonnpur est pour celui des deux & qui l'autre veut bien ileioir la sienne : mais, sans répéter ce que je t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante et sur mon éloignement naturel pour le joug du mariage, je me liens à une seule objection, et je la lire de celte voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que loi. Lève pi celle objection, cousine, et je me rends. Bans tous ces jeux qui (g donnent tant d'efrroi, ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir ; j'aime à l'appeler a témoin de mon innocence : et pourquoi craindrois-je de faire devant son image tout ce que je faisois aulrefois devant lui? En seroit-il de même, ù Julie, si je violois les saints engagements qui nous unirent; que j'osasse jurer à un autre l'amour étemel que je lui jurai tant de fois; que mon cœur, indignement partagé, dérobât à sa mèii^oire ce qu'il doniieroit a son successeur, et ne pût sans offenser l'un des deuï remplir ce qu'il doit h l'aulre? Celte même image qui m'est si chère ne me donnerait qu'épouvante et qu'efl'roi ; sans cesse elle viendroit empoisomier mon bonheur, et son souvenir qui fait la douceur de ma vie en k'roit le lourmenl. Comment oses-tu me parler de donner un successeur à mou mari, après avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu m'allègues t'étoient moins applicables en pareil cas! Us s'aimèrent... c'est pis encore. Avec quelle indignation verroit-il un homme qui lui fut clicr usurper ses droits et rendre sa femme inGdélel Enlln, quand il seroit vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour? et pui»je croire qu'il eût jamais voulu de moi, s'il eût prévu que j'eusse un jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfants d'un autre ?
t, et j'ai Uni. Qui t'a dit que tous les obstacles viendraient de moi seule? En répondant de celui que cet engagement re- I garde, n'as-tu point plulèt consulté ton désir que Ion pouvoir? \ Quand tu serob sûre de son aveu, n'aurois-lu donc aucun scrupule ■ de m'oBWr un cœurusé par une autre passion? Crois-lu que le mien H conlcnter. et que jepusseÊtrel^eureiiaeaNM.Mn'faw&vïw.ï^ft.
554 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
je ne rendrais pas heureux? Cousine, penses-y mieux ; sans exiger plus (Tamour que je n'en puis ressentir moi-même, tous les sentiments que j'accorde je veux qu'ils me soient rendus ; et je suis trop honnête femme pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de tes espérances? Un certain plaisir à se voir, qu peut être Teflet de la seule amitié ; un transport passager, qui peut naître à notre âge de la seule diilérence du sexe; tout cela suffit-U pour les fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu'il s'en fût tu non-seulement à moi, mais à toi, mais à ton mari, de qui ce propos n'eût pu qu'être faYoral)lemenl reçu ? En a-t-il jamais dit un mot à personne ? Dans nos tête-à-téte a-t-il jamais été question que de toi? A-t-il jamais été question de moi dans les vôtres ? Puis-je penser que, s'il avoit eu là-dessus quelque secret pénible à garder, je n'aurois jamais aperçu sa contrainte, ou qu'il ne lui serait jamais écliappé d'indiscrétion? Enfm, même depuis son départ, de laquelle de nous deux parle-l-il le plus dans ses lettres? de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je fadmire de me craire sensible et tendre, et de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Uais j'aperçois vos ruses, ma mignonne; c'est poiur vous donner droit de représailles que vous m'accusez d'avoir jadis sauvé mon cœur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce tour-là.
Voilà toute ma confession, cousine : je l'ai faite pour féclairer et non pour te contredire. 11 me reste à te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connois à présent mon intérieur aussi bien et peutêtre mieux que moi-même : mon honneur, mon bonheur, te sont chers autant qu'à moi; et dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver l'un et l'autre. Charge-toi donc de ma conduite; je t'en remets l'entière direction. Rentrons dans notre état naturel, et changeons entre nous de métier; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne ; je serai docile : c'est à toi de vouloir ce que je dois faire, à moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon âme à couvert dans la tienne ; que sert aux inséparables d'en avoir deux?
Ah çà ! revenons à présent à nos voyageurs. Mais j'ai déjà tant parlé de l'un que je n'ose plus parler de l'autre, de peur que la différence du style ne se fit un peu trop sentir, et que l'amitié même que j'ai pour l'Anglois ne dit trop en faveur du Suisse. Et puis, que dire sur des lettres qu'on n*a pas vues ? Tu devois bien au moins m'envoyer celle de mylord Edouard : mais tu n'as osé l'envoyer sans i^âutre, et tu a& foTt\ÂeutÙL\....\>i^>a;H<^v& i^urtant faire mieux en*
core...Ah! nve les duignes de «ingt ans I elles sont plus trailables qu'à trente.
Il faut au moins que je me venge eu l'apprenant ce que tu as , opéré par celte belle réserve ; c'est de me faire ima-îiier la letlre en question... celte lettre si... cent fois plus si qu'elle oe Test réellement. De dépit je me plais à la remplir de clioses qui n'y sauroienl 4tre. Va, si je ne suis pas adorée, c'est à toi que je l'erai payer tout ce qu'il en faudra raballre.
En vérité, je ne sais après tout cela cammf nt tu m'oses parler du courrier d'Ilulie. Tu prouves que mon tort ne fut pas de l'allendre, . niais de ne pas l'altendre assez longtemps. Un pauvre petit quart f d'heure de plus, j'allois aur-devant du paquel, je m'en emparois la : jiremiére. je lisois le tout à mon aise; et c'é toit mon tour de me faire Valoir. Les raisins sont trop verts. On me retient deux lettres ; m:iis j"en ai deux autres que, quoi que lu puisses croire, je ne changerois gikcment pas contre celles-là. quand tous les «du monde y seroient. ' je te jure que si celle d'Uenriette ne lient pas sa place à cAlé de la tienue, c'est qu'elle la passe, el que ni loi ni moi n'écrirons de la vie lien d'aussi joli. Et puis on se donnpra les airs de traiter ce prodige 3e petite impertinente ! ah ! c'est asi^urément pure jalousie. Eu efl'et, te voil-on jamais à genoux devaiîl elle lui baiser liumblement Jes deui mains l'une après l'autre ? Grâce a loi. la voila modeste comme une vierge, et grave comme un Calon ; respectant lout le monde, Jusqu'à sa mère : il n'y a plus le mot pour rire à ce qu'elle dit ; à ce qu'elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j'ai découvert ce nouveau talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos, je wmpte établir de sa chambre à la mienne un courrier d Italie dont on I n'escamotera point les paquets.
Adieu, petite cousine. Voilà des réponses qui t'apprendront à resi'kecler mon crédit renaissant. Je voulois le parler de ce pays et de ses ' Itabitants : mais il Tant mettre Un à ce volume ; et puis lu m'as toute , llirouillée avec tes fantaisies, et le mari m'a presque fait oublier les notes. Comme nous avons encore cinq ou six jours a rester ici, el ' que j'aurai le temps de mieux revoir le peu que j'ai vu, tu ne perdras 'ïien pour attendre, et lu peux compter sur un second lonie avant mon dép.irl.
LA NOUVELLE U&LOiSB.
LETTRE IIL DE HTLORD EDOUARD A H. DE WOLMàA.
iN*on, cher Wolmar, vois ne vous êtes point trompé; le jeune liomme est sûr ; mais moi je ne le suis guère, et j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a convaincu. Sans lui je succombois moinoième à l'épreuve que je lui avois destinée. Yoiis savez que, pour contenter sa reconnoissance, et remplir son cœur de nouveaux objets, j'aITtictois de donner à ce voyage plus d'importance qu'il n'en avoit réellement. D'anciens penchants à flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se rapporloit à Saint-Preux, tout ce qui m'engageoit k l'entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachements de ma jeunesse, ramener un ami parfaitement guéri; voilà tout le fruit que j'en voulois recueillir.
Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m'avoit laissé des inquiétudes : ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s'étoit livré, quand je lui avois annoncé qu^il étoit le maître d'élever vos enfants et de passer sa vie avec vous. Pour mieux l'observer dans les effusions de son cœur, j'avois d'abord prévenu ses difticultés ; en lui déclarant que je m'établirois moi-même avec vous, je ne laissois plus à son amitié d'objections à me faire: mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.
11 n'eut pas vu trois fois la marquise, que nous fûmes d'accord sur son compte. Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner, et ne fit que lui montrer ses artifices. L'infortunée! que de grandes qualités sans vertu ! que d'amour sans honneur ! Cet amour ardent et vrai me touchoit, m'attachoit, nourrissoit le mien ; mais il prit la teinte de son âme noire, et finit par me faire horreur. U ne fut plus question d'elle.
Quand il eut vu Laure, qu'il connut son cœur, sa beauté, son esprit, et cet attachement sans exemple, trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d'elle pour bien éclaircir Tétat de Saint-Preux. Si j'épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n'est pas de la mener à Londres, où quelqu'un pourroit la reconnoître, mais dans des lieux où l'on sait honorer la vertu partout où elle est; vous rempiirez votre emploi, el ïio\» iv^ tft&E&oxocA voint de vivre ensemble. Si
neTèpouse pas, il est temps de me recueillir. Vous conuois^ez ma maison d'Oïford-sbire, et tous dioisirez d'élever les enfants d'un de vos amis, ou d'accompagner l'autre dans sa solitude, Il me fit la ■ réponse à laquelle je pouvois m'allendre : mais je voulois Tobserre parsacoiiduile.Car si, pour vivre à Clarena, il favorîsoit un mariage qu'il EÙt dû blAmer. ou si, dans cette occasion dèlicule, il prclcroil à son bonheur la gloire de son ami, dans Tua et dans l'autre cas l'épreuve étoit faite, et son cœur éloit jugé.
Je le trouvai d'abord tel que je le désirois, ferme contre le projtt que je feignois d'avoir, et armé de toutes les raisons qui dévoient m'empèclief d'épouser Laure. Je sentois ces raisons mieux que lui ; mais je la voyois sans cesse, et je la voyoïs affligée et tendre, lion cceur, tout à fait détaché de la marquise, se fiïa par ce commerce assidu. Je trouvai dans les sentiments de Laure de quoi redoubler l'attachement qu'elle m'avoit inspiré. J'eus honte de sncrillcr a l'opinion, que je méprif ois, reslirae queje devois à son mérite : ne devoisje rien aussi à l'espérance que je lui avois donnée, sinon par mus discours, au moins pur mes soins? Sans avoir rien promis, ne rien tenir c'étoit la tromper ; celte tromperie êtoit barbare. Endn, joignant à mon pencbnnt une espèce de devoir, et songeant plus â mon bonheur qu'à ma gloire, j'achevai de Vaimer par raison ; je résolus de pousser la feinte aussi loin qu'elle pouvoit aLer, et jusqu'à la réalité même si je ne pouvois m'en tirer autrement sans injustice.
Cependant je sentis augmenter mon iiiquléludc sur le coiripte du jeune homme, voyant qu'il ne rempiissoit pas dans toute sa force le rdle dont il s'éloit chargé, il s'npposoit à mis vues, il improuvoit le nœud que je voulois former; mais il conibattoJt mal mon inclination naissante, et me parloil de Laure avec tant d'ëlogps, qu'en parois- B3nt me détourner de l'épouser, il augmentoit mon penchant pour elle. Ces contradictions m'alarmérent. Je ne le trouvois point aussi ferme qu'il auroil dû l'être : il sembloit n'oser heurter de Iront mou sentiment, il mollîssoit contre ma résistance, il craignoit de me fâcher, il n'avoit point à mon gré pour son devoir l'intrépidité qu'il inspire à ceux qui l'aiment.
D'autres observations augmentèrent ma défiance ; je sus qu'il Toyott Laure en secret; je remarquois entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de s'unir à celui qu'elle avoit tant aimé ne la rendoit point gaie. Je lisoisbienla mémelendressedans ses regards, mais celte tendresse n'é toit plus mêlée de joie a mon abord, la tristesse y dominoit toujours. Souvent, dans les plusdoui épanc.beiniiTv\%&&%Q'au£AK,V\%
558 LA NOUTBLLE HÊLOiSB.
voyois jeter sur le jeune homme un coup d*oeil à la dérobée, et ce coup d'œil étoit suivi de quelques larmes qu'on cherdioit à me cacher. Enfin le mystère fut poussé au point que j'en fus alarmé. Jugez de ma surprise. Que pouvois-jepenser?N'avois-jeréchauflé qu'un serpent dans mon sein. Jusqu'où n'osois-je point porter mes soupçons et lui raidre son ancienne injustice ! Foibles et malheureux que nous sommes ! c'est nous qui faisons nos propres maux. Pourquoi nous plaindre que les méchants nous tourmentent, si les bons se tourmentent encoreentre eux ?
Tout cela jie (it qu'acheyer de me déterminer. Quoique j'ignorasse le fond de celte intrigue, je Toyois que le cœur de Laure étoit tou' jours lenréme ; et cette épreuve ne me la rendoit que plus chère. Je me proposois d'avoir une explication avec elle avant la conclusion ; mais je voulois attendre jusqu'au dernier moment, pour prendre auparavant par moi-même tous les éclaircissements possibles. Pour lui, j'étois résolu de me convaincre, de le convaincre, enfin d'aller jusqu'au bout avant que de lui rien dire ni de prendre un parti par rapport à ibi, prévoyant ime rupture infaillible, et ne voulant pas mettre un bon naturel et vingt ans d'honneur en balance avec des soupçons.
La marquise n'ignoroit rien de ce qui se passoit entre nous. Elle avoit des épies dans le couvent de Laure, et parvint à savoir qu'il étoit question de mariage. Il n'en fallut pas davantage pour réveUler ses fureurs : elle m'écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d'écrire; mais comme ce n'éloit pas la première fois, et que nous étions sur nos gardes, ses tentatives furent vaines. J'eus seulement h plaisir de voir dans l'occasion que Saint-Preux savoit payer de sa personne, et ne marchandoit pas sa vie pour sauver celle d*un ami.
Vaincue par les transports de sa rage, la marquise tomba malade et ne se releva plus. Ce fut là le terme de ses tourments^ et de ses crimes. Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le docteur Eswin ; Saint-Preux y fut de ma part : elle ne voulut voir ni l'un ni l'autre ; elle ne voulut pas même entendre parler de moi, et m'accabla d'imprécations horribles chaque fois qu'elle entendit prononcer mon nom. Je gémis sur elle, et sentis mes blessures prêtes à se rouvrir. La raison vainquit encore; mais j'eusse été le dernier des hommes de songer au mariage, tandis qu'une fenunequi me fut si chère étoit à l'extrémité. Saint-Preux, craignant qu'enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage de Naplest et j'y consentis.
' Par Ja lettre de mylord Edouard ci-devant supprimée, on voit qu'il pensoit qu'à là mort des raéchanU leurs àme& ëloveut anéanties.
SIXIÈME PARTIE. »e
le surlendemain de noire arrivée, je le vis entrer dans ma chambre avec une conlenance ferme et grave, et tenant une leilre à la main. Je m'écriai : La manjuite esl morie ! Plùl à Dieu ! repril-il TroideineDl; il vaut mieux n être plus que d'exister pour mal faire. Mais Ce d'est pas d'elle que je viens vous parler; écoulez-moi. J'alleudis en ■iience.
Mylord, me dit-il, en me donnant le saint nom d'ami, vous m'nppriles à le porter. J'ai rempli la lonction dont vous m'avei chargé; et, vous voyant prêt à tous oublier, j'ai dû tous rapijeier à vousmême. Vous n'avez pu rompre une chaîne que par une autre. Toutes ieux éloient indignes de vous. S'il n'eût été question que d'un mariage inégal, je vous aurois dit : Songez que vous éles pair d'Angleterre, et renoncez aux honneurs du monde, ou respectez l'opinion.
^Haisun mariage abject 1... vous!... Choisissez mii^ux votre épouse.
"''Ce n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit èlre sans taclie...
', La femme d'Edouard Domstun n'est pas facile à trouver. Voyez ce que
h j'ai fait.
Alors il me remit la lettre. Elle ëloit de Lnure. Je ne l'ouvris pas 4ans émotion, t L'amour a vaincu, me disoit-elle : vous avez voulu '« in'épouser; je suis contente. Votre ami m'a dicte mon devoir; je t le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurois vécu mul- M heureuse; en vous laissant votre gloire, je crois la parlager. Le ê sacrilice de tout mon bonheur à un devoir si cruel me fait oublier t la honte de ma jeunesse. Adieu ; dés cet instant je cesse d'être en
• votre pouvoir et au mien. Adieu pour jamais. OÉdouard ! ne portez M pas le désespoir dans ma retraite ; écoulez mon dernier vu:u. Ne
• donnez à nulle autre une place que je n'ai pu remplir, il fut au ^ monde un cœur fait pour vous, et c'étoit celui de Laure. i
L'agitation m'empèdioit de parler. 11 prolila de mon silence pour Sne dire qu'après mon départ elle avoit pris le voile dans le couvenlol^ ïdie éloit pensionnaire ; que la cour de Rome, informée qu'elle deroît i^userun luthérien, avoil donné des ordres pour m'empècher de la revoir; et il m'avoua franchement qu'il avoit pris tous ces soins de • concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, conlinua-l-il, fjiussi vivement que je l'aurois pu, craignant un retour h la marquise, 1 voulant donner le change a celle ancienne passion par celle de 1. En vous voyant aller plus loin qu'il ne falloil, je Ils d'abord wrler la raison; mais ayant trop acquis par mes propres fautes le e délier d'elle, je sondai le cœur de Laure', e\.-i\scsB.Ntts*. toule la générosité qui est inséparable du sèriVabVe ïïwi\ït,\t «îbsv
060 LA NOUVELLE HËLOlSB.
prévalus pour la porter au sacrifice qu'elle vient de faire. L^assurance de n*ètre plus Tobjet de votre mépris lui releva le courage et la rendit plus digne de votre estime. Elle a fait son devoir; il faut faire le vôlre.
Alors, s'approchant avec transport, il me dit en me serrant contre sn poitrine : Ami, je lis, dans le sort commun que le ciel nous envoie, la loi commune qu'il nous prescrit. Le régne de Famour est passé, que celui de Tamitié commence; mon cœur n*entend plus que sa voix sacrée, il ne connoit plus d'autre chaîne que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter; Glarens, Oxford, Londres, Paris, ou Rome; tout me convient, pourvu que nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asile en quelque lieu que ce puisse être, je te suivrai partout : j'en fais le serment solennel à la face du Dieu vivant, je ne te quitte plus qu^à la mort.
Je fus touché. Le zélé et le feu de cet ard^t jeune honmie édatoient dans ses yeux. J'oubliai la marquise et Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami ? Je vis aussi, par le paili qu'il prit sans hésiter dans cette occasion, qu'U étoit guéri véritablement, et que vous n'aviez pas perdu vos peines ; enfin j'osai croire, par le vœu qu'il fit de si bon cœur de rester attaché à moi, qu'il l'étoil plus à la vertu qu'à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui, cher Wolmar, il est digne d'élever des hommes, et, qui plus est, d'habiter votre maison.
Peu de jours après j'appris la mort de la marquise. Il y avoit longtemps pour moi qu'elle étoit morte ; cette perte ne me toucha plus. Jusqu'ici j'avois regardé le mariage conrnie une dette que chacun contracte à sa naissance envers son espèce, envers son pays, et j'avois résolu de me marier moins par inclination que par devoir. J'ai changé de sentiment. L'obligation de se marier n'est pas commune à tous ; elle dépend pour chaque homme de l'état où le sort l'a placé : c'est pour le peuple, pour l'artisan, pour le villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite ; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse, et qui ne sont toujours que trop remplis, il est permis et môme convenable. Sans cela l'État ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres, et l'Angleterre manquera plus tôt de laboureurs que de pairs.
Je me crois donc libre et maître de moi dans la condition où le ciel m'a fait nailre. A Page où je suis on ne répare plus les pertes que mon cœur a failes. ie le dévoue à cultiver ce qui me reste, et
''(wuvair mieux te rasEiembler qu'a CtareDs. J'accepte rJonc toutes vos I oITres, sous les conditions que ma fortune ; doit inelire, alîn qu'elle 'Hî me soit pas inutile. Après l'engagement qu'a pris Suint-Preux, je n'îi plus d'autre moyen de le tenir auprès de tous que d'j demeurer imui-mèrae ; et si jamais il y est de trop, il me suflira d'en partir. Le seul embarras qui me reste est pour rocs voyages d'Angleterre; 'car quoique je n'aie plus aucun crédit dans le parlement, il me stilfit ■'d'en être membre pour faire mon devoir jusqu'à la lin. liais j'ai un -collègue et un ami sûr, que je puis charger de ma Tois dans les af- ' Ëires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'; trouver inoi-mÉine, notre élève pourra m'accompagner, même avec les siens quand ils seront un peu plus grands, et que vous voudrez bien nous 'les confier. Ces Tojases ne sauroienl que leur Être uldes, et ne seront pas asseï longs pour afUiger beaucoup leur mûre. ■ Je n'ai point montré celle lettre â Sainl-PrËUi ; ne la montrez pas 'entière à vos dames : il convient que le projet de cette épreuve ne <ioil jamais connu que de vous et de moi. Au surplus, ne leur cacbei >nen de ce qui lait boitneur â mon digne ami, mi^me à mes dépens. Adieu, cher Wolmar. Je vous envoie les dessins de mon pavillon : rérormei, changez comme il vous plaira ; mais faites-y travailler dés ti présent, s'Use peut. J'envoulois 61er le salon de musique; car tous mes goûts sont éteinls, et je ne me soucie plus de rien. Je le bisse, 4 la prière de Saint-Preuï qui se propose d'cicrcer dans ce salon vos enfauls. Vous recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de Totre bibliothèque. Vais que trouverez- vous de nouveau dans des liwes? 0 Wolmar! il ne vous manque que d'apprendre Mire dans celui de la nature poui' être le plus sage des martels.
Je me suis attendu, cher Bomston, au dénoiiment de vos longues aventures. Il eût paru bien étrange qu'ayant résisté si longlemps à ■Tos penchants, vous eussiez attendu, pour vous laisser vaincie, qu'un •mi vint vous soutenir, quoiqu'à vrai dire an suit souvent plus foibic en s'appuyant sur un autre que quand on ne compte que sur soi. il'aToue pourtinl que je fus alarmé de votre dernière leUte, (yi-^tm^
563 LA NOUVELLE UÈLOlSfi.
m'annonciez votre mariage avec Laure comme une affaire absolument décidée. Je doutai de l'événement malgré votre assurance ; et, si roon attente eût été trompée, de mes jours je n'nurois revu Saint-Preux. Vous avez fait tous deux ce que j'avois espéré de Tun et de Taulre, et vous avez trop bien justifié le jugement que j'avois porté de vous, pour que je ne sois pas pharmé de vous voir reprendre nos premiers arrangements. Venez, hommes rares, augmenter et partager le bonheur de cette maison. Quoi qu'il en soit de Tespoir des croyants dans Fautre vie, j'aime à passer avec eux celle-ci ; et je sens que vous me convenez tous mieux tel3 que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser comme moi.
Au re^te, vous savez ce que je vous dis sur son sujet à votre départ. Je n'avois pas besoin, pour le juger, de votre épreuve ; car la mienne étoit faite, et je crois le connoitre autant qu'un homme en peut connoitre un autre. J'ai d'ailleurs plus d'une raison de compter sur son cœur, et de bien meilleures cautions de lui que lui-même. Quoique dans votre renoncement au mariage il paroisse vouloir vous imiter, peut-être trouverez-vous ici de quoi l'engager à changer de système. Je m'expliquerai mieux après votre retour.
Quant à vous, je trouve vos distinctions sur le célibat toutes nouvelles et fort subtiles. Je les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces respectives de l'État, afin d'en maintenir l'équilibre Mais je ne sais si dans vos principes ces raisons sont assez solides, pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la nature. Il sembleroit que la vie est un bien qu'on ne reçoit qu'à la charge de le transmettre, une sorte de substitution qui doit passer de race en race, et que quiconque eut un père est obligé de le devenir C'étoit votre sentiment jusqu'ici, c'étoit une des raisons de votre voyage : mais je sais d'où vous vient cette nouvelle philosophie, et j'ai vu dans le billet de Laure un argument auquel votre cœur n'a point de réplique.
La petite cousine est, depuis huit ou dix jours, à Genève avec sa famille pour des emplettes et d'autres affaires. Nous l'attendons de retour de jour en jour. J'ai dit à ma femme, de votre lettre, tout ce quelle en devoit savoir. Nous avions appris par M. Aliol que le mariage étoit rompu; mais elle ignoroit la partqu'avoit Saint-Preux à cet événement. Soyez sûr qu'elle n'apprendra jamais qu'avec la plus vive joie tout ce qu'il fera pour mériter vos bienfaits et justifier votre estime. Je lui ai montré les dessins de votre pavillon; elle les trouve de très-bon goût; nous y ferons pourtant quelques change-
ments que le local exige, et qui rendront votre logement plus commode : vous les approuverez sûrement. Nous attendons Tavis de Claire avant d'y toucher ; car vous savez qu'on ne peut rien faire sans elle. En attendant, j'ai déjà mis du monde en œuvre, et j'espère qu'avant riiiver la maçonnerie sera fort avancée.
Je vous remercie de vos livres : mais je ne lis plus ceux que j'entends, et il est trop tard pour apprendre à lire ceux que je n'entends pas. Je suis pourtant moins ignorant que vous ne m'accusez de l'être. Lé vrai livre de la nature est pour moi le cœur des hommes, et la preuve que f y sais lire est dans mon amitié pour vous.
LETTRE V
DB ItàDAMB d'orbe A XADAVE DE WOLHAE.
J'ai bie]>des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donifie envie d'y rester. La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers, les mœurs sont honnêtes ; et la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y être réfugiée. Plus je contemple ce petit État, plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie ; et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une, et n'ont pourtant qu'un pays ! Pour moi, je sens que, si j'élois née dans celui-ci, j'aurois l'âme toute romaine. Je n'oserois pourtant pas trop dire à présent,
Rome n'est plus à Rome, elle est toute où je suis;
car j'aurois peur que dans ta malice tu n'allasses penser le contraire. Hais pourquoi donc Rome, et toujours Rome ? Restons à Genève.
Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il ressemble au nôtre, excepté qu'il est moins montueux, plus champêtre, et qu'il n'a pas des chalets si voisins*» Je ne te dirai rien non plus du gouvernement. Si I^tt ne t'aide, mon père t'en parlera de reste : il passe toute la journée à politiquer avec les magistrats dans la joie de son cœur ; et je le vois déjà très-mal édifié que la gazette parle si peu de Genève. Tu peux juger 4o leurs conférences par mes lettres. Quand ils m'excèdent, je me dérobe, et je t'ennuie pour me désennuyer.
Tout ce qui m'est resté de leurs longs entretiens, c'est beaucoup d'estime pour le grand sens qui règne en cette ville. À voir l'action
« L'éditeur 1m croit un peu rapprochés.
564 LA NOUVELLE UËLOlSE.
et réaction muluellcs de toutes les parties de TËtat qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu*il n'y ait plus d'art et de yrai talent employés au gouvernement de cette petite république qu'à celui des plus vastes empires, où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l'État peuvent tomber entre les mains d'un sot sans que les affaires cessent d'aller. Je te r^[»ondg qu'il n'en seroit pas de même ici. Je n*entetids jamais parler à mon père de tous ces grands ministres des grandes cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouilloit si fièrement sur notre grand orgue * à Lausanne, et qui se croyoit un fort habile homme parce qu'il faisoit beaucoup de bruit Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette ; mais ils en savent tirer une boime harmonie, quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord.
Je ne te dirai rien non plus... Mais à force de ne te rien dire, je ne finirois pas. Parlons de quelque chose pour avoir plus tôt fiait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractère et qu'on connoit le plus promptement. Ses mœurs, ses vices mêmes, sont mêlés de franchise. U se sent naturellement bon ; et cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel quHl est. D a de la générosité, du sens, de la pénétration ; mais il aime trop l'argent : défaut que j'attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire ; car le territoire ne sufllroit pas pour nourrir les habitants.
11 arrive de là que les Genevois, épars dans l'Europe pom* s'enrichir, imitent les grands airs des étrangers, et après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu •, les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité . la fière liberté leur paroit ignoble ; ils se forgent des fers d'argent, non comme une diaine, mais comme un ornement.
Eh bien l ne me voilà-t-il pas encore dans cette maudite politique? Je m'y perds, je m'y noie, j'en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m'en tirer. Je n'entends parler ici d'autre chose, si ce n'est quand mon père n'est pas avec nous, ce qui n'arrive qu'aux heures des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre influence; car, d'ailleure, les entretiens du pays sont utiles et variés, et
* u y avoit grande orgue. Je remarquerai, pour ceux de nos Suisses et Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot orgue est masculin au singulier, réminin au pluriel, et s'emploie également dans les deux nombres; mais le singulier est plus élégant.
* Maintenant on ne leur donne plus la peine de lea aller chercher, on lei leur porte.
SIXIÉIIE l-ARTIB. ses
l'on n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne puisse apprendre ici dans h conversation. Comme autrefois les mœurs angloises ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des Temmes que dans le nôtre, contractent enire eux un ton plus grave, et généralement plus de solidité dans leurs discours, liais aussi cet avanlage n son incOnTénient qui se Hiit bienlùl sentir. Des longueurs toujours eicédanles, des argumenta, des exordes, un peu d'apprèl, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de celle simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que le François écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent au Lcu de causer; on les croiroit toujours prêts a soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points; ils mettent dans leurs propos la même mûlhode que dans leurs livres ; 'ils sont auteurs, et toujours ailleurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les élymologics, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin ! Ils articulent le marc du raisin comme Marc nom fâ'homme; ils disent exactement du laba-k et non pas du taba, un pare-soi et non pas un parasol, avani-l-lder et non pas auan-kier, lecréiaire et non pas icgrélaire, un lac-d'amour où l'on se noie, et non pas ou l'on s'étrangle ; partout les s fmalcs, partout les r des ' JnQnilifs ; enfin leur parler est loiijours soutenu, leurs discours sont 'des harangues, et ils jasent comme s'il prèclioient. } Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'aïcc ce Ion dogmatique et froid 'ijlis sont (ifs, impclueux, et ont les passions Irês-ardtnles : ilsdiroient même osseï bien les choses de sentiment s'ils ne disoient pas fout, . ou s'ils ne parloient qu'a des ornllps: mais leurs points, leurs virgules, sont tellement insupporlables ; ils peignent si posément àw 'iniDlions si vives, que, quand ils ont achevé leur dire, on chercheroit Tolontiers autour d'eux od est l'iiomme qui sent cj qu'ils ont décrit. Au reste, il laut l'avouer que je suis un peu p lyée poii" bien penser de leurs cœurs, et croire qu'ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence qu'un joli monsieur à marier, el, dit-on, fjrt riilie, m'honore de ses altentions, et qu'avec des propos asseï ten- 'dres il ne m'a point fait chercher ailleurs l'auteur de ce qu'il me âisoit. Ah! s'il étoît venu il yadiï-buit mois, quel plaisir j'auroia pris à me donner un souverain pour esclave, et à faire tourner la tête à un m-ngniflque seigneur ! liais à présent la mienne n'est pîus Usez droite pour que le jeu me soit agréable, et je sens que toutes lies s'en vont avec ma raison.
5C6 LA NOUVELLE HELOlSE.
Je reviens à ce goût de lecture qui porte les Genevois à penser. Il s*étend à tous les états, et se fait sentir dans tous avec avantage. Le François lit beaucoup ; mais il ne lit que les livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt, moins pour les lire que pour dire qu'il les a lus. Le Genevois ne lit que les bons livres ; il les lit, il les digère : il ne les juge pas, mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris ; les livres choisis sont presque les seuls qui vont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée et s'y fait avec plus de profit. Les femmes dans leur retraite * lisent de leur côté ; et leur ton s'en ressent aussi, mais d^une autre manière. Les belles madames y sont petites-maitresses et beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé, et certain choix d'expressions qu^on çst étonné d^entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celle des enfants. D faut tout le bon sens des hommes, toute la gaieté des femmes, et tout rpjsprit qui leur est commun, pour qu'on ne trouve pas les premiers un peu pédants et les autres un peu précieuses.
nier, vis- à- vis de ma fenêtre, deux filles d^ouvriors, fort jolies, causoient devant leur boutique d'un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l'oreille, et j'entendis qu'une des deux proposoit en riant d'écrire leur journal. Oui, reprit l'autre à l'instant; le journal tous les matins, et tous les soirs le commentaire. Qu'en distu, cousine ? Je ne sais si c'est là le ton des filles d'artisans ; mais je sais qu il faut faire un furieux emploi du temps, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son journal. Assurément la petite personne avoit lu les aventures des Mille et une Nuits
Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas d'être vives et piquantes, et l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grâce et du goût ; elles en ont dans leur entrelien, dans leurs manières. Comme les hommes sont moins galants que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles ; et celte sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d'esprit agréable et fin qui va au cœur et qui en tire toute sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe ; mais bientôt elles voudront être Françoises, et alors les Françoises vaudront mieux qu'elles.
*' On se souviendra que cette letlK esl de vieille d&le, et je crains bien qii> cela ne soit trop facile à voir.
Ainsi tout dépfi'it accc les mœurs. Le meilleur goût tient à la Tertu le ; il disparoil avec elle, et fait place à un gmit farJice et guindé, u n'est plus quel'ouvragedelamode. Le vériliible esprit est presque ins le même cas. N'est-ce pas la modestie de notre sexe qui uous Mige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des liammes? et îls ont besoin d'arl pour se faire écouler, nous en Taut-il moins pour Svoir ne les pas entendre ? N'est-ce pas eux qui nous délient l'esprii 1 la langue, qui nous rendent plus vives à la riposte', et nous rcenldenous moquer J'eui? Car enfin, tu as beau dire, une cere coquetterie maligne et railleuse désoriente encore plus les souirants que le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Cé- I, lout décancerté, se conrondre, se troubler, se perdre â cLaque partie; de s'environner contre lui de trails moins brûlants, mais is aigus que ceux de l'Amour; de le cribler de pointes de glace qui tquent à l'aide du froid! Toi-même qui ne fais semblant de rien, rois-tu que tes manières naïves et tendres, ton air timide et doux, icheul moins de ruse et d'habileté que toutes mes élourderies 7 Ma liguonne, s'il falloit compter les galmls que chacune de nous a lés, je doute fort qu'avec ta mine hypocrite c^ fût toi qui seruis a reste. Je ne puis m 'empèLlicr de rire encore en songeant à ce ■e Condans, qui venoil lout en furie me reprocher que tu l'ailois trop. Elle est si caressante, me disoil-il, que je ne sais de quoi le plaindre; elle me p:irle avec tant de raison, que j'ai honle d'en fanquer devant elle; et je la trouve si fort mon amie, que je n'o^e
n amant.
Je ne crois pas qu'il y ait nulle part au monde des époux plus 3 et de meilleure ménages que dans celte ville. Lji vie domeslique est agréable et douce : on y voit des maris complaisants, et pres- « d'autres Julies. Ton système se vérifie très-bien ici. Les deux ses pgnent de toutes manières à se donner des travaux et àes Diusements diflérenls qui les empêchent de se rassasier l'un de lUtre, et font qu'ils se retrouvent avec plus de plaisir. Ainsi s'ai- 'se la voluiilédu sage; s'abstenir poui* jouir, c'est ta philosophie; ;t répicuréûime de la raison.
Halheureusement cette antique modestie commence à décliner. On ! rapproche, et les a£urs s'éloignent. Ici, comme chez nous, tout <t mêlé de bien et de mal, mais a différentes mesures. Le Genevois
ifuii ripoilen dit ai
5« LA NOUVELLE HËLOlSE.
(ire SCS vertus de lui-même ; ses vices lui viennent d'ailleurs. Nonseulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément les mœurs et les 'manières des autres peuples ; ils parle avec facilité toutes les langues; il prend sans peine leurs divers accents, quoiqu'il aitliimême un accent traînant très- sensible, surtout dans les feroires, qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier de sa liberté, il se fait chez les nations étrangères une honte de sa patrie; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans le pays où il vit, comme pour faire oublier le sien : peut-être la réputation qu'il i d'être âpre au gain contribue-t-elle à celte coupable hoota. Il vandroit mieux sans doute effacer par son désintéressement Topprobre du nom genevois, que de l'aviHr encore en c!*aignant de le porter: mais le Genevois le méprise même en le rendant estimable ; et il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de son propre mérite.
Quelque avide qu'il puisse être, on ne le voit guère aller à la fortune par des moyens ser\*iles et bas ; il n'aime point s'attacher aux grands et ramper dans les cours. L'esclavage personnel ne lui ost pas moins odieux que l'esclavage civil. Flexible et liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude ; et quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s'enrichir le plus compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préfèrent. Us sont presque tous marchands ou banquiers ; et ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talents que leur prodigua la nature. Ceci me ramène au commencement de ma lettre. Ils ont du génie et du courage; ils sont vifs et pénétrants ; il n'y a rien d'bonnète et de grand au-dessus de leur portée : mais, plus passionnés d'argent que de gloire, pour vivre dans Tabondance ils meurent dans l'obscurité, et laissent à leurs enfants pour tout exemple l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis.
Je tiens tout cela des Genevois mêmes ; car ils parlent d'eux fort impartialement. Pour moi, je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve aimables chez eux, et je ne connois qu un moyen de quitter sans regret Genève. Quel est ce moyen, cousine? Oh ! ma foi, tu as beau prendre ton air humble; si tu dis ne l'avoir pas déjà deviné, tu mens. C'est après-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brignntin appareillé de fête ; car nous avons choisi Tenu à cause de la saison, et pour demeurer tous rassemblés. Nous comptons coucher le même soir à Morges, le lendemain à Lau-
SIIIËUE PARTIE. SG9
■anne*, pour la cérémonie; el le surlendemain... tu in*eiiU-nds. Quand lu verras de loin briller des flammes, flatter des banderoles, quand lu entendras ronfler le canon, cours par loule la maison nme un folle, en criant. Armes I armes ! voici les ennemis ! voici les ennemis !
P. S. (juoique la distribution des logemenls entre incontestablement dans les droits de ma diarge, je veux bien m'en désister en cette occasion. J'enlcnds seulement que mon père soit logé chei mylord Ëdourd, à cause des caites de géographie, el qu'on achève d'en tapisser du haut en bas tout l'appartement.
Quel sentiment délicieux j'éprouve en commençant cette lettre ! Voici lu première fois de ma vie où j'ai pu vous écrire sans crainte et sans honte. Je m'honore de l'amitié qui nous joint comme d'un retour S3n.s eiemiile. On étoufre de grandes passions, rarement on les épure. Oublier ce qui nous fitt cher quand l'honneur le veut, c'est l'etrort d'une âme honnête el commune ; mais, après avoir été ce I que nous fûmes, élre ce que nous sommes aujourd'hui, voilà le vrai triomphe de la vertu, la cause qui fait cesser d'aimer peut élre un vice ; celle qui change un tendre amour en une aoûlié non moins vive ne sauroit élre équivoque.
Aurions-nous jamais fait ce progrés par nos feules forces ? Jamais, jamais, mon ami ; le tenter même éloit une témérité. Nous fuir étoit pour nous la première loi du devoir, que rien ne nous eût permis d'enfreindre. Nous nous serions toujours estimés, sans doute: mais nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire ; nous nous serions elforcés de ne plus penser l'un à l'autre ; et le plus grand honneur que nous pouvions nous rendre mutuellement étoit de rompre tout commerce entre nous.
Coinmenl lela? Lauiumc n'est pas ta Iwrd du lac; il j a du port 1 I« litlt
570 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
Voyez, au lieu de cela, quelle est notre situation présente. En estil au nM)nde une plus agréable? et ne goûtons-nous pas mille fois le jour le prix des combats qu^elle nous a coûté? Se voir, s'aimer, le sentir, s'en féliciter, passer les jours ensemble dans la fômiliarité fraternelle et dans la paix de Tinnocence, s'occuper l'un de l'autre, y |)enser sans remords, en parler sans rougir, et s'honorer à ses propres yeux du même attadicment qu'on s'est si longtemps reproché; voilà en le pohit où nous sommes. 0 ami, quelle carrière d'honneur nous avons déjà parcourue I Osons nous en glorifier pour savcnr nous y maintenir, et Kachever comme nous l'avons cdnmiencée.
A qui devons-nous un bonheur si rare? vous le savez. Pal vu votre cœur sensible, plein des bienfaits du meilleur des honuues, aimer à s'en pénétrer. Et comment nous seroient-ils à chaîne, à vous et à moi? Us ne nous imposent point de nouveaux devoirs; ils ne font que nous rendre plus chers ceux qui nous étoient déjà si sacrés, Le seul moyen de reconnoitre ses soins es% d'en être dignes, et tout leur prix est dans leur succès. Tenons-nous-en donc là dans l'effusion de notre zèle ; payons de nos vertus celles de notre bienfaiteur : voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour nous et pour lui s*il nous a rendus à nous-mêmes. Absents ou présents, vivants ou moits, nous porterons partout un témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.
Je faisois ces réflexions en moi-même, quand mon mari vous destinoit 1 éducation de ses enfants. Quand mylord Édouai'd m'annonça son prochain retour et le vôtre, ces mêmes réflexions revinrent, et d'autres encore, qu'il importe de vous communiquer tandis qu'il est temps de les faire.
Ce n'est point de moi qu'il est question, c'est de vous : je me crois plus en droit de vous donner des conseils depuis qu'ils sont tout à fait désintéressés, et que, n'ayant plus ma sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu'à vous-même. Ma tendre amitié ne vous est pa& suspecte, et je n'ai que trop acquis de lumières pour faire écouler mes avis.
Permettez-moi de vous offrir le tableau de Tétat où vous allez être, afin que vous examiniez vous-même s'il n'a rien qui doive vous effrayer. 0 bon jeune homme ! si vous aimez la vertu, écoutez d'une oreille chaste les conseils de votre amie. Elle commence en tremblant un discours qu'elle voudroit taire : mais comment le taire sans totts tr^ûtf 8erâ-l-il temps de voir les Objets que voua detei craindre, quand ils vous auront égaré? Non, mon ami; je suis)?
EIXIËUE PAItTIE. bli
seule personne au inonde asseï familière avec vou^ pour tous les
présenter. fTai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une ■œur, comme une mère ? Ah ! ei tes leçons d'if^ cœui' hoiinèle élojent tapables de touiUer le vôtre, il y a longtemps \ae je n'eu aurois plus i vous donner.
Votre carrière, dites-vous, est Unie, liais convenez qu'elle est Unie avant l'âge. L'amour est éteint ; les sens lui survivent ; et leur délire est d'autant plus à craindre, que, le seul sentiment rjui le borsoit n'existant plus, tout est occasion de cliute à qui ne tient plus à rien. Un Iwmme ardent et sensible, jeune et garçon, veut être continent et chaste ; il sait, il sent, il l'a dit mille fuis, que I:j force de l'âme qui produit toutes les vertus tient a lu pureté qui les nourrit iloutes. Si l'amour le présenades mauvaises mœurs dans su jeunesse, 9 veut que la raison l'en préserve duns tous les temps : il connolt ^ur les devoirs pénibles un prix qui console de leur rigueur ; et ^'il en coille des combuls quand on veut se vaincre, fera-[-il moins aujourd'hui pour le Dieu qu'il adore, qu'il ne Qt pour la maîlresse 4^'il servit autrefois? Ce sont là, ce me semble, des maximes de Vitre morale ; ce sont donc aussi des règles de voire conduite ; car foas avez toujours méprisé ceux qui, contents de l'apparence, parlent autrement qu'ils n'agiïsent, et cltargent les autres de lourds ifu-deaux auxquels ils ne veulent pas toui:lier eui-mèmes.
Quel genre de vie a clioisi cet homme s:ige pour suivre les lois qu'il fe prescrit? Moins philosophe encore qu'il n'est vertueux et chrétien, fans doute il n'a point pris son orgueil pour guide. Il sait que fhomme est plus libre d'éviter les teutations que de les vaincre, et 4|u'il n'est pa^ question de r^rimer les passions irritées, mais de les •inpëcher de njitre. Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses? |uit-il les objets capables de l'émouvoir ? Fût-il d'une humble défiance ^ lui-même la sauvegarde de sa vertu? Tout au contraire, il n'hésite fùs à s'offrir aux plus téméraires combats. A trente ans, il va s'enlerpier dans ime solitude avec des lemmes de sou âge, dont une lui lut
Brtip chère pour qu'un si dangereux souvenir se puisse effacer, dont autre vil avec lui dans une élroile fanjiliarilé, et dont une Iroisiême lui ^ent encore par les droits qu'ont les bienfaits sur les âmes reconnoistantes, Uvas'expnserÀlout cequipeut réveiller en lui des passions mol Ueinles; il va s'enlacer dans kï pièges qu'il devroit le plus redouter. Il p'ya pasunrapporldans sa Situation qui ne dût le faire défier de saforce, |t, pas un qui ne l'avilit à jamais s'il éloit folble un momenl. <^<i t.^- - elle donc celte grande force d'dme a laquelle V\ ose \an\. se tsï''- *ii>^ ^-
513 LA NOUVELLE HËLOiSB.
elle fait jusqulci qui lui réponde de Tavenir? Le (ira-t-elle à Paris de la maison du colonel? Est-ce elle qui lui dicta Tété dernier la scène de Meillerie? L*a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d*un autre objet, et ce printemp- les frayeurs d'un rêve ? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, ^*our espérer de ce vaincre sans cesse? II saitt quand le devoir l'exige, combattre les passions d'un ami ; mais les siennes?... liélas I sur la plus belle moitié de sa vie, qu'il doit penser modestement de l'autre !
On supporte un état violent quand il passe. Six mois, un an, ne sont rien ; on envisage un terme, et l'on prend courage. Mais, quand cet état doit durer toujours, qui est-ce qui le supporte? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu'à la mort? 0 mon ami ! si la vie est courte pour le plaisir, qu^elle est longue pour la vertu ! Il faut être incessamment sur ses gardes. L'instant de jouir passe et ne revient plus ; celui de mal faire passe et revient sans cesse : on s^oublie un moment, et l'on est perdu. Est-ce dans cet état effrayant qu'on peut couler des jours tranquilles ? et ceux même qu'on a sauvés du péril n'oITrent-ils pas une raison de n'y plus exposer les autres?
Que d^occasions peuvent renaître, aussi dangereuses que celles dont vous avez échappé, et qui pis est, non moins imprévues ! Croyezvous que les monuments à craindre n'existent qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes ; car nous les portons avec nous. Eh ! vous savez trop qu'une âme attendrie intéresse l'univers entier à sa passion, et que, même après la guérison, tous les objets de la nature nous rappellent encore ce qu'on sentit autrefois en les voyant. Je crois pourtant, oui, j'ose le croire, que ces périls ne reviendront plus, et mon cœur ifie répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus d'une lâcheté, ce cœur facile est-il au-dessus d'une foSblesse? et suisje la seule ici qu'il lui en coûtera peut-être de respecter? Songez, Saint- Preux, que tout ce qui m'est cher doit être couvert de ce même respect que vous me devez ; songez que vous aurez sans cesse à porter innocemment les jeux innocents d'une femme charmante; songez aux mépris éternels que vous auriez mérités, si jamais votre cœur osoit s'oublier un moment et profaner ce qu'il doit honorer à tant de titres.
Je veux que le devoir, la foi, l'ancienne amitié, vous arrêtent, que l'obstacle opposé par la vertu vous ôte un vain espoir, et qu'au moins par raison vous étouffiez des vœux inutiles : serez-vous pour cela délivré de l'empire des sens et des pièges de l'imagination ? Forcé de nous respecter loules dewx, ^i d'oublier en nous notre sexe, tous le
SIIIÈHE PABTIE. 573
I Terrei dans celles qui nous serTent, et en vous abaissant vous crairei vous justiiier : mais serei-Tons moins coupable en elfel ? et la diflérence des rangs cliange-t-elle ainsi la nalure des fautes ? Au conlrairc, vous TOUS avilirez d'autant plus que les moyens de réussir seront moins honnêtes. Quels moyens! Quoi! vous!... Ah! périsse l'homme indigne qui marchande un cœur et rend l'amour mercenaire! c'est lui qui couvre h terre des crimes que la débauche y Tait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se laisse aclieler une lois? Et, dans l'opprobre où bienlât elle tombe, lequel est l'auteur de sa misère, du brutal qui la maltraite en un mauvais lieu, ou du séducteur qui l'y traîne en mettant le premier ses laveurs à prix ?
Oserai-je ajouter une considération qui vous touchera, si je ne rae trompe ? Vous arei vu quels soins j'ai pris pour établir ici la règle et les bonnes mœurs ; la modestie et la paix y régnent, tout y respire le bonheur et l'innocence. Uon ami. songez à vous, à moi, à m que nous fûmes, i ce que nous sommes, à ce que nous devons être. Faudra-t-il que je dise un jour, en regrettant mes peines perdues : C'est do lui que vient le désordre de ma maison?
Disons tout, s'il est nécessaire, et sacrifions la modestie elle-même au véritable amour de la vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat, et il est bien difficile qu'un état si conlraireà la nature n'amène pas quelque désordre public ou caché. Le moyen d'échapper toujours i l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi? Voyez en d'autres pays ces téméraires qui font vœu de n'être pas hommes. Pour les punir d'avoir lenlé Dieu. L)ieu les abundonne; ils se disent saints, et sont désiionnf tes ; leur feinte continence n'est que souillure; et pour avoir dédaigné l'humanité ils s'aliaissent au-dessous d'elle. Je comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des lois qu'on n'observe qu'en apparence'; mais cUui qui veut être sincèrement vertueui se sent assez chargé des devoirs de l'homme sans s'en imposer de nouveaux. Voilà, cher Saint-Preux, la véritable humilité du chrétien, c'est de trouver toujours sa lâche au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la doubler. Failes-vous l'application de cette règle, et vous sentirez qu'un élat qui devroit seulement alar-
' (juelquss hnmmts ion! conlincnli aaiu minta, d'autre* le sont par wrtu, [ Je ne doute point que pluaienri prftrcs caUiolïques ne loicDt dans ce dernier Il : mais imposer le célibat i un corps ausii nomlreui que le clergé de l'Église romaine, ce n'est pas lant lui di>fendre dA n'avoir point de lemmes. qua Isi ordonner de se conlenter de celles d'aiilrui. Je suit surpris que, dans "oui
E;i où les bonnes mœurs sont eueora en Hlinif, la loil M les magistnla la- «ni un vnQ >i «undaleux.
574 LA NOUYELLE HELOiSE.
mer un autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins Y0U8 craignez, plus vous avez à craindre; et si vous n^ètes point effrayé de vos devoirs, n espérez pas de les remplir.
Tels sont les dangers qui vous attendent ici. Pensez-y tandis qu'il 6D est temps. Je sais que jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mal faire, et le seul mal que je crains de vous est celui que TOUS n'aurez pas prévu. Je ne vous dis donc pas de vous déterminer sur mes raisons, mais de les peser. Trouvez-y quelque réponse dont vous soyez content, et je m'en contente ; osez compter sur vous, et j'y compte. Dites-moi : Je suis un ange, et je vous reçois à bras ouverts.
Quoi ! toujours des privations et des peines ! toujours des devoirs cruels à remplir ! toujours fuir les gens qui nous sont chers ! Non, mon aimable ami. Heureux qui peut dès cette vie offrir un prix à la vertu ! J'en vois un digue d'un homme qui sut combattre et souffrir pour elle. Si je ne présume pas trop de moi, ce prix que j'ose vous destiner acquittera tout ce que mon cœur redoit au vôtre ; et vous aurez plus que vous n'eussiez obtenu si le ciel eût béni nos premières inclinations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je vous en veux donner un qui garde votre âme, qui l'épure, qui la ranime, et sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste. Vous n'aurez pas, je crois, beaucoup de peine à deviner qui je veux dire; c'est l'objet qui se trouve à peu prés établi d*avance dans le cœur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.
Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connois tout l'empire que j'ai sur mon amie, et ne crains point d'en abuser en l'exerçant en votre faveur. Biais ses résolutions vous sont connues ; et, avant de les ébranler, je dois m'assurer de vos dispositions, afin qu'en l'exhortant de vous permettre d'aspirer à elle je puisse répondre de vous et de vos sentiments ; car, si l'inégalité que le sort a mise entre Tun et l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet encore moins que ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.
Je connois toute votre délicatesse; et si vous avez des objections à m'opposer, je sais qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez- vous plus jaloux que moi de l'honneur de mon amie? Non, quelque cher que vous me puissiez être, ne craignez point que je préfère votre intérêt à sa gloire. Mais autant je mets de prix à l'estime des gens sensés, autant je méprise les jugements témèraireâ d^ \^ xnv3\\iV\xÀ^, ^ ^e laisse éblouir par un faui
bUIÈHE PARTIE. 57S
d ne Toil rien de ce qui est honnête. La difTérance fùt-e)Ie cent fois plus grande, il n'est point Je rang auquel les talenls et les mœurs n'aient droit d'allfindre : et à quel litre une Tétanie oseroitelle dédnigner pour époux celui qu'elle s'honore d'ai'oit (wur ami?
' Vous savez quels sont la-dcssiis nos principes à toutes deux. La fausse lionte el la crainte du btâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes, el la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.
A votre éffard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne sauroit être plus déplacée que dsns celte occasion; et ce seroit à vous une ingralitude de craindre d'elle un bienfait de plus. Et puis, quelque diflkile que vous puissieï élre, convenez qu'il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami ; car on devient le protecteur de l'une, et le protégé de l'autre; et, quoi que l'on puisse dire, un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme.
Que s'il reste au fond de voire âme quelque répugnance à former de nouveaux engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la déiruire pour votre honneur et pour mon repos ; car je ne sej-ji jamais contente de vous et de moi que quand vous serez en elfet tel que vous devez être, et que vous aimerez les devoirs que vous avez à remplir. Eh 1 mon ami, je devrais moins craindre cette répugnance qu'un empressement trop relatil à vos anciens penchants. Que ne faïs-je point pour m'acquitter auprès de vous! Je liens plus que je n'avois promis. N'est-ce pas aussi Julie que je vous donne? n'gurez- »ous pas la meilleure partie de moi-niénie, et n'en serez-vous pas plus
. cher à l'autre? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte i tout mon attachement pour vous ! Oui, portez-lui la foi que vous m'avei jurée ; que Toire cœur remplisse avec elle tous les engagements qu'il prit avec moi ; qu'il lui rende, s'il est possible, tout ce que TOUS redevez au mien. 0 Saint-Preux ! je lui transmets cette ancienne dette. Souvenez-vous qu'elle n'est pas facile à payer.
Toilà, mon ami, le mojen que j'imagine de nous réunir sans danger, en vous donnant dons noire famille la même place que vous tenez dans nos cœurs. Dans le nœud cher et sacré qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des sœurs et des frères ; vous ne serez plus votre propre ennemi ni le nûtre; les plus doux senlimenls, devenus légitimes, ne seront plus dangereux; quand il ne faudra plus les étouffer, on n'aura plus à les craindre. Loin de résister & des sentiments si charmants, nous en ferons à la fois nos devoirs et nos plaisirs : c'est alors que iious nous aioiecoib Viwu ^«a^
576 LA NOUVELLE UÊLOlSE.
parfaitement, et que nous goûterons Yéritablement réunis les charmes de Tamitié» de Tamour, et de Tinnocence. Que si, dans remploi dont TOUS vuis chargez, le ciel récompense du bonheur d'être père le soin qtkr fous prendrez de nos enfants, alors vous connoilrez par roiis-m^Be le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des frais biens de Thumanité, tous apprendrez à porter aTec plaisir le doux fardeau d*une Tie utile à tos proches; tous sentirez enfin ce que la Taine sagesse des méchants n*a jamais pu croire, qu'il est un bonheur réservé dés ce monde aux seuls amis de la vertu.
Réfléchissez à loisir sur le parti que je vous propose, non pour savoir s'il tous convient, je n'ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s'il convient à madame d'Orbe, et si vous pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les états de son sexe ; sur ce qu'elle est» jugez ce qu'elle a droit d'exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, parlez ; mon amitié tentera le reste, et se promet tout de la sieime : mais si j'ai trop espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme, et vous connoissez sa déhcatesse ; vous ne voudriez pas d'un bonheur qui lu: coûteroit le sien : que votre cœur soit digne d'elle, ou qu'il ne lui ^oit jamais offert.
Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez votre réponse avant de la faire. Quand il s'agit du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer légèrement; mais toute délibération légère est un crime quand il s'agit du destin de l'âme et du choix de la vertu. Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami! de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m'empêcheroit-elle de vous rappeler le plus né^ cessaire ? Vous avez de la religion ; mais j'ai peur que vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre dans la conduite de la vie, et que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu sur la prière des maximes que je ne saurois goûter. Selon vous, cet*acte d'humilité ne nous est d'aucun fruit ; et Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes, et laisse agir notre liberté. Ce n'est pas là, vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu'on professe dans notre église. Nous son.mcs libres, il est vrai; mais nous sommes ignorants, foibles, portés au mal. Et d'oii nous viendroient la lumière et la force, si ce n'est de celui qui en est la source? et pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas Jes demander? Prenez garde, mon ami, qu'aux idées sublimes
SIXIÈME PAnTlE. 577
lie vous vous faites du grand Être Torgueil humain ne mêle des lées basses qui se rapportent à Tiiomme ; comme si les moyens ui soulagent notre foiblesse convenoient à la puissance divine, et [u''elle eût besoin d'art comme nous pour généraliser les choses afin le les traiter plus facilement ! 11 semble, à vous entendre, que ce oit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu ; vous craignez qu'une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous pouvez bien plus beau qu'elle fasse tout par des lois générales, sans ioute parce qu'elles lui coûtent moins de soin. 0 grands philosophes! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes, et de lui abréger le travail !
A quoi bon lui rien demander ? dites-vous encore : ne connoît-il pas tous nos besoins? n'est-il pas notre père pour y pourvoir ? savonsnous mieux que lui ce qu'il nous faut? et voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut lui-même? Cher Saint- Preux, que de vains sophismes ! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins ; «t le premier pas pour sortir de notre misère est de la connoitre^ Soyons humbles pour être sages; voyons notre foiblesse, et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence ; ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre foiblesse, nous sommes libres par la prière ; car il dépend de nous de demander et d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous d'avoir par nousmêmes. •
Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence, et sait faire le meilleur parti du parti qu'il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n'a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l'avenir par le présent, et, par un moment, de la vie entière. On se sent ferme mi instant, et l'on compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience confond tous les jours, on croit n'avobr plus à craindre un piège une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est, je fus brave un tel jour ; mais celui qui dit, je suis brave, ne sait ce qu'il sera demain; et tenant pour sienne une valeur ^u'il ne s'est pas donnée, il mérite de la perdre au moment de s'en servir.
Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnenents doivent être insensés devant l'Être pour qui les temçs u'cswS. 3oint de succession ni les lieux de distaoïcel I^ouià com^V^tA \^xr
575 LA NOUVELLE HËLOlSE.
rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce qui nous tooche: quand nous aurons changé de lieu, nos jugements seront tout ooih traires, et ne seront pas mieux fondés. Nous réglons ravenir sur ce qui nous convient aujourd'hui, sans savoir s'il nous conviendra demain ; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes, et nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers Gt les altérations de nos corps n'auront pas autrement modifié nos âmes, et si nous ne trouverons pas notre misère dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur? Monlrez-moi la règle de la sagesse humaine, et je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre i nous défier d'elle, recourons à celle qui ne trompe point, et faisons cô qu^elle nous inspire. Je lui demande d'éclairer mes conseils ; demaôdei-lui d'éclairer vos résolutions. Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon et homiète, je le sais bien : mais ce n'est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours ; et ni vous ni moi n'en sommes les juges.
LETTRE VIL DE SAINT-PREUX k MADAME DE WOLMAR.
Julie! une lettre de vous!... après sept ans de silence !... Oui, c'est elle ; je le vois, je le sens : mes yeux méconnoitroient-ils des traits que mon cœur ne peut oublier? Quoi! vous vous souvenez de mon nom! vous le savez encore écrire!... En formant ce nom*, votre main n'a-t-elle point tremblé ? Je m'égare, et c'est votre faute. La forme, le pli, le cachet, l'adresse, tout dans cette lettre m'en rappelle de trop différentes. Le cœur et la main semblent se contredire. Ah ! deviez-vous employer la même écriture pour tracer d'autres sentiments?
Vous trouverez peut-être que songer si fort à vos anciennes lettre?, c'est trop justifier la dernière. Vous vous trompez. Jq me sens bien je ne suis plus le même, ou vous n'êtes plus la même; et ce qui me
* On a dit que Saint-Preux étoit ua nom controuvé. Peut-être le véritAbk Itoit-U mr Vtdceue.
SUIËUE PARTIE. 570
^peouTe, est qa'excepté les chnrmes et la bonté; lout ce que je re- Duve eo vous de ce que j'y trouvoia aulrerois m'eil un nouveau siyet ! surprise. Celte obsenalion répond d'avance à vos craintes. Je ne e lie point a mes forces, mais au sentiment qui me dispense d'y Bcourir. riein de tout ce qu'il Taut que j'honore en celle que j'ai cessé idorer, je aais à qui-ls respects doivent s'élever mes anciens hom- (ges, l'énétré delà plus tendre reconnoissance, je vous ;iime autant e jamais, il est vrai : mais ce qui m'ntlaclie le plus à vous est le gtour de ma raison. Elle vous montre à moi telle que vous êtes ; elle ms sert mieux que l'amour ra6me. Non, si j'élois resté coupable, Wsne me seriez pas aussi chère.
■Depuis que j'ai cessé de prendre le change, et que le pénétrant ■olmar m'a éclairé sur mes vrais sentiments, j'ai mieux appris à m connoitre, et je m'alarme moins de ma loiblrase. Qu'elle abuse ion imagination, que celte erreur me soit douce encore, il surfit, HIT mon repos, qu'elle ne puisse plus vous oireiiser, et la chimère li m'égare à sa poursuite me sauve d'un danger réel.
0 Julie ! il est des impressions éterndles que le temps ni les soins t'effacent point. La blessure guérit, mais la marque reste; et cette nrque est un sceau respecté qui préserve le cœur d'une autre at- Hnte. L'inconstance et l'amour sont incompatibles : l'amant qui bange ne cliange pas ; il commence ou nnit d'aimer. Pour moi, j'ai
li; mais, en cessant d'être à vous, je suis resté sous votre garde.
1 ne vous crains plus ; mais vous m'empêchez d'en craindre une lire. Non, Julie, non, femme respectable, vous ne verrezjamais en ta que l'ami de voire personne et l'amant de vos verltis; mais nos pours, nos premières et uniques amours, ne sortiront jamais de ùa cœur. La (leur de mes ans ne se llêtrira point dans ma méjoire. Dussé-je vivre des siècles entiers, le doux temps de ma jeu- Kae ne peut ni renaître pour moi, ni s'eflacer de mon souvenir, pus avons beau n'être plus les mêmes, je ne puis oublier ce que lUs avons été. Mais parlons de votre cousine.
Chère amie, il faut l'avouer, depuis que je n'ose plus contempler N cliarmes je deviens plus sensible aux siens. Quels yeux peuvent rer toujours de beautés en beautés sani jamais selixer sur auciigeî B miens l'ont revue avec trop de plaisir peut-être ; et depuis mon wgnemcnt,.ses traits, déjà graves dans mon cœur, y fout une im- «ssion plus profonde. Le sanctuaire est fermé, mais son image t dans le temple. Insensiblement je deviens pour elle ce que j'au- ÎE été si je ne vous avois jamais vue ; et il n'i\
580 LA NOUVELLE HËLOlSE.
seule de me faire sentir la différence de ce qu'elle m^inspire à Ta* mour. Les sens, libres de cette passion terrible, se joignent au doux sentiment de Familié. Devient-elle amour pour cela? Julie, ah! quelle diiïérence ! Où est Tenthousiasme ? où estridolâtrie?où sont ces divins égarements de la raison, plus brillants, plus sublimes, plas forts, meilleurs cent fois que la raison même? Un feu passager m'embrase, un délire d*un moment me saisit, me trouble, et me quitte. Je retrouve entre elle et moi deux amis qui s'aiment tendrement et qui se le disent. Mais deux amants s'aiment-ils lun Fautre ? Non; vm et moi sont des mots proscrits 3e leur langue : ils ne sont plus deux, ils sont un.
Suis-je donc tranquille en effet? Gomment puis-je Tètre? Elle est charmante, elle est votre amie et la mienne : la reconnoissance m'attache à elle; elle entre dans mes souvenirs les plus doux. Que de droits sur une âme sensible ! et comment écarter un sentiment plas tendre de tant de sentiments si bien dus ! Hélas ! il est dit qu'entre elle et vous je ne serai jamais un moment paisible.
Femmes ! femmes 1 objets chers et funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et Famour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément!... Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés ! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où Ton t'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain. 0 Julie! ô Claire! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai vécu dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon cœur ! Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vosle Océan. L'un n'a que îles ondes vives et courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, Submerge quelquefois, sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement el loin par un flot lent et presque insensible ; on croit ne pas sortir de la place, et Ton arrive au Doul du monde.
Telle est la différence de l'effet qu'ont produit sur moi vos attraits et les siens. Ce premier, cet unique amour qui fit le destin de ma vie, et que rien n'a pu vamcre que lui-même, étoit né sans que je m'en lusse aperçu ; il m'entramoit que je l'ignorois encore : je me perdis sans croire m' ^\x^ ^^.^naxileventj'étois au ciel ou dans
SESIÈHE PARTIE.
Iles abîmes ; le calme vient, je ne sais plus où je suis. Au contraire, je vois, je sens mon trouble auprès d'elle, et me le figure plus grand qu'il n'esl; j'éprouve des transports passagers et sans suite; je m'emporte un moment, et suis paisible un moment après ; l'onde > tourmente en vain le vaisseau, le venl n'enfie point les voiles ; mon cœur, content de ses charmes, ne leur prèle point son illusion; Jela . vois plus belle que je ne riiiia^'ine, et je h rciloule plus de prâs que . de loin : c'est presque l'eflet contraire à celui qui me vient de vous, ,et j'éprouvois constamment l'un et l'autre à Clarens.
Depuis mon départ il est vrai qu'elle se présente à moi quelquerois .avec plus d'empire. Mal heureusement il m'est diriicile de lu voir seule, f iiljn je la vob, et c'est bien assez ; elle ne m'a pas laissé de l'amour, inais de l'inquiétude.
Voilà fidèlement ce que je suis pour l'une el pour l'autre. Tout le reste de votre sexe ne m'est plus rien ; mes longues peines me l'onl Tait oublier :
È fornilo '1 iiiio tempo a mezio ^li anni '.
le malheur m"a tenu lieu de Torce pour vaincre la nature et triompher des tentations. On a peu de désirs quand on soulfre ; et vous m'avei appris à les éteindre à leur résistant, Une grande passion mallieureuse est un grand mojen de sagesse. Mon cœur est devenu, pour «insidire, l'organe de tous mes besoins; je n'en ai point quandilesl tranquille. Laissez-le en paix l'une et l'autre, et désormais il Test pour toujours.
Bans cet état, qu'ai-je à craindre de moi-même, et par quelle 'frécaution cruelle vouleï-vous m'ûter mon bonheur pour ne pas m'exinser k le perdre? Quel caprice de m'avoir fait comlialtre et vaincre pour m'enlever le prix après la victoire ! N'est-ce pas vous qui rendez blâmable un dnnger bravé sans raison? Pourquoi m'avoir appelé prés de TOUS avec tant de risques ? ou pourquoi m'en bannir quand je :«uis digne d'; rester? Deviez-vous laisser prendre a votre mari tant de peine à pure perte? Que ne le faisiez-vuus renoncer à des soins que TOUS aviez résolu de rendre inutiles? Que ne lui dbicz-vous : Laisseileau bout du monde, puisque aussi bien je l'y veux renvoyer? Ilélas! plus vous crajgnei pour moi, plus il faudroit vous bâter de me rappeler. Non, ce n'est paS près de vous qu'est le danger ; c'est en votre «bsence, et je ne vous crains qu'où vous n'êtes p^. Quand cette re-
583 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
doutable Julie me poursuit, je me réfugie auprès de madame de V^olmar, et je suis tranquille : où fuirai-je si cet asile m^est ôté? Tous les temps, tous les lieux me sont dangereux loin d^elle; partout je trouve Claire ou Julie. Dans le passé, dans le présent, Tune et Fautre m'agite à son tour : ainsi mon imagination toujours troublée ne se cal [ne qu'à votre vue, et ce n'est qu'aupriès de vous que je suis en sûreté contre moi. Comment vous expliquer le changement que j'éprouve en vous abordant? Toujours vous exercez le même empire, mais son effet est tout opposé ; en réprimant les transports que vous causiez autrefois, cet empire est plus grand, plus sublime encore; la paix, la sérénité, succèdent au trouble des passions ; mon cœur, toujours formé sur le vôtre, aima comme lui, et devient paisible à son exemple. Biais ce repos passager n'est qu'une trêve; et j'ai beau m'élever jusqu'à vous en votre présence, je retombe en moimême en vous quittant. Julie, en vérité, je crois avoir deux âmes, dont la bonne est en dépôt dans vos mains. Ah! voulez- vous me séparer d'elle ?
Mais les erreurs des sens vous alarment ; vous craignez les restes d'une jeunesse éteinte par les ennuis ; vous craignez pour les jeunes personnes qui sont sous votre garde ; vous craignez de moi ce que le sage Wolmar n'a pas craint ! 0 Dieu ! que toutes ces frayeurs m'humilient ! Estimez -vous donc votre ami moins que le dernier de vos gens? Je puis vous pardonner de mal penser de moi, jamais de ne vous pas rendre à vous-même Tlionneur que vous vous devez. Non, non; les feux dont j'ai brûlé m'ont purifié ; je n'ai plus rien d'un homme ordinaire. Après ce que je fus, si je pouvois être vil un moment, j'irois me cacher au bout du monde, et ne me cjpoirois jamais assez loin de vous.
Ouoi! je troublerois cet ordre aimable que j'admirois avec tant de plaisir! Je souillerois ce séjour d'innocence et de paix que j'habitois avec tant de respect ! Je pourrois être assez lâche!... Eh! comment le plus corrompu des hommes ne seroit-il pas touché d'un si charmant tableau? comment ne reprendroit-il pas dans cet asile l'amour do l'honnêteté ? Loin d'y porter ses mauvaises mœurs, c'est là qu'il iroit s'en défaire... Qui? moi, Julie, moi?... si tard?... sous vos yeux?...
Chère amie, ouvrez-moi votre maison sans crainte ; elle est pour moi le temple de la vertu ; partout j'y vois son simulacre auguste, et ne puis servir qu'elle auprès de vous. Je ne suis pas un ange, il est vrai ; mais j'habiterai leur demeure, j'imiterai leurs exemples: on les fuit quand on ne \eur NevxV. ^^ \çsà«oîû\«c .
SIIIËUB PARTIE. SB3
f^ Voos le *oyei, j'ai peine i» venir au point principal de TOtre lettre, fe premier auquel il falloiC songer, le seul dont je m'occuperais si ToGois prétendre au bien qu'il m'annonce! 0 Julie! âme bienfai- Ânte! amie incomparable! en m'orrrant la digne moitié de vous- Ë&me, et le plus précieux trésor qui soit au monde après tous, tous àïtes plus, s'il est possible, que vous ne fîtes jamais pour moi. (.'amour, l'aveugle amour put vous forcer à vous donner; mais donner votre amie est une preuve d'estime non suspecte. Dés cet instant B crois vraiment être homme de mérite, carje suis honoré de vous. lais que le témoignage de cet honneur m'est cruel! En l'acceptant Bledémenlirois, et pour le mériter il faut que j'y renonce. Vous De conooissez ; jugei-moi. Ce n'est pns ossez que voire adorable «usine soit aimée ; elle doit l'être comme vous, je le sais: le serarclle? le peut-elle être? et dépend-il de moi de lui rendre sur ce toiut ce qui lui est dû? Ah ! si vous vouliez m'unir avec elle, que ne De laissiez-vous un cœur à lui donner, un cceur auquel elle inspiât des sentiments nouveaux dont il lui pùl offrir les prémices? En et-il un moins digne d'elle que celui qui sut vous aimer? 11 faudroit troir l'âme libre et paisible du bon et sage d'Orbe pour s'occuper Pelle seule à son exemple ; il faudroit ie valoir po* lui succéder : Hilrement la comparaison de son ancien élat lui rendroit le dernier
Kus insupportable ; et l'amour foible et distrait d'un second époui, in de la consoler du premier, le lui teroit regretter davantage. Pun ami tendre et reconnoissant elle auroit lait un mari vulgaire, bgneroit-elle à cet échange? Elle y perdroit doublement. Son cœur iSlicat et sensible senliroit trop cette perle; et moi, comment supirterois-je le spectacle continuel d'une tristesse dontje serais cause, ; dont je ne pomrois la guérir 7 ilélas ! j'en mourrois de douleur l^me avant die. Non, Julie, je ne ferai point mon bonlieur aux déens du sien. Je l'aime trop pour l'épouser. ICon bonheur? rion. Serois-je heureui moi-même en ne la rendant ^ heureuse? L'un des deni peut-il se faire un sort exclusir dans le Hriage? Les biens, tes maux, n'y sont-ils pas communs, malgré l'on en ail? et les chiigrins qu'on se donne l'un à l'autre ne re- Bnbent-ils pas toujours sur celui qui les cause? Je serais malbeu- Wx par ses peines, sans être heureux par ses bienlaita. Grâces, eaulé, mérite, attachement, forlune, tout concourroit â ma félicité;
nK>n cœur, mon cœur seul empoiM)nneroit tout cela, ei me rendrait
uusérable au sein du Ijonheur.
I 8i mOn état est plein de cljarme auprès d'eUe, Wvn 0^% uë O^ïvw.
584 LA NOUVELLE HÈLOlSE
pût augmenter par une union plus étroite, les plus doux plaisirs que y y goûte me serment étés. Son humeur badine peut laisser un aimable essor à son amitié, mais c^est quand elle a des témoins de ses caresses. Je puis avoir quelque émotion trop vive auprès d'elle, mais c'est i quand votre présence me distrait de vous. Toujours entre elle et moi dans nos têle-à-têle, c'est vous qui nous les rendez délicieux. Plus notre attachement augmente, plus nous songeons aux cliaînes qui font fonné ; le doux lien de notre amitié se resserre, et nous nous aimons pour parler de vous. Ainsi mille souvenirs cliers à votre amie, plus clâtTs à votre ami, les réunissent : unis par d'autres nœuds, il y faudra renoncer. Ces souvenirs trop charmants ne seroient-ils pas autant d'infidélités envers elle? Et de quel front prendrois-je une épouse respectée et chérie pour confidente des outrages que mon cœur lui feroit malgré lui? Ce cœur n'oseroit donc plus s'épancher dans le sien, il se fermeroit à son abord. M osant plus lui parler de vous, bientôt je ne lui parlerois plus de moi. Le devoir, l'honneur, en m'imposant pour elle une réserve nouvelle, me rendroient ma femme étrangère, et je n'aurois plus ni guide ni conseil pour éclairer mon ûme et corriger mes erreurs. Est-ce là l'hommage qu'elle doit attendre? Est-ce là le tribut de tendresse et de reconnoissance que j'irois lui porter? Est-ce ainsi que je ferois spn bonheur et le mien ?
Julie, oubliâtes -vous mes serments avec les vôtres? Pour moi, je ne les ai point oubliés. J'ai tout perdu; ma foi seule m'est restée ; elle me restera jusqu'au tombeau. Je n'ai pu vivre à vous ; je mourrai libre. Si rengagement en etoit à prendre, je le prendrois aujourd'hui: car si c'est un devoir de se marier, un devoir plus indispensable encore est de ne faire le malheur de personne ; et tout ce qui me reste à sentir en d'autres nœuds, c'est l'éternel regret de ceux auxquels j'osai prétendre. Je porterois dans ce lien sacré l'idée de ce que j'espcrois y trouver une fois: cette idée feroit mon supplice et celui d'une infortunée. Je lui denianderois compte des jours heureux que j'attendis de vous. Quelles comparaisons j'aurois à faire ! quelle femme au monde les pourroit soutenir ? Ah ! comment me consolerois-je à la fois de n'être pas à vous et d'ôtre à une autre?
Chère amie, n'ébranlez point des résolutions dont dépend le repos de mes jours; ne cherchez point à me tirer de l'anéantissement où je suis tombé, de peur qu'avec le sentiment de mon existence je ne reprenne celui de mes maux, et qu'un état violent ne rouvre toutes mes blessures Depuis mon retour j'ai senti, sans m'en alarmer, J'intéitl
SIXtËUE PARTIE. 585
.flus Ttf que je prenois à voire amie ; car je savois bien que l'état de mon cœur ne lui permellroit jamais d'nller trop loin : et voyant ce nouveau goût ajouler i> i'altacliement d^à si tendre que j'eus pour Mie dans tous les temps, je nie suis félicité d'une émotion qui ra'aidoit h prendrele cliange, et me faisoit supporter votre image avec moins de peine. Cette émotion a quelque chose des douceurs de l'amour, et n'en a pas les lourments. Le plaisir de la voir n'est point troublé par * le désir de la posséder ; content de passer ma vie entière, comme j'ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux cette situation paisible ■ et douce qui tempère l'austérité de la vertu et rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport m'agite un momenl. tout le réprime et le fait laire : j'en ai trop vaincu de plus dangereux pour qu'il m'en reste aucun à craindre. J'honore votre amie comme je l'aime et c'est tout dire. Quand je ne songerais qu'à mon intérêt, tous les droits de la lendre amitié me sont trop chers auprès d'elle pour que je m'expose i les perdre en chercliaut à les étendre; et je n'ai pas même eubesoin de songer au respect que je lui dois pour ne jamais lui dire un seul mol dans le tète-à-tâte, qu'elle eut besoin d'interpréter ou de ne pas entendre. Que si peut-être elle a trouvé quelquefois un peu trop d'empressement dans mes manières, sûrement ellen'apoint vu dans mon cœurlavolonléde le témoigner. Telque je fus six mois auprès d'elle, tel je sei-ai toute ma vie- Je ne connois rien après vous de si parfait qu'elle; mais, fùl-elle plus parfaite que vous encore, je sens qu'il feudroit n'avoir jamais été votre amont pour pouvoir devenir le sien. ivant d'achever cette lettre, il faut vous dire ce que je pense de lavûlre. J'y trouve avec toute la prudçnce de la vertu les scrupules d'une âme craintive qui se Tait un devoir de s'épouvanter, et croit qu'il faut tout craindre pour se garantir de tout. Cette extrême limidité a son danger ainsi qu'une confiance excessive. En nous montrant sans cesse des monstres où il n'y en a point, elle nous épuise à combattre des chimères; et, ê force de nous effaroucher sans sujet, elle nous tient moins en garde contre les périls véritables, et nous les laissemoins discerner. Beliseï! quelquefois la lettre que mjlord Edouard vous écrivit l'année dernière au sujeL de votre mari .■ vous y trouverez de bons avis à voire usage à plus d'un égard. Je ne blâme point votre dévotion; elle est touchante, aimable, et douce comme vous; elle
Il 1 dit préciiémenl le conlniire quelques pases a.iparaianl. Le psum Jouplie, ealre deii joUes rcnimes, me paroll dans un ptaisunt embirru diioit qu'il veut n'aimer ni l'uus ni l'Hulrs, lOn de t«i vtaer VcuVsï %m>
586 LA NOUVELLE HËLOlSB.
doit plaife à votre mari nuême. Hais prenez garde qu^à force de^oos rendre timide et prévoyante, elle ne vous mène au quiétisme par une route opposée, et que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous empêche enfin d'acquiescer à rien. Gière amie, ne savez-TOUS pas que la vertu est un état de guerre, et que, pour y vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi? Occupons-nous moins des dangers que de nous, afin de tenir notre âme prête à tout événement. Si chercher les occasions c est mériter d'y succomber, les fuir avec trop de soin, c'est souvent nous refuser à de grands devoirs; et il n'est pas bon de songer sans cesse aux tentations, même pour les éviter. On ne me verra jamais rechercher des moments dangereux ni des tête-à-tête avec des femmes; mais, dans quelque situation que me place désormais la Providence, j*ai pour sûreté de moi les tiuit mois que j'ai passés à Glarens, et ne crains plus que personne m'ôte le prix que vous m'avez fait mériter. Je ne serai pas plus foible que je rai été ; je n*aural pas de plus grands combats à rendre : je n'ai senti Tamertume des remords; j'ai goûté les douceurs de la victoire. Après de telles comparaisons on n'hésite plus sur le choix; tout, jusqu'à mes fautes passées, m'est garant de Tavenhr.
Sans vouloir entrer avec vous dans de nouvdles discussions sur l'ordre de l'univers et sur la direction des êtres qui le composent, je me contenterai de vous dire que, sur des questions si fort au-dessus de riionime, il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas, que par induction sur celles qu'il voit, et que toutes les analogies sont pour ces lois générales que vous semblés rejeter. La raison même, et les plus saines idées que nous pouvons nous former de l'Être suprême, sont très-favorables à cette opinion ; car, bien que sa puissance n'ait pas besoin de méthode pour abréger le travail, il est digne de sa sagesse de préférer pourtant les voies les plus simples, afin qu'il n'y ait rien d'inutile dans les moyens non plus que dans les effets. £n créant l'homme, il Ta doué de toutes les facultés nécessaires poiu" accomplir ce qu'il exigeoit de lui ; et quand nous lui demandons le pouvoir de bien faire, nous ne lui demandons rien qu'il ne nous ait déjà donné. 11 nous a donné la raison pour connoître ce qui est bien, la conscience pour l'aimer*, et la liberté pour le choisir. C'est dans ces dons sublimes que consiste la grâce divine; et comme nous les avons tous reçus, nous en sommes tous comptables.
* Saint-Preux fait de la conscience morale un sentiment, et non pas un juge, ment; ce qui est coTvUeVt^s d^llluitloas des philosopties. Je croi9 pourtant qu'es cêci leur prétendu coutT^\%. % x^^Mia.
Tentends beaucsup raisonner contre la liberté de l'homme, et je
' mépriaelous les sophismes, parce qu'un raisnnneura beau me prouTer iqueje ne suis pas libre, le sentiment inléripui', plus fort que tous ses ^Arguments, les dément sans cesse; et quelque parti que je prenne, •dans quelque délibêralion que ce soit. Je sens parrailement qu'il ne 'tient qu'à moi de prendre le parti contraire. Toutes ces subtilités de récole sont vaines précisément parce qu'elles prouvent trop, qu'elles combattent tout aussi bien la vérité que le mensonge, et que, soit Ë la liberté existe ou non, elles peuvent servir éjjalement à prouver ■qu'elle n'existe pas. A entendre ces gens-là, Ditu même no serait pas libre, et ce mol de liberté n'auroit aucun sens. Ils triomphent, m' d'avoir résolu la question, mais d'avoir mis à sa place une chimère. Ils commencent par supposer que tout être intelligent est pure- Bient passif, et puis ils déduisent de cette supposition des conséquences pour prouver qu'il n'est pas actif. La commode méthode qu'ils ont trouvée là ! S'ils accusent leurs adversaires de raisonner de même, ils ont tort. Nous ne nous supposons point actifs et libres, nous Eenlons que nous le sommes. C'est à eux de prouver non- ' seulement que ce senlinjent pourrcil nous tromper, maïs qu'il nous ' trompe en effet '. L'évèque de Cloyne a démontré que, sans rien clmn^r aux apparences, la matière et les corp^ pourroient ne pas exister; est-ce assez pour afiirmer qu'ils n'existent pas? En tout ceci, b seule apparence colïte plus que la réalité : je m'en tiens à ce qui est plus simple.
ïe ne croîs donc pas qu'après avoir pourvu de toute manière aui besoins de l'homme, Dieu accorde à l'un plutût qu'à l'autre des secotm extraordinaires, dont celui qui abuse des secours communs à tous est indigne, et dont celui qui en use bien n'a pas besoin. Cette KCeption de personnes est injurieuse à lajusiice ditine. Quand celte dure et décourageante doctrine se déduiroit de l'Ecriture elle-même, mon premier devoir n'est-il pas d'honorer Dieu 7 Quelque respect que je doive au texte sacré, j'en dois plus encore à son auteur; et j'aime- Tois mieux croire la Bible falsiliée ou inintelligible, que Pieu injnsle ou malfaisant, Saint Taul ne veut pas que le vase dise au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Cela est fort bien, si le potier n'exige du ' vase que des services qu'il l'a mis en état de lui rendre; mais, s'il s'en prenoit au vase de n'être pas propre a un usage pourlequelilne
■ C> n'c9l pi> di tout cela nu'il s'agil. Il ■'«gjldc Giia[Tti\>iii\DD.VIi«bàtM(i-
5S8 LA ROUTELLE HÉLOlSE.
Tauroit pas fait, le Tase auroit-il tort de lui dire : Pourquoi m*as-to (ait ainsi?
S'ensuit-il de là que h prière soit inutile? A Dieu ne plaise que je in*ôte cette ressource contre mes foiblesses ! Tous les actes de Tentendement qui nous élèvent à Dieu nous portent au-dessus de nousmêmes ; en implorant son secours, nous apprenons à le trouver. Ce n'est pas lui qui nous change ; c'est nous qui nous changeons en nous élevant à lui' . Tout ce qu'on lui demande comme il faut, on se le donne; et comme vous l'avez dit, on augmente sa force en reconnoissant sa foiblcsse. Mais, si l'on abuse de l'oraison et qu'on devienne mystique, on se perd à force de s'élever ; en cherchant la grâce, on renonce à la raison ; pour obtenir un don du ciel, on en foule aux pie^is un autre ; en s'obstinant à vouloir qull nous éclaire, on s'ôte les lumières qu'il nous a données. Qui sommes-nous pour vouloir forcer Dieu de faire un mhracle?
Vous le savez ; il n'y a rien de bien qui n'ait un excès blâmable, môme la dévotion qui tourne en délire. La vôtre est trop pure pour arriver jamais à ce point ; mais l'excès qui produit l'égarement commence avant lui, et c'est de ce premier terme que vous avez à vous délier. Je vous ai souvent entendue blâmer les extases des ascétiques . savez-vous comment elles viennent? en prolongeant le temps qu'on donne à la prière plus que ne le permet la foiblesse humaine. Alors l'esprit s'épuise, l'imagination s'allume et donne des visions ; on devient inspiré, prophète ; et il n'y a plus ni sens ni génie qui garantisse du fanatisme. Vous vous enfermez fréquemment dans votre cabinet, vous vous recueillez, vous priez sans cesse ; vous ne voyeï pas encore les piétistes*, mais vous lisez leurs livres. Je n'ai jamais blâmé votre goût pour les écrits du bon Fénelon ; mais que faitesvous de ceux de sa disciple? Vous lisez Murait : je le lis aussi; mais jodioisis ses lettres, et vous clioisissez son instinct divin. Voyez com-
« Noire galant philosophe, après avoir imité la conduite d'Abélard, semble en voiUoir prendre aussi la doctrine. Leurs senlinients sur la prière ont beaucoup de rapport. Bien des gens, relevant cette hérésie, trouveront qu'il eût mie x valu penistor dans Tétiarement que de tomber dans l'erreur. Je ne pense pas ain«>i. C'est un petit mal de se tromper ; c'en est un grand de se mal conduire. O'ci ne contre lit point, à mon avis, ce que j'ai dit ci devant sur le dan-^er dei r.nisso.s nuinmrsde morale. Mais il faut laisser quelque chose à faire au lecteur
• Sorto (l(. fous qui avoient la fantaisie d'être chrétiens, et de suivre l'Evan-' jîile A la loltre; à peu prés comme sont aujourd'hui les méthodistes en \niet.'rre, les moraves en Allemagne, les jansénistes en France; excepté pourUnt qu'il ne manque à ces derniers que d'être les maîtres, pour étra plus dursel pins mlolérants que leurs ennemis.
ment il a fini, déplorez les égarements de cet homme sage, et songez à TOUS. Femme pieuse et chrétienne, allez-vous n'être plus qu'une dévote?
Chère et respectable amie,. je reçois vos avis avec la docilité d'un enfant, et vous donne les miens avec le zèle dun père. Depuis que la vertu, loin de rompre nos liens, les a rendus indissolubles, ses devoirs se confondent avec les droits de Tamitié. Les mêmes leçons nous conviennent, le même intérêt nous conduit. Jamais nos cœurs ne se parlent, jamais nos yeux ne se rencontrent, sans offrir à tous deux un objet d'honneur et de gloire qui nous élève conjointement ; et la perfection de chacun de nous importera toujours à Tautre. Hais si les délibérations sont communes, la décision ne Test pas ; elle appartient à vous seule. 0 vous qui fîtes toujours mon soil, ne cessez point d'en être l'arbitre; pesez mes réflexions, prononcez : quoique vous ordonniez de moi, je me soumets : je serai digne au moins que vous ne cessiez pas de me conduire. Dussé-je ne vous plus revoir, vous me serez toujours présente, vous présiderez toujours à mes aotions; dussiez- vous m'ôter Thonneur d'élever vcfis enfants, vous ne m'ôterez point les vertus que je tiens de vous ; ce sont les enfants de votre âme, la mienne les adopte, et rien ne les lui peut ravir.
Parlez-moi sans détour, Julie. A présent que je vous ai bien expliqué ce que je sens et ce que je pense, dites-moi ce qu'il faut que je fasse. Vous savez à quel point mon sort est hé à celui de' mon illustre ami. Je ne Fai point consulté dans cette occasion ; je ne lui ai montré ni cette lettre ni la vôtre. S'il apprend que vous désapprouviez son projet, ou plutôt celui de votre époux, il le désapprouvera lui-même; et je suis bien éloigné d'en vouloir tirer une objection contre vos scrupules; il convient seulement qu'il les ignore jusqu'à votre entière décision. En attendant je trouverai, pour différer notre départ, des prétextes qui pourront le surprendre, mais auxquels il acquiescera sûrement. Pour moi, j'aime mieux ne vous plus voir que de vous revoir pour vous dire un nouvel adieu. Apprendre à vivre chez vous en étranger est une humiliation que je n'ai pas méritée.
iOO LA IIOUYELLB HÈLOlSI.
LBTTRB TUL Dl MADAMB DB WOLMAR A SAIHT-PRBUZ*
Eh bien ! ne voilà-t-il pas encore votre imagination eflarouchée? et sur quoi, je tous prie? sur les plus vrais témoignages d'estime et d'amitié que vous ayex jamais reçus de moi; sur les paisibles réflexions que le soin de votre vrai bonheur m'inspire ; sur la proposition la plus obligeante, la plus avantageuse, la plus bonorable qui vous ait jamais été faite, sur Fempressement, indiscret peut-èlra, de vous unir à ma famille par des nœuds indissolubles ; sur le désir de faire mon allié, mon parent, d'un ingnl qui croit ou qui feint de croire que je ne veux plus de lui pour ami. Pour vous tirer de l'inquiétude où vous paroissez être, il ne falloit que prendre oe que je vous écris dans son sens le phis naturel. Mais il y a longtemps que vous aimez à vous tourmenter par vos injustices. Votre lettre est, comme votre vie, sublime et rampante, pleine de force et de puérilité, lion cher philosophe, ne cesserez-vous jamais d'être enfant?
Où avez-vous donc pris que je songeasse à vous imposer des lois, à rompre avec vous, et, pour me servir de vos termes, à vous renvoyer au bout du monde? De bonne foi, trouvez- vous là Tesprii de ma lettre? Tout au contraire : en jouissant d'avance du plaisir de vivre avec vous, j'ai craint les inconvénients qui pouvoient le tiouhier ; je me suis occupée des moyens de prévenir ces inconvénients d'une manière agréable et douce, en vous faisant un sort digne de votre mérite et de mon attachement pour vous. Voilà tout mon crime : il n'y avoit pas là, ce me semble, de quoi vous alarmer si fort.
Vous avez tort, mon ami, car vous n'ignorez pas combien vous m'êtes cher : mais vous aimez à vous le faire redire ; et comme je n'aime guère moins à le répéter, il vous est aisé d'obtenir oe que vous voulez sans que la plainte et l'humeur s'en mêlent.
Soyez donc bien sûr que si votre séjour ici vous est agréable, il me l'est tout autant qu'à vous, et que, de tout ce que M. de Wolmar a fait pour moi, rien ne m'est plus sensible que le soin qu'il a pris de vous appeler dans sa maison et de vous mettre en état d'y rester. J'en conviens avec plaisir, nous sommes utiles l'un à l'autre. Plus
]»ropres i recevoir de bons avis qu'à les prendre de nous-intmes, nous avons tous deux besoin de guides. Et qui saura mieux ce qui convient à l'un, rpie l"aulre qui le coiuioil si bien? Qui sentira raieui le danger de s'égarer par tout ce que coûte un retour pênilile ? Quel objet peut mieux nous rappeler ce danger? Devant qui rougirions-nous lutant d'avilir un si grand sacrifice? Aprfa avoir rompu de tels liens, ne devons-nous pas a leur mémoire de ne rien faire d'indigne du molir qui nous les fit rompre? Oui, c'est une fidélité que je veux vous garder toujours de vous prendre à témoin de toutes les actions àe ma vie, et de vous dire, à cijaque sentiment qui m'anime, voilà ce que je vous ai préféré ! Ab ! mon ami, je sais rendre lionneur â ce que mon cceur a si bien senti. Je puis être faible devant toute la terre, mais je réponds de moi devant vous.
C'est dans cette délicatesse qui survit toujours au véritable amour, plutôt que dans les subtiles distinctions de 11, de Wolmar, qu'il taut ctaercber la raison de celte élévation d'àme et de cette force intérieure que nous éprouvons l'un prés de l'autre, et que je rrois sentir comme vous. Cette explication du moins est plus naturelle, plus honorable à nos cœurs que la sienne, et vaut mieux pour s'encouragei' à bien faire; ce qui suffit pour ta préférer. Ainsi, croyez que, loin d'Ëlre dans la disposition bizarre où vous me supposez, celle où je suis est directement contraire ; que s'il lalloit renoncer au projet de nous réunir, je regarderois ce diangement comme un grand malheur pour vous, pour moi, pour mes enfants, et pour mon mari même, qui, vous le savez, entre pour beaucoup dans les raisons que j'ai de vous désirer ici. Hais, pour ne parler que de mon inclination particulière, souvenei-vous du moment de votre arrivée ; raarquai-je moins de joie a vous voir que vous n'en eûtes en m'abordant? vous B-t-il paru que votre séjour à Clarens me fut ennuyeux ou pénible? avez-vousjugé que je vous en visse partir avec plaisir? Faut-il aller jusqu'au bout et vous parler avec ma franchise ordinaire? Je vous avouerai sans détour que les six derniers mois que nous avons passés ensemble ont été le temps le plus doux de ma vie, et que j'ai goCité dans ce court espace tous les biens dont ma sensibilité m'ait fourni
Je n'oublierai jamais un jour de cet hiver, où, après avoir fait en commun la lecture de vos voyages et celle des aventures de votre ami, nous soupimes dans la salle d'Apollon, et où, songeant à la félicité que Dieu m'eiivoyoit en ce monde, je vis tout autour de tuai mon père, mon marf, mes enfants, ma comae, nv^XOT^L'ÏARMas^.
599 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
TOUS, sans compter la Fanchon qui ne gâtoit rien au tableau, et tout cda rassemblé pour Theureuse Julie. Je me disoîs : Cette petite cbambn contient tout ce qui est cher à mon cœur, et peut-être tout ce qu1l y a de meilleur sur la terre ; je suis environnée de tout ce qui m'intéresse; tout Tunivers est id pour moi; je jouis à la fois de rattachement que j'ai pour mes amis, de celui qu'ils me rendent, de celui qu'ils ont Tun pour Tautre; leur bienveillance mutuelle ou vient de moi ou s'y rapporte ; je ne vois rien qui n'étende mon être, et rien qui le divise ; il est dans tout ce qui m'environne, il n'en reste aucune portion loin de moi ; mon imagination n'a plus rien à faire, je n'ai rien à désirer ; sentir et jouir sont pour moi la même chose; je Tis à la fois dans tout ce que j'aime, je me rassasie de bonheur et de vie. 0 mort ! viens quand tu voudras, je ne te crains plus, j'ai Técu, je t'ai prévenue ; je n'ai plus de nouveaux sentiments à connoître, tu n'as plus rien à me dérd)er.
rius j'ai senti le plaisir de vivre avec vous, plus il m'étoit doux d'y compter, et plus aussi tout ce qui pouvoit troublex ce plaisir m'a donné d'inquiétude. Laissons un moment à part cette morale craintive et cette prétendue dévotion que vous me reprochez; convenez du moins que tout le charme de la société qui régnoit entre nous est dans cette ouverture de cœur qui met en commun tous les sentiments, toutes les pensées, et qui fait que chacun se sentant tel qu'il doit être se montre à tous tel qu'il est. Supposez un moment quelque intrigue secrète, quelque liaison qu'il faille cacher, quelque raison de réserve et de mystère; à l'instant tout le plaisir de se voir s'évanouit, on est contraint l'un devant l'autre, on cherche à se dérober, quand on se rassemble on voudroit se fuir : la circonspection, la bienséance, amènent la déGance et le dégoût. Le moyen d'aimer longtemps ceux qu'on ci^aint ! On se devient importun Tun à Tautre... Julie importune!... importune à son ami! non, non, celanesauroit être ; on n'a jamais de maux à craindre que ceux qu'on peut supporter.
En vous exposant naïvement mes scrupules, je n'ai point prétendu changer vos résolutions, mais les éclairer, de peur que, prenant un parti dont vous n'auriez pas prévu toutes les suites, vous n'eussiez peut-être à vous en repentir quand vous n'oseriez plus vous en dédire. A regard des craintes que M. de Wolmar n'a pas eues, ce n'est pas à lui de les avoir, c'est à vous : nul n'est juge du danger qui vient de vous que vous-même. Réfléchissez-y bien, puis dites-moi qu'il n'existe pas, el )^ u'^ ^v\&« ^lus : car ^e connois votre droi-
tore, et ce n'est pas de vos intentions que je me défie. Si votre cœur est capable d'une faute imprévue, très-sûrément le mal prémédité n'en approcha jamais. C'est ce qui dislingue l'homme fragile du méchant homme.
D'ailleurs, quand mes objections auroient plus de solidité que je n'aime à le croire, pourquoi mettre d'abord la chose au pis comme vous faites? Je n'envisage point les précautions à prendre aussi sévèrement que vous. S'agit-il pour cela de rompre aussitôt tous vos projets et de nous fuir pour toujours ? Non, mon aimable ami, de si tristes ressources ne sont point nécessaires. Encore enfant par la tète, vous êtes déjà vieux par le cœur. Les grandes passions usées dégoûtent des autres; la paix de l'âme qui leur succède est lé îëul sentiment qui s'accroît par la jouissance. Un cœur sensible craint le repos qu'il ne connoît pas : qu'il le sente une fois, il ne voudra plus le perdre. En comparant deux états si contraires, on apprend à préférer le meilleur; mais pour les comparer il les faut connoitre. Pour moi, je vois le moment de votre sûreté plus près peut-être que vous ne le voyez vous-même. Vous avez trop senti pour sentir longtemps ; vous avez trop aimé pour ne pas devenir indifférent : on ne rallume plus la cendre qui sort de la fournaise, mais il faut attendre que tout soit consumé. Encore quelques années d'attention sur vous-même, et vous n'avez plus de risque à courir.
Le sort que je voulois vous faire eût anéanti ce risque ; mais, indépendamment de cette considération, ce sort étoil assez doux pour devoir être envié pour lui-même ; et si votre délicatesse vous empêche d'oser y prétendre, je n'ai pas besoin que vous me disiez ce qu'une telle retenue a pu vous coûter : mais j'ai peur qu'il ne se mêle à vos raisons des prétextes plus spécieux que solides; j'ai peur qu'en vous piquant de tenir des engagements dont tout vous dispense, et qui n'intéressent plus personne, vous ne vous fassiez une fausse vertu de je ne sais quelle vaine constance plus à blâmer qu'à louer, et désormais tout à fait déplacée. Je vous l'ai déjà dit autrefois, c'est un second crime de tenir un serment criminel : si le vôtre ne l'étoit pas, il l'est devenu ; c'en est assez pour Tannaler. La promesse qu'il aut tenir sans cesse est celle d'être honnête homme éi toiyours ferme dans son devoir : changer quand il diange, ce n'est pas légèreté, c'est constance. Vous fîtes bien peut-être alors de promettre ce que vous feriez mal aujourd'hui de tenir. Faites dans tous les temps ce que la vertu demande, vous ne vous démentirez jamais.
Que s'il y a parmi vos scrupules quelque o\>\ec\ioti %^\^^^ q^<^\. «^
591 LA NOUTBLLE HÉLOlSE.
que nous pourrons examiner à loisir : en attendant, je ne suis pas trop fâchée que yous n'ayez pas saisi mon idée avec la même ayidité que moi, aûn que mon élourderie yous soit moins cruelle si j'en ai fait une. Tavois médité ce projet durant l'absence de ma cousine. Depuis son retour et le départ de ma lettre, ayant eu avec elle quelques co'nversations générales sur un second mariage, elle m'en a paru si éloignée, que, malgré tout le penchant que je lui connois pour vous, je craindrois qu'il ne lallût user de plus d'autorité qu'il ne me convient, pour vaincre sa répugtiànce, même en votre faveur; car il est un pouit où Tempire de Tamitié doit respecter celui des inclinations et les principes que chacun se fait sur des devoirs arbitraires en eux-mêmes, mais relatifs à Tétat du cœur qui se les impose.
Je vous avoue pourtant que je tiens encore à mon projet : il nous convient si bien à tous, il vous tireroit si honorablement de Télat précaire où vous vivez dans le monde, il confondroit tellement nos intérêts, il nous feroit un devoir si naturel de cette amitié qui nous est si douce, que je n'y puis renoncer tout à fait. Non, mon ami, vous ne m'appartiendrez jamais de trop près; ce n'est pas même assez que vous soyez mon cousin ; ah! -je voudrois que vous fussiez mon frère.
Quoi qu'il en soit de toutes ces idées, rendez plus de justice à mes sentiments pour vous ; jouissez sans réserve de mon amitié, de ma confiance, de mon estime; souvenez- vous que je n'ai plus rien à vous prescrire, et que je ne crois point en avoir besoin. Ne m'ôtez pas le droit de vous donner des conseils, mais n'imaginez jamais que j'en fasse des ordres. Si vous sentez pouvoir habiter Glarens sans danger, venez-y, demeurez-y ; j'en serai charmée. Si vous croyez devoir donner encore quelques années d'absence aux restes toujours suspects d^une jeunesse impétueuse, écrivez-moi souvent, venez nous voir quand vous voudrez, entretenons la correspondance la plus intime. Quelle peine n'est pas adoucie par cette consolation ! quel éloignement ne supporte-t-on pas par l'espoir de finir ses jours ensemble l Je ferai plus ; je suis prête à vous confier un de mes enfants ; je le croirai mieux dans vos mains que dans les miennes : quand vous me le ramènerez, je ne sais duquel des deux le retour me touchera le plus. Si, tout à fait devenu raisonnable, vous bannissez enfin vos chimères, et voulez mériter ma cousine, venez, aimez-la, achevez de lui plaire; en vérité, je crois que vous avez déjà commencé : triomphez de son cœur et des obstacles qu'il vous oppose, je vous aiderai de tout mon pouvoir : faites enliu\e\>oiù\<&\>x\\ni^^ ('«.utrei et rien ne manquera
8IIIËMB PABTIE. 595
^3 BU mien. Hais quelqne parti que tous puissiez prendre, après y avoir sérieusemenl pensé, prenez-le en loule assurance, et n'outragez plus voire amie en l'accusant de se délier de vous.
A force de songer a vous je m'oublie. 11 fuut pourtant que mon tour Tienne ; car tous faites avec vos amis dans la dispute comme avec voire adversaire aux échecs, vous alla iguez en vous [lèreodant. Tous vous excusez d'élre philosophe en m'accusant d'élre dévole; c'est comme si j'avois renoncé au vin lorsqulï vous eut enivré. Je suis donc dévote à voire compte, ou prèle de le devenir? Soit ; les dénominations méprisantes changent -elles la nature des choses? Si la dé- Totion est bonne, où est le tort d'en avoir? Mais peul-élre ce mot est-il trop bas pour tous. La dignité philosophique dédaigne un culte vulgaire; elle veut servir Dieu plus noblement; elle porte jusqu'au ciel même ses prétentions et sa Herté. 0 mes pauvres philosophes!.., Revenons à moi.
J'aimai la vertu dès mon enfance, et cultivai ma raison dans tous les temps. Avec du sentiment et des lumîÈres, j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. Avant de rn'ôler le guide que j'ai cdiotsi, donnez-m'en quelque autre sur lequel je puisse compter. Mon ', toujours de l'orgueil, quoi qu'on fasse ! c'est lui qui vous élève, et c'est lui qui m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi ; elles avoient donc des ressources que je n'avois pas. Pourquoi, me sentant bien née, si-je eu besoin de caciier ma vie ? Pourquoi haîssois-je le mal que j'ai fait malgré moi? Je ne connobsois que ma force ; elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et toutefois j'ai succombé. Comment font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appui.
Après l'avoir pris à leur eiemple, j'ai trouvé dans ce choii un autre avantage auquel je n'avois pas pensé. Dans le règne des passions, elles aident â supporter les tourments qu'elles donnent; elles tiennent l'espérance à c6lé du désir. Tant qu'on désire on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir ; si le bonheur ne nent point, l'espoir se prolonge, et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffît à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Ualheur à qui n'a plus rien A dé- ! il perd pour absi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espà^, et l'on n'est t\eux«ra,'k i^^'st- ' vant d'élre beureui. En effet, l'iiomme, aVvie (A\»tY^, ^â*. ^■«
996 LA NOUVELLE H6L0ISE.
tout Youloir et peu obtenir, a reça du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu^il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparoit devant lobjet môme; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu'on voit ; Timagination ne pare plus rien de ce ({u'on possède ; TiMusion cesse où commence la jouissance. Le pays des cliiméres est en ce monde le seul digne d'être habité ; et tel est le néant des choses humaines, qu'hors ^ l'Être existant par luimême il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas.
Si cet effet n'a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n'est pas un état d'homme; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourroit tout sans être Dieu serait une misérable créature ; il seroit privé du plaisir de désirer ; toute autre privation seroit plus supportable *.
Voilà ce que j'éprouve en partie depuis mon mariage et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente ; une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre ; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper ; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre, j'en conviens ; mais elle n'est pas moins réelle. Blon ami, je suis trop heureuse; le bonheur m'ennuie '.
Concevez-vous quelque remède à ce dégoût du bien-être ? Pour moi, je vous avoue qu'un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup été du prix que je donnois à la vie ; et je
* Il falloit que hors, el sûrement madame de Wolmarne l'ignoroit pas. Mais, ouire les fautes qui lui échappoient par ignorance ou par inadvertance, il paroit qu'elle avoit l'oreille trop délicate jiour s'asservir toujours aux régies même qu'elle savoit. On peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux ni plus harmonieux que le sien.
* D'où il suit que tout prince qui aspire au despotisme aspire à l'honnear de mourir d'ennui. Dans tous les royaumes du monde, cherchez-vous l'homme le plus ennuyé du pays? allez toujours directement au souverain, surtout s'il est très-absolu. C'est bien la peine de faire tant de misérables! ne sauroit-il s'ennuyer à moindres frais.
'Quoi, Julie l aussi des contradictions! Ah! je crains bien, charmante dévotCt que vous ne soyei pas non plus trop d'accord avec vous-même. Au reste, j'avoue que cette lettre me parolt le chant du cygne.
SlIIEHE PARTIE. S07
n'iiDBgine pas quelle sorle de charme on y ppul trouver, qui me
manque oii qui me suffise. Une autre sera-t-eile plus sensible que
lOi? aimeia-t-elle mieuii son père, son mari, ses enrmils, ses nmis,
s proches? en sera-t-elle mieux aimiie? mènera-l-elle une vie plus
3 son goût? sera-l-elle plus libre d'en clioiâruneautre'jouira-t-elle
une meilleure santé ? aura-t-elle plus de rcssourws contre l'ennui,
plus de liens qui l'atlachpnt au monde? Et toulefoL'i j'y vis inquiète;
mon cceur ignore ce qui lui manque ; il désire sans savoir quoi.
Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon àme avide cherche ailleurs de quoi la remplir: en a'élevant à la source du sentiment et de l'être, elle y perd sa sêclipresse et sa langueur; elle y reuajt, elle s'y ramine, elle y trouve un nouveau ressort, elle y puise une nouvelle vie ; elle y prend une autre existence qui ne lient point aux passions du corps ; ou plutût elle n'est plus en moi-même, elle est toute dans l'être immense qu'elle contemple, et, dégagée un moment de ses entraves, elle se console d'y rentrer par cet essai d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le sien.
Vous souriez: je tous entends, mon bon ami ; j'ai prononcé mon propre jugement en blâmant autrefois cet élat d'oraison que je confesse aimer aujourd'hui. A cela je n'ai qu'un mot a vous dire, c'est que je ne l'avois pas éprouvé. Je ne prétends pas mEme le justifier ie toutes manières: je ne dis pas que ce go Ùt soit sage; je dis seulement qu'il est doux, qu'il supjilée au sentiment du bonheur qui s'épuise, qu'il remplit le vide de l'âme, qu'il jelte un nouvel inlérèt sur la vie passée à lemériler. S'il produit quelque mal, il faut le rqeter sans doule; s'il abuse le ccpur par une Tausse jouissance, il faut encore le rejeter, liais enfin lequel tient le mieux k la vertu, tlu philosophe avec ses grands principes, ou du chrétien dans simplicilé? Lequel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa Il du dévot dans son délire ? Qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un moment où toutes mes facultés sont aliénées? L'ivresse a ses plaisirs, disiei-vous : ch bien! ce délire en est une. Ou laisse^moi dans un étal qui m'est agréable, ou monlreï-moi el comment je puis être mieux.
J'ai bidroé les extases des mystiques ; je les blâme encore quand
elles nous détachent de nos devoirs, et que, nous dégoûUnt de la
e active par les cliaimes de la contemplation, elles nous raéneiil à
ce quiétisme dont vous me croyez si proche, el dont je croîs élre
aussi loin que vous.
Servir Dieu, ce nesi point passer sa Nit k g,ea(i\a. iwa liatAv-
598 LA MOUYELLE HtLOlSE.
toDre, je le sais bien ; c'est remplir snr la terre les devoirs qu'il nous impose ; c'est faire en vue de lui plaire tout ce qui convient à Tétat où il nous a rois :
Ilcorgradlsce;
E senre a lui chi 4 suc dover compisce*.
n faut premièrement faire ce qu'on doit, et puis prier quand on le peut ; voilà la règle que je lâche de suivre. Je ne prends point le recueillement que vous me reprochez comme une occupation, mais comme une récréation ; et je ne vois pas pourquoi, parmi les plaisirs qui sont à ma portée, je m'interdirois le plus sensible et le plus innocent de tous.
Je me suis examuiée avec plus de soin depuis votre lettre : j'ai étudié les effets que produit sur mon âme ce penchant qui semble si fort vous déplaire, et je n'y sais rien voir jusqu'ici qui me fasse craindre, au moins sitôt, l'abus d'une dévotion mal entendue.
Premièrement, je n'ai point pour cet exercice un goût trop vif qui me fasse souffrir quand j'en suis privée, ni qui me donne de rhumeur quand on m'en distrait. 11 ne me donne point non plus de distractions dans la journée, et ne jette ni dégoût ni impatience sur la pratique de mes devoirs. Si quelquefois mon cabinet m'est nécessaire, c'est quand quelque émolion m'agite, et que je serois moins bien partout ailleurs : c'est là que, rentrant en moi-même, j'y retrouve le calme de la raison. Si quelque souci me trouble, si quelque peine m'afflige, c'est là que je les vais déposer. Toutes ces misères s'évanouissent devant un plus grand objet. En songeant à tous les bienfaits de la Providence, j'ai honte d'être sensible à de si foibles chagrins et d'oublier de si grandes grâces. Il ne me faut des séances ni fréquentes ni longues. Quand la tristesse m'y suit malgré moi. quelques pleurs versés devant celui qui console soulagent mon cœur à l'instant. Mes réflexions ne sont jamais amères ni douloureuses : mon repentir même est exempt d'alarmes. Mes fautes me donnent moins d'effroi que de honte : j'ai des regrets et non des remords. Le Dieu que je sers est un Dieu clément, un père : ce qui me touche est sa bonté ; elle efface à mes yeux tous ses autres attributs; elle est le seul que je conçois. Sa puissance m'étonne, son immensité me confond, sa justice... lia fait l'homme foible; puisqu'il est juste, il est clément. Le Dieu vengeur est le Dieu des mécliants j
I Le cœur lui suffit, et qui fait son devoir le prie. UiTASTASi.
SIIIËHE PARTIE. SOO
je ne puis ni te craindre pour moi ni l'implorer contre un autre. 0 Dieu de paix, Dieu de bonté, c'est loi que j'adore ! c'est de loi, je le sens, que je suis l'ouvrage ; et j'espùrelerelrouver au dernier jugement tel que tu parles à mon cœur duriint ma vie.
Je ne saurais vous dire combien ces idées jellent de douceur sur mes jours et de joie au fond de mon cœur. En sortant de mon cabinet ainsi dispoeée, je me sens plus légère et plus gaie ; toute la peine 'évanouit, tous les embarra-^ disparoissent ; rien de rude, rien d'anguleux ; tout devient facile et coulant, tout prend à mes yeux une l'ace plus riante ; la complaisance ne me coûte plus rien; j'en aime encore mieuï ceux que j'aime, et leur en suis plus agréable . mon mari même en est plus content de mon humeur, la dévotion. prêtend-il, est un opium pour l'âme ; elle égayé, anime cl soutient quand on en prend peu ; une trop forte dose endort, ou rend furieux, ou tue. J'espère ne pas aller jusque-là.
Tous voyez que je ne m'offense pas de ce titre de dévote autant peut-être que vous l'auriez voulu; mais je ne lui donne pas non plus tout le priï que vous pourriez croire. Je n'aime point, par cïemple, qu'on afficLe cet état par un extérieur affecté et comme une espèce d'emploi qui dispense de louL autre. Ainsi cette madame Guyon dont vous me parlez eût mieux fait, ce me sendile, de remplir avec soin ses devoirs de mère de famille, d'élever clirétiennement ses enfants, de gouverner sagement sa maison, que d'aller composer des livres de dévotion, disputer avec des évéques, et se faire mettre à ta Bastille pour des rêveries où l'on ne comprend rien. Je n'aime pas non plus ce langage mystique et figuré qui nourrit le cœur des chimères de l'imagination, et substitue au véritable amour de Dieu des sentiments imités de l'amour terrestre, et trop propres à le réveiller. Plus on a le cœur tendre et l'imagination vive, plus on doit éviter ce qui tend à les émouvoir ; car enfin, comment voir les rapports de l'objet mystique si l'on ne voit aussi l'objet sensuel ! et comment une honnête femme ose-t-elle imaginer avec assurance des objets qu'elle n'oseroil regarder ' ?
Hais ce qui m'a donné le plus d'éloî^em l po r les dévots de profession, c'est celte iprelé de mœurs qu les r nd nsensiblos à l'humanité, c'esl cet orgueil excessif qui leur fait r garder en pitié
■ Cette al>jeclian me piroll lellement solide t sans p qu q a ai J'avuis le moindre pouvoir daDi l'Eglise, je l'emploieroi» A a c e ran her de m» litres sacréi U Clnliqus du cialiiuei, et j'iurei* b en du regret (TiiTDir «lUndl
000 LA NOUVELLE HËLOlSI.
le reste du monde. Dans leur élévation sublime, sUs daignent s'abaisser à quelque acte de bonté, c'est d'une manière si humiliante, ils plaignent les autres d'un ton si cruel, leur justice est si rigoureuse, leur charité est si dure, leur zèle est si amer, leur mépris ressemble si fort à la haine, que Tinsensibilité même des gens du monde est moins barbare que leur commisération. L'amour de Dieu leur sert d'excuse pour n'aimer personne ; ils ne s'aiment pas même l'un l'autre. Vit-on jamais d'amitié vériLnble entre les dévots ? Mais plus ils se détachent des hommes, plus ils en exigent ; et l'on diroit qu'ils ne s'élèvent à Dieu que pour exercer son autorité sur la terre.
Je me sens pour tous ces abus une aversion qui doit naturellement m'en garantir : si j'y tombe, ce sera sûrement sans le vouloir, et j'espère de l'amitié de tous ceux qui m'environnent que ce ne sera pas sans être avertie. Je vous avoue que j'ai été longtemps sur le sort de mon mari dune inquiétude qui m'eût peut-être altéré Thumeurà la longue. Heureusement la sage lettre de mylord Edouard à laquelle vous me renvoyez avec grande raison, ses entretiens consolants et sensés, les vôtres, ont tout à fait dissipé ma crainte et changé mes principes. Je vois qu'il est impossible que l'intolérance n'endurcisse l'âme. Comment chérir tendrement les gens qu'on réprouve? quelle charité peut-on conserver parmi des damnés ? les aimer, ce seroit haïr Dieu qui les punit. Voulons-nous donc être humains ; jugeons les actions et non pas les hommes ; n'empiétons point sur l'horrible fonction des démons ; n'ouvrons point si légèrement l'enfer à nos frères. Eh ! s'il étoit destiné pour ceux qui se trompent, quel mortel -pourroit l'éviter?
0 mes amis, de quel poids vous avez soulagé mon cœur! En m'apprenant que l'erreur n'est point un crime, vous m'avez délivrée de mille inquiétants scrupules. Je laisse la subtile interprétation des dogmes que je n'entends pas ; je m'en tiens aux vérités lunnineuses qui frappent mes yeux et convainquent ma raison, aux vérités de pratique qui m'instruisent de mes devoirs : sur tout le reste j'ai pris pour règle votre ancienne réponse à M. de Wolmar *. Est-on maître de croire ou de ne pas croire ? est-ce un crime de n'avoir pas su bien argumenter? Non : la conscience ne nous dit point h vérité des choses, mais la règle de nos devoirs ; elle ne nous dicte point ce qu'il faut penser, mais ce qu'il faut faire ; elle ne nous apprend point à bien raisonner, mais à bien agir. En quoi mon mari peut-il être
* Voyez partie V, lettre UL
SIXIËUE PAKTIE. 601
lOnpable devant Dieu 7 Détoume-t-ii les yeur de Iiii ? Dieu lui-même ( Toilé sa face. Il ne fuit point la Térité, c'est la yérilé qui le fuit, t'orgucil ne le guide point; il ne veut égarer personne, il est bien ju'on ne pense pas comme lui. Il aime nos senlimenls, il ïoutoit les a»oir, il ne peut : noire espoir, nos consolntions, tout lui . ithappe. n fait le bien sans attendre de récompense : il est plus rerneuï, plus désintéressé que nous. Ilélas! il est a plaindre; mais de a-t-il puni ? Non, non : la bonté, la di'ollure, les mœurs, honnêteté, la vertu, voilà ce que le ciel exige et qu'il récompense , Oilà le véritable culte que Dieu veut de nous, et qu'il reçoit de lui tas les jours de sa vie. Si Dieu juge la foi par les œuvres, c'est croire g lui que d'être homme de bien. Le vrai chrétien c'est l'homme tste ; les vrais incrédules sont les méchants.
Ke soyez dons pas étonné, mon aimable ami, si je ne dispute pas ivec vous L!ir plusieurs points de voire lellre où nous ne sommes iss de même avis : je sais trop bien ce que vous éles pour être en ieine.de ce que vous croyez. Que m'importent toules ces questions :s sur la liberté? Que je sois libre de vouloir le bien par moi- BËme, ou que j'obtienne en priant cette volonté, si je trouve enfin e moyen de bien faire, tout cela ne revicnt-il pas au même? Que je ' e donne ce qui tne manque en le demandant, ou que Dieu l'accorde ; ma prière, s'il faut toujours pour l'avoir que je le demande, ai-je lesoin d'aulre éclaircissement? Trop heureus de convenir sur les points rincipaux de noire croyance, que therclions-nous au delà ? Voulousoos pénétrer dans ces abîmes de métaphysique qui n'ont ni fond ni îve, et perdre à disputer sur l'essence divine ce temps si court qui DUS est donné pour Thonorer? Nous ignorons ce qu'elle est, mais ous savons qu'elle est ; que cela nous suffise ; elle se fait voir dans ES œuvres, elle se lait sentir au dedans de nous. Nous pouvons bien isputer contre elle, muis non pas la méconnoitre de bonne fol. Elle (DUS a donné ce de^é de sensibilité qui l'aperçoit et la touche ; pluijBons ceux n qui cllene Tapas départi, sans nous flatter de les éclaîpr a son défaut. Qui de nous fera ce qu'elle n'a pas voulu faire? «spectons ses décrets en silence et faisons noire devoir ; c'est le leilleur moyen d'apprendre le leur aux autres.
Connoissei-ïous quelqu'un plus plein de sens et de raison que [: de Wolmar? quelqu'un plus sincère, plus droit, plus juste, plus Mi, moins livré à ses passions, qui ait plus à gagner à la justice dilue et à l'immortalilé de l'àme? Connoissez-vous un luWui^ ^i^ Btl, plus élevé, plus grand, plus foudroyanl iaiva \a&ï,^^&t, rçkC
60i LA NOUVELLE HÉLOiSB.
mylord fidouard, plus digne par sa vertu de défendre la cause de Keu, plus certain de son existence,' plus pénétré de sa majesté sdprème, plus zélé pour sa gloire, et plus fait pour la soutenir? Yods avei TU ce qui s'est passé durant trois mois à Clarens ; vous avez tb deux hommes pleins d'estime et de respect Tun pour l'autre, éloignés par leur état et par leur goût des pointilleries de collège, passer un liiver entier à chercher dans des disputes sages et paisibles, mais tîves et profondes, à s'éclairer mutuellement, s attaquer, se défendre, se saisir par toutes les prises que peut avoir Tentendement humain, et sur une matière où tous deux, n'ayant que le même intérêt, ne demandoient pas mieux que d'être d'accord.
Qu'est-il arrivé ? Ils ont redoublé d'estûne l'un pour l'autre, mais chacun est resté dans son sentiment. Si cet exemple ne guérit pas à jamais un homme sage de la dispute, l'amour de la vérité ne le touche guère ; il cherche à briller.
Pour moi, j'abandonne à jamais cette arme inutile, et j'ai résolu de ne plus dire à mon mari un seul mot de religion que quand il s'agira de rendre raison de la mienne. Non que l'idée de la tolérance divine m'ait rendue indifférente sur le besom qu'il en a. Je vous avoue même que, tranquillisée sur son sort à venir, je ne sens point pour cela diminuer mon zèle pour sa conversion. Je voudrois au prii de mon sang le voir une fois convaincu ; si ce n'est pour son bonheur dans l'autre monde, c'est pour son bonheur dans celui-ci. Car de combien de douceurs n'est-il point privé! Quel sentiment peut le consoler dans ses peines? quel spectateur anime les bonnes actions qu'il fait en secret? quelle voix peut parler au fond de son âme? quel prix peut-il attendre de sa vertu ? comment doit-il envisager la mort? Non, je l'espère, il ne l'attendra pas dans cet état horrible. Il me reste une ressource pour l'en tirer, et j'y consacre le reste de ma vie ; ce n'est plus de le convaincre, mais de le toucher ; c'est de lui montrer un exemple qui Tenlraîne, et de lui rendre la religion si aimable qu'il ne puisse y résister. Ah ! mon ami, quel argument contre l'incrédule que la vie du vrai chrétien ! croyez -vous qu'il y ait quelque âme à l'épreuve de celui-là? Voilà désormais la tache que je m'impose ; aidez-moi tous à la remplir. Wolmar est froid, mais il n'ost pas insensible. Quel tableau' nous pouvons offrir à son cœur, quand ses amis, ses enfants, sa femme, concourront tous à l'instruire en l'édifiant .''quand, sans lui prêcher Dieu dans leurs discours, ils le lui montreront dans les actions qu'il inspire, dans les vertus dont il est l'auteur, daus \e d\^av^ (^wv \.\<iM\^ à lui plaire l quand il Terra
briller rimage du ciel dans sa maison! quand cent fois le jour il sera forcé de se dire : Non, Thomme n'est pas ainsi par lui-même, quelque chose de plus qu'humain règne ici !
Si celte entreprise est de votre goût, si vous vous sentez digne d'y concourir, venez; passons nos jours ensemble, et ne nous quittons plus qu'à la mort. Si le projet vous déplaît ou vous épouvante, écoutez votre conscience, elle vous dicte votre devoir. Je n ai rien de plus à vous dire.
Selon ce que mylord Edouard nous marque, je vous attends tous deux vers la fm du mois prochain. Vous ne reconnoitrez pas votre appartement ; mais dans les changements qu'on y a faits, vous reconnoitrez les soins et le cœur d'une bonne amie qui s'est fait un plaisir de l'orner. Vous y trouverez aussi un petit assortiment de livres qu'elle a choisis à Genève; meilleurs et de meilleurs goût que VAdone, quoiqu'il y soit aussi par plaisanterie. Au reste, soyez discret; car, comme elle ne veut pas que vous sachiez que tout cela Tient d'elle, je me dépêche de vous l'écrire avant qu'elle me défende de vous en parler.
Adieu, mon ami. Cette partie du château de Chiliens que nous devions tous faire ensemble, se fera demain sans vous. Elle n'en vaudra pas mieux, quoiqu'on la fasse avec plaisir. M. le bailli nous a invités avec nos enfants, ce qui ne m'a point laissé d'excuse. Mais je ne sais pourquoi je voudrois être déjà de retour.
LETTRE IX
DE FANGHON ANET A SAINT-PBEUX.
Ah! monsieur, ah! mon bienfaiteur, que me charge-t-on de vous apprendre!... Madame... ma pauvre maîtresse... 0 Dieu! je vois
* Le château deChillon, ancien séjour des baillis de Vevai, est situé dans le lac, sur un rocher qui forme une presqu'ilc, et autour duquel j'ai vu sonder à plus de cent cinquante brasses, qui font prés de huit cents pieds, sans trouver le fond. On a creusé dans ce rocher des caves et des cuisines au-dessous du ■iveau de l'eau, qu'on y introduit quand on veut par des robinets. C'est là que ftit détenu six ans prisonnier François Ronnivard, prieur de Saint-Victor, homme d'un mérite rare, d'une droiture et d'une fermeté à toute épreuve, ami delà liberté quoique Savoyard, et toisant quoique prôlre. Au reste, l'année DÛ ces dernières lettres paroissent avoir été écrites, il y avoit trés-longtcmps que les baillis de Vevai n'habitoient plus le château de Chillon. Oiv sviv^^'^^'k^ ^ Von veut, que celui de ce temps-U y éloit allé paster qvie\^M^% v^>xt^«
604 LA NOUVELLE HÊLOlSE.
déjà votre frayeur... mais vous ne voyez pas notre désolation... Je n'ai pas un moment à perdre; il faut vous dire... il faut courir... je voudrois déjà vous avoir tout dit... Âh! que deviendrez-vous quand vous saurez notre malheur?
Toute la famille alla diner hier à Glûllon. H. le baron, qui alloit en Savoie passer quelques jours au château de Blonay» partit après le diner. On raccompagna quelques pas ; puis on se prûmena le long de la digue. Madame d'Orbe et madame la baillive marchoient devant avec monsieur. Madame soi voit, tenant d'une main Henriette et de Taulrc Blarcellin. J'étois derrière avec Tainé. Monseigneur le bailli, qui s'éloit arrêté pour parler à quelqu'un, vint rejoindre la compagnie, et offrit le bras à madame. Pour le prendre elle me renvoie Marccllin : il court à moi, j'accours à lui ; en courant Tenfant fait un faux pas, le pied lui manque, il tombe dans Teau. Je pousse un cri perçant : madame se retourne, voit tomber son fils, part comme un trait, et s'élance après lui.
Ah! misérable, que n'en fîs-je autant! que n'y suis-je restée!... Hélas! je retenois laine qui vouloit sauter après sa mère... elle se débattoil en serrant l'autre entre ses bras.<. On n'avoit là ni gens ni bateau, il fallut du temps pour les retirer... L'enfant est remis; mais la mère... le saisissement, la chute, l'état où elle étoit... Qui sait mieux que moi combien cette chute est dangereuse! .. Elle resta très-longtemps sans connoissance. A peine Teut-elle reprise qu'elle demanda son fils... Avec quels transports de joie elle Tembrassa! Je la crus sauvée; mais sa vivacité ne dura qu'un moment. Elle voulut être ramenée ici ; durant la route elle s'est trouvée mal plusieurs fois. Sur quelques ordres qu'elle m'a donnés, je vois qu'elle ne croit pas en revenir. Je suis trop malheureuse, elle n'en reviendra pas. Madame d'Orbe est plus changée qu'elle. Tout le monde est dans une agitation... Je suis la plus tranquille de toute la maison... De quoi m'inquièterois-je? .. Bfa bonne maîtresse! ah ! si je vous perds, je n'aurai plus besoin de personne... 0 mon cher monsieur, que le bon Dieu vous soutienne dans celte épreuve !... Adieu... Le médecin sort de la chambre. Je cours au-devant de lui... S'il nous donne quelque bonne espérance, je vous le marquerai. Sijenedisrien...
SIXIÈHB PARTIE.
par madame d'Orb«, et achevée par N. de Valmu.
Cen est fait, homme imprudent, homme inrortimé, malbeureux visionnaire! Jamais tous oeJa reverrez... le voile... Julie n'est...
Elle vous a écrit. Attendez sa lettre : bonorei ses dernières volontés. Il vous reste de grands devoirs à remplir sur ta terre.
J'ai laissé passer vos premières douleurs en silence; ma lettre n'eût fait que les aigrir ; vou's n'étiez pas plus en état de supporter ces détails que moi de les Taire. Aujourd'hui peut-être nous serontils doux à tous deux. Il ne me reste d'elle que des souvenirs ; mon cœur se plait a les recueillir. Vous n'avez plus que des pleurs à lui donner ; vous aurez la consolation d'en verser pour elle. Ce plaisir des inlortunés m'est refusé dans ma misère ; je suis [ilus malheureux que vous.
Ce n'est point de sa maladie, c'est d'elle que je veux vous parler. D'autres mères peuvent se jeter après leur enfant; l'acddent, la fièvre, la mort, sont de la nature, c'est le sort commun des mortels : mais l'emploi de ses derniers moments, ses discours, ses sentiments, son fime, tout cela n'appartient qu'à Julie. Elle n'a point vécu conune une autre ; personne, que je sache, n'est mort comme elle. Voilà ce que j'ai pu seul observer, et que vous n'apprendra que de moi.
Vous savez que l'effroi, l'cmotion, la chute, l'évacuation de l'eau, lui laissèrent une longue foiblesse dont elle a6 tcivo.'^ \e>\&. \ \s& i" ■»■
(KM LA NOlitELLB RÈLÔISB.
qu^ici. Cn arrivant, elle redemanda son fils ; il vint : à pdne le vitelle marcher et répondre à ses caresses, qu*elle devint tout à fait tranquille et consentit à prendre un peu de repos. Son sommeil fut court : et comme le médecin n'arrivoit point encore, en Tattendant elle nous fit asseoir autour Je son lit, la Fanchon, sa cousine et moi. Elle nous parla de ses enfants, des soins assidus qu^exigeoit auprès d*eux la forme d'éducation qu'elle avoit.prisç,, et .çy^.d^ijiger de les négliger un moment. Sans domier une grande importance à sa maladie, elle prévoyoit qu'elle Fempécheroit quelque temps de remplir sa part des mêmes soins, et nous chargeoit tous de répartir cette part sur les nôtres.
Elle s'étendit sur tous ses projets, sur les vôtres, siir^es moyens les plus propres à les faire réussir, sur les observations qu'elle avoit faites et qui pouvoient les favoriser ou leur nuire, enfin sur tout ce qui devoit nous mettre en état de suppléer à ses fonctions de mère aussi longtemps qu'elle seroit forcée à les suspendre. G'étoit, pensois-je, bien des précautions pour quelqu'un qui ne se croyoit privé que durant quelques jours d'une occupation si chère : mais ce qui m'effraya tout à fait, ce fut de voir qu'elle entroit pour Hem'iette dans un bien plus grand détail encore. Elle s'étoit boniée à ce qui ^ regardoit la première enfance de ses fils, comme se déchargeant sur un autre du soin de leur jeunesse : pour sa fille, elle embrassa tous les temps ; et, sentant bien que personne ne suppléeroit sur ce point aux réflexions que sa propre expérience lui avoit fait faire, elle nous exposa en abrégé, mais avec force et clarté, le plan d'éducation qu'elle avoit fait pour elle, employant prés de la mère les raisons les plus vives et les plus touchantes exhortations pour l'engager aie suivre.
Toutes CCS idées sur Téducation des jeunes personnes et sur les devoirs des mères, mêlées de fréquents retours sur elle-même, ne pouvoient manquer de jeter de la chaleur dans l'entretien. Je vis qu'il s'animoit trop. Claire tenoit une des mains de sa cousine, et la pressoit à chaque instant contre sa bouche, en sanglotant pour toute réponse; la Fanchon n'étoit pas plus tranquille ; et pour Julie, je remarquai que les larmes lui rouloient aussi dans les yeux, mais qu'elle n'osoit pleurer de peur de nous alarmer davantage. Aussitôt je me dis ; Elle se voit morte. Le seul espoir qui me resta fut que la frayeur pouvoit l'abuser sur son état, et lui montrer le danger plus grand qu'il n'éloit jîeut-être. Malheureusement je la connoissois trop pour compter beaucoxi'^ ^ut c.^v.\.<^ ^^teur. J'avois essayé plusieurs
SUIÉUE PARTIE. 007
(ois de la calmer ; je la priai derechef de ne pas s'agilcr hors de propos par des discours qu'on pouvoit reprendre à loisir. Ah! dilelle, rien ne fait tatil de ma! aux f.'inmes que le silMice: et puis, je me sens un peu de fièvre; aulaut vaut employer le babil qu'elle donne à des sujets utiles, qu'à battre sans raison la campagne.
L'arrivée du mèdeûn causa dans la raaisun un trouble impossible à peindre. Tous les domesliques l'un sur l'autre à la porte de la chambre attendoient, l'u'il inquiet et tes mains jointes, sou jugement sur rétat de leur maîtresse comme l'arrêt de leur sort. Ce spectacle jela la pauvre Claire dans une agitation qui me fit craindre pour sa tËle. Il fallut les éloigner sous difTérents prétextes, pour écarter de ses yeux cet objet d'effroi. Le médecin donna vaguement un peu d'espérance, mais d'un ton propre à me l'ôter. Julie ne dit pas non plus ce qu'elle pensolt; la présence de sa cousine la tenoit en respect. Quand il sortit, je le suivis : Claire en voulut faire autant; mais Julie la retint, et me lit de l'eeil un signe que j'entendis. Je me hâtai d'avertir le médecin que, s'il y avoit du danger, il falloitle cacber à madame d'Orbe avec autant et plus de soin qu'à la malade, de peur que le désespoir n'achevât de la troubler, et ne la mit hors d'état de servir son amie. Il déclara qu'il y avoit en effet du danger ; mais ,quB vingt-quatre heures étant à peine écoulées depuis l'accident, il jàlliiit plus de (eaijis pour établir un pronoslic assuré; que In nuit pnicliaine décideroit du sort de la maladie, et qu'il ne pouvoit pro- .noncer que le troisième jour. La Fancbon seule fui témoin de ce jâiscoure; et après l'avoir engagée, non sans peine, à se contenir, on convint de ce qui seroit dit à madame d'Orbe et au reste de la maison.
Vers le soir, Julie obligea sa cousine qui avoit passé la nuit précédente auprès d'elle, et qui vouloit encore y passer la suivante, il s'aller reposer quelques heures. Durant ce temps la malade ayant su qu'on alloil la saigner du pied, et que le médecin prèparoit des ordonnances, elle le fit appeler et lui tint ce discours : i Monsieur du llos-
■ son, quand on croit devoir tromper un malade craintif sur son
■ état, c'est une précaution d'humanité que j'approuve ; mais c'est • une cruauté de prodiguer également â tous des soins superQus et ( désagréables dont plusieurs n'onl aucun besoin, t'rescrivez-moi tout « ce que vous jugerez m'étre véritablement utile, j'obéirai poncluel- I lement. Quant aux remèdes qui ne sont que pour l'imagination, t failes-m'en grâce ; c'est mon corps et non mon esçrit iç» w».Wï%-,
« et je n'ai pas peur de finir mes jours, màa i'enoûSk cnfljia'^'MVi
008 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
f reste. Les derniers moments de la vie sont trop précieux pour € qu'il soit permis d'en abuser. Si vous ne pouvez prolonger la c mienne, au moins ne Tabi égez pas en m'ôtant l'emploi du pea « d instants qui me sont laissés par la nature. Moins il m'en reste, < plus vous devez les respecter. Faites-moi vivre, ou laissez-moi : je « saurai bien mourir seule. • Voilà comment cette temme si timide et si douce dans le commerce ordinaire savoit trouver un ton ferme et sérieux dans les occasions importantes.
La nuit fut cruelle et décisive. Étouffement, oppression, syncope, la peau sèche et brûlante ; une ardente fièvre, durant laquelle on l'entendoit souvent appeler vivement Marcellin comme pour le retenir, et prononcer aussi quelquefois un autre nom, jadis si répété dans une occasion pareille. Le lendemain, le médecin me déclara sans détour qu'il n'estimoit pas qu'elle eût trois jours à vivre. Je fus seul dépositaire de cet affreux secret ; et la plus terrible heure de ma vie fut celle où je le portai dans le fond de mon cœur sans savoir quel usage j'en devois faire. J'allai seul errer dans les bosquets, rêvant au parti que j'avois à prendre, non sans quelques tristes réflexions sur le sort qui me ramenoit dans ma vieillesse à cet état solitaire dont je m'ennuyois même avant d'en connoitre un plus doux.
La veille, j'avois promis à Julie de lui rapporter fidèlement le jugement du médecin; elle m'avoit intéressé par tout ce quipouvoit toucher mon cœur à lui tenir parole. Je sentois cet engagement sur ma conscience. Mais quoi 1 pour un devoir chimérique et sans utilité, falloit-il contrister son âme et lui faire à longs traits savourer la mort? Quel pou voit être à mes yeux l'objet d'une précaution si cruelle? Lui annoncer sa dernière heure n'étoit-ce pas l'avancer? Dans un intervalle si court que deviennent les désirs, l'espérance, éléments de la vie? Est-ce en jouir encore que de se voir si près du moment de la perdre? Étoit-ce à moi de lui donner la mort ?
Je marchois à pas précipités avec une agitation que je n'avois jamais éprouvée. Cette longue et pénible anxiété me suivoit partout; j'en trainois après moi l'insupportable poids. Une idée vint enfin me déterminer. Ne vous efforcez pas de la prévoir; il faut vous la dire.
Pour qui est-ce que je délibère? est-ce pour elle ou pour moi? Sur quel principe est-ce que je raisonne ? est-ce sur son système ou sur le mien ? Qu'est-ce qui m'est démontré sur l'un ou sur l'autre ? Je n'ai pour croire ce que je crois que mon opinion armée de quelques probabilités. Nulle démonstration ne la renverse, il est vrai; mais quelle démonstration l'établit? Elle a, pour croire ce qu'elle croiti
a opinion de même, mais elle ; voit l'éndence ; cetle opinion à sbs jeux est une démonstration. Quel droit ai-je de préférer, quand il s'agit d'elle, ma simple opinion que je reconnoîî douteuse, a son opinion qu'elle tient pour démontrée? Comparons les conséquences des dcui seiilimcnts. Dans le sien, h disposition de Ea dernière heure doit décider de son sort durant l'élemité. Dans le mien, les ménagements que je Teui avoir pour elle lui seront indifTérenls dans trois jours. Dans trois jours, sillon moi, elle ne sentira plus rien. Hais si peut-être elle avait raison, quelle difTérence! Des biens ou des maui étemels !... Peut-être ! ce mot est terrible!... Uallieureux ! risque ton âme et non Ja sienne.
Voilà le premier doute qui m'ait rendu suspecte l'incertitude que TOUS avez si souvent attaquée. Ce n'est pas la dernière fois qu'il est revenu depuis ce lemps-lâ. Quoi qu'il en soit, ce doute me délivra de celui qui me lourmentoit. Je pris sur-le-champ mon parti; et, de peur d'en changer, je courus en hâte au lit de Julie. Je Us sortir tout le monde, et je m'assis 1 vous pouvez juger avec quelle contenance. Je n'employai point auprès d'elle les précautions nécessaiivs pour les petites âmes. Je nedis rien; mais elle me vit et me comprit à linslant. Croyez-vous me l'apprendre? dit-elle en me tei^dant la main. Non, mon ami, je me sens bien : la mort me presse, il faut nous quitter.
Alors elle me tint un long discours dont j'aurai à vous parler quelque jour, et durant lequel elle écrivit son testament dans mon cœur. Si j'avois moins connu le sien, ses dernières dispositions auroient EufQ pour nie le faire connoitre.
Elle me demanda si son étal éloit connu dans la maison. Je lui dis que l'alarme ; rêgnoit, mais qu'on ne savait rien de positif, et que du fiosson s'étoit ouvert à moi seul. Elle me conjura que le secret flït soigneusement gardé le reste de la journée. Claire, ajouta-l-elle, ne supportera jamais ce coup que de ma main; elle en mourra s'il lui vient d'une autre. Je destine la nuit prochaine à ce triste devoir. C'est pour cela surtout que j'ai voulu avoir l'avis du médecin, alin de ne pas exposer sur mon seul sentiment cetle infortunée ii recevoir à faux une si cruelle atteinte. Faites qu'elle ne soupçonne rien avant le temps, ou vous risquez de rester sans amie et de laisser vos enfants sans mère.
Elle me parla de son père. J'avouai lui avoir envoyé im exprès; mais je me gardai d'ajouter que cet homme, au lieu de se contenter de donner ma lettre, comme je lui avais ordonné, s'éloit hàtè de parler, et si lourdement, que mon vieux ami, croyant sa fiLVft \*i-ifefc.
610 LA NOUVELLE HËLOlSE.
étoit tombé d'effroi sur Tescalier, et s'éloit fait une blessure qui le retenoit à Blonay dans son lit. L'espoir de revoir son père la toud» sensiblement ; et la certitude que cette espérance étoit vaine ne fui pas le moindre des maux qu'il me fallut dévorer.
Le redoublement de la nuit précédente Tavoit extrêmement affoiblie. Ce long entretien n'avoil pas contribué à la fortifier. Dans Taccablement où elle étoit, elle essaya de prendre un peu de repos durant la journée : je n'appris que le surlendemain qu'elle ne Tavoit pas passée tout entière à dormir.
Cependant la consternation régnoit dans la maison. Chacun dans un morne silence attendoit qu'on le tirât de peine, et n'osoit interroger personne, crainte d'apprendre plus qu'il ne vouloit savoir. On se disoit : S*ily a quelque bonne nouvelle, on s'empressera de la dire; s'il y en a de mauvaises, on ne les saura toujours que trop tôt. Dans la frayeur dont ils étoient saisis, c'étoit assez pour eux qu'il n'arrivât rien qui fit nouvelle. Au milieu de ce morne repos, madame d'Orbe étuil la seule active et parlante. Sitôt qu'elle étoit hors de la chambre de Julie, au lieu de s'aller reposer dans la sienne, elle parcouroil toute la maison ; elle arrêtoit tout le monde, demandant ce qu'avoit dit le médecin, ce qu'on disoit. Elle a voit été témoin de la nuit précédente, elle ne pouvoit ignorer ce qu'elle avoit vu ; mais elle clierchoit à se tromper elle-même et à récuser le témoignage de ses yeux. Ceux qu'elle queslionnoit ne lui répondant rien que de favorable, cela rencouragcoit à questionner les autres, et toujours avec une inquiétude si vive, avec un air si effrayant, qu'on eût su la vérité mille fois sans être tenté de la lui dire.
Auprès de Julie elle se contraignoit, et l'objet touchant qu'elle avoit sous les yeux la disposoit plus à l'alfliction qu'à l'emportement. Elle craignoit surtout de lui laisser voir ses alarmes ; mais elle réussissoitmalàles cacher: on apercevoit son trouble dans son affectation même à paroître tranquille. Julie, de son côté, n'épargnoit rien pour l'abuser. Sans exténuer son mal, elle en parloit presque comme d'une chose passée, et ne sembloit en peine que du temps qu'il lui faudroit pour se remettre. C etoit encore un de mes supplices de les voir chercher à se rassurer mutuellement, moi qui savois si bien qu'aucune des deux n'avoit dans l'àme l'espoir qu'elle s'efforçoit de donner à l'autre.
Madame d'Orbe avoit veillé les deux nuits précédentes ; il y avoit trois jours qu'elle ne s' étoit déshabillée. Julie lui proposa de s'aller coucher; elle n'en voulut rien faire. Eh bien donc! dit Julie, qu'on
un petit lit dans las chambre, à moins, ajoula-t-elle comme "^r réflesion, qu'elle ne veuille partager le mien. Qu'en dis-lu, cousine? Mon mal ne se gn^e pas, lu ne le dégoâtes pas de moi, coulit. Le parti fut accepté. Pour moi, l'on me renvop, et Tèrilablcment j'nvois besoin de repos.
Je Tus levé de bonne heure. Inquiet de ce qui s'étoit passé durant!» nuit, au premier bruit que j'enlendis j'entrai dans la chambre. Sur l'état a ù madame d'Orbe éloit la veille, je jugeai du désespoir où j'allois la trouver, et des Turcurs dont je serais le témoin. En entrant, je la vis assise dans un fauteuil, défaite el paie, ou pluldt livide, les jem plombés et presque éteints, mais douce, tranquille, parlant peu, faisant tout ce qu'on lui disoit sans réponâre. Pour Julie, elle paroissoit moins foible que la veille ; sa voiï étoit plus ferme, son geste plus animé ; elle sembloit avoir pris la vivacité de sa cousine. Je cuit- ' nus aisément a son teint que ce mieux apparent étoit l'effet de la fièvre; mais je vis aussi briller dans ses regards je ne sais quelle secrète joie qui pouvoit y coniribuer, et dont je ne démélois pas la cause. Le inédecin n'en conllrma pas moins son jugement de la veille; la malade n'en continua pas moins de penser comme lui, et il ne me resta plus aucune espérance.
Ayant été forcé de m'absenter potir quelque temps, je remarquai en entrant que l'appartement avoit été arrangé avec soin; il y régnoit de l'ordre et de rélégance: elle avait fait mettre des pots de fleure Eursaclieminée, ses rideaux él oient entr'ouvert s et rattachés; l'air svoit élc changé; on y sentoit une odeur agn^able; on n'eût jamais cru Être dans Vi chambre d'un malade. Elle avoit fait sa toilette avec le même soin : la grâce et le goût se montraient encore dans sa parure négligée. Tout CL'la lui donnoit plutôt l'air d'une femme du monde qui attend compagnie, que d'une campagnarde qui attend sa dernière heure. Elle vit ma surprise, elle ensourit;etlisant dansma pensée, elle alloit me répondre, quand on amena les enfants. Alors il ne hit plus question que d'eux ; et vous pouvei juger si, se sentant prête a les quitter, ses caresses furent tgédes cl modérées. J'observai même qu'elle revenoit plus souvent et avec des étreintes encore plus ardentes à celui qui lui coiltoit la vie, comme s'il lui fût devenu plus cher à ce prix.
Tous ces embrassements, ces soupirs, ces transports, étoient des mystères pour ces pauvres enfants. Us l'aimoient tendrement, mais c'étoit la tendresse do leur âge : ib ne comprenoient rien à son état, tu redaublemeut de ses caresses, à ses regietii de uï V» ^on ^Na\
eiS LA NOUVELLE HËLOlSE.
ils nous Yoyoient tristes et ils pleuroient : ils n'en savoient pas ùt^ Tantage. Quoiqu'on apprenne aux enfants le nom de la mort, ils n*eii ont aucune idée ; ils ne la craignent ni pour eux ni pour les autres ; ils craignent de souffrir et non de mourir. Quand la douleur arrachoit quelque plainte à leur mère» ils perçoient Tair de leurs cris ; quand on leur parloit dé la perdre, on les auroit crus stupides. La seule Henriette, un peu plus âgée, et d'un sexe où le sentiment et les lumières se développent plus tôt, paroissoit troublée et alarmée de voir sa petite maman dans un lit, elle qu'on voyoit toujours levée avant ses enfants. Je me souviens qu'à ce propos Julie fit une réflexion tout à fait dans son caractère, sur l'imbécile vanité de Vespasien qui resta couché tandis qu'il pouvoit agir, et se leva lorsqu'il ne put plus rien faire *. Je ne sais pas, dit-elle, s'il faut qu'un empereur meure de* bout, mais je sais bien qu'une mère de famille ne doit s*aliter qoe pour mourir.
Après avoir épanché son cœur sur ses enfants, après les avoir pris chacun à part, surtout Henriette, qu'elle tint fort longtemps, et qu'on entendoit plaindre et sangloter en recevant ses baisers, elle les appela tous trois, leur donna sa bénédiction, et leur dit, en leur montrant madame d'Orbe : Allez, mes enfants, allez vous jeter aux pieds de votre mère : voilà celle que Dieu vous donne ; il ne vous a rien été. A l'instant ils courent à elle, se mettent à ses genoux, lui prennent les mains, l'appellent leur bonne maman, leur seconde mère. Qaire se pencha sur eux; mais en les serrant dans ses bras elle s'efforça vainement de parler ; elle ne trouva que des gémissements, elle ne put jamais prononcer un seul mot ; elle étouffoit. Jugez si Julie étoit émue! Cette scène commençoit à devenir trop vive ; je la fis cesser.
Ce moment d'attendrissement passé, l'on se remit à causer autour du lit, et quoique la vivacité de Julie se fût un peu éteinte avec le redoublement, on voyoit le même air de contentement sur son visa^^e : elle parloit de tout avec une attention et un intérêt qui montroienl un esprit très-libre de soins ; rien ne lui cchappoit ; elle étoit à la conversation comme si elle n'avoit eu autre chose à faire. Elle nous
« Ceci n'en pas bien exact. Suétone dit que Vespasien trarailloit comme i l'ordinaire dans son lit de mort, et donnoit môme ses audiences; mais peut-être en eflel eûl-il mieux valu se lever pour donner ses audiences, et se recoucher pour mourir. Je sais que Vespasien, sans être un grand homme, étoit au moins un grand prince. N'importe, quelque rôle qu'on ait pu faire durant ta vie, on ne doit point jouer V^ comédie i &^ mort.
pK^M^ de dîner dans sa chambre, pour nous quitter le moins qull se pSurroit : vous pouvez croire que cela ne fut pas refusé. On servit sans bruit, sans confusion, sans désordre, d'un air aussi rangé que si l'on eût été dans le salon d'Apollon. LaFanchon, les enfants, dînèrent à table. Julie, voyant qu'on manquoit d'appétit, trouva le secret de faire manger de tout, tantôt prétextant l'instruction de sa cuisinière, tantôt voulant savoir si elle oseroit en goûter, tantôt nous intéressant par notre santé même dont nous avions besoin pour la servir, toujours montrant le plaisir qu'on pouvoit lui faire, de manière à ôter tout moyen de s'y refuser, et mêlant à tout cela un enjouement propre à nous distraire du triste objet qui nous occupoit. Enfm, une maîtresse de maison, attentive à faire ses honneurs, n auroit pas, en pleine santé, pour des étrangers, des soins plus marqués, plus obligeants, plus aimables, que ceux que Julie mourante avoit pour sa famille. Rien dé tout ce que j'avois cru prévoir n'arrivoit, rien de ce ^aB je voyois ne s'arrangeoit dans ma tête. Je ne savois plus qu'imaginer ; je n'y étois plus.
Après le dîner on annonça M. le ministre. Il venoit comme ami de la maison, ce qui lui arrivoit fort souvent. Quoique je ne l'eusse point fait appeler, parce que Julie ne l'avoit pas demandé, je vous avoue que je fus charmé de son arrivée ; et je ne crois pas qu'en pareille circonstance lé plus zélé croyant, l'eût pu voir avec plus de plaisir. Sa présence alloit éclaircir bien des doutes et me tirer d'une étrange perplexité.
Rappelez-vous le motif qui m'avoît porté à lui annoncer sa fin prochaine. Sur l'effet qu'auroit dû selon moi produire cette alTreuse nouvelle, conunent concevoir celui qu'elle avoit produit réellement? Quoi ! cette femme dévote qui dans l'état de santé ne passe pas un jour sans se recueillir, qui fait un de ses plaisirs de la prière, n'a plus que deux jours à vivre; elle se voit prête à paroître devant le juge redoutable ; et au lieu de se préparer à ce moment terrible, au lieu de mettre ordre à sa conscience, elle s'amuse à parer sa chambre, à faire sa toilette, à causer avec ses amis, à égayer leur râpas ; et dans tous ses entretiens pas un seul mot de Dieu ni du salut ! Que devois-je penser d'elle et de ses vrais sentiments? Comment arranger sa conduite avec les idées que j'avoisde sa piété? Comment accorder l'usage qu'elle faisoit des derniers moments de sa vie avec ce qu'elle avoit dit au médecin de leur prix? Tout cela formoit à mon ;iens une énigme inexplicable. Car enfin, quoique je ne m'entendisse fps à lui trouver toute la petite cagoterie des dévotes, il me sembloit
614 LA NOUVELLE HËLOlSE
pourtant que c'étoit le temps de songer à ce qu*elle estimoît dHuie si grande importnnce, et qui ne souiTroit aucun retard. Si Ton eit dévot durant le tracas de cette vie, comment ne le sera t-on pas au moment qu'il la faut quitter, et qu'il ne reste plus qu'à penser à Taulre ?
Ces réflexions m'amenèrent à un point où je ne me serois guère attendu d'arriver. Je commençai presque d'être inquiet que mes opi* nions indiscrètement soutenues n'eussent enfîn trop ga^né sur clic. Je n'avois pas adopté les siennes, et pourtant je n'aurais pas voulu qu elle y eût renoncé. Si j'eusse été malade, je serois cerlaiiieraenl mort dans mon sentiment ; mais je désirois qu'elle mourût dans le sien, et je trouvois poiu* ainsi dire qu'en elle je risquois plus qu'en moi. Ces contradictions vous paroitront extravagantes ; je ne les trouve pas raisonnables, et cependant elles ont existé. Je ne me charge pas de les justifier, je vous les rapporte.
Enfîn le moment vint où mes doutes alloient être éçlaircis : car il étoit aisé de pré^'oir que tôt ou tard le pasteur amèneroit la conve^ sation sur ce qui fait l'objet de son ministère; et quand Julie eût été capable de déguisement dans ses réponses, il lui eût été bien difficile de se déguiser assez pour qu'attentif et prévenu je n'eusse pas démêlé ses vrais sentiments.
Tout arriva comme je l'avois prévu. Je laisse à part les lieux communs mêlés déloges qui servirent de transition au ministre pour venir à son sujet ; je laisse encore ce qu'il lui dit de touchant sur le bojibcur de couronner une bonne vie par une fin clu"étienne. Il ajouta qu'à la véi ilé il lui avoit quelquefois trouvé sur certains points des senlimrnls qui ne s'accordoient pas entièrement avec la doctrine de l'Église, c'c.^l-à-dire avec celle que la plus saine raison pouvoit déduire de rKcriture ; mais comme elle ne s'étoit jamais aheurtéeà les défendre, il espéroit qu'elle vouloit mourir ainsi qu'elle avoit vccu. dans la communion des fidèles, et acquiescer en tout à la commune profession de foi.
Comme la réponse de Julie étoit décisive sur mes doutes, etn'étOit pas, à régai d dos lieux communs, dans le cas de rexhortalion, je vais vous la rapporter presque mot à mot; car je l'avois bien écoutée, et j'allai récrire dans le moment.
c Permettez-moi, monsieur, de commencer par vous remercier* « tous les soins que vous avez pris de me conduire dans la droite iW- «t de la morale et de la fui chrétienne, et de la douceur avec laq:^ « vous avex com^è ou supporté mes erreurs quand je me suis 4^ 1
SIXIÈltE PAIITIE. 015
9. Pàiétrée de respect pour votre iè\e et àe reconnoiasance pour vos bonlés, je déclare avec plaisir que je voua dois toutes mes bonnes résolutions, et que vous m'avez toujours portée à làire ce qui éloil bien, etr à croire ce qui étoit vrai.
u et je meurs 'lans la communion protestante, qui tii'O son unique ré^jle de l'Ëcrilure sainte et de la raison ; mon catuv a toujours confirmé ce que prononçoit ma bouche ; et quand je a'ai pas eu pour vos lumières toute la docilité qu'il eût fallu peut-élre, c'Étoit un effet de mon aversion pour Ibute espèce de déguisement: ce qu'il m'èloit impossible de croire, je n'ai pu dire que je le cTOïois ; j'ai toujours cherché sincèrement ce qui étoit conforme à ta gloire de Dieu et à la vérité. J'ai yu me tromper dans ma rechei ehe ; je n'ai pas l'orgueil de penser a^oir eu toujours raison : l'ai peul-ètre eu toujours lort ; mais nion inteulîon a toujours été pure, et j'ai toujovu^ cru ce que je disois croire. C'éloit sur ce poiDt tout ce qui dèpendoit de moi. Si Dieu n'a pas éclairé ma raison au delà, il est cléifeent et juste ; pourroil-il me demander 'compted'un don qu'il ne m'a pas fait?
( Voilà, monsieur, ce que j'avois d'essenliel à vous dire sur les sentiments que j'ai professés. Sur lout le reste mon élat présent TOUS répond pour moi. Distraite par le mal, livrée au liélire de la fièvre, esl-il temps d'essayer de raisonner mieux que jo n'ai fait jouissant d'un entendement aussi sain que je l'ai reçu? Si je ii:e s trompée alors, me iromperois-je moins aujourd'hui ? el dan^ rabattement où je suis, dépend-ilde moi de croire autre chose que ce que j'ai cru étant en santé? C'est la raison qui décide du sentinienl qu'on préféi'e ; ella mienne ayant perdu ses meilleureà fonc- .tiuns, quelle autorité peut donner ce qui m'en l'esté aux opinions que j'adoplerois sans elle? (Jue me reste-t-il donc désormais à foire? c'est de m'en rapporter â ce que j'ai cru ci-devant: car la droiture d'intention est la même, et j'ai le jugement de moins. Si is daiK l'erreur, c'est sans l'aimer ; cela sulîit pour nie tranquilliser sur ma croyance.
• Quant à la préparation à la morl, monsieur, elle est faite ; mal, il est vTai, mais de mon miem. et mieux du moins que je ne la pourrois faire â préseul, J'ai lâché de ne pas attendre, puur remplir cet im portant devoir, que j'en fu^se incapable. Je ptioîs pu santé; mai ti tenant je me rÉsii,-ne. La prière du malade est la p.^- Lience : la prépai'alion à la mort est une bonne vie ; \i vifo. i^mto^v-. poiul d'autre. Quand je toiiVL-rsuis avec vomb, o^axA '\ft to» \«-
616 LA NOUVELLE HÉLOlSE
c cueillois &eule, quand je nnVrrorçois de remplir les devoirs que c Dieu m*iinpose, c est alors que je me disposoisà paroître devant lui,
• c'est alors que je Fadorois de toutes les forces qu'il m'a données*. « que ferois-je aujourd'hui que je les ai perdues ? mon âme aliénée t esl-elle en état de s'élever à lui? ces restes d'une vie à demi éteinte, 4 absorbés par la souffrance, sont-ils dignes de lui être offerts ? Non,
< monsieur, il me les laisse pour être donnés à ceux qu^il m'a fait « aimer, et qu'il veut que je quitte : je leur fais mes adieux pour al-
• 1er à lui; c'est d'eux qu'il faut que je m'occupe: bientôt je m'oci cuperai de lui seul. Blés derniers plaisirs sur la terre sont aussi mes
< derniers devoirs : n'est-ce pas le servir encore et faire sa volonté, i< que de remplir les soins que l'humanité m'impose avant d'abantf donner sa dépouille ? Que faire pour apaiser des troubles que je 4 n'ai pas? Bfa conscience n'est point agitée : si quelquefois efle m'a tf donné des craintes, j'en avois plus en santé qu^aujourd'hui. Ma 4 confiance les efface; elle me dit que Dieu est plus clément que je tf ne suis coupable, et ma sécurité redoi4>le en me sentant approcher 4 de lui. Je ne lui porle point un repentir imparfait, tardif et forciS 4 qui, dicté par la peur, ne sauroit être sincère, et n'est qu'un piège 4 pour le tromper. Je ne lui porte pas le reste et le rebut de mes « jours, pleins de peines et d'ennuis, en proie à la maladie, aux dou- « leurs, aux angoisses de la mort, et que je ne lui donnerons que (i quand je n'en pourrois plus rien faire. Je lui porte ma vie entière, tf pleine de péchés et de fautes, mais exempte des remords de l'impie 4 et des crimes du méchant.
€ A quels tourments Dieu pourroit-il condamner mon âme? les 4 réprouvés, dit-on, le haïssent ; il faudroit donc qu'il m'empêchât « de Taimei? Je ne crains pas d'augmenter leur nombre. 0 grand 4 Etre ! Etre éternel, suprême intelligence, source de vie et de féli-
• cité, créateur, conservateur, père de l'homme, et roi de la nature, « Dieu très-puissant, très-bon, dont je ne doutai jamais un moment, « et sous les yeux duquel j'aimai toujours à vivre ! je le sais, je m'en 4 réjouis, je vais paroître devant ton trône. Dans peu de jours mon « âme, libre de sa dépouille, commencera de l'offrir plus dignement 4 cet immortel hommage qui doit faire mon bonheur durant réteniilé. tf Je compte pour rien tout ce que je serai jusqu'à ce moment. Mon « corps vit encore, mais ma vie morale est finie. Je suis au bout (fe
• ma carrière, et déjà jugée sur le passé. Souffrir et mourir est tout ce « qui me reste à faire ; c'est l'affaire de la nature : mais moi, j'ai ti-
c ché de vivre de manière à n'avoir pas besoin de songer à la wct' r
■ et maïnlenai
SITIEHB PARTIE. SIT
■ et maintenant qu'elle approche, je la vois venir sans effroi. Qui ;ndorl dans le sein d'un père n'est p3s en souci du réveil. ■
(À: discours, prononcé d'aliord d'un tou grave et posé, puis avec Jus d'accenl et d'une vois plus éleite, fit sur tous les ;isjiilants, lus m'en excepter, une impression d'autant plus vive, (lue les yeu\
9 celle qui lu prononça brîlloient d'un feu sumaturel ; un nouvel Ictat animoit son leinl, elle paroissoit rayonnanle ; et s'il y a quel- [Ile chose au monde qui mérite le nom de céleste, c'éioit son visage Midis qu'elle parloit.
Le pasteur lui-mfime, saisi, Iransporlê de ce qu'il venoit d'enindre, s'écria en levant les yeux et les mains au ciel ; Grand Dieu, DÎIà le culle qui t'Iionore ; daigne t'y rendre propice ; les humains
rn offrent peu de pareils.
. Uadume, dit-il en s'approcha iit du lit, Je croyais vou; instruire, el 'est vous qui m'instruiseî. Je n'ai plus rien à vous dire. Vous aveï \ véritable foi, celle qui fait aimer Dieu. Emportez ce précieux repos fune bonne conscience, il ne vous trompera pas; j'ai vu bien des brétiens dans l'état où vous êtes, je ne l'ai trouvé qu'en vous seule, luelle différence d'une lin si pabJhle à. celle de ces pécheurs bourre- "s qui n'accumulent tant de vaines et sèches prières que parce qu'ils
ml indignes d'être exaucés ! lladanie, votre mort est aussi belle que
rfre vie : vous avez vécu pour la chanté ; vous mourez martyre de
unour maternel. Soit que Dieu vous rende a noiiR pour nous servir l'exempte, soit qu'il vous appelle à lui pour couronner vos vertus, uissioDS-nous tous tant que nous sommes vivre et mourir comme is serons bien surs du bonheur de l'autre vie.
Il voulut s'en aller; elle le retint. Vous êtes de mes amis, lui dit lie, et l'un de ceux que je vois avec le plus de plaisir; c'est pour ox que mes derniers moments me sont précieux. Nous allons nous
r'iter pour si longtemps, qu'il ne faut pasnousqi; Itersi vite. Il fut rmé de rester, el je sortis là-dessus.
£n rentrant, je vis que la conversation avoit conlmué sur le même ■U'et, mais d'un autre ton et comme sur une matière indifférente. g pasteur parloit de l'esprit faux qu'on doimoit au christianisme en l'en faisant que la religion des mourants, et de ses ministres des ommes de mauvais augure. On nous regarde, disoit-il, comme des lessagers de mort, parce que, dans l'opinion commode qu'un quart e de repentir sullil pour effacer cinquante ans de crimes, on i'aime à nous voir que dans ce lemps-IA. il faut nous \etis d!u.'c<& Duleur lugubre ; il faut affecter un air sÈvÈce-, oa rife^M^^ft^^*»
G18 • LA NOUVELLE HÈLOlSE
pour nous rendre efrrayanls. Dans les autres cultes c^est pis encore. Un catholique mourant n'est environné que d'objets qui Tépouvanlent, et de cérémonies qui Fenlerrent tout vivant. Au soin qu'on prend d'écarter de Jui les démons, il croit en voir sa chambre pleine ; il menrt cent fois de terreur avant qu'on l'achève; et c'est dans cet état d'effroi que lÉglise aime à le plonger pour avoir meilleur marché de sa bourse. Rendons grâces au ciel, dit Julie, de n'être point nés dans ces religions vénales qui tuent les gens pour en hériter, et qui, vendant le paradis aux riches, portent jusqu'en l'autre monde l'injuste inégalité qui régne dans celui-ci. Je ne doute point que toutes ces .sonores idées ne fomentent l'incrédulité, et ne donnent une aversion naturelle pour le culte qui les nourrit. J'espère, dit-elle en me regardant, que celui qui doit élever nos enfimts prendra des maximes tout opposées, et qu'il ne leur rendra point la religion lugubre et triste en y mêlant incessamment des pensées de mort. S'il leur apprend à bien vivre, ils sauront assez bien mourir.
Dans la suite de cet entretien, qui fut moins serré et plus interrompu que je ne vous le rapporte, j'achevai de concevoir les maximes de Julie et la conduite qui m'avoit scandalisé. Tout cela tenoit à ce que, sentant son état parfaitement désespéré, elle ne songeoit pins qu'à en écarter l'inutile et funèbre appareil dont l'effroi des mourants les environne, soit pour donner le change à notre aflliclion, soit pour s'ôter à elle-même un spectacle attristant à pure perle. La mort, disoit-elle, est déjà si pénible I pourquoi la rendre encore hideuse? Les soins que les autres perdent à vouloir prolonger leur vie, je les emploie à jouir de la mienne jusqu'au bout: il ne s'agit que de savoir prendre son parti ; tout le reste va de lui-môme. Ferai-je de ma chambre un hôpital, un objet de dégoût et d'ennui, tandis que mon dernier soin est d'y rassembler tout ce qui m'est cher ? Si j'y laisse croupir le mauv;* s air, il en faudra écarter mes enfants, ou exposer leur santé. Si je leste dans un équipage à faire peur, personne ne me reconnoîtra plus ; je ne serai plus la môme ; vous vous souviendrei tous de m'avoir aimée, et ne pourrez plus me souffrir : j'aurai, moi vivante, laffreux spectacle de l'horreur que je ferai, même à mes amis, comme si j'élois déjà morte. Au lieu de cela, j'ai trouvé fart d'étendre ma vie sans la prolonger. J'existe, j'aime, je suis aimée, j< >is jusqu'à mon dernier soupir. L'instant de la mort n'est rien; li mal de la nature est peu de chose ; j'ai bnnni tous ceux de l'opinion.
Tous ces entretiens et d'autres semblables se passoient entre la iiw Jade, le pasteur, quelquefois le médecin, la Fanchon et moi. .*•
SIXIÈME PARIIB. el9
one d'Orbe y étoil toujours présente, el ne s'y méloit jaiuais. llenlive aus besoins 'ie son amie, elle éloit prompte à la servir. i resie du temps, immobile et presque inanimée, elle la regardoî ins rien <iire. et sans rien entendre de ce qu'on disoit. Pour moi, crnignDnt que Julie ne purlàt jusqu'à s'épuiser, je pris moment que le minîslre et le médecin s'étoient mis à causer enniWe; et, m'approchanL d'elle, je lui dis à roruilio; Voild bien «discours pour une malade! voilà bien de la raison pour qudii'un qui se croit liors d'élat de raisonner ! Oui, me dit-elle tout I>as, je parle trop pour une malade, mais on pas pour une mourante ; bientôt je ne dirai plus rien. A l'ëgnid es raisonnements, je n'en fais plus, ranis j'en ai fait. Je saveis en mlé qu'il fnlloil mourrir. J'ai souvent rÉfléchi sur ma dernière niadie; je profîte aujourd'hui de ma prévoyance. Je ne suis plus en at à-', penser ni de résoudre ; je ne lais que dire ce que j'avois tnsé, et pratiquer ce que j'arois résolu.
-Le reste de la journée, â quelques accidents prés, se passa avec la £me tranquillilâ. et presque ie la même m^iniére que quand tout monde se purloit bien. Julie étoit. comme en pleine santé, douce . caressante ; elle parloit avec le même sens, avec la même liberté 'esprit, même d'un nir serein qui alloit quelquefois jusqu'à la lielé : enfin, je conlinuois de démêler dans ses yeux un cej'l.iin Mouvement de joie qui m'inquiétoit de plus en plus, et sur lequel be résolus de m'éclaircir aiec elle.
^ Je n'attendis pas plus lard que le même soir. Comme elle vit
■k Je m'étojs ménagé un tête-à-Lêle, elle me dit : Vous m'avez pré-
fetnue, j'avob à tous parler. Fort bien, lui dis- je; jnais puisque j'ai
Us 'es devants, laissez-moi m'expliquer le pj'cmier.
Ijf Alors, m'jtant at^sis auprès d'elle, et la regardant fixement, je lui
idis : Julie, ma chère Julie ' vous avez navré mon cœur : bêlas ! vous
attendu bitin tard ! Oui, continuai-je, voyant qu'elle me i^ardoit
(ec surprise, je vous ai péuélrée ; vous vous réjouissez du mourir ;
de me quitter. Rappelez-vous la conduite- de
ire époux depuis que nous vivons ensemble ; ai-je mérité de votre
sentiment si cruel '/ A l'instant elle me prit les mains, et
ce ton qui savait aller chercher l'âme : Qui'/ moi? je veux vous
Iterî Est-ce- ainsi que vous lisez dans mon cœur7 Avez-vouS
It oublié notre entretien d'hier? Cependant, repris-je, vous moi><
contente... je l'ai vu,., je le vois... Arrêlei, diL-elle: il est vrai,
contente; mais c'est de mourir cflmme'j'à stoi, i'-^w;
C20 LA nOUTBLLE HÉLOiSB. •
d^èlre votre épouse. Ne m^en demandez pas davantage, je ne vous dirai rien de plus : mais voici, continua-t-elle en tirant un papier de dessous son chevet, où vous achèverez d*éc1aircir ce mystère. Ce papier étoit une lettre; et je vis qu'elle vous étoit adressée. Je vous la remets ouverte, ajoula-t-elle en me la donnant, afin qu^après Tavoir lue vous vous déterminiez à l'envoyer ou à la supprimer, selon ce que vous trouverez le plus convenable à votre sagesse et à mon honneur. Je vous prie de ne la lire que quand je ne serai plus; et je suis si sûre de ce que vous ferez & ma prière, que je ne veux pas même que vous m 3 le promettiez. Cette lettre, cher Saint-Preui, est celle que vous trouverez ci-jointe. J'ai beau savoir que celle qui Ta écrite est morte, j'ai peine à croire qu'elle n'est plus rien.
Elle me parla ensuite de son père avec inquiétude. Quoi! dit-elle, il sait sa fÛle en danger, et je n'entends point parler de lui ! Lui seroit-il arrivé quelque malheur? Auroit-il cessé de m'aimer? Quoi! mon père!... ce père si tendre... m'abandonner ainsi!... me laisser mourir sans le voir... sans recevoir sa bénédiction... ses derniers embrassements!... 0 Dieu! quels reproches amers il se fera quand il ne me trouvera plus ! Cette réflexion lui étoit douloureuse. Je jugeai qu'elle supporteroit plus aisément l'idée de son père malade que celi^ de bon père indifférent. Je pris le parti de lui avouer la vérité. En effet, l'alarme qu elle en conçut se trouva moins cruelle que sespreniiors soupçons. Cependant la pensée de ne plus le revoir l'affecta >ivement. liélas ! dit-elle, que deviendra-t-il après moi ? à quoi tiendrat-il? Survivre à toute sa famille !... quelle vie sera la sienne? 11 sera seul, il ne vivra plus. Ce moment fut un de ceux où l'horreur de la mort se faisoit sentir, et où la nature reprenoit son empire. EU^ soupira, joignit les mains, leva les ysux ; et je vis qu'en effet elle employoit celle difficile prière quelle avoit dit être celle du malade.
Elle revint ù moi. Je me sens foible, dit-elle; je prévois que cet ciilrelien pourroit être le dernier que nous aurons ensemble. .\fl nom de notre union, au nom de nos chers enliuits qui en sonllsage, ne soyez plus injuste envers votre épouse. Moi, me réjouir (fc vous quitter! vous qui n'avez vécu que pour me rendre heureusessage ; vous de tous les hommes celui qui me convenoit le plus. 1^ seul peut-être avec qui je pouvois faire un bon ménage et devec^' une femme de bien ! Ah 1 croyez que si je mettois un prix à la^'« c'éloit pour la passer avec vous. Ces mots prononces avec tendra m'cmuronl au point qu'en portant fréquemment à ma bouches^
SIIIËHB PARTIE. «31
BHins qae jetenois dans les miennes, je les sentis se mouiller de mes pleurs. Je ne croyois pas mes yeux faits pour en répandre. Ce furent les premiers depuis ma naissance , ce seroni les derniers jusqu'à ma morl. Après en avoir versé pour Julie, il n'en faut plus verser pour rien.
Ce jour fui jjout elle un jour de fatigue. La préparation de madame d'Orbe durant ta nuit, la scène des enfants le malin, celle du minislre l'après-midi, l'entretien du soir avec moi, l'avoîcnt jelée dans l'i'puisement. Elle eut un peu plus de repos cette nuil-là que les précédentes, suit à cause de sa foiblesse, soit qu'en effet la fiâTre cl le redoublement fussent moindres.
Le lendemain, dans la matinée, on vint me dire qu'un hommi' trés-4nal mis demandoit avec beaucoup d'empressement à voir madame en particulier. On lui avoit dit l'état où elle éloit ; il avoit in - .iislé, disant qu'il s'agissoit d'une bonne action, qu'il connoissoit bien .madame de Wolmar, et qu'il savoit bien que tant qu'elle respireroil Udie ajmeroit in en faire de telles. Comme elle avoit élablî pour régie Cnviotable de ne jamais rebuter personne, et surtout les malheureux, vm me parla de cet homme avant de le renvoyer. Je le Ils venir. Il ôtoil presque en guenilles, il avoit l'air et le Ion de la misère; au reste, je n'aperçus rien dans sa physionomie et dans ses propos qui me fit mal augurer de lui. 11 s'obslinoil a ne vouloir parler qu'A Julie. Je lui dis que, s'il ne s'agissoit que de quelques secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à l'eilrémilé, je ferois ce qu'elle auroit pu l'aire. Non, dit-il, je ne demande point d'argent, ^quoique j'en aie grand besoin ; je demande un bien qui m'appartient, un bien que j'eslime plus que tous les trésors de la terre, un bien que j'ai perdu par ma faute, et que [uadame seule, de qui je le tiens, peut me rendre une seconde fois.
Cediscours, auquel je ne comprisrien, me détermina pourtant. Un malhonnête liomme eût pu dire la même chose, mais il ne l'eût jamais dite du même ton. Il eiigeoit du mystère, ni laquais, ni femme de diambre. Ces précautions me serabloient bizarres; toutefois je les fris. Ënlin je le lui menai. Il m'avoit dit être connu de madame d Orbe : il passa devant elle ; elle ne le reconnut poini ; et j'en fus peu surpris. Pour Julie, elle le reconnut à l'instant ; et, le voyant dans ce triste équipage, elle me reprocha de l'y avoir laissé. Celle reconnoissance fut touchante. Claire, éveillée par le bruit, s'approche, et le reconnoit à la (in, non sans donner aussi quelques signes de {oie; mablea témoignages de son bon coaur «'«V&vgwiw.'CLV %xt&'ii%
69) LA NOUYELLE HËLOlSE.
proronde affliction : un seul sentiment absorboit tout; elle n'étoit plus sensible à rien.
Je n'ai pas besoin, je crois, de vous dire qui étoît cet homme. Sa présence rappela i)ien des souvenirs. Mais tandis que Julie le consoloit cl lui (lonnoit de bonnes espérances, elle fut saisie d'un violent étouffement, et se trouva si mal qu'on crut qu'elle alioit expirer. Pour ne pas faire scène, et prévenir les distractions dans un moment où il ne liilloil songer qu'à la secourir, je fis passer Ihomme dans le cabinet, Tavertissant de le fermer sur lui. La Fanchon fut appelée, et à force de temps et de soins la malade revint enfin de sa pâmoison. Kn nous voyant tous consternés autour d'elle, elle nous dit : Mes enfants, ce n'est qu'un essai ; cela n'est pas si cruel qu on pense.
Le calme se rétablit; mais l'alarme avoit été si chaude qu'elle me Qt oublier l'homme dans le cabinet; et, quand Julie me demanda tout bas ce qu'il éloit devenu, le couvert étoit mis, tout le monde éloit là. Je voulus entrer pour lui parler; mais il avoit fermé la porte en dedans, comme je lui avois dit; il fallut attendre après le diner pour le faire sortir.
Durant le repas, du Bosson, qui s'y trouvoit, parlant d'une jeune veuve qu'on disoit se remc,iier, ajouta quelque chose sur le triste sort des veuves. 11 y en a, dis-je, de bien plus à plaindre «ncore, ce sont les veuves dont les maris sont vivants. Cela est vrai, reprit Fanchon qui vit que ce discours t'adressoit à elle, surtout quand ils leur sont chers. Alors l'entretien tomba sur le sien; et, comme elle en avo:t l>arlé avec affection dans tous les temps, il étoit naturel qu'elle en parlât de même au moment où la perle de sa bienfaitrice alJoit lui rendre la sienne encore plus rude. C'est aussi ce qu'elle fit en termes très-touchants, louant son bon naturel, déplorant les mam-als exemples qui Tavoient séduit, et le regrettant si sincèrement, que, déjà disposée à la tristesse, elle s'émut jusqu'à pleurer. Tout à coup le cabinet s'ouvre, riiomme en guenilles en sort impétueusement, se précipite à ses genoux, les embrasse, et fond en larmes. Elle tenoit un verre ; il lui échappe : Ah ! malheureux ! d'où viens-tu ? Elle se laisse aller sur lui, et seroit tombée en foiblesse si l'on n'eût été prompt à la secourir.
Le reste est facile à imaginer. En un moment on sut par toute la maison que Claude Anet étoit arrivé. Le mari de la bonne Fanchon! quelle fête ! A peine étoit-il hors de la chambre qu'il fut équipé. Si chacun n'avoit eu que deux chemises, Anet en auroil autant eu lui tout seul qu'il en seroit resté à tous les autres. Quand je sortis jK'ur
SIII£ME partie. 623
le faire habiller, je trouvai qu'on m^avoit si bien prévenu qu*il fallut user d'autorité pour faire tout reprendre à ceux qui l'avoient foum?.
Cependant Fanchon ne vouloit point quitter sa maîtresse. Pour lui faire donner quelques heures à son mari, on prétexta que les enfants avoient besoin de prendre Tair, et tous deux furent charges de les conduire.
Cette scène n'bicommoda point la malade comme les précédentes ; elle n'avoit rien eu que d'agréable, et ne lui fit que du bien. Nous passâmes Taprès-midi, Claire et moi, seuls auprès d'elle; et nous eûmes deux heures d'un entretien paisible, qu'elle rendit le plus in« téressant, le plus charmant que nous eussions jamais eu.
Elle commença* par quelques observations sur le touchant spectacle qui yenojt de nous frapper, et qui lui rappeloit si vivement les premiers temps de sa jeunesse; puis, suivant le fil des événements, elle fit une courte récapitulation de sa vie entière, pour montrer qu'à tout prendre elle avoit été douce et fortunée, que de degrés en degrés elle étoit montée au comble du bonheur permis sur la terre, et que Taccident qui terminoit ses jours au milieu de leur course marquoit, selon toute apparence, dans sa carrière naturelle, le point de séparalion des biens et des maux.
Elle remercia le ciel de lui atofa* donné un cœur sensible et porté au bien, on entendement sain, une figure prévenante; de Tavoir fait naître dans un pays de liberté et non parmi des esclaves, d'une famille honorable et non d'une race de mnlfaiteurs, dans une honnête fortune et aoïï dans les grandeurs du monde qi^ corrompent l'âme, ou dans l'indigence qui Tavilit. Elle se félicita d'être née d'un père et d*une mère tous deux vertueux et bons, pleins de droiture et d'honneur, et qui, tempérant les défauts l'un de Tautre, avoient formé sa^ raison sur la leur sans lui donner leur foiblesse ou leurs préjugés. Elle vanta l'avantage d'avoir été élevée dans une religion raisonnable et sainte, qui, loin d'abrutir Thomme, l'ennoblit et l'élève; qui, ne favorisant ni TimpicHé ni le fanatisme, permet d'èlre sage et de croire, d'être humain et pieux tout à la fois.
Après cela, serrant la main de sa cousine qu'elle tenoit dans la sienne, et la regardant de cet œil que vous devez connoîlre et que la langueur rendoit encore plus touchant : Tous ces biens, dit-elle, ont été donnés à mille autres ; mais celui-ci!... le ciel ne l'a donné qu'à moi. J'étois femme, et j'eus une amie : il nous fit naître en même temps ; il mit dans nos inclinations un accord qui ne s'est jamais démenti : il fit nos cœurs Tun pour l'autre; il nou«^\im\. 4i^\^>û«ranBx\
624 LA MOUYBLLB HÉLOlSB.
je Tai consorvce tout le temps de ma vie, et sa main me ferme les yeux. Trouvez un autre exemple pareil au monde, et je ne me vante plus (le rien. Quels sages conseOs ne m'a-t-elle pas donnés? De quels périls ne mVt-elle pas sauvée? de quels maux ne me consoloit-elle pas? Qu\'ussé-jc été sans elle? que n'eût-elle pas fait de moi si je lavois mieux écoutée? Je la vaudrois peut-être aujourd'hui. Claire, pour toute réponse, baissa la tète sur le sein de son amie, et voulut soulager ses sanglots par des pleurs : il ne fut pas possible. Julie la pressa longtemps contre sa poitrine en silence. Ces moments n'ont ni mots ni larmes.
Elles se remirent, et Julie continua : Ces biens étoient mêlés dioconvénients; c'est le sort des choses humaines. Mon cœur étoitfait pour Tamour, difûcile en mérite personnel, indifférent sur tous les biens de Topinion. Il étoit presque impossible que les préjugés de mon père s'accoidassent avec mon penchant. U me falloit un amant que j'eusse choisi moi-même. Il s'offrit; je crus le choisir; sans doute le ciel le choisit pour moi, afîn que, livrée aux erreurs de ma passion, je ne le fusse pas aux horreurs du crime, et que l'amour de la vertu restât au moins dans mon âme après elles. Il prit le langage honnête et insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de filles bien nées : mais seul parmi tant d'autres il étoit homièle homme et pensoit ce qu'il disoit. Ëtoit-ce ma prudence qui l'avoit dis cerné ? Non ; je ne connus d'abord de lui que son langage, et je fus séduite. Je fis par désespoir ce que d'autres font par effronterie . je me jetai, comme disoit mon père, à sa tôte : il me respecta. Ce fut alors seulement que je pus le connoître. Tout homme capable d'un p;»reil trait a Tâme belle ; alors on y peut compter. Mais j'y comptois auparavant, ensuite j'osai compter sur moi-même ; et voilà comment on se perd.
Elle s'étendit avec complaisance sur le mérite de cet amant; elle lui rendoit justice, mais on voyoit combien son cœur se plaisoit à la lui rendre. Elle le louoit même à ses propres dépens. A force dèlre équitable envers lui, elle étoit inique envers elle, et se faisoit tort pour lui faire honneur. Elle alla jusqu'à soutenir qu'il eut plus d'horreur qu'elle de l'adultère, sans se souvenir qu'il avoit lui-même réfuté tout cela.
Tous les détails du reste de sa vie furent suivis dans le même es^ prit. Mylord Edouard, son mari, ses enfants, votre retour, notre arnilié, tout fut mis sous un jour avantageux. Ses malheurs mêmes lui en avoient épargné de plus grands. Elle avoit perdu sa mère au id^ ment que cette çerte lui çouvoit être la plus cruelle ; mais si Ifi ciei
la loi eût conservée, bientôt il fût survenu du désordre dans sa famille. L*a|>pui de sa mère, quelque foible qu'il fût, eût suffi pour la rendre plus courageuse à résister à son père ; et de là seroient sortis la discorde et les scandales, peut-être les désastres et le déshonneur, peut-être pis encore si son frère avoit vécu. Elle avoit épousé malgré elle un homme qu'elle n'aimoit point ; mais elle soutint qu'elle n'auroit pu jamais être aussi heureuse avec un autre, pas même avec celui qu'elle avoit aimé. La mort de M. d'Orbe lui avo l Ole un ami mais en lui rendant son amie. Il n'y avoit pas jusqu'à ses chagrins et ses peines qu elle ne comptât pour des avantages, en ce qu'ils avoient empêché son cœur de s'endurcir aux malheurs d'autrui. On ne sait pas, disoit-elle, quelle douceur c'est de s'attendrir sur ses propres maux et sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l'âme un certain contentement de soi-même indépendant de la fortune et des événements. Que j'ai gémi ! que f ai versé de larmes 1 Eh bien ! s'ilfalloit renaître aux mêmes conditions, le mal que j'ai commis seroit le seul que je voudrois retrancher; celui que j'ai souffert me seroit agréable encore. Saint-Preux, je vous rends ses propres mots ; quand vous aurez lu sa lettre, vous les comprendrez peut-être mieux.
Voyez donc, continuoit-elle, à quelle félicité je sois parveime. J*en avois beaucoup ; j*en atcendois davantage. La prospérité de ma famille, une bonne éducation pour mes enfants, tout ce qui m'étoit cher rassemblé autour de moi ou prêt à Têtre. Le présent, l'avenir, me flattoient également : la jouissance et l'espoir se réunissoient pouf me rendre heureuse : mon bonheur monté par degrés étoit an comble ; il ne pouvoit plus que déchoir ; il étoit venu sans être attoidu, il se fût enfui quand je l'aurois cru durable. Qu'eût fait le sort pour me soutenir à ce point? Un état permanent est-il fait pour l'homme? Non, quand on a tout acquis il faut perdre, ne fût-ce que le plaisir de •la possession qui s'use par elle. Mon père est déjà vieux ; mes enfants sont dans Tâge tendre où la vie est encore mal assurée : que de pertes pouvoient m'affliger^jsans qu'il me restât plus rien à pouvoii acquérir 1 L'affection maternelle augmente sans cesse, la tendresse filiale diminue, à mesure que les enfants vivent plus loin de leur mère. En avançant en âge, les miens se seroient plus béparés de moi. Ils auroient vécu dans le monde ; ils m'auroient pu négliger. Vous en voulez envoyer un en Russie; que de pleurs son départ m'auroit coûtés ! Tout se seroit détaché de moi peu à peu, et rien n'eût su^ pléé aux pertes que j'aurois faites. Conûoiveu ^^\fiÀ& '"^^^^s^ \^\s^
626 LA NOUVELLE HÈLOiSB.
trouver dans Tétat où je vous laisse ! Enfin n'eût-il pas falla mourir? p€ut-^!re mourir Fa dernière de tous ! peut-être seule et abandonnée. Plus on vit, plus on aime à vivre, même sans jouir de rien ; j'aurois eu l'ennui de la vie et la terreur de la mort, suite ordinaire de la vieillesse. Au lieu de cela^ mes derniers in si an l s sont encore agréables, et j'ai de la vigueur pour mourir ; si même on peut appeler mourir que laisser vivant ce qu'on aime. Non, mes amis, non, mes enfants, je ne vous quitte pas pour ainsi dire ; je reste avec vous ; en TOUS laissant tous unis, mon esprit, mon cœur, vous demeurent. Tous me verrez sans cesse entre vous; vous vous sentirez sans cesse environnés de moi... Et puis nous nous rejoindrons, j en suis sûre; le bon Wolmar lui-même ne m'échappera pas. Mon retour à Dieu tranquillise mon âme et m'adoucit un moment pénible ; il me promet pour vous le même destin qu'à moi. Mon sort me suit et s'assure* Je lus heureuse, je le suis, je vais Têtre : mon bonheur est fixé, je Tarrache à la fortune; il n'a plus de bornes que l'éternité.
Elle en étoit là quand le ministre entra. Il Thonoroit et restimoit véritablement. 11 savoit mieux que personne combien sa foi étoit vive et sincère. Il n'en avoit été que plus frappé de l'entretien de la veille, et en tout de la contenance qu'il lui avoit trouvée. Il avoit vu souvent mourir avec ostentation, jamais avec sérénité. Peut-être à l'intérêt qu'il prenoit à elle se joignoit-il un désir secret de voir si ce calme se soutiendroit jusqu'au bout.
Elle n'eut pas besoin de changer beaucoup le sujet de l'entretien pour en amener un convenable au caractère du survenant. Comme ses conversations en pleine santé n'étoient jamais frivoles, elle ne faisoit alors que continuer à traiter dans son lit avec la même tianquillité des sujets intéressants pour elle et pour ses amis ; elle agitoit indifféremment des questions qui n'étoient pas indifférentes.
En suivant le fil de ses idées sur ce qui pouvoit rester d'elle avec nous, elle nous parloit de ses anciennes réflexions sur l'état des âmes séparées des corps; elle admiroit la simplicité des gens quipromettoientà leurs amis de venir leur donner des nouvelles de l'autre monde. Cela, disoit-elle, est aussi raisonnable que les contes de revenants qui font mille désordres et tourmentent les bonnes femmes ; comme si les esprits avoient des voix pour parler, et des mains pour battre * ! Comment un pur esprit agiroit-il sur une âme enfermée
' F'iaton dit qu'à la mort les âmes des justes qui n'ont point contracté de fOUJiiure sur la terre se dégagent seule* de la matière dans toute leur pu-
dans un corps, et qui, en vertu de cette union, né peut rien apercevoir que par Tentremise de ses organes ? Il n'y a pas de sens à cela. Mais j'avoue que je ne vois point ce qu'il y a d'absurde à supposer qu'une âme libre d'un corps qui jadis habita la terre puisse y revenir encore, errer, demeurer peut-être alilour de ce qui lui fut cher ; non pas pour nous avertir de sa présence, elle n'a nul moyen pour cela : non pas pour agir sur nous et nous communiquer ses pensées, elle n'a point de prise pour ébranler les organes de notre cerveau; nim pas pour apercevoir non plus ce que nous faisons, car il faudroit qu'elle eût des sens ; mais pour connoitre elle-même ce que nous pensons et ce que nous sentons, par une communication immédiate, semblable à celle par laquelle Dieu lit nos pensées dés cette \ic, et par laquelle nous lirons réciproquement les siennes dans l'auti^e, puisque nous le verrons face à face *. Car enfîn, ajouta-t-elle en regardant le ministre, à quoi serviroient des sens lorsqu'ils n'auront plus rien à faire? l'Être étemel ne se voit ni ne s'entend ; il se fait sentir ; il ne parle ni aux yeux ni aux oreilles, mais au cœur.
Je compris, à la réponse du pasteur et à quelques signes d'intelligence, qu'un des points ci-devant contestés entre eux étoit la résurrection des corps. Je m'aperçus aussi que je commençois à donner un peu plus d'attention aux articles de la religion de Julie où la foi se rapprochoit delà raison.
£lle se complaisoit tellement à ses idées, que quand eUe n'eût pas pris son parti sur ses anciennes opinions, c'eût été une cruauté d'en détruire une qui lui sembloit si douce dans l'état où elle se trouvoit. Cent fois, disoit-elle, j'ai pris plus de plaisir à faire quelque bonne œuvre en imaginant ma mère présente qui lisoit dans le cœur de sa fille et l'applaudissoit. 11 y a quelque chose de si consolant à vivre encore sous les yeux de ce qui nous fut cher ! Gela fait qu'il ne meurt qu'à moitié pour nous. Vous pouvez juger si, durant ces discours, la main de Claire étoit souvent serrée.
Quoique le pasteur répondît à tout avec beaucoup de douceur et
relé. Quant à ceux quise sont ici-bas asservis à leurs passions, il ajoute que leun âmes ne reprennent point silôt leur pureté primillve. mais qu'elles entrainont avec elles des parties terrestres qui les tiennent comme enchaînées autour des débris de leurs corps. Vuilà, dit-il, ce qui produit ces simulacres sensibles qu'on voit quelquefois errants sur les cimetières, en attendant de nouvelles transmigrations. C'est une manie commune aux philosophes de tous les âges de nier ce qui est, et d'expliquer ce qui n'est pas.
' Cela me parolt très-bien dit : car qu'est-ce que voir Dieu face à face, si et n'êtt Ure dans la suprême Intelligence^
0S8 LA HOUf BLLB HtLOlSI.
de m'^^^rf tion, et qa^il ifTecUt mtoe de ne la oontrarier en rien, de peur qu^on ne prit sud silence sur d*aatres points pour on aTeo, il ne laissa pas d*ètre ecclésiastique un moment, et d^ezposer sur fautre yie une doctrine opposée. U dit que Timmensité, la gloire, et les attributs de Dieu, seraient le seul objet dont Fàme des bienheureux seroit occupée ; que celle contemplation sublime eflaceroit tout autre souvenir ; qu*on ue se Terrait point, qu'on ne se reconnoilroit point, même dans le ciel, et qu*à cet aspect ravissant on ne songeroit plus à rien de terrestre.
Cela peut être, reprit Julie : il y a si loin de la bassesse de nos pensées à Tessence divine, que nous ne pouvons juger des effets qu^elle produira siu* nous quand nous serons ai état de la contempler. Toutefois, ne pouvant maintenant raisonner que sur mes idées, j'avoue que je me sens des afleclions si dières, qu'il m'en coûteroit de penser que je ne les aurai plus. Je me suis même fait une espèce d*argument qui flatte mon espoir. Je me dis qu'une partie de mon bonheur consistera dans le témoignage d'une bonne conscience. Je me souviendrai donc de ce que j'aurai fait sur la terre; je me souviendrai donc aussi des gens qui m'y ont été chers; ils me le seront donc encore : ne les voir ^ plus seroit une peine, et le séjour des bienheureux n'en admet point. Au reste, ajouta-t-elle en regardant le ministre d'un air assez gai, si je me trompe, un jour ou deux d'erreur seront bientôt passés : dans peu j'en saurai là-dessus plus que vous-même. En attendant, ce qu il y a pour moi de très-sûr, c est que tant que je me souviendrai d'avoir habité la terre, j'aimerai ceux que j'y ai aimés, et mon pasteur n'aura pas la dernière place.
Ainsi se passèrent les entretiens de cette journée, où la sécurité, l'espérance, le repos de l'âme, brillèrent plus que jamais dans celle de Julie, et lui donnoient d'avance, au jugement du ministre, la paii des bienheureux dont elle alloit augmenter le nombre. Jamais elle ne fut plus tendre, plus vraie, plus caressante, plus aimable, en un mot plus elle-même. Toujours du sens, toujours du sentiment, toujours la fermeté du sage, et toujours la douceur du chrétien. Point de prétention, point d'apprêt, point de sentence ; partout la naïve expres-
* Il est aisé de comprendre que par ce mot voir elle entend un pur acte da l'entendement semblable à celui par lequel Dieu noua voit, et par lequel nous verrons Dieu. Les sens ne peuvent imaginer l'immédiate communication des esprits; mais la raison U conçoit très-bien, et mieux, ce Bieieinble, que b communication du mouvement dans las corps.
sÎDD de ce qu'elle senUiit ; partout ta simplicité de son cœur. Si quelqueroLs elle contraignait les plaintes que la souffrance auroit dû lui nrracher, ce n'étoil point poui- jouer l'intrêpidilê stoïque, c'étoit de peur de navrer ceux qui éloient autuur d'elle ; et quand les horreurs de la mort ralsoienl quelque Instant pâlir la iialure, elle ne caclioil pïrfnt ses frajeurs, elle se laissoit consoler ; sitût qu'elle éloit remise, elle consololt les autres : ou rD)-oil, on sentoit son retour ; son air caressant le disoit à tout le monde. Sa gaieté n'étoil point contrainte, sa plaisanterie même êtoit touchante ; on avuit le sourire i ta ^uche et les jeux en pleurs. Olez cet edroi qui ne permet pas de jouir de ce qu'on va perdre, elle plaisoit plus, elle étoit plus aimahle qu'en sanlé même, et le dernier jour de sa vie en fut aussi le plus cliarmant.
Vers le soir elle eut encore un accident qui, bien que moindre que celui du matin, ne lui permit pas de voir longtemps ses enfants. Cependant elle remarqua qu'Henriette êtoit changée. On lui dit qu'elle pleuroit beaucoup et ne mangeait point. On ne la guérira pas de cela, dit-elle en regardant Claire ; la maladie est dans le sang.
Se sentant bien revenue, elle voulut qu'on soupàt dans sa chambre. Le médecin s'y trouva comme le matin. La F:mclioii, qu'il falloit toujours avertir quand elle devoit venir manger il notre table, vint ce soir-là sans se faire appeler. Julie s'en aperçut et sourit. Oui, mon enfant, lui dit-elle, soupe encore avec moi ce soir ; lu auras pluff longtemps ton mari que ta maîtresse. Puis elle me dit : Je n'ai pas besoin de vous recommander Paude Anet. Non, repris-je; tout ce que vous avez honoré de voire bienveillance n'a pas besoin de m'être recommandé.
Le souper fut encore plus agréable que je ne m'y étoîs attendu, hitie, voyant qu'elle pouvoit soutenir la lumière. Si approcher la table, et. ce qui sembloit inconcevable dans l'étal où elle étoit, die eut appétit. Le médecin, qui ne vojoit plus d'inconvénient i le satisfeiire, lui offrit un blanc de poulet: Non, dit-elle; mais je mangerois bien de celte ferra '. On lui en donna un petit morceau ; elle le mangea avec un peu de pain, et le trouva bon. l'endaiil qu'elle mangeoit, il falloit voir madame d'Orbe la regarder-, il falloit le voir, car ccta ne peut se dire. Loin que ce qu'elle avoit man^^é lui Ht mal, elle en parut mieux te reste du souper: elle se Irouva mâme de si bonne
■ EicellenI poîuon parUcutler au lac de Genève, et <\'a'oniJ'<i Viovius^vb.
030 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
humeur, qu'elle s'avisa de remarquer, par forme de reproche, qu'A il y avoit longtemps que je n'aTOis bu de vin étranger. Donnez, ditelle, une bouteille de vin d*Espagne à ces messieurs. Â la contenance du médecin, elle vit qu'il s'attendoit à boire du vrai vin d'Espagne, et sourit encore en regardant sa cousine : j'aperçus aussi que, sans faire attention à tout cela, Claire, de son côté, commençoit de temps à autre à lever les yeux, avec un peu d'agitation, tantôt sur Julie, et tantôt SUR Fanchon, à qui ces yeux sembloient dire ou demander quelque chose.
Le vin tardoit à venir: on eut beau chercher la clef de la cave, on ne la trouva point ; et Ton jugea, comme il étoft vrai, que le valet de chambre du baron, qui en étoit chargé, Tavoit emportée par mégarde. Après quelques autres informations, il fut clair que la provision d un seul jour en avoit duré cinq, et que le vin manquoit sans que personne s'en fût aperçu, malgré plusieurs nuits de veille <. Le médecin tomboit des nues. Pour moi, soit qu'il fallût attribuer cet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques, j'eus honte d'user avec de telles gens de précautions ordinaires; je fis enfoncer la porte de la cave, et j'ordonnai que désormais tout lé monde eût du vin à discrétion.
La bouteille arrivée, on en but. Le vin fut trouvé excellent. La malade en eut envie; elle en demanda une cuillerée avec de re<nu; le médecin le lui donna dans un verre, et voulut qu'elle le bût pur. Ici les coups d'œil devinrent plus fréquents entre Claire et la Fanchon, mais comme à la dérobée et craignant toujours d'en trop dire.
Le jeûne, la foiblesse, le régime ordinaire à Julie, donnèrent au vin une grande activité. Ah ! dit-elle, vous m'avez enivrée ! après avoir attendu si tard, ce n'étoit pas la peine de commencer; car c'est un objet bien odieux qu'une femme ivre. En effet, elle se mit à babiller, très-sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu'auparavant. Ce qu'il y avoit d'étonnant, c'est que son teint n'éloit point allumé; ses yeux ne brilloient que d'un feu modéré par la langueur de la maladie ; à la pâleur près, on l'auroit crue en santé. Pour alors 1 émotion de Claire devint tout à fait visible. Elle
* Lecteurs A beaux laquais, ne demandez point avec un ris moqueur où l'on avoil pris ces gens-là. On vous a répondu d'avance : on ne les avoit point pris, on les avoit faits. Le problème entier dépend d'un point unique ; trouvez seulement ulie, el tout le reste est trouvé. Les hommes, en général, ne sont point ceci ou cela, ils «ont ce qu'on les fait être.
SIXlflME PARTIE. 831
flcyrft nn ceit crainlif aHernalivement sur Julie, sur moi, sur lu Fanclion, mais principalement sur le médecin : tous ces regards éloicnt autant d'inleri'Ogiilions qu'elle voiiloit et n'osoil faire: on eût dit toujours qu'elle allait parler, mais que la peur d'une mauvaise réponse la relenoit ; son inquiétude étoit si vive qu'elle en paroissoit oppressée.
F.inchofi, enhardie par lou= ces signes, !i?snrcla de dire, mais en Ireinblunt et a demi-voix, qu'il sembloil que madame avait un pen moins souri'ert aujourd'hui... que la demiêre convulsion avoit été moins forte... que la soirée... Elle resta interdite. Et Claire qui pendant qu'(4te avoit parlé tremhloit comme la feuille, leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards altacliés aux siens, l'oreille attentive, et n'osant respirer de peur de ne pas bien entendre ce qu'il allait dire.
H eût fallu être slupide pour ne pas concevoir tout cela. Du13ossDn se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit ; Il n'y a point \i d'ivresse ni de lièvre ; le pouls est fort bon. A l'inslaut Claire s'écrie en tendant i demi les deux bras: Eh bien! monsieur!... le pouls?... la lièvre?... Laroii lui manquoit. mais ses mains écartées resloient toujours en avant ; ses yeux pelilloicnt d'impatience ; 11 n'y avoil pas un muscle îi son vis,ige qui ne fût en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les yeux, la laii<jue, reste un moment pensif, et dit : Madame, je vous entends bien : il m'fsl impossible de dire â présent rien de positif; mais si demain malin h pareille heure elle est encore dans le même étal, je réjionds de sa vie. A ce mot Claire part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l'embrasse, le baise mille fois en sanglotant et pleurant h chaudes larmes, et, toujours avec la même împétuosîlé, s'ÔIe du doigt une bague de prix, la met bu sien malgré lui, et lui dit hors d'haleine : Ah ! monsieur, si vous nous la rendez, TOUS ne la sauverez pas seule !
Julie vit lout cela. Ce spectacle la déchira. Elle regarde son amie, et lui dit d'un ton tendre et douloureux : Ab ! cruelle, que lu me (ais regreller la vie ! veux-tu me faire mourir désespérée? Faudrat-il te préparer deux fois? Ce peu de mois fut un coup de foudre ; il amortit aussitôt les transports de joie ; mais il ne put éloulfer tout à I &it l'espoir renaissant.
En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maîtresse guéi'ie. Ils résolurent tout d'une voix de faire aumcdecin, ai eWe eï\ vèncwàV, \sft-^'es#£ss.
031 LA NOUVELLE HÊLOlSE.
en commun pour lequel chacun donna trois mois de ses gages, et Targent fut sur-le-chiamp consigné dans les mains de la Fanchon, les uns prêtant aux autres ce qui leur manquoit pour cela. Cet accord se fit avec tant d'empressement, que Julie entendoit de son lit le bniit de leurs acclamations. Jugez de Teffet dans le cœur d'une femme qui se sent mourir ! Elle me fit signe, et me dit à Toreille : On ma fait boire jusqu'à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité.
Quand il (ut question de se retirer, madame d'Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes, fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit la Fanchon ; mais celle-ci s'indigna de cette proposition, plus même, ce me sembla, qu'elle n'eût fait si son mari né fût pas arrivé. Madame d'Orbe s'opiniâtra de son côté, et les deux femmes de chambre passèrent la nuit ensemble dans le cabinet: je la passai dans la chambre voisine ; et l'espoir avoit tellement ranimé le zèle, que ni par ordre ni par menaces je ne pus envoyer coucher un seul domestique : ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu'il y avoit peu de ses habitants qui n'eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.
J'entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m'alarmèrent pas ; mais sur le matin que tout étoit tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille. J'écoule, je crois distinguer des gémissements. J'accours, j'entre, j'ouvre le rideau... Saint-Preux!... cher Saint-Preux!... je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées, l'une évanouie et l'autre expirante. Je m'écrie, je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n'éloit plus.
Adorateur de Dieu, Julie n'étoit plus... Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant quelques heures ; j'ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier saisissement, je m'informai de madame d'Orbe. J'appris qu'il avoit fallu la porter dans sa chambre, et même l'y renfermer ; car elle rentroit à chaque instant dans celle de Julie, se jetoit sur son corps, le réchauffoit du sien, s'efforyoit de le ranimer, le pressoit, s'y coUoit avec une espèce de rage, Fappeloit à grandi cris de mille noms passionnés, et nourrissoit sou désespoir de tous ces cfforls inutiles.
En entrant je la trouvai tout à fait hors de sens, ne voyant rien, n'entendant rien, ne connoissant personne, se roulant par la cliambre en se tordant les mains et mordant les pieds des chaises, murmurant d'une voix sourde (\\\e\q\i^ v^xole^ extravagantes, puis poussant pai
sntÈME PAAT[E. S33
[-Itmpa inlerralles des cris nigus qui Taisoient Iressaillir. Sa lemme de dinmbrc au pied de son lit, conslerpée, épouvanlce, immobile, u'osaiit soumer, cbcrclioit à se cacher d'elle, et trenibloil de tout son corps. En efl'et, tes convulsions dont elle êtoit agitée avoient qnelque chose d'effrayanl. Je lis signe à la femme de chambre dese relirer; car je craignois qu'un seul mot de consolalion lâché mal à propos ne la mil en fureur.
Je n'essayai pas de lui parler, elle ne m'eût point écouté, ni même entendu ; mais au bout de quelque temps, la voyant épuisée de fatigue, je la pris et la portai dans un fauteuil ; je m'assis auprès , d'elle en lui tenant les mains ; j'ordonnai qu'on amenât les enfants, et les lis venir autour d'elle. Uallieureusemenl, le premier qu'elle ■perçut fut précisment la cause innocente de la mort de son amie. Cet aspect la lit frémir. Je vis ses tnils s'altérer, ses regards s'en détourner avec une espèce d'Iiorreur, et ses bras en contraction se roidir pour le repousser. Je lirai l'enfant à moi. Infortuné! lui dis-je, pour avoir été trop cher à l'une lu deviens odieux à l'autre : elles n'eurent pas en tout le mi^me cccur. Ces mots l'irritèrent vio- Jcraroent et m'en allirérenl de très-piquants. Ils ne laissèrent pourtant pas de faire i^npression. Elle prît l'enfant dans ses bras et s'efforça de le cartisser : ce fut en vain ; elle le rendit presque au même instant ; elle continue même à le voir avec moins de plaisir que l'autre, et je suis bien aise que ce ne soit pas celui-là qu'on a destiné à sa nile.
Gens 'sensibles, qu'eussiez-vous fait à ma place? ce que faisoit madame d'Orbe. Après atoir mis ordre aus enfants, à madame d'Orbe, aux funérailles de la seule personne que j'aie aimée, il fallut monter à cbeval, et partir, la mort dans le cœur, pour la porter au plus déplorable père. Je le trouvai soufl'rant de sa cliulc, agité, troublé de l'accident de sa fille : je le laissai accablé de douleur, de ces douleurs de vieillard, qu'on n'aperçoit pas au dehors, qui n'cicilent ni gestes, ni ciis, mais qui liicnt. Il n'y résislera jamais, j'en suis sûr, et je prévois de loin le dernier coup qui manque au mallicur de son ami . Le lendemain je fis loute la diligence possible pour être de retour de bonne heure et rendre les derniers honneurs à la plus digne des femmes. 31ais loul n'éloit pas dit encore. Il falloit qu'elle ressuscitât pour me donnci' fliorreur de la perdre une seconde fois. En approcliant du logis, je vois un de mes gens accourir à perte d'haleine, et s'écrier d'aussi loin que je pus l'entendre : Uonsîeur, monsieur, hâtez-vous, madame n'est pas motte. It t\e aïïKçrâ-w&
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à ce propos insensé : j'accours toutefois. Je vois la cour pleine de gens qui versoient des larmes de joie en donnant à grands cris des bénédictions à madame de Wolinar. Je demande ce que c'est ; tout le monde est dans le transport, personne ne peut me répondre : la tète aToit tourné à mes pi opres gens. Je monte à pas précipités dans Fappartement de Julie. Je trouve plus de vingt personnes à genoux autour de son lit et les yeux fiiés sur elle. Je m'approche: je la vois sur ce lit habillée et parée ; le canir me bat : je Texamiiie... Hélas ! elle étoit morte ! Ce moment de fausse joie sitôt et si crueUemeot éteinte fut le plus amer de ma vie. Je ne suis pas colère : je me sentis vivement irrité. Je voulus savoir le fond de cette extravagante scène. Tout étuit déguisé, altéré, changé : j'eus toute la peine du monde à démêler la vérité. Enfin j'en vins à bout ; et voici l'histoire du prodige.
Mon beau-père, alarmé de Taccident qu'il avoit appris, et croyant pouvoir se passer de son valet de chambre, l'avoit envoyé, un peu avant mon arrivée auprès de lui, savoir des nouveUes de sa fille. Le vieux domestique, fatigué du cheval, avoit pris un bateau ; et, traversant le lac pendant la nuit, étoit arrivé à Clarens le matin même de mon retour. En arrivant, il voit la consternation, il en apprend le sujet : il monte en gémissant à la chambre de Julie ; il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde, il pleure, i la contemple. Ah ! ma bonne maîtresse ! ah ! que Dieu ne m'a-t-il pris au lieu de vous ! Moi qui suis vieux, qui ne tiens à rien, qui ne suis bon à rien, que fais-je sur la terre? Et vous qui étiez jeune, qui faisiez la gloire de votre famille, le bonheur de votre maison, l'espoir des malheureux... hélas! quand je vous vis naître, étoit-ce pour vous voir mourir?...
Au milieu des exclamations que lui arrachoient son zèle et son bon cœur, les yeux toujours collés sur ce visage, il crut apercevoir un mouvement : son imagination se frappe ; il voit Julie tourner les yeux, le regarder, lui faire im signe de tête. Il se lève avec transport, et court par toute la maison en criant que madame n'est pas morte, qu'elle Ta reconnu, qu'il en est sûr, qu'elle en reviendra. 11 n'en fallut pas davantage ; tout le monde accourt, les voisins, les pauvres, qui faisoient retentir l'air de leurs lamentations ; tous s'écrient : Elle n'est pas morte ! Le bruit s'en répand et s'augmente : le peuple, ami du merveilleux, se prêle avidement à la nouvelle ; on la croit comme on la désire ; chacun cherche à se faire fête en appuyant !;i créduhté conununc. Bientôt la défunte n'avoit pas seulement fait
signe, elle ayoît agi, elle avoit parlé, et il y avoit yingt témoins oculaires de faits circonstanciés qui n'arrivèrent jamais.
Sitôt qu'on crut qu'elle vivoit encore, on fit mille efforts pour la ranimer ; on s'empressoit autour d'elle, on lui parloit, on Tinondoit d'eaux spiritueuses, on touchoit si le pouls ne revenoit point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse restât environné dhominei dans un état si négligé, ûrent sortir tout le monde, et ne tardèrent pas à connoitre combien on s'abusoit. Toutefois, ne pouvant ser résoudre à détruire une erreur si chère, peut-être espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux, elles vêtirent le corps avec soin, et, quoique sa garde-robe leur eût été laissée, elles lui prodiguèrent la parure ; ensuite l'exposant sur un lit, et laissant les rideaux ouverts, elles se remirent à la pleurer au milieu de la joie publique.
C*étoit au plus fort de cette fermentation que j'étois arrivé. Je reconnus bientôt qu'il étoit impossible de faire entendre raison à la multitude ; que, si je faisois fermer la porte et porter le corps à la sépulture, il pournnt arriver du tumulte : que je passerois au moins pour un mari parricide qui faisoit enterrer sa femme en vie, et que je serois en horreur dans tout le pays. Je résolus d'attendre. Cependant, après plus de Irenle-six heures, par l'extrême chaleur qu'il faisoit, les chairs commençoient à se corrompre ; et quoique le visage eût gasdé ses traits et sa douceur, on y voyuil déjà quelques signes d'altération. Je le dis à madame d'Orbe, qui restoit demi-morle au chevet du lit. Elle n'avoit pas le bonheur d'être la dupe d'une illusion si grossière ; mais elle feignoit de s'y prêter pour avoir un prétexte d'être incessamment dans la chambre, d'y navrer son cœur à plaisir, de Ty repaître de ce mortel spectacle, de s^y nmasier de douleur.
Elle m'entendit ; et, prenant son parti sans rien <flre» elle sortit de la chambre. Je la vis rentrer un moment après, tenant un voile d*or brodé de perles que vous lui aviez apporté des Indes* ; puis, s*approchant du lit, elle baisa le voile, en couvrit en pleurant la face de son amie, et s'écria d'une voix édatanle : • Blaudite soit l'indigne « main qui jamais lèvera ce voile ! maudit soit l'œil impie qui verra
* On voit assez que c'est le songe de Samt-?reuz, dont madame d'Orbe avoit I imagination toujours pleine, qui lui suggère l'expédient de ce voile. Je crois que, si l'on y regarduit de bien prés, on trouveroit ce même rapport dans l'accomplissement de beaucoup de prédictions. L'événement n'«&i \^ \k\^i^â.\«x^;^ qu'il arhveiii mais il arrive parce oa'ii a iiè pTèAiV.
OSA Là NOUVELLE HËLOlSE.
c a Tisagc défiguré! t Cette action, ces mots frappèrent teUemeiA les spectateurs, qu*aussitôt, comme par une inspiration soudaine, li même imprécation fut répétée par mille cris. Elle a fait tant d^àBpression sur tous nos gens et sur tout le peuple, que la défunte ayant été mise au cercueil dans ses habits et avec les plus grandes précautions, elle a été portée et inhumée dans cet état, sans qu'il se soit trouvé personne assez hardi pour toucher au voile*.
Le sort du plus à plaindre est d'avoir encore à consoler les autres. C'est ce qui me reste à faire auprès de mon beau-père, de madame d'Orbe, des amis, des parents, des voisins, et de mes propres gens. Le reste n'est rien ; mais mon vieux ami ! mais madame d'Orbe ! il faut voir l'affliction de celle-ci pour juger de ce qu'elle ajoute à la mienne. Loin de me savoir gré de mes soins, elle me les reproche ; mes attentions l'irritent, ma froide tristesse l'aigrit; il lui faut des regrets amers semblables aux siens, et sa douleur barbare voudroit voir tout le monde au désespoir. Ce qu'il y a de plus désolant est qu'on ne peut compter sur rien avec elle, et ce qui la soulage un moment la dépite un moment après. Tout ce 4u'elle fait, tout ce qu'elle dit, approche de la folie, et seroit risible pour des gens de sang-froid. J*ai beaucoup à souffrir ; je ne me rebuterai jamais. En servant ce qu'aima Julie, je crois l'honorer mieux que par des pleurs.
Un seul trait vous fera juger des autres. Je croyois avoir tout fait en engageant Claire à se conserver pour remplir les soins dont la chargea son amie. Exténuée d'agitations, d'abstinences, de veilles, elle sembloit enfin résolue à revenir sur elle-même, à recommencer sa vie ordinaire, à reprendre ses repas dans la salle à manger. La première fois qu'elle y vint, je fis dîner les enfants dans leur chambre, ne voulant pas courir le hasard de cet essai devant eux ; car le spectacle des passions violentes de toute espèce est un des plus dangereux qu'on puisse offrir aux enfants. Ces passions ont toujours dans leurs excès quelque chose de puéril qui les amuse, qui les séduit, et leur fait aimer ce qu'ils devroient craindre*. Ils n'en avoient déjà que trop vu.
En entrant elle jeta un coup d'œil sur la table et vit deux couverts; à l'instant elle s'assit sur la première chaise qu'elle trouva derrière
' Le peuple du pays de Vaud, quoique protestant, ne laisse pas d'être extrêmement superstitieux.
* Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre, et plusieurs d'entre nous les romans.
■JEMU vouloir se roellre à table ni dire la raison de ce caprice. Je E^kdeTJncr, el je lis mettre un troisième couvert à la place qu'oc- "ipoit ordinairement sa cousine. Alors elle se laissa prendre par la aïo et mener à table sans résistance, rangeant sa robe avec soin, comme si elle eût craint d'embarrasser celle place tide. A peine avoitcUe porté la première cuillerée de potage à sa bouche qu'elle la rc- ,pose. et demande d'un ton brusque ce que faisoit là ce couvert puisqu'il n'éloit point occupé. Je lui dis qu'elle avoil raison, et Hs ôter le Muvert. lîlle essaya de manger, sans pouvoir en venir â bout, l'eu à peu son cceur se gonflait, sa respiration devenoit haute et ressembloit jk des soupirs. ILnfm elle se leva tout a coup de table, s'en retourna jans sa chambre sans dire un seul mot, ni rien écouter de tout ce que je voulus lui dire, et de toulc la journée elle ne prit que du
Le lendemain ce Tut a recommencer. J'imaginai un moyen de ta mener à la raison par ses propres caprices, et d'amollir la dureté I désespoir par un sentiment plus duui:. Vous savez que sa lille ssemble beaucoup â madame de Wuluiar. Elle se plaisoit à marquer celte ressemblance par des robes de même élolfe, et elle leur avoil apporté de Genève plusieurs ajuslemcnts sembliibles, dont elles se paroient les mêmes jours. Je fls donc habiller lleniielle le plus à l'iuiilation de Julie qu'il fut possible, et, après l'avoir bien înstruile, je lui lis occuper â table le troisième couvert qu'on avoit mis comme la veille.
I Claire, au premiercoup d'œil, comprit mon intention; elle en fut wmchée ; elle me jeta un regard tendre et obligeant. Ce fut la le pre- ■nier de mes soins auquel elle parut sensible, et j'augurai bien d'un Kxpédient qui la disposoit à l'atlendrissemont. I Henriette, fière de représenter sa petite maman, joua parraitctnenl :!M)n râle, et si parfaitement que je vis pleurer les domestiques. Cependant elle donnait toujours à sa mère le nom de maman, et lui ^arloit avec le respect convenable ; mais enhardie par le sucrés, et par mon approbation qu'elle remarquoil Torl bien, elle s'avisa de porter la main sur une cuiller, et de dire dans une saillie ; Qaire, veuxtu de cela? Le geste et le ton de voix furent imités au point que sa mère en tressaillit. Un moment après, elle part d'un grand éclat de rire, tend son assielte en disant : Oui, mon enfant, donne ; tu es -cliarmanle. V.t puis elle se mit à manger avec ime avidité qui me ^surprit. £d la considérant avec attention, je vis de l'égarement dans yeux, et dans un geste un mouvement plus brusque et plus dé- '^t>
658 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
cidé qu*à Tordinaire. Je Tempèchai de manger davantage, et je fis bien ; car une heure après elle eut une violente indigestion, qui Feût infailliblement étouffée, si elle eût continué de mangar. Dés ce moment je résolus de supprimer tous ces jeux, qui pou voient allumer son imagination au point qu'on n'en seroit plus maître. Gomme on guérit plus aisément de Taflliction que de la folie, il yaut mieux la laisser souffrir davantage, et ne pas exposer sa raison.
Voilà, mon cher, à peu prés où nous en sommes. Depuis le retour du baron, Claire monte chez lui tous les matins, soit tandis que j'y suis, soit quand j'en sors : ils passent une heure ou deux ensemble, et les soins qu'elle lui rend facilitent un peu ceux qu'on prend d'elle. D'ailleurs elle commence à se rendre plus assidue auprès des enfants. Un des trois a été malade, précisément celui qu'elle aime le moins. Cet accident lui a fait sentir qu'il lui reste des pertes i\ faire, et lui a rendu le zèle de ses devoirs. Avec tout cela elle n'est pas encore au point de la tristesse ; les larmes ne coulent pas encore : on vous attend pour en répandre ; c'est à vous de les essuyer. Vous devez m'entendre. Pensez au dernier conseil de Julie : il est venu de moi le premier, et je le crois plus que jamais utile et sage. Venez vous réunir à tout ce qui reste d'elle. Son père, son amie, son mari, ses enfants, tout vous attend, tout vous désire, vous êtes nécessaire à tous. Enfui, sans m' expliquer davantage, venez partager et guérir mes ennuis .je vous devrai peut-être plus que personne.
LETTRE Xn.
DE JULIE A SÂINT-PREUI.
Celte lettre étoit incluse dans la précédente.
11 faut renoncer à nos projets. Tout est changé, mon bon ami : souffrons ce changement sans murmure; il vient d'une main pliK sage que nous. Nous songions à nous réunir : cetle réunion n'étoitpas bonne. C'est un bienfait du ciel de l'avoir prévenue; sans doute i-' prévient des malheurs.
Je me suis longtemps fait illusion. Cette illusion me lut salutaire elle se détiuit au moment que je n'en ai plus besoin. Vous m'are^
crue guérie, et j'ai cru l'éUe. Rendons grjces à celui qui fit durer
BftlB erreur autunt qu'elle éloit utile : qui sait si, me voyani si priis , e rabiriie, la lète ne m'eût point Ipurné? Oui, j'eus beau vouloir ^touITcr le premier sentiment qui m'a fait mre, il s'est toncenlré dans mon cœiir. 11 s'y réveille <iii moment qu'il u'est plus à craindre; le soutient quand mes forces m'abandonnent ; il me ranime qunnd De meurâ. Mon ami, je fais cet aveu sans hnnte; ce senliment Tfsié malgré moi fut involoiitiiire : il n'a rien coûté à mon Innocence;' tout ce qui dépend de ma volonté fut pour mon devoir : si le uceur qui n'en dépend pas fut pour vous, ce lut mon tourment et non pas mon crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la yertu me reste sans lâche, ur m'est resté sans remords.
n'Iionover du passé : mais qui m'eût pu répondre de l'avenir? jlnJDur déplus peut-être, et j'étois coupable! IJi>'éloii-ce de la vie entière passée avec vous? Quels dangers j'ai courus sans le savoir! à •quels dangers plu.>i grands j'allais être exposée ! Sans doute je senlois . les craintes que je croyois .sentir puur vous. Toutes les ipieuves ont été faites; mais elles pouïoienl trop revenir. H'ai-je pas assBïvécu ]iour le bonheur et pour la vertu? Que me resloit-il d'utile à tirer de la vie? En me l'ùtant, le ciel ne rn'flte plus rien de reerellable, et met mon honneur à couvert. Mon ami, je pars au moment favorable, contente de vous et de moi ; je pars avec joie, et ce départ n'a rien de cruel. Après tant de sacrifices, je compte pour peu celui qui me reste à faire : ce n'est que mourir une fois de plus.
Je prévob vos douleurs; je les sens, vous restez a plaindre, je le ■ais trop ; et le sentiment de votre affliction est la plus grande peine que j'emporte avec moi. Mais voyez aussi que de consolations je vous ! Que de soins ii remplir envers celle qui vous fut chère vous m devoir de vous conserver pour elle ! Il vous reste à la servir dans la meilleure partie d'elte-mème. Vous ne perdez de Jubé que ce que vous en avez perdu depuis longtemps. Tout ce qu'elle eut d^ meilleur vous re^le. Venez vous réunir à sa famille. Que son cœur . demeure au milieu de vous. Que tout ce qu'elle aima se rassemble n nouvel être. Vos soins, vos plaisirs, votre amitié, tout sera son ouvrage. Le nceud de votre union formé par elle la Icra , revivre ; elle ne mourra qu'avec le dernier de tous.
I Songei qu'il vous reste une autre Julie, et n'oubliez pas ce que t-TOUftlui devez. Chacun de vous va perdre la moitié de sa vie, unissezis pour conserver l'autre ; c'est le seul moyen qui vous reste â tous deux de me survivre, en servant mafaimlle Ames e,\&!K.\&-Vïiït
C40 LA NOUVELLE HÉLOiSB.
ne puis-jc myenter des noeuds plus étroits encore pour unir tout ce qui m'est dier! Combien vous devez Têtre runàTautre! Combien celte idée doit renforcer yotre attachement mutuel ! Yos objections contre cet engagement vont être de nouvelles raiisons pour le former. Comment pourrez-vous jamais vous parler de moi sais vous attendrir ensemble? Non, Claire et Julie seront si bien confondues, qu'il ne sera plus possible à votre cœur de les séparer. Le sien vous rendra tout ce que vous aurez senti pour son ami ; elle en sera la conildente cl fobjet : vous serez heureux par celle qui vous restera, sans cesser dVire fidèle à celle que vous- aurez perdue; et après tant de regrets et de peines, avant que Tâge de vivre et d*aimer se passe, vous aura brûlé d un feu légitime et joui d*un bonheur innocent.
C'est dans ce chaste lien que vous pourrez sans distractions et sans craintes vous occuper des soins que je vous laisse, et après lesquels vous ne serez plus en peine de dire quel bien vous aurez fait ici-bas. Yous le savez, ifexiste un homme digne du bonheur auquel il ne sait pas aspirer. Cet homme est votre libérateur, le mari de Ta mie qu'il vous a rendue. Seul, sans intérêt à la vie, sans attente 4e celle qui la suit, sans plaisir, sans consolation, sans espoir, il sera bientôt le plus infortuné des mortels. Yous lui devez les soins qu^il a pris de vous, et vous savez ce qui peut les rendre utiles. Souvenez-vous de ma lettre précédente. Passez vos jours avec lui. Que rien de ce qui m'aima ne le quitte. Il vous a rendu le goût delà vertu, montrez- lui-en l'objet et le prix. Soyez chrétien pour l'engager à l'êlre. Le succès est plus près que vous ne pensez : il a fait son devoir, je ferai le mien, faites le vôtre. Dieu est juste : ma confiance ne me trompera pas.
Je n'ai qu'un mot à vous dire sur mes enfants. Je sais quels soins va vous coûter leur éducation ; mais je sais bien aussi que ces soins ne vous seront pas pénibles. Dans les moments de dégoût inséparables de cet emploi, dites-vous : Ils sont les enfants de Julie; il ne vous coûtera plus rien. M. de Wolmar vous remettra les observations que j'ai faites sur votre mémoire et sur le caractère de mes deux fils. Cet écrit n'est que commencé ; je ne vous le donne pas pour règle, et je le soumets à vos lumières. N'en faites point des savants, faites-en des hommes bienfaisants et justes. Parlez-leur quelquefois de leur mère... vous savez s'ils lui étoient chers... Dites à Marcellin qu'il ne m'en coûta pas de mourir pour lui. Dites à son frère que c^étoit pour lui que j'aimois la vie. Dites-leur... Je me sens fatiguée. 11 faut finir cette lettre. En vous laissant mes enfants, je m'en sépare avec moins de peine; je crois rester avec eux.
SIXIÈME PARTIE. Bit
Adien, adieu, won doux ami,., Hélas! j'achève de vivre comme j'ai ommencé. J'en dis irop peut-Ëlre en ce moment où le cœur ne délise plus rien... Ehl pourquoi craindrois-je d'eiprimer tout ce que sens ? Ce n'est plus moi qui te parle ; je suis déjà duns les bras de mort. Quand la verras cette letlre, les vers rongeront le visage de n amante, et son cœur où lu ne seras plus. Mais mon ime existe. lit-elle sans toi ? sans toi quelle rélicilé gotiterois-je ? Non, je ne te lilte pas, je vais t'alLendre. La veitu qui nous sépara sur la terre lus unira dans le séjour étemel. Je meurs dans celte douce attente : rop heureuse d'acheter au prix de ma vie le droit de t'aimer toujours et de le le dire encore une fois !
LBITBB IlIL
J'apprends (jua vous commencez ^ vous remettre assez pour qu'on lisse espérer de vous voir bientât ici. Il faut, mon ami, (aire effort ir votre toiblesse ; il faut tâcher de passer les monts avant que l'hiver faève de vous les fermer. Vous trouverez en ce pays l'uir qui vous ovient; voua n'y verrez que douleur et tristesse, et peut-être l'af-
jiîetion commune sera-l-elle un soulagement pour la vûtre. La mienne Dur s'exhaler a besoin de vous : moi seule je ne puis ni pleurer, ni irler, ni me faire entendre, Wolmar m'entend, et ne me répond ■5. La douleur d'un père infortuné se concentre en lui-même ; il 'en imagine pas une plus cruelle ; il ne la sait ni voir ni sentir : il
l'y a plus d'épanchements pour les vieillards. Mes enfants m'alten-
~ issent et ne savent pas s'atlendrir. Je sub seule au milieu de tout monde ; un morne silence régne autour de moi. Dans mon stupide âllemenl je n'ai plus de commerce avec personne ; je n'ai qu'assez I force et de vie pour sentir les horreurs de la mort. Oh ! venez, lUS qui partagez ma perte, venez partager mes douleurs; venez mon cœur de vos regrets, venez l'abreuver de vos larmes ,
Test la seule consolation que je puisse attendre, c'est le seul plaisir li me reste à goûter.
Hais avant que vous arriviez el que j'apprenne volie wra sm -«a
irojet dont je sais qu'on vous a parlé, il est bon (^ ^riMs. ^aâà».
613 LA NOUVELLE UÉLOiSB.
k mien d^aTance. Je sms ingénue et franche, je ne yeux rien tous dissimuler. J'ai eu de Tamour pour tous, je Pavoue ; peut-être en ai-jc enoore, peut-être en aurai -je toujours; je no le sais ni ne le teux savoir. On s'en doute, je ne Tignore pas ; je ne m'en fâdie ni ne m'en soucie. Mais Toici ce que j'ai à tous dire et que tous devez bien retenir : c'est qu^un homme qui fut aime de Julie d'Ëtange, et pourroil se résoudre à en épouser une autre, n'est à mes yeux qu'un indigne et un lâche que je tiendrois à déshonneur d'aToir pour ami; et, quant à moi, je vous dé(;|are que tout homme, quel qu'il puisse être, qui désormais m'osera parler d'amour, ne m^en reparlera de sa Tie.
Songez aux soins qui tous attendent, aux dcToirs qui tous sont imposés, à celle à qui vous les aTez promis. Ses enfants se forment et grandissent, son père se consume insensiblement, son mari s'inquiète et s'agite. Il a beau faire, il ne peut la croire anéantie; son cœur, i malgré qu'il en ait, se révolte contre sa Tainc raison. Il parle d elle, il lui parle, il soupire. Je crois déjà Toir s'accomplir les Tceux qu elle a faits tant de fois ; et c'est à tous d'achcTer ce grand ouTrage. Quels motifs pour vous attirer ici l'un et l'autre ! Il est bien digne du géué- . reux Edouard que nos malheurs ne lui aient pas fait clianger de ré- I solution.
Venez donc, chers et respectables amis, venez tous réunir à tout ce qui reste d'elle. Rassemblons tout ce qui lui fut cher. Que son esprit nous anime, que son cœur joigne tous les nôtres ; Tivons toujours sous ses yeux. J'aime à croire que du lieu qu'elle habite, du séjour de rélernelle paix, cette âme encore aimante et sensible se plailà revenir parmi nous, à retrouver ses amis pleins de sa mémoire, à les voir imiter ses vertus; à s'entendre honorer par eux, à les senlir embrasser sa tombe et gémir en prononçant son nom. Non, die n'a point quitté ces lieux qu'elle nous rendit si charmants ; ils sont encore tout remplis d'elle. Je la Tois sur chaque objet, je la sens à chaque pas, à chaque instant du jour j'entends les accents de sa voix C'est ici qu'elle a Técu ; c'est ici que repose sa cendre... la moitié de sa cendre. Deux fois la semaine, en allant au temple... j'aperçois... j'aperçois le lieu triste et respectable... Beauté, c'est donc là ton de^ nier asile!... Confiance, amitié, Tertus, plaisirs, folâtres jeux, U terre a tout englouti... Je me sens entraînée... j'approche en frissonnant... je crains de fouler cette terre sacrée... je crois la sentir palpiter et frémir sous mes pieds... j'entends murmurer unetoixpûintivel... Claire \ 6 tn»L C\^\tO« ^4 ^-iu? que fais-tu loin de tft.
SIIIÈME PARTIE. 643
amie?... Son cercueil ne la contient pas tout entière... il attend le reste de sa proie... il ne Fattendra pas longtemps*.
' En achevant de relire ce recueil, je crois voir pourquoi l'intérêt, tout foible qu'il est, m'en est si agréable, et le sera, je pense, à tput lecteur d'un bon naturel : c'est qu'an moins ce fotble intérêt est pur et sans mélange de peine; quUl n'est point excité par des noirceurs, par des crimes, ni mêlé du tourment de hair. Je ne saurois concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et composer le personnage d'un scélérat, à se mettre à sa place tandis qu'on le représente, à lui prêter l'éclat le plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d'horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu'on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il mp semble qu'on devroit gémir d'âtre condamné à un travail si cruel : ceux qui s'en font un amusement doivent être bien dévoréi du zèle de l'utilité publique. Pour moi, j'admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux génies; mais je remercie hifi.n de ne me les avoir pas donnés.
riH us LA SIZiftMS BT BBB1IIÈB£ PAatlI.