‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 30 sur 126 · DB JULIE A CLAIRE · texte numérisé non relu

DB JULIE A CLAIRE

Reste, ah ! reste, ne reviens jamais : tu viendroîs trop tard. Je ne dois plus te voir; comment souliendrois-je ta vue.

Où étois-tu, ma douce amie, ma sauvegarde, mon ange tutélaire? Tu m'as abandonnée, et j'ai péri ! Quoi ! ce fatal voyage étoit-il si nécessaire ou si pressé? Pouvois-tu me laisser à moi-même dans l'instant le plus dangereux de ma vie? Que de regrets tu t'es préparés par celte coupable négligence ! Ils seront éiernels ainsi que mes pleurs. Ta perte n'est pas moins irréparable que la mienne, et une autre amie digne de loi n*est pas plus facile à recouvrer que mon innocence.

Qu'ai-je dit, misérable? Je ne puis ni parler ni me taire. Que sert le silence quan(ile remords crie? L*unlvers entier ne me reprochet-il pas ma faute? Ma honte n'est-elle pas écrite sur tous les objets ? Si je ne verse mon cœur dans le tien, il iaudra que j'étouffe. Et toi, ne te reproches-tu rien, facile et trop confiante amie? Ah ! que ne me trahissois-tu ? C'est ta fidéHté, ton aveugle amitié, c'est ta malheureuse indulgence qui m'a perdue.

Quel démon t'inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? Ses perfides soins devoient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse? Qu'il fuie à jamais, le barbare ! qu'un reste de pitié le touche; qu'il ne vienne plus redoubler mes tourments par sa présence ; qu'il renonce au plaisir féroce de contempler mes larmes. Que dis-je, hélas ! il n'est point coupable ; c'est moi seule qui le suis ; tous mes malheurs sont mon ouvrage, et je n'ai rien à reprocher qu'à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon âme ; c'est le premier de set effets de nous fairç accuser autrui de nos crimes. -

Non, non, jamais il ne fut capable d'enfreindre ses serments. Son cœur vertueux ignore l'art abject d'oulragcr ce qu'il aime. Ah I sans

LA NOUVELLE HËLOlSE.

(KhiIo il Siùt mieux aimer que moi, puisqu'il sait mieux se iraincre. Coul fois mes yeux furent témoins de ses combats et de sa victoire ; les siens élincelaient du feu de ses désirs, il s*élançoit vers moi dans rimpèluosité d*un transport aveugle» il s'arrètoit tout à CQup ; une iKUTiôre insurmontable scmbloit m'avoir entourée, et jamais son «niour impétueux, mais honnête, ne rcûl franchie. Posai trop cou" lempler ce dangereux spectacle . Je me sent ois troubler de ses Irans* ports, ses soupirs oppressoient mon cœur ; je partageois ses tourments en ne pensant que les plaindre. Je le vis, dans des agitations convulsives, prêt à s'évanouir à mes pieds. Peut-être l'amour seul m'auroit épargnée ; ô ma cousine ! c'est la pitié qui me perdit.

Il sembloit que ma passion funeste voulût se cou\Tir, 4)our me séduire, du masque de toutes les vertus. Ce jour même il m'avoit pressée avec plus d'ardeur de le suivre : c'éloit désoler le meilleur des pères ; c'étoit plonger le poignard dans le sein maternel ; je résistai, je rejetai ce projet avec horreur. L'impossibilité de voir jamais nos vœux accomplis, le mystère qu'il falloit lui faire de cette impossibihté, le regret d'abuser un amant si soumis et si tendre après avoir flatté son espoir, tout abattoit mon courage, tout augmentoit ma foiblesse, tout aliénoit ma raison ; il falloit donner la mort aux auteurs de mes jours, à mon amant, ou à moi-même. Sans savoir ce que je faisois, je choisis ma propre infortune , j'oubliai tout, et ne me souvins que de l'amour : c'est ainsi qu'un instant d'égarement m'a perdue à jamais. Je suis tombée dans l'al^me d'ignominie dont une fille ne revient point ; et si je vis, c'est pour être plus malheureuse.

Je cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre ; je n'y vois que toi, mon aimable amie ; ne me prive pas d'une si charmante ressource, je t'en conjure; ne m'ôle pas les douceurs de ton amitié. J'ai perdu le droit d'y prétendre, mais jamais je n'en eus si grand besoin. Que la pitié supplée à l'estime. Viens, ma ch&re, ouvrir ton âme à mes plaintes ; viens recueillir les larmes de ton amie; garantis-moi, s'il se peut, du mépris de moi-même, et fais-moi croire que je n'ai pas tout perdu puisque ton cœur me reste encore.

LETTRE XXX

RéPONSE.

Fille infortunée ! hélas ! qu'as-tu fait? Mon Dieu ! tu étois si digne d'être sage! Que te diiai-je dans l'hoiâ^cur de la situation, et dans

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fabaltcment où eUe te plonge? Achèverai-je d'accabler Ion pauvre coeur? ou t'olïrirai-je des consolations qui se refusent au mien? Te monlrerai-je les objets tels qu ils sont, ou tels qu'il le convient de les voir? Sainte et pure amitié, porte à mon esprit tes douces illusions; et, dans la tendre pitié que tu m'inspires, abuse-moi la première sur des maux que tu ne peux plus guérir.

J'ai craint, tu le sais, le malheur dont tu gémis. Combien de fois je le l'ai prédit sans être écoutée!... il est Teffet d'une téméraire confiance... Ah! ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit. J'aurois trahi ton secret, sans doute, si j*avois pu te sauver ainsi : mais j'ai lu mieux que toi dans ton cœur trop sensible: je le vis se consumer d'un feu dévorant que rien ne pouvoil éteindre. Je sentis dans ce cœur palpitant d'amour qu'il falloit être heureuse ou mourir ; et, quand la peur de succomber te fit bannir ton amant avec tant de larmes, je jugeai que bientôt tu ne serois plus, ou qu'il seroit bientôt rappelé. Mais quel fut mon effroi quand je le vis dégcùlée de vivre, et si près de la mort! N'accuse ni ton amant ni toi d'une faute dont je suis la plus coupable, puisque je l'ai prévue sans la prévenir.

11 est vrai que je partis malgré moi ; lu le vis, il fallut obéir ; si je t'avois crue si près de ta perte, on m'auroit plutôt mise en pièces que de m'arracher à toi. Je m'abusai sur le moment du péril. Foible et languissante encore, tu me parus en sûreté contre une si courte absence : je ne prévis pas la dangereuse alternative où tu t allois trouver; j'oubliai que ta propre foiblesse laissoit ce cœur abattu moins en état de se défendre contre lui-même. J'en demande pardon au mien ; j'ai peine à me repentir d'une erreur qui l'a sauvé la vie ; je n'ai pas ce dur courage qui te faisoit renoncer à moi ; je n'aurois pu te perdre sans un mortel désespoir, et j'aime encore mieux que tu vives et que tu pleures.

Mais pourquoi tant de pleurs, chère et douce amie ? Pourquoi ces regrets plus grands que ta faute, et ce mépris de toi-même que tu n'as pas mérité? Une foiblesse effacera -t-elle tant de sacrifices? et le danger même dont tu sors n'est-il pas une preuve de ta vertu? Tu ne penses qu'à ta défaite, et oublies tous les triomphes pénibles qui font précédée. Si tu as plus combattu que celles qui résistent, n'as-tu pas plus fait pour l'honneur qu'elles? Si rien ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t'excuse. Je connois à peu près ce qu'on appelle amour; je saurai toujours résister aux transports qu'il inspire : mais j'aurois fait moins de résistance à un amour pareil au tien; et, sans avoir et! vaincue, je suis mohis chaste que toi.

Ct2 LA NOUVELLE IlÈLOlSË.

Ce Lingage te choquera ; mais ton plus grand malheur est de ravoir rendu nécessaire : je donnerois ma vie pour qu'il ne le fût pas propre ; car je liais les mauvaises maximes encore plus que les hliuvaises actions *. Si la faute étoit à commettre, que j eusse la bassesse de te parler ainsi, et toi celle dem'écouter, nous serions toutes deux les dernières des créatures. A présent, ma chère, je dois te parler ainsi, et tu dois m*écouter, ou tu es perdue : car il reste en toi mille adorables qualités que Testinie de toi-même peut seule conserver, qu'un excès de honte et Tabjection qui le suit détruiroit infailhblement: et c'est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.

Garde-loi donc de tomber dans un abattement dangereux qui t'aviliroit plus que ta foiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader rame ? Qu'une faute que Tamour a commise ne t'ôte point ce noble cntiiousinsme de l'honnête et du beau, qui t'éleva toigours audessus de toi-même.

Une tache paroît-elle au soleil? combien de vertus te restent pour une qui s est altérée! En seras-tu moins douce, moins sincère» moins modeste, moins bienfaisante? En seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos hommages? L'honneur, Thumanité, Tamitié, le pur amour, en seront-ils moins chers à ton cœur? En aimeras-tu moins les vertus mêmes que lu n'auras plus? Non, chère et bonne Julie: ta Claire en le plaignant t'adore ; elle sait, elle sent qu'il n'y a rien de bien qui ne puisse encore sortir de ton âme. Ah! croi^-moi, tu pourrois beaucoup perdre avant qu'aucune autre plus sage que toi te valût jamais.

Enfin tu me restes ; je puis me consoler de tout, hors de te perdre. Ta première lellre m'a fait frémir. Elle m'eût presque fait désirer la seconde, si je ne Pavois reçue en même temps. Vouloir délaisser son amie! projeter de s'enfuir sans moi ! Tu ne parles point de ta plus grande faute; c'étoit de ceU&'là qu'il failoit cent fois plus rougir. Mais Tingratcne songe qu'à son imour... Tiens, jet'aurois été tuer au bout du monde.

Je compte avec une mortelle impatience les moments que je suis forcée à passer loin de toi; ils se prolongent cruellement: nous sommes encore pour six jours à Lausanne, après quoi je volerai vers mon unique amie ; j'irai la consoler ou m'affliger avec elle, essuyer

* Ce sentiment est juste et sain. Les passions déréglées inspirent les mauvaises actions ; mais les mauvaises maximes corrompent la raison même, et ne laissent rlus de «essoun t pour revenir au bien.

PREtflËRE PARTIE. 6S

ou partager ses pleurs. Je ferai parler dans la douleur moins l'inflexible raison que la tendre amitié. Chère cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire: et, s'il se peut, effacer, à force de vertus, une faute qu'on ne répare point avec des larmes ! Ah ! ma pauvre Cb^illot !

LETTRE XXXI

DE SAIKT-PREOX A JULIE.

Quel prodige du ciel est-tu donc, inconcevable Julie? et par quel art, connu de toi seule, peux-tu rassembler dans un cœur tant de mouvements incompatibles? Ivre d'amour et de volupté, le mien nilgedans la tristesse; je souffre et languis de douleur au sein de la félicilé suprême, et je me reproche comme un crime l'excès de mon bonheur. Dieu î quel tourment affreux de n'oser se livrer tout entier à nul sentiment, de les combattre incessamment l'un par Tautre, et d'allier toujours l'amertume au plaisir ! Il vaudroit mieux cent fois n'èlre que misérable.

Que me sert, hélas! d'être heureux? Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j'éprouve, et ils ne m'en sont que plus sensibles. Tu veux en vain me cacher tes peines ; je les lis malgré- toi dans la langueur et l'abattement de tes yeux. Ces yeux touchants peuvent-ils dérober (juelque secret à l'amour ? Je vois, je vois, sous une apparente sérénité, les déplaisirs cachés qui t'assiègent; et ta tristesse, voilée d'un doux sourire; n'en est que plus amère à mon cœur.

Il n'est plus temps de me rien dissimuler. J'étois hier dans la chambre de ta mère, elle me quitte un moment; j'entends des gémissements qui me percent l'âme : pouvois-je à cet effet méconnoitri» leur source ? Je m'approche du lieu d'où ils semblent partir ; j'entre dans la chambre, je péttètre jusqu'à ton cabinet. Que devins -je, en enir'ouvrant la porte, quçnd j'aperçus celle qui devroit être sur le trône de l'univers, assise à terre, la tête appuyée sur un fauteuil inondé de ses larmes? Ah! j'aurois moins souffert s'il l'eût été de mon sang ! De quels remords je fus à l'instant déchiré ! Mon bonheur devint mon supplice ; je ne sentis plus que tes peines, cl j'aurois rachetéde ma vie tes pleurs et tous mes plaisirs. Je voulois me précipiter 5 tes pieds, je voulois essuyer de nies lèvres ces précieuses larmes, les recueillir au fond de mon cœur, mourir, ou les tarir pour jamai.« ; j'entends revenir ta mère, il faut retourner brusquement à ma

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place : j'emporte en moi toutes tes douleurs» et des regrets qui ne finiront qu'avec elles.

Que je suis liumilié, que je suis avili de ton repentir ! Je suis donc bien méprisable, si notre union te fait mépriser de toi-même, et si le charme de mes jours est le tourment des tiens ! Sois plus juste envers loi, ma Julie ; vois d'un œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur a formés: N'as-lu pas suivi les plus pures lois de la nature? n'as-tu pas librement contracté le plus saint des engagements? Qu'as-tu fait que les lois divines et humaines ne puissent et ne doivent autoriser? Que manque- t-il au nœud qui nous joint qu'une déclaration publique? Veuille être à moi, lu n'es plus coupable. 0 mon épouse! ô ma digue et chaste compagne! ô gloire et bonheur de ma vie ! non, ce n'est point ce qu'a fait ton amour qui peut être un crime, mais ce que tu lui voudrois ôter : ce n'est qu'en acceptant un autre époux que tu peux offenser l'honneur. Sois sans cesse à lami de ton cœur, pour être innocente : la chauie qui nous lie est légitime, linQdélité seule qui la romproil seroit blâmable, et c'est désormais à l'amour d'être garant de la vertu.

Mais quand ta douleur seroit raisonnable, quand les regrets seroient fondés, pourquoi m'en dérobes-lu ce qui m'appartient? pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs? Tu n'as pasunepehie que je ne doive sentir, pas un sentiment que je ne doive partager ; et mon cœur, justement jaloux, te reproche toutes les larmes que lu ne répands pas dans mon sein. Dis, froide et mystérieuse amante, tout ce que ton âme ne communique point à la mienne n'est -il pas un vol que tu fais à Tamour ? Tout ne doit-il pas être commun entre nous? ne te souvient-il plus de l'avoir dit ? Ah ! si tu savois aimer comme moi, mon bonheur te consoleroit comme ta peine m'afflige, et tu senlirois mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison s'égare au sein des délices : mes emportements t'effrayent, mon délire te f \it pitié, et tu ne sens pasquetoutela force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis? Comment veux- tu qu'elle supporte à la fois tant d'espèces de transports sans sortir de son assiette ? Ne sais-tu pas qu'il est un terme où nulle raison ne résiste plus, et qu'il n'est point d'homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve? Prends donc pitié de l'égarement où tu m'as jeté, et ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je l'avoue ; mon âme aliénée est toute en toi. J'en suis plus

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