DE FANGBON REGARD A JULIE
Mademoiselle,
Pardonnez une pauvre fille au désespoir, qui, ne sachant plus que devenir, ose encore avoir recours à vos bontés ; car vous ne vous lassez point de consoler les affligés ; et je suis si malheureuse qu'il n'y a que vous et le bon Dieu que mes plaintes n'importunent pas. J'ai eu bien du chagrin de quitter l'apprentissage où vous m'aviez mise ; mais, ayant eu le malheur de perdre ma mère cet hiver, il a fallu revenir auprès de mon pauvre père, que sa paralysie retient toujours dans son lit.
Je n'ai pas oublié le conseil que vous aviez donné à ma mère d«
PREKIËRE PARTIS. 81
tâcher de m^établir ayec un honnête homme qui prit soin de la famille. Claude Anet, que monsieur votre père a voit ramené du service, est un brave garçon, rangé, qui sait un bon métier, et qui me veut du bien. Après tant de charité que vous avez eue pour nous, je n'osois plus vous être incommode, et c'est lui qui nous a fait vivre pendant tout rhiver. Il devoit m'épouser ce printemps ; il avoit mis son cœur à ce mariage : mais on m'a tellement tourmentée pour payer trois ans de loyer échu à Pâques, que, ne sachant où prendre tant d'argent comptant, le pauvre jeune homme s'est engagé derechef, sans m*en rien dire, dans la compagnie de M. de Merveilleui;, et m'a apporté Fargent de son engagement. N. de Merveilleux n*est plus à Neufchâtel que pour sept ou huit jours, et Claude Anet doit partir dans trois ou quatre pour suivre la recrue ; ainsi nous n'avons pas le temps ni le mofen de nous marier, et il me laisse sans aucune ressource. Si, par votre crédit ou celui de monsieur le baron, vous pouviez nous obtenir au moins un délai de cinq ou six semaines, on tâcheroit, pendant ce temps-là, de prendre quelque arrangement pour nous marier ou pour rembourser ce pauvre garçon : mais je le connois bien, il ne voudra jamais reprendre l'argent qu'il ma donné.
11 est venu ce matin un monsieur bien riche m*en oiïrir beaucoup davantage ; mais Dieu m'a fait la grâce de le refuser. Il a dit (|u'il reviendroit demain matin savoir ma dernière résolution. Je lui ai dit de n*en pas prendre la peine, et qu'il la sa voit déjà. Que Dieu le conduise! il sera reçu demain comme aujourd'hui. Je pourrois bien aussi recourir à la bourse des pauvres ; mais on est si méprisé qu'il vaut mieux pâtii^ : et puis Claude Anet a trop de cœur pour vouloir d'une GUe assistée.
Excusez la liberté que je prends, ma bonne demoiselle; je n'ai trouvé que vous seule à qui j'ose avouer ma peine, et j'ai le cœur si serré qu'il faut finir cette lettre. Votre bien humble et affectionnée servante à vous servir*
FaNCHON RlGABD.
LETTRE XLL BÉPORSI.
J'ai manqué de mémoire et toi de confiance, ma chère entant : ■ou» ftTOQS eu (jTand tort toutes deux, mais le mien est impardonna-
81 ^ LA NOUVELLE HfiLOiSB.
ble. Je tâcherai du moins de le réparer. Babi, qui te porte cette lettra^ est chargée de pourvoir au plus pressé. Elle retournera demain matin pour t'aider à congédier ce monsieur, s'il revient; et Taprès-dinée nous irons te voir, ma cousine et moi ; car je sais que tu ne peux pas quitter ton pauvre père, et je veux connoitre par moi-même Tétat de ton petit ménage.
Quant à Claude Anet, n'en sois point en peine : mon père est absent ; mais, en attendant son retour, on {"era ce qu'on pourra; et tu peux compter que je n'oublierai ni toi ni ce brave garçon. Adieu, mon enfant : que le bon Dieu te console! Tu as bien fait de n'avoir pas recours à la bourse publique; c'est ce qu'il ne faut jamais faire tant qu'il reste quelque chose dans celle des bonnes gens.