QUATRIÈME PARTIE. S
tué de simples et de commodes. Tout y est agréable et riant, tout y respire Tabondance et la propreté, rien n'y sent la richesse et le luxe; il n'y a pas une chambre où Ton ne se reconnoisse à la campagne, et où Ton ne retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changements se font remarquer au dehors : la basse -cour a été agrandie aux dépens des remises. A la place d'un vieux billard délabré Ton a fait un beau pressoir, et une laiterie où logeoient des paons criards dont on s'est défait. Le potager étoit trop petit pour la cuisine ; on en a fait du parterre un second, mais si propre et si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti plaît à l'œil plus qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvroient les murs ont été substitués de bons espaliers. Au lieu de l'mutile marronnier d'Inde, de jeunes mûriers noirs commencent à ombrager la cour ; et l'on a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des vieux tilleuls qui bordoient l'avenue. Partout on a substitué l'utUe à l'agréable, et l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers, et tout l'appareil de l'économie rustique, donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé, plus gai, je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être, qu'elle n'avoit pas dans sa morne dignité.
- Leurs terres ne sont pas affermées, mais cultivées par leurs soins; et cette culture fait une grande partie de leurs occupations, de leurs biens et de leurs plaisirs. La baronnie d'Étange n'a que des prés, des champs, et du bois ; mais le produit de Glarens est en vignes, qui font un objet considérable ; et comme la différence de la culture y produit un effet plus sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour avoir préféré ce dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les moissons à leur terre, et M. de "Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer de la culture tout ce qu'elle peut donner, non pour faire un plus grand gain, mais pour nourrir plus d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent : mieux cultivée, elle rend davantage; celte surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encore ; plus on y luet d'hommes et de bétail, plus elle fournit d'excédant à leur entretien. On ne sait, dit-il, où peut s'arrêter cette augmentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. Au contraire, les terrains négligés perdent leur fertilité : moins un pays produit
372 LA NOUVELLE HËLOlSE.
d'iiommes, moins il produit de denrées ; c'est le défaut d'habitants qui rempèdie de nourrir le peu qu'il en a, et dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.
Ayant donc beaucoup de terres et les cultivant toutes avec beaucoup de soin, il leur faut, outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la journée : ce qui leur procure le plaisir de ftôre subsister beaucoup de gens sans s'incommoder. Dans le choix de ces journaliers, ils préfèrent toujours ceux du pays, et les voisins aux étrangers et aux inconnus. Si l'on perd quelque chose à ne pas prendre toujours les plus robustes, on le regagne bien par raffectlon que cette préférence inspire à ceux qu'on clioisit, par l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi, et de pouvoir compter sur eux dans tous les temps, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'année.
Avec tous ces ouvriers, on fait toujours deux prix : Tun est le prix de rigaeur et de droit, le prix courant du pays, qu'on s^oblige à leur payer pour les avoir employés ; l'autre, un peu plus fort, est un prix de bénéfîcence» qu'on ne leur paye qu'autant qu'on est content d'eux; et il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit vaut mieux que le surplus qu'on leur donne : car M. de Wolmar est intégre et sévère, et ne laisse jamais dégénérer en coutume et en abus les institutions de faveur et de grâce. Ces ouvriers ont des surveillants qui les animent et les observent. Ces surveillants sont les gens de la basse-cour, qui travaillent eux-mêmes, et sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on recueille par leurs soins. De plus, M. de Wolmar les visite lui-même presque tous les jours, souvent plusieurs fois le jour, et sa femme aime à être de ces promenades. Enfin, dans le temps des grands travaux, Julie donne toutes les semaines vingt batz * de gratification à celui de tous les travailleurs, journaliers ou valets indifféremment, qui, durant ces huit jours, a été le plus diligent au jugement du maître. Tous ces moyens d'émulation qui paroissent dispendieux, employés avec prudence et justice, rendent insensiblement tout le monde laborieux, diligent, et rapportent enûn plus qu'ils ne coûtent : mais comme on n'en voit le proOl qu'avec de la constance et du temps, peu de gens savent et veulent s'en servir.
Cependant un moyen plus efficace encore, le seul auquel d* s vues
* Petite moDnoie dtt p^y**
OTilATRIÊME PARTIE *57^
économiqpes ne font point songer, et qui est plus propre à madame de Wolmar, c*est de gagner Taffection de ces bonnes gens en leur accordant la sienne. Elle ne croit point s'acquilter avec de l'argent des peines que Ton prend pour elle, et pense devoir des services à quiconque lui en a riendu : ouvriers, domestiques, tous ceux qui Font servie, ne fût-oi|^que pour un seul jour, deviennent towLses enfants ; elle prend part à leurs plaisirs, à leurs chagrins, à Unt a«rt; elle slnforme de leurs affaires; leurs intérêts sont les sietts; eBe' se charge de mille soins pour eux ; elle leur donne des consefo ; elle accommode leurs difl'érends, et ne leur marque pas Taffabilité de son caractère par des paroles emmiellées et sans effet, mais par des services véritables et par de continuels actes de bonté. Eux, de leur côté, quittent tout à son moindre signe ; ils volent quand elle parle; son seul regard anime leur zèle; en sa présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle et s'animent à la servir. Ses charmes et ses discours font beaucoup ; sa douceur, ses vertus, font diTantage. Âh ! myl(Nrd» Tadorable et puissant empire que celui de la beauté bienfaisante !
Quant au service personnel des maîtres, ils ont dans la maison huit domestiques, trois femmes et cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni les gens de la basse-cour. Il n'arrive guère qu'on soit mal servi par peu de domestiques ; mais on diroit, au zèle de ceux-ci, que chacun, outre son service, se croit chargé de celui des sept autres, et, à leur accord, que tout se fait par un seul. On ne les voit jamais oisifs et désœuvrés jouer dans une antichambre ou polissonner dans la cour, mais toujours occupés à quelque travail utile : ils aident à la basse-cour, au cellier, à la cuisine ; le jardinier n'a pas d'autres garçons qu'eux ; et ce qu'il y a de plus agréable, c'est qu'on leur voit faire tout cela gaiement et avec plaisir.
On s'y prend de bonne heure pour les avoir tels qu'on les veut : on n'a point id la maxime que j'ai vue régner à Paris et à Londres, de choisir des domestiques tout formés, c'est-à-dire des coquins déjà tout faits, de ces coureurs de conditions, qui, dans chaque maison qu'ils parcourent, prennent à la fois les défauts des valets et des maîtres, et se font un métier de servir tout le monde sans jamais s'attacher à personne. 11 ne peut régner ni honnêteté, ni fidélité, ni zèle, au milieu de pareilles gens ; et ce ramassis de canaille ruine le maître et corrompt les enfanta dans toutes les maisons opulentes. Ici c'est une affaire importante que le choix des domestiques : on ne les
570 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
< la grâce ; ne me refusez pas celle de les voir croitre et prospérer « comme vous... Moi qui suis accoutumé à vivre dans une maison de « paix, où en retrouverai-je une semblable pour y reposer ma vieil-
< letse?.. Ayez la charité d'écrire en ma faveur à monsieur le baron. « S'il est mécontent de moi, qu'il me chasse et ne me donne point • d'emploi ; mais si je Tai fidèlement servi durant quarante ans, ff qu'il me laisse achever mes jours à son service et au vôtre ; il ne « sauroit mieux me récompenser. • 11 ne faut pas demander si Julie a écrit. Je vois qu'elle seroit aussi fâchée de perdre ce bonhomme qu'il le seroit de la quitter. Ai-je tort, mylord, de comparer des maîtres si chéris à des pérei» et leurs domestiques à leurs enfants? Vous voyez que c'est ainsi qa% se regardent eux-mêmes.
11 n'y a pas d'exem^ dans cette maison qu'un domestique ait demandé son congé ; il est même rare qu'on menace quelqu^un de le lui donner. Cette menace effraye à proportion de ce que le service est agréable et doux ; les meilleurs sujets en sont toujours les plus alarmés, et l'on n'a jamais besoin d'en venir à l'exécution qu'avec ceux qui sont peu regrettables. 11 y a encore une règle à cela. Quand M. de Wolmar a dit h votts diassCf on peut implorer l'intercession de madame, l'obtenir quelquefois, et rentrer en grâce à sa prière; mais un congé qu'elle donne est irrévocable, et il n'y a plus de grâce à espérer. Cet accord est très-bien entendu pour tempérer à la fois l'excès de confiance qu'on pourroit prendre en la douceur de la femme, et la crainte extrême que causeroit l'inflexibilité du mari. Ce mot ne laisse pas pourtant d'être extrêmement redouté de la part d'un maître équitable et sans colère ; car, outre qu'on n'est pas sûr d'obtenir grâce, et qu'elle n'est jamais accordée deux fois au même, on perd par ce mot seul son droit d'ancienneté, et l'on reconmience. en rentrant, un nouveau service : ce qui prévient l'insolence des vieux domestiques et augmente leur circonspection à mesure qu'ils ont plus à perdre.
Les trois femmes sont la femme de chambre, la gouvernante des enfants et la cuisinière. Celle-ci est une paysanne fort propre et fort entendue, à qui madame de Wolmar a appris la cuisine ; car dans ce pays, simple encore*, les jeunes personnes de tout état apprennent à l'aire ellesHoiêmes tous les travaux que feront un jour dans leur maison les femmes qui seront à leur service, afin de savoir les conduire au besoin et de ne s'en pas laisser imposer par elles. La femme» de
* Simplet II a donc beaucoup changé.