‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 95 sur 126 · Quatrième partie · texte numérisé non relu

Quatrième partie

quelque avantage en balance avec ce dernier mal? Quel honnête homme voudroit être chef de famille, s'il lui étoit impossible de réunir dans sa maison la paix et la fidélité, et qu'il fallût acheter le zèle de ses domestiques aux dépens de leur bienveillance mutuelle?

Qui n'auroit vu que cette maison n'imagineroit pas même qu'une pareille difficulté pût exister, tant funion des membres y paroît venir de leur attachement aux cliefs. C'est ici qu'on trouve le sensible exemple qu'on ne sauroit aimer sincèrement le maître sans aimer tout ce qui lui appartient r vérité qui sert de fondement à la cha* rite chrétienne. N'est-il pas bien simple que les enfants du même père se traitent de frères entre eux? C'est ce qu'on nous dit tous les jours au temple sans nous le faire sentir : c'est ce que les habitants de cette maison sentent sans qu'on le leur dise.

Cette disposition à la concorde commence par le choix des sujets. M. de Woloiar n'examine pas seulement en les recevant s'ils conviennadt à sa femme et à lui, mais s'ils se conviennent l'un à l'autre ; et Fantipathie bien reconnue entre deux excellents domestiques suffirait pour faire à l'instant congédier l'un des deux : car, dit Julie, une maison si peu nombreuse, une maison dont ils ne sortent jamais et où ils sont toujours vis-à-vis les uns des autres, doit leur convenir également à tous, et seroit un enfer pour eux si elle n'étoit une maison de paix. Ils doivent la regarder comme leur maison paternelle où tout n'est qu'une même famille. Un seul qui déplairoit aux autres pourroit la leur rendre odieuse ; et cet objet désagréable y frappant incessamment leurs regards, ils ne seroient bien ici ni pour eux ni pour nous.

Après les avoir assortis le mieux qu'il est possible» on les mût pour ainsi dire malgré eux par les services qu'on les force. en qaètque sorte à se rendre, et l'on fait que chacun ait un sensible întîSrêt d'être aimé de tous ses camarades. Nul n'est si bien venu à demander des grâces pour lui-même que pour un autre : ainsi celui qui désire en obtenir tâche d'engager un autre à parler pour lui ; et cela est d'autant plus facile, que, soit qu'on accorde ou qu'on refuse'une faveur ainsi, demandée, on en fait toujours un mérite à celui qui s'en est rendu l'intercesseur; au contraire, on rebute ceux qui ne sont bons que pour eux. Pourquoi, leur dit-on, accorderois-je ce qu'on me demande pour vous qui n*avez jamais rien demandé pour personne? Est-il juste que vous soyez plus heureux que vos camarades, parce qu'ils sont plus obligeants que vous ? On fait plus, on les engage à se servir mutuellement en secret, sans ostentation, sans se faire valoir;

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ce qui est d'autant moins difficile ù obtenir qu'ils sayent fort bien que le maître, témoin de cette diiicrétion, les en estime davantage: ainsi Tintérôt y gagne, et Tamour-propre n'y perd rien. Ils sont si ainvaincus de celle disposition générale, et il règne une telle conliance entre eux, que quand quelqu'un a quelque grâce à demander, il en parle à leur table par forme de conversation : souvent sans avoir rien l'ait de plus, il trouve la chose demandée et obtenue ; et nesaihaiit qui remercier, il en a l'obligation à tous.

C'est par ce moyen et d'autres semblables qu'on (ail régner entre eux un attadiement né de celui qu'ils ont tous pour leur maître, el qui lui est subordonné. Ainsi, loin de se liguer à son préjudice, il) ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque intérêt qu'ib aient à s'uinier, ils en ont encore un plus grand à lui plaire; le zélé pour son service l'emporte sur leur bienveillance nmtudle; et tous, se regardant conmie lésés par des pertes qui le laisseroient moiitt ei état de récompenser un bon serviteur, sont également mcqMbleBde souffrir en silence le tort que l'un d'eux voudroit lui Dure. Cette partie de la police établie dans cette maison me parolt avoir quelque chose de sublime ; et je ne puis assez admirer comment monsieur et madame de Wolmar ont su transformer le vil métier d'accusateur en une fonction de zèle, d'intégrité, de courage, aussi noble ou du moins aussi louable qu'elle l'étoit chez les Romains.

On a commencé par détruire ou prévenir clairement, simplement, et par dos exemples sensible^, celle morale criminelle el servile, cette mutuelle tolérance aux dépens du maître, qu'un raéchaiit valet ne manque point de prêcher aux bons sous l'air d'une maxime de diarilé* On leur a bien fait comprendre que le précepte de couvrir les fautes de son prochain ne se rapporte qu'à celles qui ne font de tort à personne ; qu'une injustice qu'on voit, qu'on tait, et qui blesse un tiers, on la commet soi-même ; et que comme ce n'est que le sentiment de nos propres défauts qui nous oblige à pardonner ceux d'autrui, nul n'aime à tolérer les fripons s'il n'est un fripon comme eux. Sur ces principes, vrais en général d'homme à homme, etbieu plus rigoureux encore dans la relation plus étroite du seniteur au maître, on tient ici pour incontestable que qui voit faùre un tort à ses maîtres sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui l'a conunis : car celui-ci se laisse abuser dans son action par le profit qu'il envisage ; mais l'autre, de sang froid et sans intérêt, n'a pour motif de son silence qu'une profonde indifférence pour la justice, pour le bien de la maison qu'il sert, et un désir secret dlmiter

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l'exemple qu'il cache : de sorte que, quand la faute est considérable, celui qui l'a commise peut encore quelquefois espérer son pardon; mais le lémoin qui l'a tue est infailliblement congédié comme un haimne enclin au mal.

En revanche on ne souHre aucune accusation qui puisse élre sus~ pecte d'injustice et de calomnie, c'est-à-dire qu'on n'en reçoilaucune en l'abbence de l'accuse. Si quelqu'un vient en particulier Taire quelque rapjioit contre son camarade, ou se pl^iii.Ue personnellement de lui. oùbÀ demande s'il est sulïlsamment instruit, c'esl-à-dire s'il a conunencé par s'éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S'il dit que non, on lui demande encore comment il peut juger une action dont il ne connoit pas assez les motifs. Cette action, lui dit-on, tient peut-être a quelque autre qui vous est inconnue; elle a peut-être quelque oircouiituDcé qui sert à la justifier ou à l'excuser, et que vous ignorez. Comment usez-vous condamner cette conduite avant de sav(nr les misons de celui qui l'a tenue? Un mot d'explication l'eût {tOit-dlre justifiée à vos yeux. l'ourquoi risquer de la blâmer injustement, et ra'e\pcser à partager votre injustice? S'il assure s'être éclaircî auparavant avec l'accusé, pourquoi donc, lui réplique-t-on, Tcoô-Tous sans lui, comme si vous aviez peur qu'il ne démenlit ce qœ TOUS avez à dire? De quel droit négligez-vous pour moi la précaution que vous avei cru devoir prendre pour vous-même? Est-il bien de vouloir que je juge sur votre rappi^rt d'une action dont vous n'avei pas voulu juger sur le témoignage de vos yeux? et ne seriei- V0U3 pas responsable du jugement partial que j'en pourrols porter, si je me contenlois de votre seule déposition? Ensuite on lui propose de faire venir celui qu'il accuse : s'il j consent, c'est une affaire bientôt réglée; s'il s'y oppose, on le renvoie après une forte réprimande; mais on lui garde le secret, et l'on observe si bien l'un et l'autre, qu'on ne tarde pas à savoir lequel des deux avoit tort.

Cette règle est si connue et si bien établie, qu'on n'entend jamais un domestique de celte mabon parler mal d'un de ses camarades absent; car ils savent tous que c'est le moyen de passer pour lâche ou menteur. Uorsiju'un d'entre eux en accuse un autre, c'est ouvertement, franchement, et non-seulement en sa présence, raab en celle de tous leurs camarades, afin d'avoir dans les témoins de ses discours des garants de sa bonne foi. Quand il est question de querelles personnelles, elles s'accommodent presque toujours par médiateurs, sans importuner monsieur ni madame : mais quand il s'agit de l'intérêt ttiâé du mailre, l'alTaire ne saurait demeurer secrète ; il faut que le

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coupable s'accuse ou qu il ait un accusateur. Ces petits plaidoyers sont très-rares, et ne se font qu'à table dans les tournées que Julie va faire journellement au dîner ou au souper de ses gens, et qiie M. de AYolmar appelle en riant ses grands jours. Alors, après avoir écouté paisiblement la plainte et la réponse, si l'affaire intéresse son service, elle remercie l'accusateur de son zèle. Je sais, lui ditelle, que vous aimez votre camarade ; vous m'en avez toujours dit du bien, et je vous loue de ce que Tamour du devoir et de la justice l'emporte on vous sur les affections particulières; c'est ainsi qu'en use un serviteur fidèle et un honnête homme. Ensuite, si l'accusé n a pas tort, elle ajoute toujours quelque éloge à sa justiGcaliou. Hais s'il est réellement coupable, elle lui épargne devant les autres une partie de la honte. Elle suppose qu'il a quelque chose à dire pour sa défense qu'il ne veut pas déclarer devant tout le monde ; elle lui assigne une heure pour l'entendre en particulier, et c^est là qa-elle ou son mari lui parlent comme il convient. Ce qu'il y a de singiffier en ceci, c'est que le plus sévère des deux n'est pas le plus redoiié» et qu'on craint moins les graves réprimandes de M. de Wolmar que les reproches touchants de Julie. L'un, faisant parler la justice et 11 vérité, humilie et confond les coupables ; l'autre leur donne un regret mortel de l'être, en leur montrant celui qu'elle a d'être forcée à leur ôter sa bienveillance. Souvent elle leur arrache des larmes de douleur et de honte, et il ne lui est pas rare de s'attendrir elle-même en voyant leur repentir, dans l'espoir de n'être pas obligea tenir parole. Tel qui jugeroit de tous ces soins sur ce qui se passe chez lui ou chez ses voisins, les estimeroit peut-être inutiles ou pénibles. Mais vous, mylord, qui avez de si grandes idées des devoirs et des plaisirs du père de famille, et qui connoissez l'empire naturel que le génie et la vertu ont sur le cœur humain, vous voyez l'importance de ces détails, et vous sentez à quoi tient le succès. Richesse ne fait pas riche, dit le roman de la Rose. Les biens d'un homme ne sont point dans ses coffres, mais dans Tusage de ce qu'il en tire; car on ne s'approprie les choses qu'on possède que par leur emploi, et les abus sont toujours plus inépuisables que les richesses :ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion de sa dépense, mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un fou peut jeter des lingots dans la mer et dire qu'il en jouit : mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre somme? L'ordre et la règle, qui multiplient et perpétuent l'usage des biens» peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c'est du rap-

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