QUATRIÈME PARTIE. SOft
la promeuade, tête à tète, ou devant tout le monde, on tient toujours le même langage ; on dit naïvement ce qu'on pense sur chaque chose; et, sans qu'on songe à personne, chacun y trouve toujours quelque instruction. Comme les domestiques ne voient jamais rien faire à leur maître qui ne soit droit, juste, équitable, ils ne regardent point la justice comme le tribut du pauvre, comme le joug du malheureux, comme une des misères de leur état. L'attention qu'on a de ne pas faire courir en vain les ouvriers, et perdre des journées pour venir solliciter le payement de leurs journées, les accoutume à sentir le prix du temps. En voyant le soin des maîtres à niénager celui d'autrui, chacun en conclut que le sien leur est précieux, et se fait un plus grand crime de Toisiveté. La confiance qu'on a dans leur intégrité donne à leurs institutions une force qui les fait valoir et prévient les abus. On n'a pas peur que, dans la gratification de chaque semaine, la maîtresse trouve toujours que c'est le plus jeune ou le mieux lait qui a été le plus diligent. Un ancien domestique ne craint pas qu'on lui cherche quelque chicane pour épargner l'augmentation de gages qu'on lui donne. On n'espère pas profiter de leur discorde pour se faire valoir et obtenir de l'un ce qu'aura refusé l'autre. Ceux qui sont à marier ne craignent pas qu'on nuise à leur établissement pour les garder plus longtemps, et qu'ainsi leur bon service leur fasse tort. Si ((uelque valet étranger venoit dire aux gens de cette maison qu'un maître et ses domestiques sont entre eux dans un véritable état de guerre ; que ceux-ci, faisant au premier tout du pis qu'ils peuvent, usent en cela d'une juste représaille ; que les maîtres étant usurpateurs, menteurs et fripons, il n'y a pas de mal à les traiter comme ils traitent le prince, ou le peuple, ou les particuliers, et à leur rendre adroitement le mal qu'ils ïbnt à force ouverte ; celui qui parleroit ainsi ne seroit entendu de personne : on ne s'avise pas même ici de combattre ou prévenir de pareils discours : il n'appartient qu'à ceux qui les font naître d'être obligés de les réfuter.
Il n'y a jatnais ni mauvaise humeur ni mutinerie dans Tobéissance, parce qu'il n'y a ni hauteur ni caprice dans le commandement, qu'on n'exige rien qui ne soit raisonnable et utile, et qu'on respecte assez la dignité de l'homme, quoique, dans la servitude, pour ne l'occuper qu'à des choses qui ne l'avilissent point. Au surplus, rien n'est bas ici que le vice, et tout ce qui est utile et juste est honnête et bienséant.
Si l'on ne souffre aucune intrigue au dehors, personne n'est tenté d'en avoir. Us savent bien que leur fortune la plus assurée est attachée à ceUe du naître, et qu ils ne manqueront jamais de rien tant
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qu'on verra prospérer la maison. En la servant ils soignent donc leur patrimoine, et raugmenlent en rendant leur service agréable; c'est Jà leur plus grand intérêt. Mais ce mot n'est guère à sa place en celte occasion ; car je n'ai jamais vu de police où l'intérêt fût si sagement dirigé, et où pourtant il influât moins que dans celle-ci. Tout se fait par attachement : l'on diroit que ces âmes vénales se purifient en entrant dans ce séjour de sagesse et d'union. L'on diroit qu'une partie des lumières du maître et des sentiments de la maîtresse ont passé dans chacun de leui"s gens : tant on les trouve judicieux, bienfaisants, honnêtes et supérieurs à leur état ! Se faire estimer, considérer, bien vouloir, est leur plus grande ambition ; et ils comptent les mots obligeants qu'on leur dit, comme ailleurs les élrennes qu'on leur donne. Voilà, m y lord, mes principales observations sur la partie de l'économie de celte maison qui regarde les domestiques et mercenaires. Quant à la manière de vivre des maîtres et au gouvernement des enfants, chacun de ces articles mérite bien une lettre à part. Vous savez à quelle intention j'ai commencé ces remarques ; mais en vérité tout cela forme un tableau si ravissant, qu'il ne faut, pour aimer à le con. templer, d'autre intérêt que le plaisir qu'on y trouve.
LETTRE XI