LIVRE DEUXIÈME
Julien au collège de ?savarre. — Le docteur Fusi. — Mariage de Marguerite et de Jean Lefebvre. — Julien et Marguerite à Valognes. — Fuite de Marguerite et son retour à Tourlaville. — Julien et Marguerite à Fougères. — Leur séjour à Saint-Églan. — Leur fuite à Paris. — Le choix d'un logis. — Le droit d'asile. — L'hôtellerie Sainct-Leu et la rue Tirechape. — Les dangers du masque. — x\ctivité du mari. — Arrestation du frère et de la sœur. — Premier interrogatoire. — Le Grand Châtelet.
Le collège royal de Navarre, situé sur la rive gauche de la Seine, entre la cathédrale Notre-Dame et l'abbaye Sainte-Geneviève, était alors, avec la Sorbonne et le collège de Cluny, le plus ancien et brillant foyer d'instruction de Paris.
Fondé en i3o4 par Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, il reçut d'abord soixante-dix écoliers pauvres : vingt de grammaire, trente de philosophie, vingt de théologie. Jean Gerson, l'auteur présumé de Ylmitation de Jésus-Christ, l'âme du concile de
Constance, fut l'un de ses plus illustres élèves*. A partir de i4o4, le collège eut aussi des externes. Plus tard, le nombre des écoliers s'augmenta singulièrement grâce à la réputation des professeurs et la soif d'apprendre que la Renaissance apportait partout avec elle. Louis XI fit reconstruire le collège de Navarre, où l'on enseigna dès lors le Trivium et le Qiiadrivium, c'est-à-dire les sept arts libéraux \ On y admit par la suite des pensionnaires payants, parmi lesquels le poète Ronsard, Jacques Peletier, qui devint principal des collèges de Rayeux et du Mans à Paris, le duc d'Anjou, depuis Henri III, Henri de Guise et le prince de Réarn, — le futur Henri lY roi de France et de Navarre, — en attendant Rossuet.
Vers i548, l'antique établissement eut un instant pour rival le collège Coqueret, installé rue Chartière. L'humaniste Jean Dorât, avec son « académie )), y donnait le pain de science à Raïf, à Joachim du Rellay, glorieux adeptes de la Pléiade. Mais, du vivant même de Dorât, Navarre conserva sa légendaire renommée.
Le grand portail d'entrée du collège, surmonté d'armoiries où éclatait la triple fleur de lys, s'ouvrait sur la rue de la Montagne Sainte-Geneviève.
Cette montagne, depuis trois siècles, était le cœur même de l'Université, à laquelle se rattachaient envi-
1. L'histoire de Marguerite et de Julien abonde en particularités, en coïncidences curieuses. Julien, élève du collège de Navarre, comme Jean Gerson, fut enterré avec sa sœur dans l'église Saint-Jean-en-Grève, dont le grand théologien avait été curé.
2. Premiers degrés, trivium : grammaire, rhétorique et dialectique; degrés supérieurs, quadrivium : arithmétique, musique, géométrie, astronomie. La théologie composait un enseignement particulier.
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ron quarante collèges. Aussi la surnommait-on le Mons ambitionis. Là pullulaient les maisons d'éducation, les logis des régents, les hôtelleries où vivait la population scolaire, — passablement bruyante, indisciplinée, difficile à gouverner, en grande partie pauvre, quelquefois même famélique et misérable, comme au temps de François Villon, et fameuse par ses mille escapades, diableries et mutineries. Toutes choses qui faisaient passer maintes nuits blanches au recteur de l'Université, personnage décoratif et puissant, car il était le roi de ce petit royaume, au même titre que le prévôt de Paris dans la Ville proprement dite, et î'évêque dans la Cité'.
Les deux collèges avoisinant celui de Navarre étaient célèbres à un degré plus modeste : l'un, l'Avé Maria, fréquenté par les écoliers du Nivernais, remontait à i336 et devait son existence à Jean de Hubant, conseiller de Philippe VI; l'autre, le collège de Boncourt, avait reçu en ses salles d'étude quantité de poètes et de futurs magistrats. C'est là qu'en i552, en présence du roi Henri II, Etienne Jodelle fît représenter sa fameuse tragédie, Cléopâtre captive. Navarre, Boncourt et l'Avé Maria vivaient en bons termes*. Leurs hôtes s'assemblaient en différentes occasions, notam-
I . Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. — Voyez sur la misère des anciens écoliers de Paris, Gaston Paris, François Villon (dans la collection des Grands Ecrivains Français^. — Vallet de ViRiviLLE, Histoire de l'Instruction publique. — D"^ Cabanes, Mœurs intimes du passé. La vie d'Etudiant.
a. L'École Polytechnique occupe, depuis i8o5, ce qui subsiste des bâtiments du collège de Navarre, et l'hôtel du général commandant l'École se trouve sur l'emplacement du collège de Boncourt, démoli à la Révolution.
ment pour jouer V Avocat Pathelin et les Soties de Pierre Gringoire. Le collège de Navarre, foyer de tolérance et de libéralisme, mais fort attaché à la religion catholique, et pour cause, possédait aussi son théâtre. En i533, il s'y produisit un fait inouï, prouvant bien qu'il n'existait pas alors de censure dramatique : un écolier, travesti en Furie, la torche à la main, monta sur les tréteaux et représenta le. personnage de Marguerite de Valois, sœur de François F', pour la punir de trop protéger les huguenots. Le roi voulut faire arrêter les professeurs du collège, à ses yeux responsables de l'outrage infligé à la princesse ; mais ceux-ci donnèrent franc jeu aux écoliers. Une lutte s'engagea, et ces jeunes gens réussirent à repousser les archers du roi à grands coups de pierres*.
Au reste, les quatorze ou quinze mille écoliers de l'Université de Paris jouissaient de nombreux privilèges, auxquels ils ajoutaient toutes les libertés qu'on voulait bien leur laisser prendre. Le jour, au sortir des salles d'étude, ils envahissaient tavernes et cabarets en compagnie de drôlesses, de ribaudes, de femmes plus que légères, les « étudiantes » d'alors, ripaillaient et buvaient à la Pomme de pin, aux Trumelières, à la Mule, au Grand Godet et ailleurs. La nuit, ils secouaient le heurtoir des portes, éveillaient et injuriaient les bourgeois, vantant les charmes secrets de leurs femmes ou s'esclaffant de leur laideur, leur faisant mille avanies. Après cpioi, ils allaient décrocher les enseignes des trous à vin, où ils se noyaient de cervoise, d'hypocras, de vin de Suresnes et de Cahors. Une de leurs
I. Philarète Chasles, Etudes sur le Seizième Siècle en France,
bandes, en tête de laquelle marchait Villon, déplaça même, en i453, la pierre dite du pet-au-diable, qu'on voyait devant l'hôtel de Mademoiselle de Bruyères, riche bourgeoise, veuve de Regnauld de Thumery.
Tout comme aujourd'hui, ils savaient rendre la vie amère aux recteurs, doyens, maîtres et régents qui avaient le malheur de leur déplaire. En i5io, le sévère docteur Longueil, professeur de droit, dont les élèves ne voulaient plus, fut chassé par eux de sa chaire à coups de poignard et dut se défendre avec les massifs in-folios et in-quartos de la bibliothèque.
Dans la seconde moitié du seizième siècle, ces mœurs débraillées et violentes s'apaisèrent quelque peu; les études sérieuses s'imposèrent, les esprits s'assagirent ; mais l'Université n'en conserva pas moins sa vieille et tapageuse réputation. On y travailla mieux, d'une façon plus suivie, sans toutefois s'interdire les ribaudes, maintenant nommées des gargouilles, les escapades nocturnes, les fins soupers à la Tour d'argent, qui existait depuis 1682 sur le quai voisin de la tour de défense du pont dite la Tournelle, au cabaret de la Hure, rue de la Huchette, une rue toute flamboyante de rôtisseries. Le maître de la Hure, providence des écoliers attendant la paternelle- pension, était une figure si parisienne et pittoresque que Pierre de l'Estoile se crut obligé de mentionner, en i6o3, dans son tant curieux Journal, la mort de ce joyeux compère, décédé subitement au seuil de son cabaret'.
I. L'emplacement de ce célèbre cabaret, que fréquenta sûrement Julien de Ravalet, est occupé, depuis 1729, par une maison à l'enseigne de la Hare d'or et portant le numéro 4 sur la rue de la Huchette (igiS).