Cardinal de Retz, 3/émoires (édition d'Amsterdam
poli avec tous les condamnés, il eut, l'année d'avant, dans la cour de la Bastille', le redoutable honneur de lire sa sentence de mort au maréchal duc de Biron et en essuya, dit-on, quelques injures. Son petit-fds, maître des requêtes, fut l'un des juges du surintendant Fouquet. Il y eut aussi, de i6i3 à 1620, un garde des sceaux Voisin".
Nous connaissons maintenant les juges et leur inséparable collaborateur. Pour le second procès des Ravalet, il s'ouvrit, dès le samedi i5 novembre i6o3, par la comparution en chambre du conseil du mari, partie civile et plaignant.
Nous avons les procès-verbaux, tant du conseil que des audiences publiques de la Tournelle. Les Archives nationales possèdent le mémento du plumitif cjui écrivit les questions des magistrats et les réponses des accusés'. C'est un registre in-octavo, recouvert d'une reliure en parchemin jaune et lisse, composé d'un fort papier grenu, où les coups de plume des différents scribes ont tracé des rainures. Il comprend environ trente-huit lignes de griffonnage par page ; les feuillets ne sont point numérotés. Les noms des magistrats désignés
1. Henri 1Y, Lettre du 31 juillet 1602 au maréchal de Lavardin
2. De nos jours, le préfet de police Voisin semble avoir été un des derniers représentants de cette vieille famille judiciaire.
3. Archives nationales, cote X 2^ 966. Mon regretté ami Paul Guérin, chef de la section administrative et judiciaire aux Archives nationales, m'avait signalé depuis longtemps l'existence de documents relatifs au procès des Ravalet, ainsi que d'autres pièces concernant leur famille et leurs alliés. Dans ÏAnnuaire de la Manche de 191 1, M. Paul Le Cacheux a publié les interrogatoires de la Tournelle. Le texte qu'il a donné fait désormais autorité.
par le roulement sont inscrits sur le feuillet de garde. L'interrogatoire de Marguerite de Piavalet occupe trois pages et demie, à partir de la dixième. Les interrogatoires de Julien, de Robert Agnès et de la servante Guyonne iSicolle commencent à la 16'' page et en occupent cinq et demie. Le registre, mis en service le i3 novembre 1600, a été terminé le 27 octobre i6o4.
Jean Lefebvre, interrogé par le président Mole, assisté de son collègue Le Camus et des conseillers, renouvelle ses accusations contre Julien et Marguerite, et fait l'éloge de leurs père e"t mère, ce qui peut se retourner contre lui. Il déclare formellement n'avoir rien à se reprocher comme époux. Sa femme a fui le domicile conjugal, sans autre raison que celle de parachever avec son frère l'adultère et l'inceste. Il semble aussi que Jean Lefebvre se soit défendu contre cette double assertion de Marguerite qu'il abusa d'un petit garçon et entretint des paillardes*.
Le plaignant se retire. Un colloque s'engage : la Tournelle décide d'élargir l'appel, de reprendre l'affaire à nouveau, pour son propre compte, et de la juger, s'il y a lieu, en audience publique.
Du 16 au 22 novembre inclus, la Tournelle s'occupe d'affaires où figurent les nommés Laurent Denis, François Bardin, Jehan Meneguerre, Jacques du Pain, Isaac Renaut, François Palestreau, François Davin, dit Biscornette, Jeanne Riue, ou Rue, et Louise Jourdan.
Le 23 est un dimanche. Repos absolu des robes rouges et noires, du barreau et de la basoche.
Le lundi 24 novembre, première audience publique,
I . Arciuves >'atio-\ales, Registre du plumitif de la Tournelle.
qui s'ouvre par rinterrogatoire de Marguerite de Tourlaville. Les magistrats sont au complet. Tous les huis du Palais sont ouverts; entre, non qui veut, mais qui peut. Grande émotion dans l'auditoire, dames parées, beaucoup de seigneurs jeunes et vieux, de magistrats des autres juridictions, d'avocats en robe. Pierre de l'Estoile, grand-audiencier de la chancellerie, est venu voir les accusés. Ou se montre le seigneur de Montignv, gouverneur de Paris, Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, frère de la défunte favorite (vrai fds de la Renaissance, il mourut plus que centenaire), le prévôt Jacques d'Aumont, l'inévitable Chassebras, les financiers Scipion et Zamet, François de Rosset, Philippe Du Pré, peut-être même le Père Cotton, déguisé en bourgeois, car le confesseur du roi a, dit-on, un pied et un œil partout. Le public s'étouffe, à la lettre, dans la salle.
Les charmes physiques de la jeune Tourl avilie produisent leur effet ordinaire sur l'auditoire ; mais, en pareil lieu, ils perdent beaucoup de leur valeur aux veux des juges. La demoiselle de Hautpitois ne s'en émeut guère : elle a déjà scruté au Châtelet les physionomies judiciaires, leur gravité, leur sévérité ; pourtant la belle figure du président Edouard Mole, sa longue barbe, l'air loyal du rapporteur Courtin, l'attitude réfléchie et pensive des conseillers Maynard et Sarrault, la pitié qu'elle devine chez les spectateurs, tout lui donnerait confiance et espoir, si son âme était née craintive.
La Tournelle — qu'on nomme ainsi parce que les conseillers des autres chambres y siègent tour à tour — est de plain-pied avec le premier étage de la tour Montgomery. Elle comprend : une salle d'audience, dite salle Saint-Louis, tendue de tapisseries fleurdelysées, entourée de boiseries où sont sculptées des ba-
lances et des mains de justice; la petite Tournelle, qui sert de chambre du conseil ; une chambre de la question, un vestibule, un greffe et un arrière-greffe où attendent témoins et accusés.
On arrive aux locaux de la chambre criminelle par la grande galerie des Prisonniers et la longue et étroite galerie des Peintres. Le Palais de Justice est encombré de boutiques installées de pilier en pilier. Libraires, parfumeurs, buvetiers, pâtissiers, bijoutiers, gantières, dentellières, marchandes de colifichets, écrivains publics, bordent la galerie Mercière et l'immense grand'salle voûtée en carène, décorée de son gi^os pilier, rendez-vous des justiciards, et des statues de Charlemagne et de saint Louis. La table de marbre, réservée aux festins royaux et corporatifs, attire tous les regards. Les robes noires des juges et des aA^ocats, la futaine, la soie et le satin de leurs clients et clientes, le drap brun des petits clercs, affairés et importants, ne cessent de balayer la grand'salle du matin au soir. Au nord, à l'extérieur, la Seine sert de fossé à la Conciergerie, à la tour de César, à la tour d'Argent et à la tour Bonbec, appelée tour Montgomery depuis i074- A l'est, le Palais s'enferme dans une longue ligne de maisons et d'échoppes, naguère crénelée, percée de deux portes, que longe la rue de la Barillerie menant au Pont des Changeurs. Il y a là encore des tourelles, dominant la cour du Mai et ses grands degrés de soixante pieds de large, la cour de la Sainte-Chapelle et son escalier envahi par les libraires, une autre chapelle — Saint-Michel — enclavée dans le Palais. Cet ensemble de bâtiments irréguliers, enchevêtrés, donne la double impression d'une forteresse et d'une maison royale. Mais la tour de l'Horloge et son vieux cadran tout doré corrigent
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la sévérité de la masse, et mettent un peu d'élégance dans le temple de la chicane et des lois.
Le président Mole interroge Marguerite du ton calme qui lui est habituel, et que ses collègues admirent fort. Achille de Harlay et lui sont seuls, au Parlement, à posséder cet organe clair, majestueux, trahissant à la fois la dignité professionnelle, l'impartialité, le respect de soi-même et de la personne humaine, même réputée coupable :
« Du lundy xxiiii*' novembre (i6o3).
(( Marguerite de Toiirlaville\
u Dict qu'elle est aagée de prés de xvii ans, et fut mariée y a m ans et demy.
(( Si elle s'est pas retirée d'avec son mary.
(( Dict que s'est (sic) son mary qui l'a chassée, l'ayant batue et mesmes rompu une coste, et l'a fait acoucher devant terme; l'a tirée par les cheveulx jusques en la rue, luy a mis le poignard sur la gorge, qu'il la vouloit tuer; lequel souvent luy disoit qu'il ne vouloit plus coucher avec elle, tellement qu'il l'alloit appeler en son lict, à mynuict, allumer deux chandelles, en luy faisant des menasses espouvantables et entretenoit deux paillardes; l'enfermoit la nuict au qadnas en une chambre, la nuict, sçachant qu'elle estoit pernicieuse". Estant le seoir avec sa sœur et sa fille de chambre, le mary survint et dict qu'il ne la
1 . Les documents judiciaires du Parlement laissent dans l'ombre le nom de Ravalet et désignent tout le temps les accusés sous leur nom de Tourlaville, substitué au premier par l'ordonnance royale de 1579. Mais tout le monde était initié à ce double état-civil.
2. Marguerite a raison. J'ai visité les locaux en 1918. Ce galetas devait être très malsain.
vouloit plus veoir ny oir parler, lui bailla plusieurs coups de pied et de poing; elle se prit à crier à l'ayde, elle se sauva par la montée^ où estoit son frère aisné et son frère Philippe ^ par dessus lequel elle passa sur la montée pour se sauver, et se retira en la maison du sieur de Saint-Remy et de sa femme, où elle fut emprisonnée par deux fois.
(( Recpiise ce qu'elle feit estant chez le sieur de Saint-Remy.
« Dict que son frère aisné la mena chez son père, et il y a quelque peu plus d'un an, et ce fut environ la Saint-Michel.
(' Combien elle demeura chez son père ')
(( Dict qu'elle y fut jusques à la Saint-Jehan.
« Qui la meut de cpiiter la maison de son père ?
a A dict qu'elle estoit grosse^ et que ce n'estoit du fait de son mary, mais d'un homme qui hantoit en la maison de son père.
(( Remonstré* que les excez faitz par son mary ne la debvoient tant faire oublier que se laisser ainsi aller à la volonté d'un autre.
(' A dict que les mauvais traitemens de son mary l'ont mise au desespoir.
enfermé sa femme était situé tout en haut du pavillon formant le principal corps de logis de l'hôtel Jean Lefebvre.
2-, Ce mot manque au texte du plumitif, ainsi que les autres mots ou lettres imprimés en italique dans les interrogatoires.
3. Bien avant la Saint- Jean 1602, Marguerite avait fait l'amour avec Julien, sans qu'ils fussent soupçonnés de leurs parents. Elle était grosse à cette date, mais depuis si peu de jours qu'elle ne pouA-ait connaître encore son état.